CHAPITRE VIII
sœur n'étaient que trop justifiées; au moment même où il cherchait à la prémunir contre les dangers de ses fréquentations et les entraînements de son cœur, elle lui écrivait une longue lettre où. elle lui racontait sans détours les innombrables embûches tendues à sa vertu.
Il faut être juste : pour une jeune femme seule, abandonnée, et d'une rare beauté, elle avait un certain mérite à se défendre. Jusqu'à quel point poussa- t-elle la résistance, nous ne savons, mais ce qui est certain, c'est que la recommandation instante de tout dire à la « bonne mère » montre bien que la jeune femme avait tout au moins les meilleures intentions du monde :
(( Paris, 4 janvier 1792.
« Tu crois peut-être que c'est pour te souhaiter la bonne année que je t'écris ou bien pour te charger d'embrasser bonne mère à cette intention; eh bien, point du tout, c'est uniquement pour le plaisir de causer avec toi, de te parler d'elle. Notre bonne mère! voilà la première année que je commence sans être auprès d'elle, cela doit me porter malheur, aussi je ne prévois rien de bon pour cette année. Je la commence bien tristement, avec de bien noirs pressentiments, loin de tout ce qui m'est cher, tourmentée, inquiète.
« Pauvre frérot, quand serons-nous donc côte à côte sur mon petit canapé, et quand pourrons-nous causer librement? Que je te regrette souvent! Que j'aurais
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besoin de t'ouvrir mon cœur, de le laisser penser tout haut!
« Que j'ai de choses à te raconter, et par où commencer?
« Parlons d'abord de Victor. Il est plus aimable que jamais, ses lettres mêmes sont moins gênées depuis que la petite comtesse n'est plus à Bruxelles, mais comme j'ai Tespoir que tu vas bientôt revenir, je ne te les enverrai pas, car ce serait des volumes à copier ; qu'il te suffise de savoir qu'il s'est entièrement justifié des torts que je lui supposais, et que je l'aime beaucoup.
« Secondement, je vois M. d'Esterno qui a une confiance, une amitié respectueuse pour moi, qui est la plus touchante du monde, mais qui m'ennuie à la mort, parce qu'il n'a pas beaucoup d'esprit, le cher homme!
« Troisièmement, le chevalierde Fontangesdont je t'ai parlé en détail, ainsi qu'à la mère, que je vois très souvent, qui est enflammé de l'amitié la plus tendre pour moi, mais simple lunitié. Celui-ci ne m'ennuie pas; il est aimable et surtout très extraordinaire, il ne ressemble à rien.
« Quatrièmement. Oh ! voilà du beau, de l'incroyable, de l'intéressant. Le comte Antoine de Lévis (i) est revenu à Paris ; il est venu me voir et subito il a imaginé d'avoir lair sans doute d'être extrêmement amoureux de moi. C'est des coups de théâtre superbes, un
(i) Marc-Antoine de Lévis, comte de I>ugny (1767-1S08).