‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 87 sur 310 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ils en sont bien loin, mais nous sommes sans gêne et nous avons l'une pour l'autre une bienveillance qui supplée au reste. Je suis bien déterminée à n'avoir jamais d'autres sentiments; j'ai été trop trompée et trop malheureuse quand ils ont été plus vifs : mais la douce indifférence est l'état de mon cœur. Pourquoi n'a-t-il pas toujours été de même? »

Naturellement, Delphine, bien qu'elle assure que tout sentiment tendre est à jamais détruit chez elle, ne peut écrire une lettre sans parler de ses amours :

« Le Sigisbée (i) est toujours aussi tendre; mais il est éloigné. La correspondance se fait cependant, malgré mon indifférence, mais ce n'est que comme distraction. Je suis sûre qu'il te plairait beaucoup, il est bon et simple, il a un cœur excellent et une douceur charmante... il est romanesque dans l'âme..., trop pour moi peut-être, comme tu dis fort bien, mais je compte sur lui, j'aime à lui écrire et rien de plus, je te le jure. Il croit cependant que je l'aime davantage, mais il est tellement honnête que son amour ne m'inspire aucun e ff roi .

« Quelle différence entre le Sigisbée et V Agréable (2) ! Oh! qu'à jamais celui-là soit enseveli dans l'oubh! »

« J'ai été tellement éprouvée par les épreuves de cœur, que je suis devenue complètement insensible, et

(i) M. de Grouchy. II avait été nommé le 19 mars à l'armée des côtes de Cherbourg et envoyé au Havre, où il commandait. (2) Le comte Antoine de Lévis.

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que j'ai perdu la faculté d'aimer! Toi seul, ton image chérie, me fait retrouver mon cœur, et me fait sentir douloureusement que j'aime encore. Je vais faire mon portrait et te l'envoyer; je supplie la mère à deux genoux de me faire le tien...

(( Mme de Fontanges est à présent Mme de Pont : elle est toujours à Paris ; Mme de Chateaubriand est à Malesherbes avec toute sa famille, ses sœurs sont mariées; Mme de Saint-Simon est avec Mme d'Orléans à Vernon; M. de Montleart avec madame je ne sais où; Victorine en Angleterre; Mme d'Andlau à Paris; la comtesse Auguste à Bouzies; Mme de Brancas à Paris; ma belle-sœur et son mari à Paris; Mme de Ségur à Paris; vois comme on est dispersé. Le petit Gibelin est tantôt à Paris, tantôt à la campagne, il ne peut guère t'écrire... et que pourrait-il te dire? Le grand Vaux est à Paris, toujours dans son collège, toujours au moment de tirer à la milice; cela lui pend à l'oreille quelque jour.

« Je t'envoie de mes cheveux pour la m.ère; je n'ose les nouer d'aucune couleur, mais je veux les accompagner de fleurs des champs, je veux qu'elles te portent le bon air de la campagne. Je les pose sur mon cœur, je les baise, qu'elles te servent de talisman. J'aime cette idée, j'aime ce présent; il est simple et pur comme le lien qui l'a fait naître. Remarque bien que je t'envoie une pensée, elle seule renferme toutes les miennes. La fleur blanche est cueillie au milieu de la prairie... enfin mes fleurs en disent plus que je n'en pourrais dire...

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