GLAIRE, GILBERTE
Claire, au coin du feu, dans la bergère, lit le journal avec de grandes marques de satisfaction.
GTLBERTE, entrant.
Tu es seule, tante Glaire?
CLAIRE Gomme tu vois, petite...
GILBERTE
Il paraît que maman est sortie ?
CLAIRE, toute à sa lecture.
Oui...
GILBERTE Avec Blanche?...
CLAIRE
Avec ta sœur, oui. . .
GILBERTE
Où sont-elles allées? tu le sais ?
CLAIRE
Oui...
GILBERTE C'est un mystère?
CLAIRE
Pas du tout. Elles sont allées à l'exposition de tableaux qui s'ouvre aujourd'hui.
GILBERTE
Quelle exposition ?
CLAIRE, la regardant stupéfaite.
Tu vis donc dans la lune ? Tu n'as pas entendu dire qu'on faisaitune exposition des œuvres de Récourt?
GILBERTE
Quel Recourt ?
CLAIRE
Gomment! quel Récourt? Tu ne connais plus le nom de ta sœur ?
GILBERTE
Ah ! C'est du père de Blanche qu'il s'agit ?
CLAIRE
Bien entendu, c'est du père de Blanche. Je n'ai jamais connu d'autre Récourt que le premier mari de ta mère. (Ironique). Peut-être sais-tu qu'il était peintre ?
GILBERTE
Oui, oui. cela on me l'a dit.
CLAIRE
Eh bien ! Il parait que ce charmant garçon, qui avait beaucoup de cœur et d'esprit, était par-dessus le marché, un grand, un très grand artiste...
GILBERTE
Un grand artiste ?
Parfaitement. On vient de découvrir ça vingt ans après sa mort.
Ah
GILBERTE, indifférente.
CLAIRE
Mieux vaut tard que jamais, n'est-ce pas ? C'est égal, on aurait pu s'y prendre un peu plus tôt ! Recourt aurait été si heureux de ces admirations, et surtout de vendre ses toiles!...
GILBERTE
Sa peinture n'était pas appréciée autrefois ?
CLAIRE
C'est-à-dire qu'elle était l'objet des railleries les plus cruelles ! Les journaux, pleins de son triomphe aujourd'hui, en disaient pis que pendre ! Chaque année, avec une régularité infaillible, on lui refusait ses envois an Salon. Il en souriait, le malheureux... Et il en mourait aussi, il disait: «On verra, on verra, dans vingt ans!...» On voit, en ett'et. mais pas lui! C'est tout de même enrageant! Et il est parti avec le chagrin de nous laisser >;ms ressources, ta mère, la petite Blanche qui avait deux ans à peine, et ta pauvre tante Glaire.
GILBERTE Ainsi, vous avez connu la misère?
La misère noire ! Et tu avais joliment de la chance de n'être pas au monde ! Tant que Récourt était là, ça marchait encore, grâce à quelques amateurs qui passaient pour des fous et qui étaient des malins. Mais, lui disparu, ,1a vente de son atelier nous donna tout juste le pain de quelques mois... Et nous passâmes deux aimées dont je ne souhaite les pareilles à personne! Heureusement que ton pèie est revenu à temps des colonies, et nous tira de cette affreuse situation en épousant ta mère... (Elle revient a son journal.)
GILBERTE, ayec une ni rté d enfant.
C'est mon papa, à moi, qui vous a sauvées de cette détresse?
CLAIRE
Ton père a été pour nous le Messie!
GILBERTE
Ça me fait plaisir d'entendre cela !
CLAIRE
Ça me fait plaisir de le dire.
(iILBERTE, regardant avec tendresse le portrait qui est accroché au mur.
Il était si bon !
CLAIRE
Le meilleur homme du monde.
Si généreux !
CLAIRE
Nous en avons eu la preuve.
GILBERTE
Et quelle intelligence ! quelle activité ! quelle énergie ! Il n'avait pas son pareil pour mener à bien les grandes affaires!
