‹ Démence précoce et schizophrénieChapitre 1 sur 4 · MASSON ET C\ ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MASSON ET C\ ÉDITEURS

LIBRAIRES DE L ACADÉMIE DE MÉDECINE 120, Boulevard Saint-Germain

Congrès Aliénistes et Neurologistes.

Il ne serait pas possible, dans un rapport comme dans un exposé devant le Congrès, de faire un tableau complet de la démence précoce. Depuis de nombreuses années la littérature psychiatrique a vu éclore une quantité inlinie de publications sur ce sujet, un périodique même a été consacré uniquement à cette étude, et la documentation dont j’ai dû m’inspirer est assez étendue pour que j’aie cru pouvoir renoncer à rappeler les indications bibliographiques (1). Ce qu’il faut dire tout d’abord c’est que nos connaissances sur la démence précoce sont inspirées avant tout par l’œuvre considérable de M. Kraepelin et par celle de M. Bleuler. Les noms de ces deux éminents savants dominent, de l'avis unanime, à un haut degré, toute l’histoire de la démence précoce ; mais l’évolution des idées avait été marquée déjà par les œuvres de psychiatres qu’il serait injuste de laisser dans l’oubli, parmi lesquels il convient de citer les noms d’Esquirol, de Morel, de Kahlbaum, de Hecker, de Régis, de Chaslin.

Si le Congrès des Aliénistes et Neurologistes a cru devoir mettre à son ordre du jour un sujet aussi étendu que la schizophrénie, c’est qu’apparemment il pensait que des échanges de vues étaient nécessaires sur la manière de comprendre la question, et que même certaines opinions très accréditées méritaient d’être discutées, afin de tendre à compléter, à parfaire le travail déjà entrepris.

Appelé à exposer, après mon éminent collègue le Professeur Bleuler, des opinions qui procèdent de celles qu’il nous a fait connaître, mais qui s’en écartent sur certains points, je ne dissimulerai pas que j’éprouve quelque embarras : aussi le prierai-je de vouloir bien considérer que quelques

(1) J’ai trouvé des sources d’informations précieuses dans les articles de M. Minkowski des Annales Médico-psychologiques, dans les articles de la collection de Y Encéphale, dans les articles de la Zeitschrift f. die Gesammte Neurologie und Psychiatrie et dans les traités classiques récents français et allemands.

divergences dans l'interprétation de certains états psychopathiques ne diminuent en rien la très grande admiration que je suis heureux de manifester pour son œuvre.

Et pour entrer tout de suite dans le débat je dois m’expliquer sur les raisons qui m’ont conduit à intituler ce rapport : Démence précoce et Schizophrénie ; j’essaierai ensuite de justifier cette distinction en exposant successivement comment je comprends la démence précoce, les schizoses et particulièrement la schizophrénie, mais je ne ferai qu’indiquer les psychoses paranoïdes qui exigeraient des développements trop considérables.

La conception de M. Bleuler qui a exposé ses idées en 1911 dans son ouvrage intitulé : Démence précoce ou schizophrénie est énoncée dès le début quand il nous dit : « Je nomme la D. P. Schizophrénie parce que la dissociation des différentes fonctions psychiques est une des caractéristiques les plus importantes. Par commodité j’emploie le mot au singulier bien que le groupe comprenne vraisemblablement plusieurs maladies. La schizophrénie comprend, en effet, dit-il, un groupe de psychoses qui évoluent tantôt d’une façon chronique, tantôt par poussées et peuvent s’arrêter à chaque stade ou repartir, mais sans retour complet ad integrum. Elle est caractérisée par une altération de l’intelligence, une altération du sentiment et des relations avec le monde extérieur, en quelque sorte spécifique et qu’on ne trouve nulle part ailleurs. » Après ce résumé d’une netteté admirable, M. Bleuler décrit les symptômes fondamentaux et les troubles fonctionnels associés, et signale inversement l’intégrité de certaines autres fonctions. Cette description s’applique parfaitement à un groupe de cas qu’avec M. Bleuler nous acceptons d’appeler schizophrénies. Mais si ce groupement symptomatique spécifique caractérise bien une catégorie de faits, nous ne pensons pas qu’il se retrouve chez tous les sujets qui manifestent des phénomènes d’insuffisance psychique à la période qui va de l’adolescence à l’âge adulte, indépendamment des troubles dus à des lésions grossières attribuables à la syphilis, aux infections ou aux intoxications aiguës, ou à l’épilepsie. L’observation nous a montré qu’on rencontre des malades chez qui on ne parvient pas à retrouver

ce processus spécifique prévalent et persistant de dissociation des fonctions psychiques qui caractérise la schizophrénie et se traduit par les troubles dans les associations des idées, de l’affectivité et l’ambivalence, avec intégrité relative de la mémoire, de l’orientation, de la conscience de soi-même, des perceptions, etc.

Lorsqu’on considère les cas d’une manière objective en s’attachant surtout au mode de début, aux circonstances qui ont pu favoriser l’éclosion des troubles, à l’analyse des caractères de la maladie, et enfin à l’évolution de celle-ci, il nous apparaît qu’une distinction s’impose entre la démence précoce et les diverses formes de schizophrénie.

Cette distinction nous apparaît d’autant plus intéressante qu’elle conduit sans doute à des notions différentes au sujet du pronostic et du traitement. S’il s’agit dans une forme, d’une entité nosologique ayant très certainement un substratum anatomique, avec des localisations- électives probablement sur certaines parties des centres nerveux, on comprend que les efforts thérapeutiques n’auront pas le même objectif ni les mêmes résultats, que dans une autre forme qui serait plutôt l’expression d’une constitution spéciale, de tendances psycho-pathologiques dont la réalisation plus ou moins caractérisée serait en rapport plutôt avec un trouble à l’origine surtout fonctionnel, dynamique et par conséquent plus accessible aux méthodes de rééducation et de réadaptation à la vie normale.

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