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CHAPITRE PREMIER LES TRAVAUX D'’ENSEMBLE

Ouvrages particuliers. étrangers à la cartographie. — La Statistique générale de la France. — Publications des ministères. — Atlas particuliers. — Périodiques.

Ouvrages particuliers étrangers à la cartographie. — On chercherait en vain, dans les vieux livres dont les titres semblent indiquer des soucis d’ordre statistique, des cartes ou des graphiques intéressant la démographie française. Il faut ranger dans cette catégorie les statistiques départementales du Premier Empire, les travaux de Moreau de Jonnès et de Baudrillart (1).

D’autres ouvrages particuliers, parfois étrangers d’apparence aux questions qui nous occupent, renferment des cartes de valeur diverse, qu’on ne saurait négliger. Il s’agit souvent de publications d'ordre économique ou médical.

Sans doute les livres de Ch. Dupin, Des forces productives et commerciales de la France (1826), de L. Lunier, Influence de la consommation des boissons alcooliques (1876) et même la récente Géographie humaine de la France de J. Brunhes et P. Deffontaines (1925-26) destinée au grand public, ne sont pour nous qu'ouvrages secondaires où se rencontrent quelques cartes et cartogrammes; et les difficultés inhérentes à la recherche de traités analogues, contenant d'éventuelles cartes sommaires, seraient plus ou moins compensées par l'intérêt relatif de ces documents.

Mais voici des publications plus importantes, les unes médicales, l’autre agricole: le Traité de géographie et de statistique médicales et des maladies endémiques de J.-G.-M. Boudin (1857), ses Etudes ethnologiques sur la taille et le poids de l’homme (1863) et la France agricole de G. Heuzé (1870), aux cartes nombreuses et intéressantes, malgré les défauts de leur conception aux ÿeux des géographes. La répartition des maladies, la proportion de leurs ravages, la spécialisation des modes de tènement agricole entraînant un peuplement caractéristique, voilà de quoi retenir l’attention, en dépit du « départementalisme » alors universel en la matière.

Avant Boudin et Heuzé, qui ne s'intéressent qu’à des popula-

(1) Morgau DE Jonnès (A.). Statistique de l’industrie de la France. Paris, 1856. — Baupruzcanr (H.). Les populations agricoles de la France, Paris, 1885-93

tions particulières, malades et ruraux, l’avocat Guerry, dès 1833, dans son Essai sur la statistique morale de la France, donnait six cartogrammes départementaux concernant les crimes contre les personnes et les propriétés, l'instruction des conscrits, la proportion des enfants naturels aux légitimes, les donations aux pauvres et les suicides, pour la période 1815-1830. La France de ce juriste comprenait cinq régions « naturelles », — le centre et les quatre points cardinaux — de 17 départements chacune! A. d’Angerville avait, en 1836, tenté une étude d'ensemble, recourant aux cartes, à l'exemple de Dupin, « pour parler aux yeux plus clairement que les calculs ». Dans son Essai sur la statistique de la population française considérée sous quelques-uns de ses rapports physiques et moraux, il divisait la France par une ligne Saint-Malo-Genève qui mettait la Bretagne dans le « Midi », malgré trois départements sans vignes, et Saône-et-Loire dans le « Nord », en dépit de ses grands crûs, le « Nord » étant pour l’auteur le pays « sans vin ». Soit 32 départements septentrionaux et 54 méridionaux. A grand renfort de tableaux statistiques, d’Angeville établissait un atlas de 16 « cartes graphiques » où la France formait cinq séries, en intensité, de chacune 17 départements. Il y était question des phénomènes les plus variés : densité, accroissement, longévité, alimentation, portes et fenêtres, agriculture, industrie, taille et constitution des conscrits, instruction, moralité (liée par l’auteur à l'effectif des naissances naturelles et des enfants trouvés), criminalité, esprit de chicane et contribuables récalcitrants.

De 1870 à 1874, le docteur Bertillon établit sous le titre: La démographie figurée de la France, un atlas consacré à la seule mortalité. En 42 cartogrammes et 16 tableaux graphiques, dont il avait dès 1871 amorcé la publication dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, il voulait, lui aussi, parler aux yeux, intéressé surtout par métier aux mortalités prématurées. Démographie, le mot venait d'Achille Guillard (1); démologie, disait Ernst Engel de Berlin (2) : le mot importait peu à la chose. Bertillon voulait aider les gouvernants de 1874, en majorité sympathiques à ses tendances.

«S'ils viennent à présumer, nonobstant les enseignements ecclésiastiques, que le mariage est meilleur que le célibat, que l'instruction vaut mieux que l'ignorance, ils ne savent ni dans quelle mesure, ni dans quelles conditions : ils manquent de preuves à opposer aux adversaires chstinés des voies modernes. »

Bertillon joignait à ses cartes de nombreux tableaux de classement, aux paliers et degrés uniformes.