CLAIRE Tout lui réussissait !
GILBERTE
Et avec cela d'une probité!...
CLAIRE
Oh ! scrupuleuse!
GILBERTE, regardant toujours le portrait.
Comme on voit bien à sa physionomie l'homme de cœur qu'il était!... Tu ne peux t 'imaginer comme je suis heureuse d'avoir ce portrait... Il est d'une ressemblance...
CLAIRE
On dirait qu'il va parler...
GILBERTE Il me parle, tante Glaire... Nous avons de grandes conversations... Nous nous comprenons toujours...
CLAIRE, se levant et venant a elle.
Allons, allons ! ne t'attarde pas dans ces idées. Pense à tes robes, pense au prochain bal, pense à ton cousin Darcy qui pense à toi, lui, j'en suis sûre !
GILBERTE, toute à ses pensées.
11 y a, dans la vie de mon père, un détail qu'il n'a jamais voulu me raconter, lui qui me racontait tout... Quand je l'interrogeais à ce sujet, il me répondait d'une manière évasivc, avec un voile de tristesse dans les yeux...
CLAIRE
Quel détail?
GILBERTE
Ce sont les circonstances qui ont précédé son départ pour les colonies.
CLAIRE
Ah! oui... s éloignant.) Il s'était expatrié à la suite d'un gros chagrin.
GILBERTE, la suivant.
Quel chagrin ?
CLAIRE, évasivc
Une déception très cruelle ! . . .
GILRERTE
Tu la connais ?
CLAIRE
Parbleu !
Tu ne veux pas nie la dire?
CLAIRE, se remettant dans sa bergère.
Mais si, mais si, je te la dirai... un autre jour... Aujourd'hui, je n'ai pas la tête à ça. Quelle heure est-il?
GILBERTE Onze heures et demie...
CLAIRE
Ta mère et ta sœur ne vont pas tarder à rentrer. J'ai hâte de savoir leur impression. Tous les journaux prétendent que l'exposition va avoir un succès fou.
GILBERTE, avec un sentiment de jalousie. Blanche doit être fi ère ! . . .
CLAIRE Tu penses!...
GILBERTE, avec inquiétude.
Et maman?
ci, M ni'-', naïvement .
Ta mère déborde d'enthousiasme.
GILBERTE
Ah!
GLAIRE
Depuis quinze jours, elle est dans un état d'ébullition extraordinaire ! Elle n'ouvre plus la bouche, si ce n'est pour parler de la chose...
GILBERTE, .sombre.
Elle en parle à tout le inonde, excepté à moi.
CLAIRE C'est bizarre !
GILBERTE
Et pourquoi ne m'en a-t-elle pas dit un mot?
CLAIRE
Ah! je n'en sais rien... Nous sommes sœurs, nous avons été élevées ensemble, nous ne nous sommes jamais quittées, car elle m'a toujours fait une bonne petite place à son foyer, personne n'ayant eu l'esprit de m'épouser.. . Eh bien, malgré nos origines communes, et notre vie en commun depuis l'enfance, nous n'avons jamais pu, ta mère et moi, accorder nos idées ! Nos cervelles ne sont pas faites sur le môme patron!... Veux-tu lire un de ces articles ?
GILBERTE
Merci.
CLAIRE
Ça ne t'intéresse pas ?
GILBERTE Ma foi, non !
CLAIRE
Il s'agit d'un événement très honorable pour nous toutes.
GILBERTE
Pour nous toutes? En quoi, pour moi? Gela ne me regarde pas ! Le père de Blanche n'est pas mon père. Je ne porte pas son nom, maman non plus ! Nous nous appelons Darcy!
