CHAPITRE VIII
« Mais ce vil métier ne convient point à ta franchise et à la transparence de ton cœur. Tu es trop bonne pour être adorée, tu l'es assez pour être aimée sincèrement. Contente-toi de ce doux partage, chère petite; quand on se fait aimer de tant de monde, on finit toujours par ne plus s'aimer soi-même ; l'esprit se fausse bientôt, la raison s'enivre et le coeur se détériore. Il n'est point de tête assez forte pour résister à l'épaisse fumée de tant d'encens. On en jouit d'abord, mais bientôt on s'y accoutume, comme aux odeurs, et on finit par n'y être plus sensible que quand l'âge vous force à y renoncer. Une femme légère perd difficilement l'habitude du plaisir et le goût lui en reste toujours; sa vieillesse même ne peut consacrer à la religion qu'un cœur aussi flétri que son visage. Voilà une morale, ma chère petite, que tu ne trouveras pas dans le Système de la nature^ mais au fond de ton cœur, quand tu voudras l'y chercher.
« Je dois t'impatienter, je t'entends d'ici m'appeler pédant, prêcheur, prédicateur. Sois plus indulgente, chère petite, et pardonne-moi deux pages de bon sens que je t'envoie pour tes étrennes. Je me propose bien de m'en dédommager un jour sur le canapé bleu, en déraisonnant avec toi de tout mon cœur. »
Mais Elzéar ne se contente pas de prêcher, dans un véritable accès de double vue, il devine l'existence que sa sœur mène à Paris, et la société inquiétante qu'elle fréquente assidûment; il lui en fait la description, et il analyse avec une rare perspicacité les dangers qui la
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menacent et dont son caractère facile et confiant la rendront sûrement victime :
« Pour toi, tu passes un brillant hiver au milieu du fracas de Paris. Un pompeux fiacre te mène et te ramène deux fois par jour de la rue de Bourbon à l'hôtel de Chastullé. Là tout ce que Paris recèle d'agréable se prosterne devant la petite déesse Frivolité. Ellemême, en pierrot léger, parle à Pun, chante avec l'autre, sourit à un troisième et valse avec tous. La coquetterie est dans ses yeux, la séduction dans sa bouche, dans tous ses gestes, dans tous ses pas. On l'adore et on l'oublie également vite; elle vous oublie aussi. Dans cette société folâtre l'amour n'est qu'une partie de volant, chacun l'envoie et le renvoie, il tombe et personne ne le ramasse.
« Au milieu de ce cercle où il ne règne de constance que dans la variété, arrive, je ne sais pourquoi, ma transparente Delphine. Chacun cherche à traduire ce qu'elle dit, car elle parle une autre langue, chacun lui offre de la fausse monnaie, qu'elle prend souvent pour de la bonne; elle reçoit leurs assignats au taux marqué; et les leur rend en espèces sonnantes. On la persifle, car on voit qu'elle ne persifle jamais personne ; on lui fait des méchancetés, car elle n'est pas méchante. Delphine ne les voit pas, Delphine est trompée, trahie et paie encore de la plus tendre amitié la perfidie la plus cruelle.
« Voilà mon roman fini, chère petite. »
Les inquiétudes qu'Elzéar manifestait au sujet de sa