LAURE. CLAIRE, GILBERTE, BLANCHE
(Blanche entre d'un air résolu.
Elle s'avance puni' embrasser sa mère qui, doucement l'écarté .
LAURE
Plus tard... Elle regarde Galber te qui, aines un moment il'hésjilalion, s'avance vers Blanche).
GILBERTE
Blanche, j'ai dit tout à l'heure un mot que je ne devais pas dire...
LAI RE
Un seul mot ?
GILBERTE, regardant sa mère.
Oui, un seul mot!... Se retournant vers Blanche), .lavais le devoir de prendre parti, comme j'ai fait, pour la mémoire sacrée de mon père. Ce devoir, je l'ai rempli, et cela me coûte cher, mais je ne le regrette pas! J'avais bien le droit aussi de crier ma douleur! Je ne suis pas de celles qui jugent de tout avec indifférence! Te voir préférée à moi, comme ton père est préféré au mien. cela met entre nous, tu le comprends, quelque chose d'irréparable! Mais si je suis violente, passionnée et jalouse, lu sais bien. Blanche, que je n'ai pas laine vile! Tu sais bien que je ne suis pas intéressée, bassement intéressée à une question d'argent! Cette question
DEMI-SCEUHS
d'argent n'est pas digne de nous ! Je te demande pardon d'avoir parlé de la dot ! Ma douleur m'a emportée ! J'approuve de tout mon cœur, tu ne peux en douter, n'est-ce pas, Blanche? la donation de mon père, et je te supplie de l'accepter!
BLANCHE
Gilberte, tu es une généreuse enfant! J'estime, comme elle le mérite, ta noble et franche nature. Quoi qu'il y ait entre nous, jamais je ne la méconnaîtrai... Et ta souffrance, oh! je la comprends si bien! Pourtant, je dois refuser! non par rancune envers toi, mais à cause de la situation elle-même... Aucune parole ne l'a fait naître... aucune parole ne peut l'effacer...
GILBERTE
Que veux-tu dire?
BLANCHE
La fortune de ton père est à toi tout entière... Il n'en peut tomber la moindre partie dans mes mains... et mes mains n'en veulent pas!
GILBERTB
Pourquoi?
BLANCHE
Ton père ne m'a jamais aimée... Quand, par hasard, je rencontrais ses yeux, je voyais dans son regard une sorte «le ressentiment... inexplicable alors pour moi et
que, certes, je ne méritais pas. Il a, sans doute, voulu, par cette donation, réparer ses torts... involontaires, à mon égard, ni'indeinniser, en quelque sorte, de ce qui, par son fait, manquait à mon enfance... Il n'y a rien là qui puisse se traduire... en argent... Mon pardon, je le lui accorde de tout mon cœur, — pour rien ! Si ton père était généreux, le mien était lier, et ne permet pas que j'accepte!...
CLAIRE
Ça ne sent pas trop l'humilité chrétienne!...
BLANCHE
L'humilité chrétienne n'a rien a voir ici. Tu as bien raison de dire, Gilberte, que la question d'argent est indigne de nous. Elle n'a aucune importance en ellemême... mais elle signifie beaucoup. Elle a fait revivre en moi certaines impressions... oubliées...
LAURE, anxieuse.
Quelles impressions?
BLANCHE
Que cette maison n'était pas la mienne... Que ce foyer n'était pas mon foyer. Quand je venais ici, les jours de sortie, je regardais avec admiration ces meubles, ces étoffes, ces objets d'art... Je ne les aimais pas... Je ne les sentais pas intimes, hospitaliers... Gilberte me reprochait de préférer ma chambrette à ce
II i DEMI-SŒURS
salon . C'est que je subissais, sans m'en douter, l'attraction des pauvres meubles qui ont appartenu à mon père, qui étaient, à mes yeux, de vieux amis, et qui sont à moi, bien à moi!... Toutes les choses ici m'accueillaient froidement. . .
la lui-:
Et ma tendresse, ingrate?
