CHAPITRE XI
La réunion des deux époux ne fut pas de longue durée; les événements prenaient une allure de plus en plus menaçante et tragique.
Le 10 mars a été créé le Tribunal révolutionnaire qui doit juger sans appel les ennemis de la République. Non seulement il y a la guerre avec l'étranger mais la guerre civile ravage plusieurs provinces.
Armand, se rendant compte des dangers de la situation, voulut au moins mettre à l'abri sa femme et ^on fils, et il exigea que Delphine allât chercher en province un refuge ignoré, où elle pût attendre des jours meilleurs.
Son amie, la comtesse Alex, avait dû depuis longtemps fermer ses salons de la rue de Clichv et elle s'était réfugiée dans sa propriété de Mello; elle s'était installée sous le nom modeste de Mme Alexandre dans le petit château, appelé le Prieuré, et elle cherchait à s'y faire oublier (i). A plusieurs reprises, elle avait engagé Delphine à venir la rejoindre dans cet asile, dont elle lui vantait la sécurité. Poussée par son mari, Mme de Custine se décida à accepter et, le 15 avril, elle partit pour Mello avec Astolphe et une vieille bonne nommée Nanette Malriat, dont la famille habitait Niederviller et était depuis plusieurs générations profondément attachée à la famille de Custine.
(i) Sa mère était restée à Paris et elle y passa tout le temps de la Terreur. La fille de la comtesse Alex, qui épousa le prince Borghèse, se rappelait avoir porté du lait à sa grand'mère dans une petite bouteille de fer-blanc dans la maison où elle se cachait.
Quant à Armand, il resta courageusement à Paris, s'attendant à tout, et prêt à affronter les pires épreuves.
A peine établie à Mello, Mme de Custine se croit dans un paradis ; elle jouit dans cette charmante résidence d'un calme et d'un repos qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps, et son âme, si cruellement éprouvée, s'ouvre à l'espoir de jours meilleurs. Son bonheur serait sans mélange si elle avait auprès d'elle sa mère et son frère. Mais, hélas! les rares nouvelles qu'elle reçoit de Rheinsberg sont peu rassurantes. Sa mère, rongée par le chagrin et l'inquiétude, est sans cesse malade; Elzéar est toujours aussi sombre, toujours la proie d'idées noires. Delphine vit dans l'attente des nouvelles de ces deux êtres, qui lui sont si chers, et quand par bonheur arrive une lettre, sa joie est sans bornes :
« Mello, i" mai 1793.
« Ah! ma bonne mère! Quel bonheur! et quel bon moment que celui où l'on reçoit de vos nouvelles!
« Non, sûrement, vous ne saurez jamais à quel point je suis heureuse, quand je vois un paquet de Rheinsberg! C'est un battement de cœur, un saisissement qu'on ne pourrait supporter, s'il devait durer longtemps. Mais tout cela est bientôt changé en tristesse, en douleur : vous savoir souffrante, triste, découragée; oh! adieu le courage, adieu le bonheur!
« Je continuerai à m'occuper de vos affaires, mais envoyez-moi la lettre du prince que je vous ai