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CHAPITRE PREMIER

Don Quichotte.

Eschyle, Sophocle, Euripide.

Shakespeare.

Ibsen.

Bjürnson.

Le théâtre japonais.

Tennyson.

Wagner.

Tourguénief, Garchine, Dostoïiewsky, Tchekhof, Gorky, Leonide Andreieff.

Molière, Racine, Balzac, Flaubert, Zola, de Goncourt, Huysmans, Alphonse Karr, Hector Malot, Claretie, Paul Bourget, etc.

Les fêtes célébrées en Espagne pour le troisième centenaire de l'apparition de Don Quichotte et la représentation, à la Comédie-Française, du drame héroï-comique de JEAN RiCHEPIN * donnent une certaine actualité à la question de savoir si le héros de CErvAnTEs est un fou ou un homme raisonnable.

On signerait facilement le certificat d’internement de l’ingénieux hidalgo dans un asile quand on l’entend se proclamer le

consolateur élu de laffligé, Punisseur des forfaits, abolisseur des transes, Pour les désespérés semeur des espérances, Vengeur des torts, séchant les larmes dans les yeux, Pèlerin du bon droit cheminant vers le mieux, Blanc chevalier qui porte en ses fixes prunelles L'inextinguible feu des choses éternelles !

4. JEAN Ricuepin. Don Quichotte. Drame héroï-comique, édition de l’Ilustralion.

Et cependant, à d’autres moments, « c’est l’esprit le plus sage », comme le déclare maître Nicolas. Il retrouve son vrai nom et son état civil, regrette la peine qu'il a faite à sa nièce, se retrouve « le vieil oncle qui l’a si tendrement chérie » et, au milieu d’une pire folie, s'écrie :

qui donc a ce droit-là : punir ?

Quel être, se plaçant au-dessus d’un autre être, Peut oser devant soi le faire comparaître ?

Quel pêcheur est armé d’un privilège tel ?

Du fond de quel palais ? du haut de quel autel? Quel cœur est assez pur pour qu'on l’en investisse ? Quel juste est assez Dieu pour rendre la justice ?

Ce n’est certes pas dans la bouche d'un fou que RicHerix à voulu mettre ces belles paroles. Et cependant, au même moment, don Quichotte délivre les galériens, vient de charger sur les moulins à vent, de préparer le baume de Fier à Bras et s’écrie :

Je serai cœur fondu que la prière embrase, Face à face avec Dieu dans l’horreur et l’extase.

Mais bientôt il sent lui-même la raison revenir.

Je cesse d’être fou. Loin des songes menteurs

Je ne crois plus à vous, chevaliers enchanteurs, Géans, et je ne crois plus même aux Dulcinées.

Mais, comme à l’humble temps de mes sages années, Je reprends, pour mourir, dans la paix m'endormant, Mon nom de Quijada, le bon tout bonnement.

Le revoilà avec autant de bon sens que Sancho. Nous sommes loin de Pasile et le poète lui fait faire un testament qui ne sera pas attaqué pour incapacité mentale de son auteur.

En réalité, don Quichotte de la Manche, ce « chevalier de l’Iusion folle, qui sera un jour la Sagesse » est le type accompli de ces demifous ‘, que je veux étudier dans ce livre et qui,

1. Je parle Gu don Quichotte de Jean Ricuerix. Le héros de CERVANTES se rapproche beaucoup plus du vrai fou. — Voir, sur la psychopathie du don Quichotte espagnol : Moreson. Etude médico-psychologique sur l'his-

depuis la création du monde, ou du moins depuis la naissance de la littérature, « fourmillent » dans le livre et au théâtre.

« Voyez Oreste, dit Micnez Corpay, qui, avec le professeur LacassAGxe, a créé et popularisé le mot demifous. Voyez Oreste, Ajax et les Bacchantes. Saaxespsare excelle à mettre en scène les anormaux : Othello, Hamlet. Macbeth. Et Mouière avec le Misanthrope, l'Avare, le Malade imaginaire. Demifous de la même époque, le Joueur, le Menteur, les Plaideurs.. Werther était atteint de l’obsession du suicide. Actuellement voyez quelle part Dosroïewsky, Gérarp HauPruaAN, surtout IBSsEx, font à la demifolie. »

Dans son beau discours de Grenoble, RéGis! montre bien la place considérable qu’occupent les demifous dans l’art dramatique de tous les temps, depuis « Thespis, le fondateur même de la tragédie ». Il les étudie plus spécialement à l’époque grecque avec Escuyce, Sopnocce et EvriPine, à l’époque de la Renaissance avec SHAKkEsPpEARE, à l'époque actuelle avec IBsex.