CLAIRE
Sans doute. Cependant ta mère l'a porté ce nom qui devient célèbre. Elle l'a porté pendant quelques années seulement, c'est vrai, mais elle l'a porté, et Blanche le porte toujours ! Tu dois donc, il me semble, en bonne fille et en bonne sœur que tu es, prendre intérêt à ce qui les intéresse, te réjouir de ce qui les réjouit et t'honorer de ce qui les honore!... Moi non plus, je ne m'appelle pas Recourt... ça ne m'empêche pas d'être très contente et très lière des admirations que récolte, trop tardivement, un brave garçon qui a été mon beau-frère ! C'est peut-être bête, mais ça me flatte ! Qu'est-ce que tu dis?
GILBERTE
Rien,
DEMI-SŒUKS II
CLAIRE, se levant et allant de nouveau ù elle.
Voyons, qu'y a-t-il encore ce matin ? Tu t'es levée du mauvais côté ?
GILBERTE
Pourquoi me dis-tu cela ?
CLAIRE
On dirait que ça te chagrine ce qui arrive aujourd'hui?
GILBERTE
Moi ? Pas du tout. . . Au contraire. . .
Enfin, tu as quelque chose...
GILBERTE, mires une hésitation, d'une voix sourde.
Eh bien! s'il faut te dire la vérité, tante Claire, il me semble qu'on oublie beaucoup ici, depuis quelque temps, celui que nous avons perdu, il y a deux ans à peine...
CLAIRE
Mais non, mais non, personne n'oublie ton père. Tout le monde le regrette...
GILBERTE
C'est bien facile à voir, il n'y a plus que moi pour le pleurer !
GLAIRE, la grondant doucement.
Petite, tu n'es pas sage ! On ne peut pas, on ne doit pas toujours pleurer ! Ce n'est pas une existence que de vivre dans les larmes !
GILBERTE
Est-ce ma faute si j'ai du chagrin?
GLAIRE
Le premier devoir qu'on a, c'est d'apporter à ceux qui vous entourent et vous aiment, non de la tristesse, mais de la joie, du bonheur.
GILBERTE
Oh! le bonheur et moi...
Tu as tort de t' exciter toujours, comme tu fais, dans ta douleur, et de toujours toucher à ta blessure. Il faut avoir la volonté de guérir.
GILBERTE, sombre.
Je ne veux pas guérir !
CLAIRE, avec bonhomie.
Bah ! tu guériras tout de même, parce que c'est la loi... Il n'y a pas de terre si dévastée où ne repoussent, un beau jour, les fleurs. Et tu es une bonne terre, toi, petite! Les fleurs y pousseront, — et même les fruits!... Elle se réinstalle dans sa bergère.)
DEMI-SŒ1 RS 1^
GILBERTE, avec passion.
Gomment peux-tu me demander de la joie, tante Glaire?... Tu ne comprends donc pas toute l'étendue de mon malheur?... Tu ne te rappelles donc pas quel ami était pour moi mon père?... Gomme nous nous comprenions?... Quelle intimité et quelle confiance il y avait entre nous?... Sur toutes choses, nous avions les mêmes idées, les mêmes façons de sentir...
CLAIRE
Eh oui, ton père était plein de qualités, d'excellentes qualités qu'on retrouve en toi, et c'est un grand, un irréparable malheur de l'avoir perdu... Mais il avait aussi un défaut...
GILBERTE
Un défaut ?
GLAIRE
Oui, un petit défaut que tu partages, et dont il faudra te corriger si tu ne veux pas rendre la vie impossible à ta mère et à ta sœur... Il était trop passionné, trop exigeant dans ses affections... Enfin, il avait... comment dire cela?... il avait trop de cœur'.... Sur un geste de Giiberte.) Mon Dieu, il en faut, assurément, il en faut beaucoup... mais pas trop, pas trop...
GILBERTE
Oui, sans doute, le bonheur est souvent fait d'oubli.
d'indifférence et même d'ingratitude... Mais pour être heureuse ainsi, il faut avoir une nature qui n'est pas, qui ne sera jamais la mienne!... Et puisque moi seule ici j'ai encore du chagrin, eh bien, j'aurai du chagrin pour tout le monde! (Elle sort.)