‹ Demifous et demiresponsablesChapitre 5 sur 119 · Drame d’IBSEN · texte numérisé non relu

Drame d’IBSEN

3. Henri Fauvez. Les maladies mentales et la littérature. Chronique médicale, 1904, p. 169.

4. SEGALEN. L'Observalion médicale chez les écrivains naturalistes. Thèse de Bo:’deaux, 1902, n° 60, p. 40.

GRASSET. — Demifous. 2

Dans sa belle étude sur les romanciers russes du xix° siècle, Ossir Lourié ‘ a bien montré qu’ « aucune littérature n'offre autant de cas de pathologie de la volonté que la littérature russe ». Il cite cette phrase du psychiatre ORcHANSkY : « c’est la petite partie des aliénés qui se trouve, en Russie, dans les maisons de santé; au contraire, une grande masse de plusieurs centaines de mille de ces invalides d'esprit vit en liberté. » Ce sont les demifous vivant en liberté hors des asiles que les romanciers russes dépeignent et étudient.

Roudine, le héros du premier roman de TourGuéNier, est un demifou, qu’on a comparé à don Quichotte (TOoURGUÉNIEr à d’ailleurs publié une étude critique curieuse sur Hamlet et don Quichotte). C’est un «virtuose » de la parole, « accueilli et ièté comme un jongleur, qui porte de .salon en salon ses improvisations mélodieuses et vides », mais qui n’a « rien de solide dans ses idées et dans son caractère; ni raison, ni cœur, ni volonté ».

GARCHINE, à qui on a trouvé de l'affinité avec Gux DE Mac- PASSANT et qui à été surnommé le « peintre du désespoir », a ‘analysé principalement « les âmes souffrantes ».

Le grand héros de Crime et Châtiment, Raskolnikoff est un demifou « bon et généreux » mais «morose, sombre, fier, hautain, hypocondriaque.» [se demande «si la maladie détermine le crime ou si le crime lui-même, en vertu de sa nature propre, n’est pas toujours accompagné de quelque phénomène morbide... Il se persuade que lui, personnellement, est à l'abri de semblables bouleversements moraux » ; et il finit cependant par tuer, d’un coup de hache, une pauvre vieille femme et sa sœur. « Il met toutes sortes de choses dans sa poche sans s’assurer du contenu : bourse, écrins.…; puis ne sait pas ce qu'il a volé, n’en a rien gardé. IL s'évanouit au bureau de police où il est appelé au sujet du paiement de son

4. Ossir Louri£. La psychologie des romanciers russes du XIXe siècle. Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1905. Paris, F. Alcan.

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loyer ; il retourne inconsciemment sur le lieu du crime; ilne cause avec tout le monde que du crime » ; se confesse à Sonia, « une malheureuse qui se prostitue pour nourrir les enfants d'une femme malade », se baisse jusqu’à terre et lwi baise le pied, va s’agenouiller pubiiquement au marché au foin, se livre à la police et part pour la Sibérie avec Sonia.

Loyaue ! a écrit toute l’observation médicolégale de Raskolnikoff, d’après Dosroïewsky, sous le titre « folie lucide ; homicide » et conclut : « Raskolnikoff est un type de criminel fou, atteint de cette forme de folie qui seule peut intéresser le psychiatre et le médecin légiste, la folie avec conscience, connue depuis TréLar sous le nom de folie lucide, distinguée par Morez du cadre des aliénations héréditaires, rattachée depuis MAGxax aux états de dégénérescence... Raskolnikoff n’est pas un criminel-né. Ce n’est pas un fou moral congénital, mais un psychopathique ayant conservé des sentiments moraux, un homme honnête, mais malade, comme dit Tscniscn, et qui pour cela, bien qu'il se soit décidé au crime par le fait de sa maladie, en soufîre en honnête homme. Nous ajouterons que cette psychopathie s'oriente vers l’aliénation mentale définitive. »

D'ailleurs l’œuvre entière « de Dosroïewsxy est pour le psychiatre une mine d’une inépuisable richesse... On peut dire qu’à part Sxaxespeare peut être, Dosroïewsxy est unique dans son genre... Le professeur Tscriscn qui a fait une étude sur Dosroïewskyx psychopathologue ne compte pas moins de quarante portraits de divers types de malades dans toute l'œuvre de Dosroïewsky ».

