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Dégénérescences proprement dites ; dégénérés moyens

1° Dégénérescence simple. — Les dégénérés simples se font, en général, « remarquer par là lenteur avec laquelle s’opère leur évolution intellectuelle; leur instruction est rarement complète et ils sont, pour la plupart, forcés de renoncer à leurs études. Ils peuvent posséder, bien que moins nettement que les déséquilibrés, des qualités brillantes, des aptitudes distinguées, des dispositions artistiques réelles ; mais ce qui domine en eux, ce sont des lacunes profondes dans le jugement et le sens moral, une mobilité d'idées et de sentiments extraordinaire, un entraînement presque impulsif vers l’excentricité, la fourberie, les excès, la violence, quelquefois les actes dangereux. Ce sont des composés de bien et de mal, susceptibles au même degré d'affection ou äe haine, de sentiments égoistes ou généreux, d'actions henorables ow malfaisantes ; brillant parfois par les dehors extérieurs, les agréments du physique, le tour vif et aiguisé de l’esprit, la facilité de l’évolution, l’excellence de la mémoire ; révélant au contraire leur infériorité et leur incapacité dans les choses sérieuses, dans la facon de vivre et de se conduire : en un mot, leur intelligence, comme l’a dit Marcé, est un instrument auquel il manque un certain nombre de cordes ».

2° Psychoses des dégénérés. — Sur ce terrain commun des dégénérés viennent parfois se développer des psychoses qui, au moins dans certaines formes atténuées ou leurs périodes initiales, appartiennent à la demifolie. J'en citerai deux exemples : le délire systématisé raisonnant ou des persécutés persécuteurs et la psychose raisonnante ou folie morale.

a) Délire systématisé raisonnant ou des persécutés perséculeurs.

« Le délire est un thème suivi, cohérent, vraisemblable, à

point de départ faux ou mal interprété, mais éminemment logique dans ses déductions.. Il se traduit, qu'elle qu'en soit la forme, par des revendications plus ou moins chimériques, mais tenaces, persistantes, le plus souvent agressives et dangereuses.. Les aliénés de cette espèce ont été rangés parmi les aliénés raisonnants, en égard à la persistance de leur lucidité et au caractère logique de leur délire. On les appelle aussi les persécuteurs, en raison de leur tendance absolument caractéristique à poursuivre le triomphe de leur cause par les moyens les plus violents. Le public, facilement trompé par l’apparence, les prend souvent pour des victimes aigries par les injustices... égoïstes, orgueilleux, méchants, avides de bruit et d'actions d'éclat... Leur délire, d'autant plus dangereux qu'il est plus vraisemblable et plus méconnu, les pousse aux aventures les plus bruyantes et aux plus graves attentats. »

Après cette description générale, Récis étudie cinq variétés principales.

a. Persécutés. — « Un militaire, un prêtre, un employé... est l'objet d’une réprimande ou d’une punition disciplinaire, par suite de ses écarts de conduite ou de ses manquements professionnels ; au lieu d’accepter la peine, son orgueil se révolte, il crie à l'injustice et se pose en victime. Le voilà persécuté, mais dès l’abord il devient persécuteur. Il proteste, récrimine, réclame, si haut et si fort, qu’il est changé ou perd sa place, Il ne voit là qu’un nouveau grief et sa haine pathologique s’en accroît. Désormais, il ne garde plus ni mesure, ni retenue dans ses revendications ; il fait démarches sur démarches, adresse plaintes sur plaintes à l'autorité ; …l rédige de longs mémoires justificatifs, écrit aux journaux, placarde des affiches, en appelle au public de la légitimité de sa cause... Enfin, exaspéré de ses insuccès, traqué par la misère, tourmenté par son idée fixe, il passe des plaintes aux menaces et des menaces à l’attentat. Tantôt ces individus

vont tirer un coup de revolver à la Chambre des députés, sur le passage d’un ministre ou du chef de l’État, déclarant qu’ils ont voulu attirer l’attention sur eux et se faire rendre justice (faux régicides de Réars); tantôt ils tuent quelqu'un, soit leur ennemi supposé, soit même un inconnu, dans le but d’être traduits devant les tribunaux, où ils pourront enfin exposer leur affaire au grand jour... »

B. Ambitieux et inventeurs. — La caractéristique de ceux-ci est « que leurs revendications ont pour objet non la réparation d'une offense, mais la reconnaissance d’une invention, d'une fortune ou d’un titre qui leur sont contestés..…. (Ils) s’imaginent qu'on leur a volé leur invention, qu’on les à frustrés de la gloire et de la fortune qui devait leur en revenir... (Ils) persécutent les gouvernements, les administrations ou les individus de leurs réclamations et de leurs

menaces }».

