‹ Demi-soeurs; piece en trois actesChapitre 17 sur 27 · L.VURE, suivant des yeux Gilberte · texte numérisé non relu

L.VURE, suivant des yeux Gilberte

Gilberte est encore singulière... De quoi parliez-vons donc?...

(j() DEMI-SCËURS

GLAIRE

De quoi veux-tu qu'on parle, avec cette âme en peine? Nous parlions de son père, parbleu !

LAURE

Je m'en doutais ! Je t'avais prie d'éviter ces conversations.

CLAIRE

J'en aimerais mieux d'autres,

LAURE

Elle s'exalte bien assez toute seule — sans qu'on l'y aide.

CLAIRE, entredeux tons.

Elle est de la famille. (Un silence).

LAURE, cherchant dans le meuble à secret.

11 est curieux que je ne puisse remettre la main sur ces lettres. J'ai tout bouleversé chez moi. Rien...

CLAIRE

De quelles lettres parles-tu?

LAI RE Des lettres de Recourt .

CLAIRE

Oh ! oh! Elles ne sont pas d'hier

LAI RE Ce serait un gros chagrin pour moi de les avoir

perdues.

CLAIRE

Où les avais-tu mises?

LAURE

Dans le tiroir secret de ce meuble. Tu n'y as jamais cherché?

CLAIRE

Oh! jamais! La curiosité est mon moindre défaut. Et pourquoi les avais-tu placées dans cette cachette mystérieuse?

LAURË

Parce cpie, au moment de me remarier, je n'ai pas eu le cœur de détruire cette correspondance, souvenir sacré de ma première union. X> un autre côté, je ne voulais pas qu'elle tombât sous les yeux de Darcy qui lut toujours très inquiet de mes sentiments à son égard... Alors, que faire de ces lettres ? Il m'a semblé qu'elles seraient plus en sûreté que partout ailleurs, dans ce meuble qui m'a toujours appartenu et qui contient un tiroir fort bien dissimulé et connu de moi seule... Aussi ma surprise a-t-elle été très grande, ce matin, quand j'ai constaté la disparition de mes lettres. Qu ont-elles bien pu devenir?

CLAIRE

Bon, tu les retrouveras... (Un temps.) Et Blanche? Lui as-tu fait la fameuse proposition? Est-elle ravie?

LAURE, la regardant.

Ah! oui, c'est vrai, je ne t'ai pas dit... Sais-tu ce que Blanche m'a répondu ?

CLAIRE, souriant.

Parbleu !

LAURE

Elle m'a répondu qu'elle voulait retourner au couvent !

CLAIRE, bondissant.

Allons donc ! En voilà une bêtise ! Quand on lui offre un bon mariage ! Ce n'est pas possible ! On ne rentre pas au couvent !

LAURE

J'espère encore qu'elle ne me fera pas ce chagrin. Heureusement, j'ai retrouvé le livre de son père, ce testament où il avait mis toute son âme si tendre et si enthousiaste! Elle le lit en ce moment, et, sans doute, elle trouvera dans cette lecture, une émotion salutaire.

CLAIRE Elle n'entrera pas au couvent, c'est moi qui te le dis!

LAURE Si cela devait se faire, je ne sais ce que je devien-

drais, car je pourrais dire : C'est ma faute, c'est nia faute, c'est ma très grande faute!

CLAIRE

Comment cela, ta faute ? D'avoir une enfant folle?

LAURE, agacée.

Vraiment, ma pauvre Claire, on ne peut échanger une idée avec toi. Tu ne comprends rien à la situation, ni à mes sentiments !

GLAIRE

Je n'y comprends rien? Et pourquoi donc, s'il le plaît ? Oh! je sais ce que tu vas dire : je n'ai pas été mariée, je n'ai pas aimé, ni inspiré de passion, et je n'ai pas eu d'enfants! Voilà de belles raisons! Et d'abord, je vais t'apprendre une chose... dont je ne t'ai pas encore parlé... parce que... parce qu'elle est si drôle ! J'ai été adorée ! oui, ma chère, adorée ! malheureusement par un homme très... timide, qui n'osa me l'avouer que vingt ans trop tard... à titre historique! Elle rit Croistu qu'il a été sot ! Xe t'imagine pas, en outre, que mon cœur ait toujours été un morceau de bois mort. J'ai rêvé mon roman, comme les camarades! Quant aux enfants, voyons, regarde-moi et dis la vérité : est-ce que je n'ai pas eu les tiens?