Et ces types il les observe ou les crée « par la seule force de son génie et de son intuition ». Cinquante ans avant l’anthropologie criminelle, il « décrit des types de criminels » (dans Souvenirs de la maison des morts) «dontil n’est pas un caractère qui n'ait été confirmé par les récentes et laborieuses recherches des criminologistes contemporains... Le Traité des dégénéres-

4. Gasrox LoyGue. Un homme de génie, Th. M. Dostoïewsky. Etude médicopsychologique, thèse de Lyon 1904.

cences de Morez date bien de 1857. Mais c’est en 1866 qu'il décrit sa folie émotive, qu'il distingue d’ailleurs par erreur des états dégénératifs, l’année même de la publication de Crime et Châtiment. Ce n’est qu’en 1869-1870 que s’ouvre à la Société médicopsychologique une discussion psychologique sur la folie avec conscience. »

Les épileptiques sont « l’objet de la part de Dosroïewsky d’une description soigneuse, attentive. On pourrait retrouver et reconstruire dans son œuvre les leçons cliniques les plus récentes et les plus admirées sur l’épilepsie, en tirer bien des monographies qui existent sur cette question. Il y à dans ses romans quatre épileptiques : Nelly (Humiliés et ofjensés), le prince Muichkine (l'Idiot), Kiriloff (les Possédés), Smerdiakofi (les Frères Karamazoff)… »

«Dans le peuple innombrable inventé par Dosroïewsky, je ne connais pas, dit E.-M. pe Vocüé, un individu que CHarcor ne put réclamer à quelques titres... Elisabeth Kokhlakoff des Frères Karamazoff et Lise Drosdoff des Possédés sont des hystériques.. Ivan Karamazoff (les Frères Karamazoff), Svidrigaïloff (Crime et Châtiment) ont des hallucinations... Dosroïewsky à posé très rigoureusement le diagnostic différentiel de l’impulsif et de l’épileptique..… Stavroguine, des Possédés, est, dit BaJexow, un dégénéré de ia plus belle eau... »

Les personnages de Tenexkor, qui était d’ailleurs docteur en médecine, sont tous « des neurasthéniques, des malades, des fous, incapables du moindre effort; leur vie est manquée ». Dans {a Salle n° 6 d'un asile d'aliénés. le malade Gromov. atteint de la manie des persécutions, cause beaucoup avec le médecin. Celui-ci admire, déclare que ce fou est le premier homme qu’il ait rencontré « sachant raisonner et causer ». Gromov à beau dire : « je ne sais pas raisonner ». Le médecin lui répond : « au contraire, vous raisonnez bien ». Le docteur finit par donner sa démission « et bientôt un obligeant collègue l’enferma dans la salle n° 6 », où il mourut.

Si Gorky a peint surtout les vagabonds, on rencontre bien des demifous dans son œuvre, spécialement dans les bas-fonds* que le Théâtre de l'OEuvre représentait dernièrement, ne fût-ce que Satine qui aime, sans trop savôir pourquoi, les mots « incompréhensibles » et « rares » tomme « macrobiotique » ou « transcendantal » et Nastia, qui crée et vit ses rêves, et Natacha, qui passe sa vie à inventer et à attendre, toujours vainement, la réalisation de ces créations de son imagination folle.

Dans l'œuvre de Tozsroï « nous trouvons un dégénéré homicide dans la Sonate à Kreutzer et des alcooliques délirants dans la Puissance des Ténèbres ?.

Il y a encore bien des demifous dans le Rire rouge de Léo- NIDE ANDREIEFF...

Ce n’est pas seulement à l’étranger que la littérature et le théâtre modernes rivalisent avec les anciens pour la description abondante des demifous. En France, on pourrait aussi citer de nombreux exemples de ces anormaux que LomBroso appelle des mattoïdes.

Comme l’a très bien démontré Desove*, le Malade imagimaire de Mozière est un vrai malade. C’est un demifou. « M. Argan n’est pas un malade imaginaire ; car il souffre véritablement. C’est un névropathe, un neurasthénique, comme nous en connaissons des milliers autour de nous. » Après Focer de Lille et Desove, Guieysse* a repris le cas d’aAr-

1. Maxime Gorky. Dans les bas-fonds, pièce en quatre actes. Traduct. E. HALPERINE-KAMYNSKkY.

2. Voir aussi EGBerT OGé. Quelques considérations sur les rapports de la litlérature et de la médecine. Thèse de Paris, 1904, n° 26.

3. DEBove. Le malade imaginaire de Molière. Conférence faite à la Sorbonne le 17 février 1900.

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