CL AI HE
Racontez-moi ça...
LACHE, dans la fièvre.
Eh bien, ma bonne Glaire, tu as eu tort de ne pas venir ! Gela valait la peine de se déranger !
CLAIRE
Il faisait si froid, ce matin... Et puis, tu sais, moi, j'ai bien mieux vu la chose dans les journaux. Ils sont emballés !
LACHE
Tout ce qu'on peut dire n'approche pas de la vérité. Il faut voir... C'est extraordinaire .. c'est inouï... c'est merveilleux ! . . .
CL AI in-;
Vraiment ?
l(> DEMI-SŒURS
LATJHE
Je m'attendais à retrouver de belles choses, certes! Je ne m'attendais pas à des impressions pareilles !
CLAIRE
Tu les connaissais pourtant, tous ces tableaux ?
LAURE
Sans doute, je les connaissais presque tous, ou plutôt je croyais les connaître, parce qu'ils ont été faits sous mes yeux. N'est-ce pas à moi que Charles confiait ses espoirs, ses enthousiasmes?... N'est-ce pas moi qui le consolais et le ranimais aux heures de découragement?... Gela n'empêche que, dans le fond, j'étais bien loin de comprendre la force de son esprit et la valeur de son art...
CLAIRE
De sorte que, toi non plus, tu ne rendais pas justice à sa peinture ?
LAL'RE
Pas complètement, non, je l'avoue. Mes yeux ne savaient pas voir, alors. J'aimais L'œuvre parce que j'aimais l'artiste .. mais aujourd'hui seulement, elle m'est apparue dans sa réelle, dans sa profonde, dans son éternelle beauté !
CLAIRE Cà, c'est curieux !
Et comment te dire ma surprise et mon émotion en retrouvant dans ces tableaux, qui n'ont pas vieilli, eux, tous les meubles, tous les objets dont se composait notre modeste intérieur? J'ai revu notre atelier de Passy, où l'on était si beureux, où l'on vivait dans une si cbaude atmosphère d'intimité et d'art...
CLAIRE
Comme c'est loin, tout ça!
LAURE
J'ai revu notre armoire normande, notre lit breton... nos flambeaux de cuivre...
CLAIRE
Ah! oui, nos vieux flambeaux...
LAURE
J'ai revu le fauteuil de cuir que tu ne quittais guère, et où tu faisais ta dentelle de fil...
CLAIRE
Il ne valait pas cette excellente bergère ! . . .
LAURE
J'ai revu notre poêle que tu tisonnais toujours, et auprès duquel tu vivais, car tu as toujours été frileuse...
l8 DEMI-SŒURS
CLAIRE
Ça ne valait pas ce bon feu de bois... Mais, enfin, on s'en contentait!
J'ai revu le berceau de Blanche, et, au milieu de ses dentelles, l'adorable figure de la petite... Tu te rappelles comme elle était jolie?...
CLAIRE
Certainement, elle était jolie... Elle l'est encore!
LAURE, s'asseyant sur le canapé, auprès du feu.
Les contes d'Orient parlent d'un tapis enchanté qui vous emportait, avec la vitesse de la pensée, dans le pays où vous souhaitiez être... Un miracle semblable s'accomplissait pour moi... Je me trouvais transportée dans ma vie d'il y a vingt ans...
CLAIRE, àBlanche.
Il y avait beaucoup de monde ?
BLANCHE
Oh ! beaucoup !
CLAIRE
El du monde... qui paraissait satisfait?... BLANCHE
Tous les yeux disaient La joie, L'admiration]
CLAIRE
Et toi, que pensais-tu?
J'étais heureuse! j'étais fière! J'aurais voulu crier mon nom dans la salle ! Tante Claire, je crois que j'ai commis le péché d'orgueil.
CLAIRE
Eh bien, tu n'es plus au couvent! Un petit péché de temps en temps, ça ne fait pas de mal ! Je te donne l'absolution! (ALaure). Vous n'avez rencontré personne?
LAURE
J'ai reconnu un ami intime de Charles : le peintre Roberty qui venait souvent nous voir après la séance... Tu t'en souviens ?
Vaguement...
CLAIRE
LAURE
On le saluait beaucoup, car c'est un homme célèbre. Il faisait une longue station devant chaque tableau où il semblait admirer surtout les mains... Tu te rappelles ces mains si vivantes, si expressives ?
CLAIRE
Oui... oui... 11 ne t'a pas reconnue?
Un moment, il nous a observées avec attention, et j'ai craint qu'il ne nous abordât. Mais j'ai regardé ailleurs et il est retourné aux tableaux.
BLANCHE J'aurais bien voulu, moi, lui parler, lui serrer la main. Il me semblait que je voyais en cet nomme, d'air si bon et si supérieur, quelque chose de mon père dont je ne me rappelle rien par moi-même.
LAURE
Et moi, je désirais, avant tout, passer inaperçue.
CLAIRE
Pourquoi ça?
LAURE
Mon émotion ne regardait personne... Nous nous sommes assises devant le grand tableau : V Espoir... Tu te rappelles cette admirable composition?...
CLAIRE, cherchant.
Ma loi...
LAURE, agacée.
Gomment! tu ne t'en souviens pas?... Eh bien, tu peux te vanter de n'avoir pas de mémoire !
CLAIRE
Je ne savais pas que c'était si beau que ça, moi.
LAURE
Enfin, ce fut la dernière œuvre importante de Charles. Quand il y travaillait, la mort n'était pas loin, et je ne m'en doutais guère... Un jour. Blanche dormait dans mes bras, elle avait deux ans, et je la regardais avec une telle expression de bonheur et d'espoir, et notre groupe s'arrangeait si bien, que Charles voulut nous peindre comme cela... De quel cœur il se donna à cette œuvre, malgré ses forces défaillantes!... Et dans un coin du tableau, un peu dans l'ombre, il a mis son portrait. On voit sa pauvre figure pâle, mangée de fièvre... comme prête à disparaître. Ses yeux sont fixés sur nous... ils nous disent adieu, un adieu si tendre qu'il me fallut faire un grand effort pour ne pas sangloter en public!... Le bras de Blanche était passé sous le mien... nous nous serrions l'une contre l'autre... Plus je regardais le tableau, plus je me sentais unie à cette enfant... son père était là, vivant, devant mes yeux... (Gilberlo entre. Au bruit de la porte, Laure s'arrête. Bas à Claire). Plus un mot de cela !
CLAIRE, stupéfaite.
Pourquoi donc ?
LAURE, bas.
Gilberte...
CLAIRE, haussant les épaules.
En voilà des cachotteries !...
LAURE, bas.
J'ai mes raisons.
Elle se tourne vers le feu comme si elle n'avait pas entendu Gilberte. Celle-ci, venant par le salon de droite, dépose en passant des morceaux de musique sur le piano qui s'y trouve, puis elle observe sa mère avec inquiétude. Un silence.
CLAIRE, à Blanche.
Il y a là un article superbe. Veux-tu le lire?
Oh! mais oui, tante Glaire... (Elle se rapproche avec empressement de sa tante).
CLAIRE
Je le savourais tout à l'heure quand vous êtes entrées. Tiens, régale-toi surtout de ce passage... (Elle lui tend le journal. Blanche lit.)