CHAPITRE VI
Quant à Armand, froissé, blessé, comme nous l'avons dit, il ne cherchait qu'à s'éloigner, lui aussi; il avait demandé à reprendre du service et attendait d'un jour à l'autre sa nomination.
Qu'allait devenir Delphine si elle restait dans ce douloureux isolement, livrée à elle-même et presque entièrement abandonnée?
Ces considérations si justes avaient fait longtemps hésiter Mme de Sabran ; mais n'avait-elle de devoirs que vis-à-vis de Delphine? N'avait-elle pas charge d'âme avec cet Elzéar, malingre, souffreteux, et qui ne pouvait se passer d'elle? Si elle disparaissait dans la tourmente, que deviendrait le malheureux enfant sans secours, sans appui? Il serait voué à la plus misérable existence.
« Je deviens, écrivait-elle, plus nécessaire que jamais à mon pauvre Elzéar, qui n'a plus que moi, dans ce monde, pour l'aider à se tirer de cet effroyable bourbier, où tout va s'engloutir : naissance, fortune, grandeur! »
Ces craintes la torturaient et apportaient dans son âme un trouble profond. La mort de Mirabeau (i), qui faisait écrouler le dernier espoir de la monarchie, la décida.
Sacrifiant à son amour pour Elzéar tous ses sentiments de tendresse pour Delphine et pour le chevalier, elle prit la résolution de quitter la France.
Elle essaya d'entraîner avec elle Boufflers, sa fille,.
(i) 2 avril 1791.
ses petits-enfants; mais Boufflers était retenu par de graves intérêts politiques et financiers, puis il ne jugeait pas la situation aussi désespérée ; il promettait du reste de rejoindre son amie dans le plus bref délai possible. Delphine non plus ne prenait pas les choses au tragique ; elle était persuadée que tout s'arrangerait le mieux du monde, et que sa mère et Elzéar, après une simple promenade à l'étranger, rentreraient paisiblement en France, riant eux-mêmes de leur vaine frayeur. Alors, à quoi bon ce déplacement inutile?
Bref les instances de Mme de Sabran furent inutiles et elle se heurta à une résistance invincible. Certes elle avait le cœur déchiré de quitter ces êtres qu'elle aimait profondément, de les abandonner dans des circonstances si tragiques, mais son amour pour Elzéar l'emporta sur toutes les autres considérations.
L'évêque de Laon, que la constitution civile du clergé obligeait à s'exiler, la poussait également de toute son influence à prendre le même parti que lui (i).
Mme de Sabran se décida donc à partir avec Elzéar. Mais il ne suffisait pas de vouloir s'éloigner; où aller, dans quel pays chercher un refuge? Heureusement pour elle, elle n'avait que l'embarras du choix.
(i) Une loi du 12 juillet 1790 obligeait les prêtres à prêter serment k la constitution civile du clergé; mais le plus grand nombre d'entre eux, et presque tous les évêques, s'y refusèrent Les membres du clergé se trouvèrent donc divisés en deux catégories, les assermentés et les insermentés.