SCENE VI LAURE, BLANCHE, puis GILBERTE
LAXJRE
Alors, c'est bien vrai, ma chère petite Blanche, tu renonces au projet qui me faisait tant de peine?
BLANCHE
Oui, maman, j'y renonce!
LAURE
Quel bonheur !
BLANCHE
Cette lecture, comme tu l'espérais, m'a révélée à moimême. Pour bien me connaître, il me manquait de connaître mon père. Car je ne le connaissais pas, je ne l'aimais pas vraiment. Tu m'en avais souvent parlé, mais je me faisais quand même de lui une image si incomplète, si indécise!...
LADRE
Et aujourd'hui ?
T8 DEMI-SŒUitS
BLANCHE
Aujourd'hui, en lisant ces pages, jaunies par le temps, et si pleines de jeunesse, si chaudes, si vivantes encore, il me semblait qu'il était là, près de moi... Je sentais son souffle sur mon front... Et quand ma lecture fut achevée, j'avais une grande joie, comme si je venais de le retrouver, et une grande douleur comme si je venais de le perdre ! . . .
LAURE
Chère petite !
BLANCHE
Et je le connais maintenant, et je l'aime comme si j'avais vécu de longues années avec lui... Son beau portrait qui est dans ma chambre et dont je n'avais pas saisi la vraie physionomie, s'éclaire, s'anime, me parle... Je comprends la tendresse infinie de son regard !
LAURE
Jamais il n'y eut d'âme plus tendre !
BLANCHE Ni d'esprit plus fier, ni de cœur plus vaste, ni de conscience plus kaute! Avec quelle fierté je constatais cela! Et avec quelle surprise une foule d'idées, de sentiments qui étaient en moi, mais timides, étriqués, — frileux, si l'on peut dire, — je les retrouvais Là grands, forts, généreux!... Cela est étrange : tous les mois de ce livre ont dans mon âme des échos pro-
fonds... Ils m'émeuvent d'une façon singulière... Ils m'emplissent de courage et de confiance !..
LA.URE, avec enthousiasme.
A la bonne heure ! Voilà des paroles qu'on aime entendre! Ce matin, ce n'était pas toi qui parlais. Si ton père était là. il serait fier de toi, il te reconnaîtrait pour sa fille!
BLANCHE
Je veux être digne de lui, penser comme lui, vivre comme lui! Le monde, dont il se faisait une idée... religieuse, n'a rien de commun avec le monde frivole et inconstant que je voulais fuir! Je n'oublierai jamais ses paroles sur l'unité de la vie... Laisse-moi relire ce passage... (Gilherte parait à la porte du salon de droite .
GILHERTE, a part.
Elles sont là... Je m'en doutais... On se cache de moi! Si j'écoutais'?... Oh! non, ce serait mal!... Ah ! tant pis, je veux savoir ! C'est mon droit !
(Elle se cache derrière une tapisserie).
BLANCHE, ayant trouvé la page.
C'est ici! Elle m : « Songe à ceci, mon enfant, que les ce plus belles existences sont les existences droites et « simples. Toujours il faut aller de l'avant, d'un pas « joyeux et ferme, mais toujours sur la même route et « toujours vers le même idéal Quand tu auras sérieu-
8o DEMI-SŒURS
« sèment orienté ton àme vers une foi et ton cœur vers « un amour, que ce soit à jamais! Avant tout, sois « fidèle ! » Oui, c'est bien là mon aspiration la plus forte! Être fidèle... fidèle aux autres... fidèle à moimême. N'est-ce pas, maman, il n'y a rien de plus beau que la fidélité ?...
LAURE, troublée.
Non, non. il n'y a rien de plus beau...
BLANCHE
Et comme elles sont jolies et délicates, les pages où il parle de toi, de l'impérissable affection qui vous unissait! Gomme il t'aimait, maman, et comme tu l'aimais ! . . .
LAURE
Oui, de toute mon àme !
BLANCHE
Aussi, quittait-il la vie avec confiance. Il savait que les années passeraient sur ton cœur sans y détruire son image. (Laure se détourne). J'ai compris la beauté, la grandeur de pareils sentiments — des sentiments éternels ! — et qu'on pouvait fièrement s'y abandonner! Et je connus ainsi le secret de mon propre cœur...
Tu aimes?
DEMI-SŒURS 8l
BLANCHE
Oui, maman. Il y a longtemps. Mais je ne voulais pas le croire. Je m'en défendais comme d'une faute. (Avec une naïveté enjouée). Et je savais aussi que j'étais aimée, que ce pauvre garçon aurait un gros chagrin de mon refus .. et je chassais ces pensées .. Je n'étais pas très bonne !
LAURE, la contemplant.
C'est extraordinaire comme tu ressembles à ton père... Tu as la même expression de la bouche, le même regard si doux, si pénétrant. Tu as les mêmes enthousiasmes, la même gravité, les mêmes enjouements... Vous êtes la même personne! Elle lui saisit la tête entre les mains et l'embrasse avec passion. Gilberte s'avance vers elles, ne pouvant plus se contenir .
BLANCHE
Jamais je n'eus un tel épanouissement en moi !...
LAURE
Jamais, ton père et toi, vous n'avez été plus près de mon cœur !
BLANCHE
Jamais je n'ai tant espéré de la vie !
LAURE
Je suis heureuse! Merci, ma chère petite Blanche. De
quelle lourde pensée tu me délivres ! Si tu étais entrée au couvent, il ne me restait plus qu'à pleurer, à me désespérer jusqu'à la fin de mes jours...
BLANCHE
Maman...