LAURE

C'est autre chose de vivre pour son compte, ou d'assister à la vie comme à un spectacle. Tu n'as jamais eu

de vraie joie... ni de profond chagrin... Aussi le passé existe-t-il à peine pour toi : c'est comme une histoire qu'on t'a racontée. J'envie ton existence paisible qui t'a laissé une âme d'enfant !

CLAIRE

Il en va toujours de même. Celle qui fut comblée envie celle qui n'a pas eu sa part !

Tu me dis souvent: « Laisse donc tes souvenirs tranquilles!» Est-ce que je peux, moi? Mes souvenirs sont vivants. Ce n'est pas moiqui vais les chercher, c'est eux qui viennent me saisir! Le passé est plus réel pour moi, plus actuel que jamais. Il se dresse à chaque instant devant moi comme une hallucination, car il est plein de ces émotions qui ne s'oublient pas, ou qui s'oublient en apparence, jusqu'au jour où elles vous étreignent à nouveau! Si tu savais quelle heure fiévreuse je viens de passer ! Mon existence tout entière s'est déroulée devant mes yeux... Que dis-je ? mes deux existences! Car j'ai vécu deux fois, moi !

CLAIRE

Et tu te plains !

LAURE

Dans le cours de la vie, on suit une pente insensible; les paysages se déroulent lentement, les circonstances

succèdent aux: circonstances sans qu'on y prenne garde et tout semble naturel. Mais dans le souvenir, le temps disparaît, Leschoses se rapprochent, les faitsse confrontent, les contradictions éclatent! Et c'est avec un trouble profond que je me suis rappelé les deux femmes si différentes que j'ai été !...

CLAIRE

Alors, tu vas te reprocher maintenant ton second mariage ? Il faut que j'aie la tête solide pour résister à de pareilles billevesées !... Mais rien n'était plus évident, mon amie, que ton devoir de te remarier, dans l'intérêt même de Blanche. Qu'aurais-tu fait de ta fille, sans ressources comme nous étions ? Gomment l'auraistu élevée? Récourt lui-même, s'il l'avait pu, t'aurait conseillé cet acte de sagesse... en faisant la grimace, peutêtre, mais il l'aurait conseillé !. . . Quant à Darcy, tune pouvais pas le refuser une seconde fois ! Comment, voilà un malheureux qui s'était expatrié par chagrin d'amour, qui revient plusieurs années après et qui, te trouvant libre, met à tes pieds son cœur fidèle et ses millions, et tu aurais mal reçu le pauvre homme? tu l'aurais renvoyé à ses comptoirs? Ce n'était pas possible !

LA.URE, profondément.

Ce que je me reproche surtout, ce n'est pas d'avoir été mariée deux fois, — mais d'avoir aimé deux fois I

"jl DEMI-SŒURS

CLAIRE

Pour le coup, tu as raison : je n'y comprends plus rien !

LAURE

Que je me sois laissée émouvoir par l'amour de Darcy, que je me sois effrayée pour Blanche, — et pour elle seule, — d'un avenir de détresse, ma vraie faute n'est pas là, car mon consentement était un véritable sacrifice personnel... Mais alors j'aurais dû avoir un peu plus de fidélité envers le disparu que j'avais tant pleuré ! Je n'aurais pas dû être si oublieuse et si ingrate! Et puisque la nécessité m'imposait un nouveau mari, j'aurais pu être envers lui loyale, reconnaissante et affectueuse, sans trahir, au fond du cœur, la mémoire sacrée du premier !

GLAIRE

Dès que tu étais de bonne foi...

LAURE

Hélas, oui ! j'étais de bonne foi ! La trace de mes larmes n'était pas encore eflacée, et déjà je souriais au nouveau bonheur qui s'offrait ! Mon âme encore pleine de deuil et d'angoisse se laissait entraîner sans résistance dans une nouvelle passion ! Et j'en arrivai bientôt à maudire mon premier amour, à le renier, à jurer sincèrement qu'il n'avaitété qu'une illusion! Ah! misérable faiblesse de femme ! .Je n'ai jamais existé par moi-

DEMI-SŒURS j3

même, voilà ce que cela prouve ! Je n'ai jamais été que le reflet de l'homme auquel j'appartenais!

