‹ Demifous et demiresponsablesChapitre 30 sur 119 · ARNAUD. Traité cité de GILBERT BALLET, p · texte numérisé non relu

ARNAUD. Traité cité de GILBERT BALLET, p

2. Fait divers : « Un polytechnicien en conseil de querre. C'est un élève de l’Ecole polytechnique. Il y fut admis l’an passé avec le numéro 28. En même temps il était reçu treizième à l'Ecole normale supérieure. Et c’est un voleur. Il n’a pas volé une fois, dans un coup de folie. Il a volé souvent, méthodiquement, savamment. Il prépare, combine, exécute ses mauvais coups avec autant d'intelligence que de sang-froid. Il force les portes et les coffres en cambrioleur émérite. Et ce ne sont pas seulement ses

camarades qu'il vole, ce sont les pauvres du quartier... On le découvre, -

on l’arrète. Il avoue et semble n’éprouver aucun remords. Chez cet intellectuel authentique, le sens moral est totalement aboli... Mais, regardez-le bien, ce polytechnicien aux yeux luisants, tour à tour effrontés et sournois, au visage asymétrique, aux épaules étroites secouées de tics nerveux. Visiblement, c’est un dégénéré ; on dira tout à l'heure un hystérique... Ce triste cas relève moins de la psychologie que de la pathologie... Tous (les témoins) disent : c’est un nerveux, un impulsif, un exalté, un déséquilibré, un malade. Il sentait violemment, raisonnaïit peu. Bizarre et fantasque, il avait fréquemment des absences. Pas de scrupules. Un jour, il déclare à son camarade V.: si je rencontrais au coin d'un bois quelqu'un avec la forte somme et si je pouvais le voler impunément, je n'hésiterais pas une seconde... Commeill’avoue lui-même, piteux, il a gaspillé bêtement l'argent volé :-il a acheté cette valise en cuir, cette théière modern style, cette canne à pomme d’or, ce peignoir de femme, cette fourrure d'automobiliste… Et c’est pour cela qu’il a brisé sa carrière, sali l'honneur d’une famille ? Non, comme le démontrent le major Lemoine et le D" VALLoN, médecin aliéniste de Sainte-Anne, ces vols imbéciles ne peuvent s'expliquer que par des impulsions morbides. Depuis son arrestation, il a eu deux attaques de grande hystérie et il a dû être soigné au Val-de-Grâce. Sa responsabilité est donc très atténuée » (Le Matin, 27 mai 1906).

trop souvent subjugue sa volonté et la force à l’action; 6° l’impulsion suicide; 1° l'onomatomanie, impulsion à répéter un mot; et l’arithmomanie; 8 l’écholalie, impulsion « à répéter immédiatement, et à la manière d’un écho, la parole entendue, les mots écrits et quelquefois même sa propre pensée », et la coprolalie, impulsion « à prononcer des paroles ordurières ».

Ce dernier type est souvent associé aux tics. Celles de ces impulsions qui entraînent des répétitions d’actes peuvent être considérées comme des fics psychiques.

L’énumération suivante de Récis est plus complète 1° impulsions à des tics, gestes, paroles...; 2° impulsions à des actes ridicules et bouffons ; 3° impulsions à des actes stupides et extravagants: 4° impulsions à des actes grossiers, répugnants’ »° impulsions à des actes ambulatoires ; 6° impulsions à des actes d’appropriation et de vol; T° impulsions à des actes érotiques ; 8° impulsions à des actes de destruction ; 9 impulsions à des actes d'incendie; 10° impulsions à des actes de violence contre soi-même; 11° impulsions à des actes de violence contre les autres; 12° impulsions à s’intoxiquer.

