‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 88 sur 310 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

« Adieu... horrible mot... à lui seul que de chagrins il renferme ! »

Cependant les nouvelles qui parvenaient de Rheinsberg n'étaient pas de nature rassurante : Mme de Sabran était sans cesse malade, elle s'affaiblissait de plus en plus et son entourage commençait à s'inquiéter sérieusement; Delphine adorait sa mère, et la pensée que son état pouvait être grave la mettait au désespoir : elle la supplie de se défendre contre la maladie :

« Conservez-vous à vos enfants, songez que, sans vous, la vie ne serait plus qu'un fardeau impossible à porter. Je vous ai souvent entendue dire que la volonté faisait tout. Ayez celle de guérir, de vous conserver pour nous revoir, pour nous faire aimer la vie. Songez à mon pauvre frère à qui vous êtes encore si nécessaire, à votre pauvre Delphine, qui n'a pas eu un moment de joie depuis votre absence... »

Elle la conjure d'essayer d'une drogue merveilleuse dont elle a vu des effets excellents, dont elle-même a fait usage après sa rougeole, et comme elle est dans l'impossibilité de la lui faire parvenir, elle lui donne les moyens de se la procurer (i).

Delphine aurait voulu rejoindre son mari à Paris, mais les nouvelles qu'il lui envoyait étaient effrayantes.

(i) « Cette drogue se trouve à Lausanne chez les sieurs François Grasset; elle se trouve peut-être à Berlin, mais il faut bien prendre garde qu'elle ne soit contrefaite. Voilà son nom : Vessence de Schevers, dite essence merveilleuse d'Altona en Danemark, préparée par Thierry Schevers d'Altona, seul et unique possesseur de la vraie composition. »>

La capitale était dans un état de véritable anarchie. L'Assemblée à plusieurs reprises avait été envahie, violentée, et obligée de céder aux ordres d'une populace en armes; le 2 juin elle avait été littéralement assiéorée et obliorée de voter l'arrestation des Girondins. Comment, dans de pareilles conditions, Delphine auraitelle pu songer à rentrer dans la capitale ?

Au bout de deux mois de séjour chez Mme Alexandre, Mme de Custine ne voulant pas abuser de l'hospitalité, qui lui était si gracieusement offerte, partit avec Astolphe pour la Normandie; elle allait retrouver sa belle-sœur, Mme de Dreux-Brézé, qui elle aussi avait cru prudent de quitter Paris et s'était réfugiée aux Andelys, où ^lle vivait dans l'isolement. Il était convenu que Delphine reviendrait ensuite faire une nouvelle visite à Mello.

Au bout d'un mois de séjour aux Andelys, la jeune femme commença à trouver le temps long; il lui vint alors une idée absolument folle qui, bien entendu, lui parut merveilleuse, et qu'elle s'empressa de mettre à exécution. L'adorateur, qu'elle avait surnommé le Sigisbêe, résidait au Havre. N'était-ce pas une occasion unique de l'aller voir? Aussitôt pensé, aussitôt fait. Delphine raconte à sa belle-sœur une histoire de l'autre monde, et laissant Astolphe à ses soins, elle part pour le Havre en compagnie d'une femme de chamb e.

Elle s'empresse de narrer à son frère cette belle escapade :

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