y. Processifs. — « La cause accidentelle du délire, dit KRAFFT EgixG (cité par Réais), est un procès dans lequel les malades ont perdu leur cause ou aussi le rejet de prétentions, légitimes selon leur avis, mais en réalité audacieuses... Au lieu de reconnaître que leur cause était vouée à l’échec parce qu'elle était injuste, les malades, pleins de méfiance, voient la cause de leur insuccès dans la partialité, la corruption des juges... Leurs recours en appel de plus en plus volumineux, leurs requêtes, leurs dénonciations sont bourrés d'invectives et d'offenses contre l'honneur des fonctionnaires... Ils se sentent martyrs et dupes; toute l’affaire judiciaire n’était qu'une comédie indigne... Ils se livrent à des voies de fait contre les huissiers, appellent les magistrats et les plus hauts fonctionnaires de l'État, canailles, voleurs, parjures. »

Il y a quelques années, à Montpellier, une processive a tué, dans une église, un notaire absolument innocent de tout méfait à son endroit. — Autre fait divers. On trouvera dans le Matin du 30 juin 1906, sous ce titre Dix-huit ans de captivité,

fe roman de M'° R., une jeune femme, victime d'un notaire, d’un tribunal et d’un préfet, qui est enfermée dans un asile d’aliénés avec sa sœur qu’elle voit mourir de chagrin, s'évade, est internée de nouveau et recouvre sa liberté après un long martyre.

A côté du délire processif et, comme sous-variétés, RéGis eite : le délire raisonnant de dépossession! (PaizHas, RéGis), le délire de revendication (CULLERRE)…

à. Erotiques et jaloux. — J'ai déjà suffisamment parlé (p. 67 et 68) de ce type, facile à concevoir.

e. Mystiques et politiques. — À ce groupe appartiennent «certaines dévotes mal équilibrées,... qui, sous l'influence de griefs plus ou moins imaginaires, accusent, poursuivent, menacent, frappent parfois des prêtres, des religieux, des dignitaires de l'Église » et surtout « des ecclésiastiques qui... s’'insurgent contre leurs supérieurs et passent leur vie à les poursuivre ». Tel l'abbé Verger qui assassina ME” Sibour.

A côté de ces mystiques persécuteurs, il y a les mystiques ambitieux « fondateurs de sectes ou de religions ».

Les persécuteurs politiques sont aussi des persécutés (l'avocat Sandon) ou des ambitieux (régicides). Récis a très bien étudié ces derniers depuis Jacques Clément et Ravaillac, les assassins d'Henri II et d'Henri IV, jusqu à Caserio, Luccheni et Bresci, les assassins du président Carnot, de limpératrice Élisabeth d'Autriche et du roi Humbert.

b) Psychose raisonnante ; folie morale. Les pervers.

Ces malades se séparent des précédents « par ce fait qu’ils n’ont qu'exceptionnellement des idées délirantes proprement dites et que leur vice d'organisation se traduit surtout par

1. Expropriés de leurs biens, ces malades « refusent d'accepter la chose jugée et, se considérant comme injustement dépouillés et toujours légitimes propriétaires, se livrent, pour défendre leurs soi-disant droits, à des #æÆvendications plus où moins violentes ».

ÉTUDE MÉDICALE 121 des perversions, des sentiments et des affections. Ce sont des individus qui. avec toutes les apparences du jugement et de la raison, se laissent aller, d’une façon inconsciente et souvent paroxystique, à des écarts de conduite, à des inconséquences, à des excès, à des immoralités véritablement pathologiques » (fous moraux).

Dès l’enfance, dit ArxauD, « jaloux, rancuniers, vindicatifs, ils cherchent à faire du mal à ceux dont ils croient avoir à se plaindre et ils sont fort capables de préparer sournoisement et patiemment leur vengeance qu’ils poussent jusqu’à la férocité. Ils se plaisent à torturer les animaux, à battre leurs camarades plus faibles. A l’école... au lieu de travailler, ils passent leur temps à faire des misères à leurs maîtres, à voler leurs condisciples, à les dénoncer à l’occasion ou même à les accuser sans raison ; ils se font ainsi renvoyer de tous les établissements. »

La puberté «est souvent le point de départ d’une véritable excitation sexuelle, se traduisant par des impulsions et parfois même par des perversions et des aberrations. Plus tard, ces malades se livrent au vagabondage, au jeu, au vol, aux excès alcooliques, à la débauche... font un service militaire déplorable qui les mène presque infailliblement devant le conseil de guerre et aux compagnies de discipline... Ils sont incapables d’exercer une profession suivie et de gagner leur ‘vie; toujours sans argent, ils en arrachent à leurs parents, pour satisfaire leurs passions impulsives, par la menace et la violence, allant même parfois jusqu’au parricide..… Et pourtant, chez la plupart, l'intelligence proprement dite est assez bien développée, assez cultivée, parfois même brillante d'apparence ».