Oreste est atteint, non de manie aiguë comme le dit Gasquer, mais plutôt, d'après Récis, d'un délire toxique à forme hallucinatoire terrifiante. Les Bacchantes présentent l'entrainement grégaire allant jusqu’au crime. Ajax est un demifou avec des crises de folie complète. Hercule furieux a un « délire hallucinatoire passager qui ressemble à un rêve en action, à un rêve somnambulique », ce que Réais a appelé le délire onirique..….

loire de don Quichotte. Traduction et annotations de GuarprA: LoUvEAU. De la manie dans Cervantes, thèse de Montpellier 1876 ; CaBanÈès. Cervantes, médecin et Cervantes et les médecins. Chronique médicale 1895, p. 173, et 1905, p. 708; VizcecHauvaix. Cervantes malade et médecin, thèse de Paris 4898. — CapanÈs cite aussi un discours de BarTLLès sur la psychopathie de don Quichotte prononcé à l'Académie de médecine et de chirurgie de Barcelone lors des fètes du troisième centenaire.

1. Récis. La folie dans l'art dramatique. Discours d'ouverture du XII Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et de pays de langue française à Grenoble, 1902.

A4 DEMIFOUS ET DEMIRESPONSABLES

Un « mérite immense de SHAkEsPEARE C’est d’avoir créé, à côté de fous complets comme le roi Lear, des types de malades moins atteints », d’avoir décrit des demifous. Ainsi lady Macbeth est atteinte d’«obsession hystérique avec somnambulisme nocturne » et, « ici, ajoute Réais, nous sommes forcés de reconnaître que SHAKESPEARE a devancé son temps ! ». Hamlet est « un jeune homme qui, frappé dès l'adolescence dans ses illusions et dans ses affections les plus chères, en même temps qu'il simule la folie pour arriver plus sûrement à venger son père, tombe dans une incurable neurasthénie..…. Hamlet est, en réalité, un névropathe pessimiste doublé d'un apparent aliéné. ?»

IBsex *, avec moins de précision médicale, a peint, dans ses pièces, non des fous complets, mais des « demifous, anormaux, névropathes, excentriques, déséquilibrés, obsédés, impulsifs, etc. ».

CaABaxès résume ainsi les diagnostics formulés par GEYER sur les héros d’IBsex :

Dégénérescence mentale avec obsessions : Brand, Grégoire Werlé, Rebecca West, Hedwige, Evoli ;

Dégénérescence mentale avec hystérie : Nora, Hilde, Ellida Wangel, Rita ;

Dégénérescence mentale avec débilité intellectuelle : Agnès, Maria Rubek, Me Solness, Hialmar, Ekdal, Tesman ; |

Excitation maniaque : Gerd, Eynar ;

Mélancolie (douteurs) : Rosmer, Rubek ;

Mélancolie (syndrome de Cotard) : Irène ;

1. Dans une comédie {he magnetick lady de BEN JonNsoN, « auteur dramatique anglais, Contemporain de SHAKESPEARE » il y à « un somnambule

qui, en dormant, annonce qu'il va découvrir les choses les plus cachées » (Chronique médicale, 1902, p. 592).

2. Voir aussi RéGis. Le personnage d'Hamlet et l'interprétation de Me Sarah Bernhardt. Revue philomatique de Bordeaux, octobre 1899.

3. Voir, sur IBsEN, outre ce discours de Réçis : GEyer. Etude médicopsychologique sur le théâtre d'Ibsen, thèse de Paris 1902 ; CaBANÈSs. La médecine et la littérature. La psychiatrie dans le théâtre d'Ibsen, Chronique médicale, 1902, p. 181; Evriès. Les idées médicales dans Le théâtre contemporain, thèse de Montpellier, 1904, p. 45 et 57.

Neurasthénie symptomatique : Solness, Oswald ;

Alcooliques : Oswald, Laoborg, Peer Gynt, Ulric Brondel, Relling, Molvig :

Démence sénile : le vieil Ekdal ;

Délire chronique (3° période) : John-Gabriel Borckmann.

Comme dit très bien Evriës, « le Canard sauvage est, de toutes les œuvres du dramaturge norvégien, celle qui fait le mieux comprendre la nature de son esprit ». Grégoire, dit Douurc !, «est un cerveau troublé de mystique et d'illuminé. Il est atteint d’une maladie qu’un des personnages de la pièce désigne sous le nom de fièvre de justice aiguë. Il a sans cesse à la bouche les grands mots de revendications sociales, droit de l'idéal, etc. Il veut le triomphe de l’'Idée. Il veut faire régner dans les rapports sociaux la justice absolue, la vérité absolue ». Francisque Sarcey?, « que les succès des pièces d’Igsex avaient le don d'exaspérer au suprême degré, à défini ainsi la maison de Hialmar : un vieux fou, le chasseur d’ours ; un détraqué, le photographe; la fille, une assez aimable personne qui n'a d’autre coup de marteau que sa tendresse outrée pour le canard ; sa mère, une insupportable vieille, et, au grenier, le canard et les lapins, personnages invisibles et muets, dont l’un, le canard, jette son ombre sur toute la pièce. Cette collection d’aliénés s'enrichit d’un autre toqué, Grégoire Werlé, qui est plus toqué que les autres ; car on croirait, quand on assiste à une pièce de cegenre, se promener dans un préau de Charenton ». Il n’est tenu aucun compte du symbolisme dans ce jugement, un peu lourd, de Philistin.