BLANCHE, profondément triste-
Elle n'était pas alors ce qu'elle fut depuis...
Voilà ton œuvre, Gilberte!... l'œuvre de ton mensonge !...
BLANCHE
Je sens encore sur ma joue tes baisers de ce tempslà... J'en ai connu de meilleurs... (Laure pleure). Ah ! ne crois pas, maman, que je te reproche rien! Je parle ainsi pour que tu comprennes comment ma vie s'est laite ailleurs... Pendant quinze ans de ma jeunesse, le couvent a été tout pour moi... La religion était le seul besoin de mon âme.-. Gomment pourrais-je effacer cela?
LAURE, pleurant.
Et tes espoirs de tout à l'heure? Tes enthousiasmes?...
BLANCHE
Mon ivres3e est déjà dissipée ...
CLAIRE
Et ce gentil garçon qui est fou de toi, et qui te prendrait sans dot, au besoin?...
BLANCHE
Je ne veux pas qu'il entre en lutte avec sa famille... à cause de moi.
LAURE
Tu préfères le désespérer?
BLANCHE, émue.
Le désespérer?... (se reprenant). Va! Il se consolera!
LAURE
Qu'en sais-tu ?
BLANCHE, détournant le.- yeux.
Les chagrins du monde sont aussi fugitifs que ses plaisirs! Luure est accablée). Il faut nous quitter! Adieu!
LAURE, se reprenant.
Non ! Ce n'est pas possible ! Tu ne peux partir ainsi ! Réfléchis encore ! Attends jusqu'à demain !
BLANCHE
Pourquoi prolonger, pourquoi recommencer une heure si douloureuse ?
iiG
DEMl-SCEUllS
LAURE
Mes deux enfants me feront mourir de chagrin ! Voyons, Gilberte, parle à ton tour ! Tu fus acharnée contre ta sœur... c'est avec une véritable haine que tu cherchas à lui faire du mal, à la blesser au plus sensible de son être.. . Tu as trop bien réussi !... Elle était heureuse, son âme s'épanouissait!... l'avenir le plus charmant s'ouvrait pour elle... et tu vois ce que tu as fait de tout cela ! Ses élans sont brisés... la douleur a remplacé la joie... et maintenant elle a le monde, et la vie, et la famille en horreur! Et tu restes là, insensible? Et tu ne trouves rien à lui dire... sinon sur la question sans importance de la dot? Ce n'est pas assez! Tu dois avoir autre chose dans le cœur, ou alors quelle méchante fille es-tu?
(Gilberte fond en larmes).
BLANCHE
Maman, Gilberte n'est pas coupable! Sa colère m'a cruellement blessée, et irréparablement... Mais sa colère avait un motif noble...
LAURE
Que m'importe le motif? Elle a fait le mal!
BLANCHE, à Gilbene qui sanglote.
Ne le tourmente pas, Gilberte. Tout cela devait arriver. Je n'emporte aucune mauvaise pensée.
GILBERTE, levant la Lôte ver; Blanche, d'un accenl profond. Je voudrais pouvoir t'aimer1...
BLANCHE
Oh ! je le sais !
LAI RE
Des étrangères s'aimeraient tout simplement ! Elles s'embrasseraient, elles pleureraient ensemble, et tout serait oublié!
BLANCHE
Rien ne peut être oublié de ce qui est...
GILBERTE
J'aurais voulu pouvoir vivre avec toi... me donner tout entière... te faire aimer la vie... aimer cette maison...
Nous étions trop sincères et trop lidèles pour nous accorder... Les relations superficielles nous étaient faciles, non les profondes relations 4e sentiments, les seules cpii aient pour nous quelque valeur... Nous pouvions rire, — et nous somme- rarement gaies . Nous ne pouvions pleurer ensemble. — et nous sommes souvent tristes .. Nos souvenirs, notre piété nous séparaient... La communauté des chagrins, voilà ce qui nous a manqué !