Ce sont des anesthésiques du sens moral (Bazzer), des daltoniques moraux (Maupsce*), des aveugles moraux (SCHULE), des idiots moraux (ARNAUD), « de véritables dégénérés moraux, chez lesquels s’observent de la façon la plus évidente ces stigmates psychiques caractéristiques, qui les résument à peu

près entièrement : amoralité, inaffectivité, inadaptabilité, impulsivité ».

Au mème groupe appartiennent les pervers ‘, déjà décrits par PIneL (1806), chez lesquels Esourroz (1836) décrit un trouble morbide qui, « au lieu de porter sur l’ensemble des facultés intellectuelles et morales, n’atteignait qu’un petit nombre de celles-ci et respectait toutes les autres »; chez certains, « les idées conservent leurs liaisons et leurs associations naturelles, les raisonnements sont logiques, mais leurs actions sont contraires à leurs affections, à leurs intérêts et aux usages SOCIAUX. »

A la suite de Morez (1869), Maraxpon DE MonTyez voit chez ces sujets des anormaux adultes, anormaux par la moralité et la volonté, comme il y a des enfants anormaux par l’intelligence. « Le pervers, continue-t-il, est tout à la fois un instable à facultés désharmonisées et un déficient. Il est incapable d'attention, de réflexion et de persévérance pour tout excepté pour mal faire; car pour le mal il sait méditer, persévérer et déployer de grandes ressources... Presque tous sont des idiots de la volonté, selon l'expression spirituelle et juste de RiBor; l'intelligence est normale, les passions, les appétits et les besoins sont normaux ; seulement la volition, la force de vouloir manque. » Ce qui caractérise ces sujets, c’est un « affaiblissement notable ou même un manque absolu du pouvoir d'arrêt » du cerveau supérieur sur l’entraînement passionnel et instinctif. « Il en résulte qu'ils sont les esclaves de leurs passions, de leurs instincts et de leurs besoins. »

D'ailleurs, conclut MaranDon DE MonTYeL, le pervers n'est pas un aliéné ; leur isolement dans un asile «est en réalité une séquestration arbitraire. Ils se rendent parfaitement compte de l'illégalité commise à leur égard et, quand ils veulent sortir, ils savent l’invoquer, et l’invoquer avec

1. Maranpon DE MonryeL. Les pervers. Journal de Neurologie, 1906, t. XI, p. 1841.

cynisme. Incalculable est le nombre de ceux qui, sans vergogne, nous ont déclaré que nous pouvions les traiter de sales bougres, mais que nous étions un faussaire en les déclarant aliénés et que leur place n’était pas parmi les fous. Et en parlant ainsi, ils disent vrai ».

T. Dégénérés inférieurs, monstruosités, imbéciles.

« Les imbéciles ne possèdent qu’une somme plus ou moins restreinte d'intelligence ; c’est à peine s'ils peuvent arriver à apprendre à lire, à écrire, à compter; susceptibles d'acquérir une teinte légère et superficielle en toutes choses, ils sont incapables d’une ligne de conduite correcte et suivie, de rien faire de sérieux. Cependant, certains d’entre eux se font remarquer, comme les faibles d'esprit, mais à un degré moindre, par des aptitudes artistiques plus ou moins brillantes, de grandes qualités de mémoire ou d'imitation et souvent aussi par une certaine vivacité d'esprit, une promptitude et une finesse de répartie qui font qu'ils ont toujours le dernier mot et mettent les rieurs de leur côté... Au point de vue moral, les lacunes sont peut-être plus profondes encore que dans le domaine de l'intelligence ; et, si ces malades sont susceptibles de présenter, à divers degrés, des sentiments et des affections d'ordre un peu élevé, ce sont surtout les sentiments inférieurs et les mauvais instincts qui dominent en eux. La plupart sont vaniteux, gourmands, poltrons, crédules, paresseux, irascibles, enclins aux excès vénériens ou | alcooliques et aux actes de violence (MaRcÉ) ; presque tous se livrent à l’onanisme, quelques-uns même à des pratiques contre nature. À certains moments, ils peuvent être pris plus ou moins brusquement d'accès de mélancolie ou de manie pendant lesquels ils commettent surtout des actes d’obscénité, ou même se livrent à l'incendie, au vol, au suicide ou à l’homicide. »

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