Crimes des demifous. La demifolie et la criminalité
1° Rapports du criminel-né et du fou moral d'après Lombroso. On connaît les idées de Lomproso et on sait quels rapports étroits elles ont avec la doctrine de la demifolie.
4. Voir encore : RousiNovires. Les détraqués nuisibles. Le Matin 12 novembre 1905; Lucrex Descaves, Demifolles. Le Journal 20 février 1906.
Pour le chef célèbre de l'École italienne !, la criminalité est soumise à un déterminisme précis et étroit. Il admet une « vraie nécessité dans le crime », puis distingue « avec exactitude le criminel-né, non seulement du criminel d'occasion, mais encore du criminel-fou et de l'alcoolique », en même temps qu’il opère « la fusion entre les deux concepts du criminel-né et du fou moral, fusion déjà entrevue et affirmée par MM. Mexpez, BonveccuraTo, SERGr, VIRGILIO, mais que l’on ne pouvait admettre avec certitude, aussi longtemps que les contours en restaient mal précisés et manquaient d’une vraie description scientifique ». En même temps, il admet que « le fou moral n’a rien de commun avec l’aliéné ; il n’est pas à dire vrai un malade actuel, il est un crétin du sens moral». De plus, tout en faisant jouer un rôle considérable et prépondérant à l’hérédité ancestrale (caractères atavistiques) il admet aussi des caractères acquis et des caractères tout à fait pathologiques : « l’asymétrie faciale par exemple qui n’existe pas chez le sauvage, le strabisme, l’inégalité des oreilles, la dyschromatopsie, la parésie unilatérale, les impulsions irrésistibles, le besoin de faire le mal pour le mal, etc., et cette gaité sinistre qui se fait remarquer dans l'argot des criminels et qui, alternant avec une certaine religiosité, se trouve si souvent chezles épileptiques. Ajoutez-y les méningites, les ramollissements du cerveau, qui ne proviennent certainement pas de l’atavisme » et il en vient « par là à rattacher le fou moral et le criminel-né dans la branche des épileptoïdes. »
Il étudie successivement : 1° l’embryologie du crime (le crime et les organismes inférieurs : plantes et animaux — le crime et la prostitution chez les sauvages — la folie morale et le crime chez les enfants) ; 2° l'anatomie pathologique et l'anthropométrie du crime (examen de 383 crânes de criminels — ano-
4. César LomBroso. L'homme criminel. Criminel-né. Fou moral. Epileplique. Criminel-fou. Criminel d'occasion. Criminel par passion. Etude anthropologique ei psychiatrique. Bibliothèque de philos. contemp., 2e édition française sur la 5e édition italienne, 2 vol., 1895, Paris, F. Alcan.
malies du squelette, du cœur, du foie, etc., — anthropométrie et physionomie de 5 907 criminels) ; 3 la biologie et la psychologie du criminel-né (tatouage chez les criminels — phénomènes d'échange moléculaire : température, pouls, urines, etc., — sensibilité générale, algométrie, etc., — sensibilité affective — suicide chez les criminels — sentiments et passions chez Îles criminels — récidive directe ou indirecte; morale des criminels — religion des criminels — intelligence et instruction des criminels — argot — hiéroglyphes et écritures des criminels — littérature des criminels — art et industrie chez les criminels) ; 4° le fou moral et l’épileptique (fou moral — épileptique — force irrésistible — synthèse); 5° les criminels par passion (criminels par passion — suicides des passionnés et des détraqués — criminels politiques par passion) ; 6° le criminel fou (statistique — biologie — psychologie ; analogies des mouvements et des procédés criminels chez les fous criminels et les criminels-nés — psychologie; différences selon les espèces de maladies mentales — criminel alcooliste — criminel hystérique — criminels mattoides — synthèse); 7° le criminel d'occasion (opinions d'auteurs; proverbes populaires; statistiques officielles; critique — pseudocriminels; criminaloïdes ; leurs caractères physiques et psychiques; criminels d'habitude — associations de malfaiteurs — criminels latents — épileptoides).