LAURE
Toutes les deux, vous êtes pareilles! Vous êtes
Il8 DEMI-SŒURS
dominées, aveuglées par l'idée de ce qui vous sépare, et vous ne voulez pas songer à ce qui vous unit! Vous pensez toujours à vos pères, vous en parlez toujours! Vous êtes animées de leur rivalité... que vous ne devriez point connaître!... Vous vous croyez obligées, par devoir filial, d'être des ennemies irréconciliables ! Eh bien, et moi ? Et vos devoirs envers moi, quand les remplirez-vous ? C'est moi qui vous ai mises au monde, qui vous ai allaitées, qui vous ai soignées, et ce que je vous ai donné de ma chair, de mon sang et de mon amour, cela ne compte pas pour vous ! Vous n'avez que la même mère, cela ne vous fait pas sœurs ! Allez ! allez! mes enfants! Partez chacune de votre côté!... Laissez-moi seule! Déchirez bien mon cœur ! Un jour, vous comprendrez ce que vous faites, et ce que vous me deviez! Vous comprendrez que votre affection fraternelle était la meilleure partie de votre dette envers moi !
blanchi:, très émue.
Nous nous aimerons mieux... j'en suis sûre, quand nous serons séparées...
LA l RE , i, lisant un dernieF effort.
Mais pourquoi rentrer au couvent? Si, malgré mes prières et mes Larmes, vous ne pouvez vivre dans la même maison, que Gilberte aille chez sa grand'mère, puisqu'elle Le désire : el Loi. reste ici. Ensuite, marie-loi...
DEMI-SŒURS IKJ
BLANCHE
Non, maman, c'est impossible !
LAURE
Pourquoi me faire cette horrible peine?
BLANCHE
Chacun doit suivre sa destinée.
LAURE
Pourquoi désobéis-tu à ton père?
BLANCHE
Je ne lui désobéis pas! Il m'approuverait de me dévouer à ma foi comme il s'est dévoué à son art! J'applique sa plus haute leçon, celle qui concorde avec tout ce qu'on m'a enseigné ailleurs : j'assure l'unité de ma vie !
LAURE, faiblissant.
Aime celui qui t'aime. Dévoue-toi à lui...
BLANCHE
Et si, aimant aujourd'hui, je n'aimais plus demain? Si mes sentiments allaient changer!... Si j'allais me trouver à la merci des tentations et des erreurs du monde?
LAURE, accablée.
Ah! que c'est cruel, l'innocence! Va, je te comprends trop bien ! Tu me juges et tu me condamnes!
BLANCHE
Je te jure, maman, que je te respecte et que je t'aime !
LAURE
C'est ma faiblesse, à moi, qui te décourage de vivre!
BLANCHE
Non, c'est la mienne, la mienne seule qui m'épouvante... Sous le coup de la douleur, j'ai senti l'incurable fragilité de mon âme... Laisse-la se mettre à l'abri... Un amour humain n'aurait aucune sécurité en moi, et je ne veux livrer mon cœur qu'à des sentiments éternels !
LAUUE, sans force.
Ya., je ne te retiens plus! (a elle-même). Malheureuse que je suis ! C'est mon deuxième amour qui lui fait haïr l'amour!
BLANCHE
Vis en paix, ma mère. Tout cela devait arriver... Et je te jure que ma vie est là-bas! Adieu, maman,
adieu! (Elle embrasse sa mère avec une vive émotion. Lame se
laisse faire, inerte). Tante Claire m'accompagnera?
Cl URE
lié! certainement! A-t-on jamais vu une entêtée pareille! (Elle sorl pour se préparer).
BLANCHE
Adieu, Gilberte!
GILBERTE
Adieu, Blanche! (Elless'embrassenl longuement).
BLANCHE
Tâche de consoler maman...
GILBERTE
Gomment le pourrais-je ! Tu emportes tout son cœur! (Blanche jette un dernier regard désolé sur <a mère qui sanglôte, puis elle sort vivement).