‹ Demifous et demiresponsablesChapitre 60 sur 119 · C'est moi qui souligne · texte numérisé non relu

C'est moi qui souligne

2, Ossre Lourié. La psychologie des romanciers russes du XIXe siècle. Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1905. Paris, F. Alcan.

Avec cela, il écrit des scènes cornéliennes, notamment quand Tarass Boulba assiste à la torture de son fils, l’encourage et, aw péril de sa vie, le félicite du silence avec lequel il subit les plus atroces supplices, et lui dit de temps en temps : Bien, fils, bien...

Trocmne ! admet bien avec Ossip Lourté que GoGoz fut un mystique ; mais il ne veut pas le considérer comme psychiquement malade. Je crois qu’au point de vue médical il n’y a pas d’hésitation : 6o6oc était un malade psychique.

2° Dostoïizewsky était épileptique.

Dans le développement de cette névrose chez l’auteur de Crime et Châtiment jouèrent certainement un rôle cette scène atroce, dans laquelle il entendit lire son arrêt de mort et crut qu'on allait l'exécuter, et les quatre années de travaux forcés. qu'il dut vivre en Sibérie, en cohabitation forcée avec des meurtriers et des brigands, sans aucune consolation intellectuelle. En dehors de ses attaques d’épilepsie, il avait des frayeurs mystiques : « c'était, dit-il, la crainte douloureuse de quelque chose que je ne saurais préciser, de quelque chose que je ne conçois pas, qui n’existe pas, mais qui... se dresse devant moi comme un fait irrélutable, affreux, difforme et inexorable ». Cet état habituel était si pénible que les crises d’épilepsie devenaient les meilleurs moments de sa vie. « Pendant ces instants, écrit-il, j'éprouve une sensation de bonheur qui n'existe pas dans l’état ordinaire et dont on ne peut se faire aucune idée ». « Vous autres, gens bien portants, disait-il (d'après Sopnie KovaLevsky), vous autres, gens bien portants, ne soupçonnez pas le bonheur que nous éprouvons, nous autres épileptiques, une seconde avant l'accès. Mahomet... a certainement vu le paradis dans une attaque d’épilepsie, car il en avait comme moi... » Avec cela, j'ai dit déjà avec quelle rigueur il analysait le caractère de Raskolnikoff.

1. TROCHINE. Le génie el la santé de Gogol. Analyse d'Ossr? Lourré. Revue philosophique, 1906, p. 3#4.

« L'état de Dosroïgwsky, conclut Ossir Lourié, n'alla jamais jusqu'à la démence, mais l’affaiblissement progressif de son sens critique est indéniable. C’est là que nous devons chercher les causes de toutes les contradictions dont sont remplies sa vie et ses œuvres. » C’est bien là la caractéristique d’un demifou.

Loxaue ! qui a étudié à fond: Ia psychologie des Dosroïewsky donne les renseignements suivants sur son hérédité et le début de la maladie.

Une tante avait « une mémoire très faible, sans caractère ni résolution, elle est livrée à toutes les influences étrangères. Elle a peur des diables. » À son frère Michel, Dosroïewsky écrit de Sibérie : « j'ai reçu ta lettre; j'ai peur que tes crises ne prennent un mauvais caractère, comme les miennes ». Dans ses premières années, il a eu des terreurs nocturnes et dans sa seconde enfance des hallucinations fréquentes. « Un ami de jeunesse de Dosroïewsky, témoin de ses crises, a aussi affirmé à Meccmor DE VocüÉé * que dès cette époque il se roulait dans les rues l’écume à Ia bouche ». |

9° Tozsroï appartient à cette catégorie des demifous qu’on appelle des originaux.