CLAIRE

Mais quel rapport y a-t-il?...

LAURE

N'est-ce pas mon double amour qui est la cause de mon anxiété d'aujourd'hui? Xe vois-tu pas que mes filles sont profondément intéressées au débat qui m'agite ? La rivalité des hommes que j'ai aimés se prolonge en elles, et s'aggrave, car elle est devenue de l'irréparable. Chaque enfant me rappelle son père, et me réclame en son nom. Toutes deux me sont chères, sans doute, mais j'ai beau faire, mon affection maternelle suit les variations de mes sentiments. C'est triste, mais c'est ainsi... Et l'instinct de Gilberte ne s'y trompe pas. Elle sent que je me rattache peu à peu. par entraînement vers Bianche, à des souvenirs qu'elle hait et qu'elle a raison de haïr ! Elle sent que je m'éloigne de ce qu'elle a de plus cher au monde... la mémoire de son père et qu'en même temps je m'éloigne d'elle ! Quant à Blanche, pourquoi veut-elle retourner au couvent ? Aurais-je jamais dû l'y mettre ? Ya, si j'avais été plus fidèle envers Bécourt, sa fille aurait toujours gardé dans mon affection la place à laquelle elle avait droit, et je n'aurais confié à personne la tâche d'éducation qui m'incombait ! Mais j'étais emportée dans un tourbillon de folie ! Je sentais, quand mes pensées allaient vers

Blanche, que Darcy en souffrait et je ne voulais pas qu'il souffrît ! Et pour qu'il crût à mon amour — dont il a toujours douté, d'ailleurs, — je me suis séparée de l'enfant ! C'était lâche ! Et voilà comment le vœu suprême de Récourt ne fut pas respecté... et comment j'ai laissé se fausser une âme dont j'avais la garde et la responsabilité !

CLAIRE

Allons I allons ! du calme ! Rien n'est encore perdu. — D'ailleurs, voici Blanche !

Blanche entre, transfigurée par l'émotion de sa lecture.

SC 1^ NE V Les mêmes, BLANCHE

LA.URE, avec anxiété.

Blanche f

BLAftCHE, se jetant dans les bras dosa mère,

Maman!

LA.URE, la regardant dans les yeux.

Tu as lu?

BLANCHE

Oui.

LAURE

Eh bien?... Que penses-tu?

BLANCHE Je ne sais plus ce que je pense.

CLAIRE, gaiement. A la bonne heure ! C'est un bon signe quand les jeunes filles ne savent plus ce qu'elles pensent!

LAC RE

Alors... tes idées de ce matin ?

BLANCHE

Je crois qu'elles ont changé.

LAURE, joyeuse.

Vraiment?

BLANCHE

Je ne vois plus la vie sous le même aspect.

CLAIRE, à Laure.

Quand je te le disais ! Est-ce que ça se refuse, le mariage ?

LAURE

J'avais besoin d'un peu d'espoir !

CLAIRE

Maintenant, mes enfants, j'ai une idée... La famille Monnier m'attend depuis plusieurs jours et doit fort

j6 DEMI-SŒURS

s'étonner de mon silence... Si j'allais leur faire une petite visite?

BLANCHE, vivement.

Oh! pas encore, tante Glaire!

CLAIRE

Voilà un « pas encore » qui me fait plaisir! J'entends, une simple visite de politesse où, sans dire ceci, ni cela, je laisserais seulement tomber quelques mots encourageants. J'irais les remercier de leurs bonbons.

LAUHE

En effet...

CLAIRE

D'ailleurs, le pauvre jeune homme doit avoir perdu le boire et le manger, et c'est une question d'humanité.

BLANCHE, souriant,

Alors, si c'est une question d'humanité!...

CLAIRE

Je vais mettre une robe de soie, car ce sont des gens très cérémonieux. Pendant ce temps, on attellera le coupé.

LAURE

Gilberte est sortie avec le coupé et ne rentrera qu'à six heures.

CLAIRE Eh bien, je prendrai un vulgaire fiacre... Je vous

reverrai avant de partir. J "étais fatiguée tout à l'heure, j'avais peur du froid, mais d'aller faire plaisir à ces braves gens, ça me ragaillardit! ,Eiiesori .

Page 1