Je dirai quelques mots des fugues des ambulatoires. Cuarcor! a publié une histoire, bien curieuse, de ce type de malade, qui est restée classique : un individu sort, dans Paris, chargé par son patron de toucher de l'argent; à un moment donné, il perd la conscience et la mémoire, oublie même son cocher et s'éveille, huit jours après, dans une ville inconnue, sur un pont, à côté d’un régiment dont la musique l'avait éveillé ; craignant les quolibets, il n’ose pas demander le nom de la ville où il se trouve; il demande seulement le chemin de la gare et là lit avec stupéfaction « Brest »; il avait fait le voyage en chemin de fer, pris son billet, évité une série d'obstacles, mangé en route, peut-être couché quelque part, dépensé deux cents francs sur les neuf cent qu’il avait touchés pour

1. Cuarcort. Leçons du mardi, 31 janvier 1888 et 21 février 1889.

son patron. Il a alors la malheureuse idée de se mettre sous la protection d’un gendarme, à qui il montre une ordonnance de Caarcor et qui lui répond : «c’est bien; je connais ça », puis le conduit au poste. On le fait coucher dans une casemate sur la paille, pendant qu’on télégraphie au patron pour contrôler son récit. Le patron répond télégraphiquement : « maintenez l'arrestation; l’argent qu’il porte est à moi ». Après une série de transferts, du poste au Palais et du Palais à la prison (où il reste dix jours), il peut enfin rentrer à Paris, où il est remercié par son patron; et la Société de secours mutuels dont il est membre lui refuse des subsides sous prétexte que sa maladie est causée par l'intempérance.

J'ai étudié! un malade qui avait été précédemment chez Prrres et dont l’observation a été publiée par Brror*.

Une année, en juillet, à Paris, il va à la gare d'Orléans sans motif. Chemin faisant, il ne voit que des figures sinistres et rien ne lui paraît naturel; il faisait du reste de l'orage. Au guichet, il demande un billet pour «n'importe où ». On pense avoir affaire à un original et on lui délivre un billet pour la localité voisine. Pendant le trajet, il croit aller à la rencontre d'un parent, puis il descend à l’endroit désigné, se promène, ne rencontre pas de parents et revient à Paris, assez ennuyé de cette aventure qu’il ne comprend pas.

Prrres * à également publié un cas très curieux de « voyageur » qui, en dehors de ses fugues, n’avait aucune idée délirante, mais qui faisait une série de voyages impulsifs, comme un véritable juif errant“.

1. Leçons de Clinique médicale, 2e série, p. 111. 2. Brror. Thèse de Bordeaux, 1890.

3. PirRes. Leçons cliniques sur l’'hyslérie et l’hypnotisme, 1894, t. IT, p. 269.

4. Voir encore sur cette question : la thèse de Tissié sur Les aliénés voyageurs ; GEHIN. Contribution à l'étude de l'autlomatisme ambulatoire ou vagabondage impulsif. Thèse de Bordeaux 1892 ; Mere. Etude sur certains névropathes voyageurs, le Juif errant à la Salpétrière. Thèse de Paris 1893, n° 315; ALFRED FOURNIER. J.-CH. KouNE et GILLES DE LA TouRETTE. Rapport médicolégal sur un militaire déserteur atteint d’automatisme ambulatoire. Nouvelle Iconographie de la Salpétrière, t. VITE, 1895, p. 348.

Ces malades à fugues, qui sont nombreux!, prouvent mieux que tous les exposés théoriques, l'existence des demifous, leur caractéristique clinique et surtout l’importance qu’a leur étude, non pas seulement pour les médecins, mais pour la société tout entière. Bien des tribulations auraient été épargnées au malheureux malade de Caarcor si, à défaut du gendarme, au moins les magistrats avaient mieux connu ce genre de malades. Évidemment ce n'était pas là un fou au sens complet du mot, puisqu'à Paris et à Brest il répondait et raisonnait très bien; mais ce n'était pas non plus un homme psychiquement normal, puisque, entre Paris et Brest, il avait agi Sans conscience, sans mémoire et sans responsabilité.

Quelle que soit leur forme, ces impulsions ont d’ailleurs des caractères communs : « conscience lucide, lutte angoissante, irrésistibilité, émotivité, soulagement consécutif à l’accomplissement de l’acte (MaGxax et LEGRrAIN) », sans que cependant cet accomplissement de l’acte soit constant et fatal.