Emile Cheysson, bientôt l’un des principaux dirigeants des travaux démocartographiques officiels, relevait à l'Exposition universelle de 1878 la présence d’un certain nombre de cartes de densité françaises et étrangères (3), cartogrammes à foyers diagraphiques comme celui de Toussaint Loua, chef du bureau de la Statistique générale, relatif aux étrangers en France, cartogrammes à bandes inventés en Belgique par Belpaire.et en France par Minard, carto-

(1) Eléments de statistique humaine ou démographie comparée, p. 1855.

(2) Statistik der Morbidität.. Berlin, 1876, in-4°. — Compte rendu général des travaux du Congrès international de statistique. Bruxelles, 1853... Londres, 1860... — Berlin, 1863, in-40.

(3) Les méthodes de statistique graphique à l'Exposition universelle de 1878 (Journ. Soc. statistique Paris, décembre 1878).

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grammes territoriaux à teintes dégradées, monochromes comme ceux de Lunier sur l'alcoolisme et de Heuzé sur l’agriculture, bichromes comme ceux de Levasseur avec leur bleus et leurs rouges qu'on souhaitait de séparer par une zone moyenne de teinte neutre, — procédé que retiendra Turquan, — cartogrammes à relief statistique de Vauthier, blancs, verts, jaunes, bleus, du haut en bas, comme des cartes physiques, cartogrammes à courbes de niveau, dérivés par le même Vauthier d’une idée de l'ingénieur Lalanne... Nous examinerons par la suite ces divers procédés.

Cheysson encore, à la fin de 1884, rehaussait de quelques cartogrammes départementaux son travail, La question de la population en France et à l’étranger. L'ouvrage de Levasseur sur la Population jrançaise (1889-1892) renferme une quarantaine de cartes établies les unes à l’aide des statistiques actuelles, les autres par des reconstitutions fondées sur des chiffres qui remontent parfois à la fin de l’ancien régime. Edmond Michel (1910) a illustré de quelques cartes ses Etudes statistiques et économiques, et le docteur Galtier- Boissière,; dans le Larousse médical illustré (1912) a réuni divers I dE d'intérêt spécial, empruntés à ses confrères Bertillon et Mayet.

La Statistique générale de la France. — Mais ce sont là travaux d'’isolés, à qui chiffres et cartes servent d’appoint, d’illustration ou de pièces justificatives. Aux statisticiens officiels, aux géographes qu'occupent les études d’ensemble ou les ouvrages spéciaux, il faut demander d’autres renseignements.

Il n’entre pas dans le cadre présent de cette étude de suivre depuis leurs origines les publications de la Statistique générale de la France. C’est seulement à l’approche de l'Exposition de 1889 que se manifestèrent dans ce service, alors dirigé par Victor Turquan, des préoccupations d’ordre cartographique. L'histoire des discussions, qui marquèrent à ce moment la mise en train d’une grande entreprise dans notre domaine, mérite de nous arrêter.

Le mercredi 2 février 1887, une proposition d’Edouard Lockroy, ministre du commerce et de l’industrie, en faveur d’une statistique décennale résumant les données de l’Annuaire statistique de la France, fut soumise au Conseil supérieur de statistique et approuvée par Vannacque, chef de la division de comptabilité statistique du ministère. Le docteur Bertillon, qui de son côté préparait un atlas statistique de la ville de Paris, dont on parlera plus loin, souhaitait qu’à l'album graphique prôné par son collègue fussent jointes des comparaisons d'ordre international. Le Conseil adoptait en même temps le projet de publication des résultats du dernier recensement (1886) avec album graphique. Une sous-commission où figuraient notamment Anthoine, chef du service de la carte de France au ministère de l’intérieur, Bertillon, Cheysson, directeur des cartes de la statistique graphique au ministère des travaux publics, Emile Levasseur et Toussaint Loua, prédécesseur de Turquan au service de la Statistique générale, fut chargée d'étudier la question . 22 ARE

Pour préparer la besogne, Cheysson faisait, dès le 17 février, à la Société de statistique (1), une communication sur les carto-

(1) Les cartogrammes à teinte graduée (Journ. Soc. statistique Paris, XXVIIIA, avril 1287, p. 128).

grammes à teintes graduées. Dans l’établissement de cartogrammes isolés, il prônait l'emploi de diagrammes auxiliaires, propres à guider le tracé du dessin, grâce à une courbe unissant les sommets des ordonnées. Aux divisions brutalement simplistes de Bertillon, à la table de Pythagore imaginée par Toussaint Loua, Cheysson opposait un groupement de faits correspondant à des divisions nettes, sans souci de l’égalité des échelons. C’est la méthode des « paliers ». Pratiquement, la monochromie ou la poiychromie, avec moyennes en blanc ou en teinte neutre, exprimait en gammes de tons gradués les nuances de chaque phénomène. |