LomBroso admet que « la cote du criminel-né » est « au delà de 40 p. 100 » sur l’ensemble des criminels et il conclut, sur le point qui nous intéresse le plus ici : « l’analogie du fou moral, du criminel-né et de l’épileptique apaise pour toujours un différend qu’on pourrait dire éternel jadis entre les moralistes, les juristes et les psychiâtres et qui parfoiséclatait aussi entre les écoles psychiâtriques. La situation était même d’autant plus délicate que, par un hasard extraordinaire, tout le monde avait raison. En effet, d’un côté on objectait à bon droit que les traits caractéristiques attribués au fou moral appartiennent en propre au criminel; de l’autre côté, on
n'avait pas tort de soutenir que les divers caractères du criminel-né se retrouvent avec la plus grande exactitude, en bien des cas, chez le fou moral. On arrive ainsi à comprendre pourquoi des savants trèsrespectables n’ont pu s’accorder sur le diagnostic d’un criminel et ont déclaré des individus coupables qui certainement étaient fous ou tout au moins mal équilibrés, comme Guiteau, Menesclou, Verzeni, Prunier, Agnoletti, Lawson, Militello, Garayo, Passanante. On comprend que Cacoparpo, examinant les cas attribués à la folie morale par PINEL, ait soutenu qu’il s'agissait de coupables; de même que presque tous les fous moraux de Bicor sont de véritables criminels. D'après Krarrrt Esixc, le bagne estrempli de fous moraux ; c’est que l’on avait cherché l’essence de la folie dans le désordre de l'intelligence, d'où il résultait qu'aux yeux de médecins peu expérimentés, la plupart des fous moraux étaient des coupables ordinaires. En vérité, tous avaient raison, puisque les deux choses étaient réunies dans le même sujet.»
2° Critique des idées de Lombroso. Les travaux de LomBroso ont provoqué l’éclosion de nombreuses études et ceci restera la gloire du savant italien, quelles que soient les conclusions définitives sur son œuvre : il à fortement et très heureusement appelé l'attention sur cette grave question, trop négligée avant lui, des rapports de la criminalité avec la demifolie.
Car, il faut bien le reconnaître et le proclamer, c'est là la question particulière qu’il a étudiée et analysée. Avant lui et de tout temps on séparait le criminel-fou des autres criminels, on le déclarait irresponsable et on le traitait dans un asile au lieu de le punir en prison. Mais ce qu'on ne savait pas reconnaître ou ce qu’on n’osait pas proclamer c’est la maladie du criminel qui n’est pas fou ou ne paraît pas l’être, qui est lucide, mène la vie de tout le monde ou à peu près jusqu’au jour du crime, la maladie du criminel demifou.
Les objections (et elles sont nombreuses) qui ont été formulées de divers côtés contre l'œuvre de LomBroso, s'adressent aux exagérations de sa doctrine, à la généralisation trop grande de ses idées, mais ne diminuent en rien le haut intérêt qui s'attache, depuis lui, à cette grave question des rapports de la criminalité et de la demifolie.
Ce qui est faux dans l’œuvre de LomBroso c’est l’étroitesse de base de son déterminisme criminel. Quoique spiritualiste, je ne reproche pas au maître italien son déterminisme. On verra plus loin pourquoi quand je définirai la responsabilité médicale. Mais je lui reproche d’avoir fait jouer à l'hérédité ancestrale un rôle exclusif ou au moins très exagéré dans la production de ce déterminisme criminel. Il y a notamment deux grands éléments dont il ne tient pas un compte suffisant, surtout dans ses premiers travaux : la morale et le milieu. Les notions morales, innées (héréditaires) ou acquises, l'éducation, l'instruction, l'exemple... ont sur le développement du criminel une influence positive, qu’il serait puéril de nier.
LomBroso a donc exagéré l’importance du criminel-né et surtout de ses stigmates physiques. C'est ce qui ressort de tous les derniers travaux.
C'est dans ce sens et sous le bénéfice de ces réserves qu’il faut accepter les condamnations sévères de Maurice DE FLEURY ‘ quand il dit : « le type anatomique du criminel-né de Lon- BROSO n'est aujourd’hui qu’un rêve de ce cerveau génial, mais singulièrement désordonné, chaotique et brouillon. Toute la logique d’un GaroraLo, toute la subtilité, toute la vigueur et tout le délié d’un Enrico Ferri ne pouvaient aboutir, partant de cette base, qu'à de caduques systématisations. Après si peu d’années, voici que, çà et là, leurs constructions se ruinent. » TARDE « s’est efforcé de montrer par combien de contradictions a passé le désir d’assimiler le crime à telle névrose
4. Maurice pe FLeury. L'âme du criminel. Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1898, p. xt, 91, 115. Paris, F. Alcan.
ou à tel état pathologique. Nous avons vu tour à tour LomBroso tenir le criminel tantôt pour un atavique, tantôt pour un épileptique, un hystérique, un sauvage ou un fou. BENEDIKT à assimilé aux neurasthéniques les vagabonds, paresseux et pillards, dont la caractéristique est surtout la faiblesse irritable. Macxax et FÉRÉ font de l'homme pervers et méchant un dégénéré. LAURENT à découvert sur un grand nombre de prisonniers les tares de la dégénérescence physique. Et j'estime que, dans chacune de ces doctrines, individuellement trop exclusives, 1l y à une part, plus où moins grande, de vérité... De l’anthropologie criminelle fondée par l’école de Turin et de la théorie du type anatomique, il ne restera pas grand chose. Il est exact que plus d’un malfaiteur présente, à qui l’examine avec soin, des vices de conformation du crâne et de la face; mais 1l n’y faut voir que les ordinaires stigmates physiques de la dégénérescence qui, chacun le sait, peuvent accompagner ou pas les stigmates mentaux, la monstruosité d'esprit, les tendances perverses. Lésions banales, purement spécifiques. Et nous avons compris en outre qu'aucune théorie partielle, encore qu’elle contienne presque toujours un peu de vrai, ne saurait embrasser la genèse du crime. Ne dites pas que le crime provient de l’atavisme, d’une folie morale, de l’épilepsie, de l’hystérie, de la neurasthénie, d’une mauvaise éducation ou d’une tare originelle; dites que chacune de ces causes joue son rôle à son tour et que souvent plusieurs d’entre elles se combinent ».
