‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 46 sur 310 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mme BuUer la suppliait de venir la rejoindre à Londres; elle mettait à sa disposition sa maison, sa bourse, son affection. « Je vous en prie, dites que vous viendrez ici, que vous comptez sur moi et que vous savez que tout ce qui est à moi est à vous; dites cela avec la confiance d'un cœur qui connaît l'amitié. Ce n'est qu'un bras de mer à passer pour trouver la santé et le repos. » Et elle offrait de venir au-devant d'elle jusqu'à Douvres pour lui épargner les soucis du voyage.

D'autre part, la comtesse de Stahremberg (i) lui offrait un asile charmant à la porte de Vienne.

Elle lui écrivait le 6 avril :

« Ma chère, mon adorable, tout ce qu'il y a de plus aimable en démocratie comme en aristocratie, que j'aime de toute mon âme; ... venez au plus tôt respirer l'air pur de notre montagne. Il n'y a pas de jour où de ma chartreuse (2) je ne songe au bonheur de vous y voir arriver. Je m'occupe dans ce moment-ci à arranger la petite maison que je vous destine ainsi qu'à Elzéar : ce sera la plus jolie de notre habitation, elle se ressent déjà du bonheur que vous lui préparez. »

(i) Louise-Françoise d'Aremberg, née en 1744, fille du duc Charles d'Aremberg et sœur du comte Auguste de la Marck, avait épousé en 1781 Louis, comte, puis prince de Stahremberg, qui fut ambassadeur d'Autriche à la Haye, ensuite à Londres.

(2) Cette chartreuse jouissait d'une vue admirable; elle était située près de Vienne, sur une colline très élevée d'où l'on dominait toute la ville et les environs. C'était un ancien couvent de Camaldules que l'empereur Joseph II avait confisqué et partagé entre le prince de Ligne et le comte de Stahremberg. Les nou-

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Enfin le prince Henri de Prusse (i) qui avait beaucoup fréquenté Mme de Sabran pendant les deux séjours qu'il avait faits à Paris en 1784 et en 1788, et s'était pris pour elle d'une grande amitié, insistait vivement pour qu'elle vînt le rejoindre au château de Rheinsberg (2), où elle trouverait le calme et le repos dont elle avait tant besoin.

Après mûres réflexions, Mme de Sabran prit le parti de se rendre à Rheinsberg, estimant que le séjour en serait plus agréable pour Elzéar et que de plus la protection assurée du prince Henri lui serait probablement très profitable.

Elle partit le 15 mai, le cœur accablé de douleur et en proie aux plus sombres pressentiments. Elle ne s'imaginait pas, comme la plupart des émigrés, qu'elle allait faire un voyage d'agrément, qui ne durerait que quelques semaines; sa perspicacité ne lui laissait aucune illusion. Elle savait bien que son exil durerait

veaux propriétaires avaient arrangé tant bien que mal ces grandes bâtisses de façon à les rendre habitables.

(i) Le prince Henri, frère du grand Frédéric, et lui même célèbre général, était venu à Paris en 1784 pour essayer de neu traliser l'influence autrichienne. Il eut dans la société le plus grand, succès. Très froissé de l'éloignement que lui témoignait son neveu Frédéric Guillaume II, il revint en France en 1788, avec l'intention de s'y établir, mais l'inquiétude que lui inspirèrent les débuts de la Révolution lui fit ajourner son projet, et il retourna s'installer à Rheinsberg.

(2) Le château de Rheinsberg, à 80 kilomètres de Berlin, vers le Mecklembourg, avait été habité par Frédéric pendant sa jeunesse; il en fit cadeau à son frère, qui s'y retira en 1789, et y vécut jusqu'à sa mort. C'était une demeure magnifique au milieu de nombreux lacs et de forêts immenses.

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