À huit ans, « il se prit d’un désir irrésistible de voler en l’air. Cette idée le hanta jusqu'au moment où il se décida à la mettre en pratique. Il s'enferma dans sa chambre d’études, gagna la fenêtre et fit un mouvement pour voler en l'air. IH tomba d'une hauteur de plus de cinq mètres et fut malade pendant un certain temps ». Un autre jour, «il lui vint à la pensée que le bonheur ne dépend pas des événements extérieurs, mais de la façon dont nous les acceptons, qu’un homme accoutumé à supporter la douleur ne peut pas être

4. Loyveue. Un homme de génie. Th. M. Dostoïewsky. Etude médicopsychologique, Lyon, 1904. Ala page 31, observation médicale reconstituée du sujet.

2. E. Meccnior DE VoGdé. Dostoïiewsky. Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1885.

malheureux. Et, pour s’accoutumer à la peine, il s’exerçait, malgré des douleurs atroces, à tenir un dictionnaire à bras tendu pendant cinq minutes, ou bien il s’en allait dans le grenier, prenait des cordes et se donnait la discipline sur le dos, avec tant de vigueur que les larmes Jui venaient aux yeux. » D'une manière générale, dans sa jeunesse, il « ne voulait jamais rien faire comme tout le monde » et ne s inscrivit à la Faculté des langues orientales que parce que tout le monde préférait la Faculté de droit. Une de ses tantes lui écrit : « tu as toujours voulu passer pour un original ; ton originalité n’est autre chose qu’un amour-propre excessif ». Du reste, en entrant à l’Université, 1l Se propose de « savoir tout » en deuxième année et d’être, après sa thèse de doctorat, « le premier savant de la Russie ». Après une série d’avatars, « tout devient insupportable au maitre ; 1l tomba malade plutôt moralement que physiquement ; enfin, il abandonna tout et partit pour le désert, chez les Baschkirs, respirer l’air et vivre de la vie animale ». En présence des trois filles du docteur Berce, « Torsroï commença par s’éprendre de l’aînée, puis il crut aimer la seconde, définitivement il devint amoureux de la troisième ». Plus tard, il se met « à faucher avec les moujiks.. en blouse de paysan ». A l’époque « la plus glorieuse pour le talent du romancier » et « la plus calme de sa vie intérieure », il écrit : « cependant je sentais que je n'étais pas tout à fait sain d’esprit et que cela ne pouvait pas se prolonger longtemps. » Le doute qu’il connaissait depuis son adolescence aboutit à l'idée de suicide. « Tout est mensonge, s’écrie-t-il, la mort seule est vraie » ; et il emploie des ruses pour ne pas se LUCE.

Ossip Lourié conclut que « Tozsroï est un de ces hommes, rares, auxquels on peut appliquer l’aphorisme anglais : {hey are certainly cracked; but the crack let in light (ils sont certainement fêlés, mais la fêlure laisse entrer de la lumière) ». En un mot, Tozsroï est un demifou de génie.

Dans son Autobiographie récemment publiée‘, Tozrsroi ajoute quelques renseignements sur son hérédité.

Sa grand mère, Pélagie Nikolaievna, était « la fille d'un aveugle ». Son grand-père, Ilia Andreewitch était «un homme borné.…., bêtement prodigue... joueur passionné, qui jouait l’ombre sans savoir jouer et qui de plus prêtait à tout venant des sommes qu'on ne lui rendait jamais » ; il entreprenait de «nombreuses affaires » et « tout cela se termina par la ruine ».

4° Petit-fils d’un homme « dur et cruel » qui « fouettait les moujiks, GARCHINE à, pendant son temps de lycée, une «légère aliénation mentale » qui guérit. Il garda une « susceptibilité morbide qui le faisait tressaillir à la vue des moindres souffrances ». Plus tard, son état mental devint « chancelant » et, à trente-trois ans, il fut trouvé « mourant dans la cage de son escalier... Y eut-il accident, suicide ou folie? On ne sait ».

PomrALovskY est un dipsomane qui commence à s'enivrer d’eau-de-vie, dès l’âge de huit ans, et meurt, alcoolique, à vingt-neui ans.

GorkY, qui fait une tentative de suicide à dix-huit ans, appartient à la catégorie de ces demifous , dont j'ai parlé, qu'on appelle des vagabonds ou des voyageurs.

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