Tout cela est fort juste. De l'œuvre de LomBroso il faut supprimer l’exagération trop grande de fréquence du criminel-né et l’importance de ses stigmates physiques; mais il faut retenir ce grand fait des relations très fréquentes qui unissent la criminalité à la demifolie.
3° Demifolie et criminalité. Et en effet très souvent les
1. Voir aussi sur les idées de Lomsroso et leur critique : Moracne. La responsabilité. Elude de sociobiologie et de méd. lég., 1906, p. 34et61, Paris, F. Alcan.
LES DEMIFOUS DEVANT LA SOCIÉTÉ 205 demifous commettent des crimes : c’est la conclusion facile de ce paragraphe, sur laquelle il ne me paraît pas nécessaire de beaucoup insister, tant elle est évidente et aujourd'hui admise par tous les médecins.
Il suffit de se reporter à mon troisième chapitre pour voir que les demifous commettent souvent des vols, des meurtres, des incendies, des attentats aux mœurs... Appartiennent particulièrement à ce groupe tous les pervers dont j'ai parlé plus haut (p. 120) d'après le récent travail de MaRaNDoN DE NIONTYEL.
La caractéristique de ces crimes c'est qu'ils sont commis par des sujets considérés jusque-là, au moins par le grand public, comme bien portants. Ce ne sont pas des aliénés antérieurs devenus criminels. Il semble que leur responsabilité est entière. Et puis un examen médical démontre que ces criminels ne sont pas comme tout le monde, qu'ils ont des tares psychiques. Et ainsi les criminels demifous sont profondément et complètement distincts des criminels fous et des criminels bien portants.
Un bon exemple, qui est en même temps une bonne démonstration de ces demifous criminels, nous est fourni par les empoisonneuses que RENÉ CuaRPenTiER ! vient d'étudier avec tant de soin.
L'auteur passe en revue et analyse toutes les empoisonneuses célèbres, depuis celles de la fable et de l'antiquité (Hecate, Circé, Médée, Sémiramis, Parysatis et Cléopâtre) jusqu’à M"° Lafarge, Marie Jeanneret, Rachel Galtié l'empoisonneuse de Saint-Clar et M" Massot, en passant par les Livie, Locuste, Agrippine, Lucrèce Borgia, Catherine de Médicis, la Spara et la Toffana, la marquise de Brinvilliers, Marie Bosse, la Voisin, la Vigoureux, la Filastre, etc., etc.
Il fait l’étude clinique et médicolégale de toutes ces crimi-
À. RENÉ CHarpENTIER. Dégénérescence mentale el hystérie. Les empoisonneuses. Elude psychologique el médicolégale. Thèse de Paris, 1906, no 222.
pelles et conclut : « l’empoisonnement criminel est surtout commis par des femmes. L'étude historique et médicolégale des empoisonneuses montre qu'un certain nombre de ces criminelles sont des dégénérées hystériques et qu'il existe un rapport manifeste entre la mentalité de ces déséquilibrées et la psychologie du crime d’empoisonnement. Le poison est l’arme de choix de l’'hystérique qui tue. Les hystériques homicides sont toujours des dégénérées. Outre les accidents névropathiques ordinairement groupés sous le nom d'hystérie, on constate en effet, chez ces criminelles, l’existence de tares psychiques indépendantes de l’hystérie et portant surtout sur la sphère affective et morale... L'examen mental de l'empoisonneuse s'impose, dans la plupart des cas, comme une nécessité de l’instruction... »
Je pense inutile d’insister pour démontrer (ce qui était le but de ce premier paragraphe) la nocivité des demifous. Si certains ont une haute valeur sociale et rendent des services à la société, d’autres sont des nuisibles, commettent des délits ou des crimes, rendent de mauvais services à la race.
De là découle pour la société un double devoir : celui de traiter, soigner, guérir si possible, améliorer ces pauvres malades; celui de se garantir de leurs méfaits, tout en les assistant et les traitant. C'est là l’objet des deux paragraphes suivants : II. Traitement des demifous; IIT. Les demifous devant la justice.