D. ABOULIES ET PARABOULIES ?

Pierre Jaxer divise les aboulies (affaiblissement de la volonté) en : aboulies systématisées, « impuissances de la volonté portant, non sur l’ensemble des actions, mais sur un

1. Farrs p1vers. « Le jeune R. P. est décidément incorrigible. Nos lecteurs se rappellent sans doute comment il quitta, le 2 mai dernier, en compagnie d'un de ses camarades de l’école... le domicile paternel rue... n°... (à Paris). Retrouvé dans le département de l'Aveyron et ramené par son père, il vient de nouveau de s'enfuir du logis avec cette circonstance aggravante qu’il a emporté une somme de cinq mille francs » (Le Journal, 26 mai 1906).

« Récemment un homme traversait Paris, marchant droit devant lui. Il était recouvert d'une épaisse couche de poussière. Tout à coup un fiacre arrive au grand trot et manque écraser le piéton. Un agent heureusement s’est précipité. L'homme se réveille. Il interroge : où suis-je? — A Paris, lui répond-on. Le malheureux n'en revenait pas. Atteint de la volonté de marcher, il était, sans le savoir, venu de l'extrémité des pays méridionaux, traversant la France à pied, allant devant lui jusqu’à la capitale. L’accident dont il faillit être victime avait seul interrompu sa course. » (Le Mistral d'Avignon, 10 janvier 1906.)

2. Voir Pierre JANET. Etat mental des hyslériques. Les sligmates mentaux. Bibliothèque Charcot-Debove, 1893, p. 122 et Névroses el idées fixes, 2 vol., Paris, F. Alcan, 1898.

acte particulier ou un système d’actes spéciaux » ; 2° aboulies localisées, impuissances partielles comme les précédentes, mais pas systématisées ; aboulies momentanées, périodiques; groupe peu précis ; 3° aboulies générales « qui portent simultanément sur toutes les actions et toutes les pensées »

Dans les aboulies, Prerre JANET a très bien montré que le trouble porte sur la volonté vraie, supérieure, les actes polygonaux persistant au contraire. C'est ce qu’il exprime dans les trois caractères suivants : 1° conservation des actes anciens (devenus polygonaux) ; 2° perte des actes nouveaux (0); 3 conservation des actes subconscients et perte de la perception personnelle des actes.

C'est ce qu’exprime aussi la loi de RrBor : « la dissolution suit une marche régressive du plus volontaire et du plus complexe au moins volontaire et au plus simple, c’est-à-dire à l’automatisme ».

Au degré léger, c’est le « règne des caprices », qui sont des phénomènes polygoraux.

Il ne faut pas classer (comme on à trop souvent de la tendance à le faire) dans les abouliques les sujets (obsédés, anorexiques) dont la volonté est troublée par l’exagération d’une volonté d'arrêt partielle. Ce sont des parabouliques ; ils sont têtus dans une détestable direction.

Il faut distinguer l’aboulie de volition dans laquelle les sujets ne veulent pas et l'aboulie d'exécution dans laquelle les sujets ne peuvent pas extérioriser leur décision, la faire passer à l’acte moteur.

« Chez l'homme normal, dit Secas, ces deux phénomènes se touchent, presque à se confondre. Mais dans certaines conditions, d’après les observations des malades eux-mêmes, la distinction est nécessaire et l’on doit séparer l'individu, qui se représente l’action à accomplir, mais qui ne trouve plus dans son esprit les moyens de l’effectuer, de l’aboulique qui ne conçoit pas l’action et qui ne fait aucun effort. » Le pre-

mier à du non-pouvoir (aboulie d’exécution), le second du nonvouloir (aboulie de volition).

Dans l’aboulie d'exécution, les malades, dit GuisLaIN (cité par Risor) « savent vouloir intérieurement, mentalement, selon les exigences de la raison. Ils peuvent éprouver le désir de faire ; mais ils sont impuissants à faire convenablement le je veux ne se transforme pas en volonté impulsive, en détermination active ».

L’hypomimie (affaiblissement de la mimique émotive), l’Ayposémie et l’asémie (affaiblissement du langage mimique) font partie, au moins dans certains cas, de ces aboulies d’exécution ou d’extériorisation.

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