‹ Demi-soeurs; piece en trois actesChapitre 8 sur 27 · SCÈNE IV LAURE. GILBERTE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV LAURE. GILBERTE

LAC RE, avec une certaine sévérité.

Je ne suis pas contente de toi, Gilberte.

GILBERTE, passionnée.

Oh ! maman, ne me gronde pas !

LACHE, s'adoucissant.

Du calme, mon enfant! Je ne serai pas bien sévère, va ! L'ai-je jamais été pour ma petite Gilberte ? Je voudrais seulement que tu fusses un peu plus gentille avec ta sœur. Ce serait un gros chagrin pour moi s'il y avait un dissentiment sérieux entre vous. Tu ne veux pas. je pense, me rendre malheureuse?

GILBERTE, avec élan.

Oh ! non, non. maman, je ne le veux pas.

LAURE

Blanche est douce, patiente, et tu n'as assurément aucun grief sérieux contre elle... Songe qu'elle a eu, au couvent, une jeunesse très triste quil faut lui faire oublier... Tu lui dois donc double affection et aussi des égards, puisqu'elle est ton aînée. Je suis sûre, d'ailleurs, que tu l'aimes...

GILBERTE, sincère.

Certainement, je l'aime !

LAURE

Je te vois souvent l'embrasser avec des élans qui me font bien plaisir... Mais, à d'autres moments, aujourd'hui, par exemple, tu lui témoignes une froideur, une hostilité qui me désolent... Tu es trop variable et trop extrême dans tes variations... Est-ce un simple défaut de tes dix-huit ans? ou bien as-tu quelque raison secrète pour être ainsi?

GILBERTE, baissant les yeux.

Je ne sais pas...

LAURE, avec insistance.

Cherche...

GILBERTE

Ce matin, je me suis éveillée avec du chagi*in.

LAURE

Ce n'est pas la faute de ta sœur...

GILBERTE

Sans doute, mais quand je l'ai vue si animée, si heureuse, si étrangère à mes pensées, mon impression a été très pénible, et alors...

LAURE

Admettons pour aujourd'hui. Mais les autres jours ?. . .

GILBERTE

Les autres jours ?

LAURE

Oui. Tu ne dis pas tout, Gilberte.

GILRERTE, regardant sa mère.

Eh bien, tu as raison. Je vais parler franchement. Pourquoi ne pas dire ce qu'on a sur le cœur ? Il me serait très facile d'être toujours bonne, toujours douce, toujours affectueuse, si j'étais sûre...

LAURE Sûre de quoi?

Sùrc... que tu es toujours la même pour moi...

LAURE Pourquoi douter de cela ? N'es-tu pas toujours mon enfant?

GILBERTE

Tu as quelquefois des expressions qui m'inquiètent... Je ne te sens pas toujours avec moi... Il y a entre nous quelque chose... je ne sais quoi... une sorte de secret qui...

LAURE, effrayée.

Où vas-tu chercher des idées pareilles ?

GILBERTE

Quand papa vivait, je ne connaissais pas ces doutes, et ne craignais aucune rivale. Blanche était au couvent, où elle se plaisait tant qu'elle voulait se faire religieuse. Mais quand le malheur nous est arrivé, elle a cédé à tes prières, elle a renoncé à prononcer ses vœux, elle est venue vivre avec nous... Oh ! je ne m'en plains pas, et je l'aime, tu le sais... Pourtant, je vois bien que, depuis lors, mon intimité avec toi diminue... Tu me caches des choses. Tu ne causes presque plus avec moi, et tu as, avec Blanche, au contraire, des conversations qui n'en finissent plus, et qui s'arrêtent court quand je surviens. Qu'est-ce que tu as donc de si particulier, de si important à lui dire?... Enfin, cela est visible, ton affection pour elle augmente de jour en jour, et peut-être est-ce de mon bien qu'elle prend !

LAURE, s'animant malgré elle.

Gilberte, tu n'es pas raisonnable, tu n'es pas juste ! Si l'une de mes filles a le moins le droit de se plaindre,

3o DEMI-SŒURS

n'est-ce pas toi? N'as-tu pas toujours été la favorisée, toi qui as été élevée par moi-même, qui ne m'as jamais quittée, alors que ta sœur est restée quinze ans au couvent? Voilà la faute que j'ai commise ! J'aurais dû toujours la garder avec moi, puisque je te gardais. Tu te serais habituée à partager avec elle... C'est un vilain, un très vilain sentiment que la jalousie...

GILBERTE, d'un accent profond.

Je t'aime, je n'ai plus que toi, et je ne veux pas te perdre !...

LA.TJRE, émue, changeant de ton.

Oui, mon enfant... Je sais, je comprends... Tu m'aimes avec toute la fougue, toute l'intransigeance de tes dix-huit ans, et cela te fait dire parfois des choses... que tu ne penses pas... Aussi, je te pardonne, va, la peine que tu me fais quelquefois. (Elle l'attire doucement dans ses bras). Comment t'en voudrais-je, petite passionnée, qui souffre d'un trop-plein d'amour? Ne pourrais-tu pas aimer avec plus de douceur, de calme, de confiance?

GILBERTE

J'aime comme je peux.

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