D'IBsex, il est tout naturel de rapprocher Brürnsox *.

« Dans la préface d’Au-dessus des forces humaines nous trouvons la note suivante : cette pièce est faite d'après les iecons sur le système nerveux de CHarcor et les études cliniques sur

4. Rexé Doumic. De Scribe à lZbsen. Citat. d'Evriés. 2. FrancsquEe Sarcey. Quarante ans de théâtre, t. VIIL. Citat. d'Evyriés. 3. Voir Eyriës, loco cit., p. 89.

16 DEMIFOUS ET DEMIRESPONSABLES l'hystérie-épilepsie ou grande hystérie par le docteur Ricuer. » Et en efiet « depuis deux ans, Klara est paralysée dans son lit. Elle est restée six mois sans dormir. Pendant des journées et même des semaines, lorsque Sang est absent, ses membres sont contracturés et il lui est impossible de faire un mouvement. D'après Tissor !, hors les périodes aiguës, elle a tous les symptômes de la neurasthénie la plus avancée : odorat incroyable, prescience des présences, intuition des pensées étrangères, angoisses et inquiétudes folles sans cause. La présence de son mari suffit pour faire cesser ces contractures. Tu ne sais donc pas, dit-elle à sa sœur Hanna, que je puis rester pendant des jours, les bras et les jambes raidis, contractés sur la poitrine... tiens, comme cela... mais je n’ose pas même le faire, parce que cela pourrait revenir... Et je reste quelquefois ainsi des jours entiers sans pouvoir rallonser mes membres. Situ savais, c’est horrible ! Une fois il était parti dans la montagne ! et je suis restée là huit jours ainsi. Et lorsqu'il revint, à peine fut-il sur le seuil, à peine l'eus-je aperçu et m’eut-il vue que mes jambes et mes bras se déraidirent. fl vint vers moi, me loucha et aussitôt tout fut fini, je gisais étendue comme maintenant ». C’est bien là, comme Eyriës le conclut, le tableau de la contracture hystérique.

Au moment où il a été subitement emporté par une mort prématurée, Rosert GEYEer, dont je viens de citer le travail sur ÎBseN, achevait de rédiger une étude analogue sur le théâtre japonais ?. |

Dans le no (sorte de tragédie) Aoï-no-Ouyé, « Aoï est évidemment une mélancolique à idées de persécution intenses, et le délire est à ce point aigu qu'il supprime la personnalité de la malade. Aoï, en effet, s’efface totalement devant ses idées délirantes... »

4. Tissor. Préface de la traduction d’ Au-dessus des forces humaines.

2. Roserr GEever. La psychiatrie dans le théâtre japonais. Nouvelle Iconographie de la Salpétrière, 1902, p. 359.

Shiraï Ghompatchi, le héros de la petite violette de Eddo, appartient bien plus nettement au groupe des demifous. « Abstraction faite de la couleur japonaise de tel ou tel détail, on peut en faire un fou moral. Son ambition, son hypertrophie égotiste, son caractère egocentrique comme disent les Allemands, son impulsion à vagabonder, enfin ses vols et ses crimes le stigmatisent suffisamment pour le classer. Le côté légendaire réduit au minimum, le type morbide se présente bien observé. Il tient une place très intéressante à côté des autres vagabonds légendaires, don Quichotte, Ashavérus! ou Peer Gynt°. D'origine vraisemblablementhystérique, cesimpulsions d'automatisme ambulatoire constituent une observation ne différant en rien de celles qui sont rapportées par les aliénistes de tous pays. »

« Maud, le chant le plus sentimental et le plus troublé du grand poète anglais TENNYSoN, met en scène la folie homicide et impulsive d'un dégénéré », qui « est d’ailleurs assailli par la folie du doute et aussi par de vagues idées de persécution *».

SEGALEN * a retrouvé dans l’œuvre de Wacxer « l’emploi fréquent et toujours d’une précision étonnante des plus subtiles névroses... Senta et Elsa, en leurs rêves prophétiques, sont d’exquises mais authentiques hallucinées. C’est de l’amnésie que boit Siegfried en même temps que le philtre d'oubli. Sous le baiser divin de Wotan fascinateur, c’est d'hypnose que s'endort la Walkyrie sur son rocher incandescent. Enfin l’étonnante création de Kundry est une curieuse adaptation scénique du dédoublement de la personnalité ».

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