La difficulté grandissait en présence d’une série de cartogrammes traduisant des faits homogènes. L'emploi constant de cartes isolées, sans mesure commune, offrait de graves inconvénients, ne permettait aucune comparaison, par exemple, entre le nombre des médecins et celui des agriculteurs, relativement à la population totale. Cheysson voulait substituer aux coefficients absolus leurs écarts par rapport à la moyenne générale. Un écart proportionné de même ordre et grandeur remédiait à l’extrême inégalité des effectifs respectifs de telle ou telle catégorie. Ces « règles de fausse position » arrangeaient tout, à l’en croire. On calculait d’abord les écarts proportionnels de chaque département, numéroté de 0 à 87, et on dressait un tableau en damier, à zéro central, avec écarts croissants et décroissants, du positif au négatif. Pour chaque série de cartogrammes, il y aurait une série départementale d’écarts, en nombre et en altitude. Tous les cartogrammes seraient ainsi apparentés par les écarts proportionnels applicables à chaque catégorie de faits... En cas d’amplitudes variables, on en serait quitte pour négliger les tons extrêmes, à la manière des courbes de niveau ici principales et là secondaires, selon qu’on opèrerait en plaine ou en montagne. Au total, le système s’inspirait de la polychromie à la Levasseur, qui procédait par dégradés positifs et négatifs autour d’une moyenne prise pour base.

Naturellement le statisticien officiel appelait « unité géographique » le sacro-saint département.

La sous-commission se réunit le 30 mars 1887. Lisant une note préparée par son service, Turquan insistait sur l'intérêt d’un travail cartographique relatif à [” « envahissement » progressif des étrangers, à leur répartition proportionnelle par nationalités, problèmes qui préoccupaient à juste titre le législateur. En effet, la loi de 1889 allait bientôt tenter de rémédier à certains inconvénients présentés par cet état de choses. Turquan parlait de cartes murales spéciales ,destinées à la prochaine Exposition universelle, et de cartes chronologiques. À l'appui de ses propositions, il présentait de nombreux types de cartogrammes.

Ni Chervin ni Cheysson, membres de la sous-commission, ne croyaient qu'on dût limiter l'enquête au recensement de 1886, ni qu'il fallût songer à la seule Exposition, sans plus. Levasseur réduisait les cartes murales à quelques graphiques susceptibles de frapper le public : l'album serait réservé aux savants. Turquan de répliquer : il confronterait volontiers carte et texte sur le même feuillet; Anthoine avait fait ainsi en publiant l’album du ministère de l’intérieur, dont on reparlera. Cheysson obtint l’uniformité de graduations pour l’échelle des teintes, et la réduction de l’album à 40 planches de chacune trois ou quatre cartes.

Nouvelle séance le 5 décembre. Une note de Vannacque rassurait les inquiétudes, étendait l’atlas à la période 1801-1886: la marche apparente de l'immigration étrangère serait étudiée pour les années 1881 à 1886; on donnerait des cartes du peuplement rural pour 1872 et 1886. En ce qui concerne les couleurs, on vouait les moyennes au blanc; le bleu, couleur froide, indiquerait les décroissances, et le rose, couleur chaude, marquerait les accroissements, à moins qu'on ne préférât user d’une seule de ces deux teintes. Les écarts proportionnels seraient calculés d’après la méthode de Cheysson en matière de faits comparables (âge moyen des sexes, professions...) Certaines cartes seraient tracées par arrondissements, et les fameuses courbes chères à Turquan, — il en sera question plus loin — seraient réduites à quelques spécimens. On en userait, par exemple, dans une carte murale des variations de la densité kilométrique pendant la période 1801-1886. On prévoyait 41 cartes. Un intérêt spécial s'attachait aux questions suivantes : rapport entre populations urbaine et rurale (1856, 1872, 1886), accroissement relatf des départements (1801-1886), nombre moyen d'enfants légitimes vivants par famille, âge moyen, par sexe, de la population départementale.

Cheysson regretta l’absence d'identité entre les dates choisies. La distinction entre urbains et ruraux, répondait Turquan, remontait seulement à 1846, et les chiffres « ruraux » de 1872 n'avaient pas de correspondants antérieurs. On sait que l’administration fait commencer les « villes » au chiffre de 2.000 habitants agglomérés. Très justement, le président Roussel, conseiller d'Etat, observa qu'une population agglomérée de 2.000 individus pouvait avoir un caractère tout rural, et qu’une commune de moins de 2.000 âmes pouvait être essentiellement industrielle : la législation avait, un moment, fixé la limite à 1.500. A la demande de Boutin, directeur général des contributions directes, Vannacque promit de dresser concurremment les cartes des accroissements et des diminutions rurales depuis le début de la distinction (1846).

Pressés par Cheysson d’opter dans l’intérêt du public entre la monochromie et la bichromie, Turquan et Vannacque objectaient l’inconvénient de la monochromie, l'insuffisance d’une couleur unique à offrir plus de six ou sept degrés. D'ailleurs on n’emploie- ‘ rait pas indifféremment chaque procédé : les cartes de même format exprimant le même ordre de faits seraient établies selon le même système.

Le 10 décembre, Anthoine lut au conseil le rapport de la souscommission. Avant tout, on avait pensé au dernier recensement et à l'Exposition prochaine. Les services s’entendaient pour fournir tous renseignements désirables : mais appartenait-il au Conseil d’en discuter le détail ou devait-il se borner à une action didactique? Unir le texte aux graphiques, telle était la trouvaille de la Statistique générale en matière de dénombrement : et l'on avait prévu 10.000 fr. de crédit pour les cartes relatives au recensement de 1886. Faute d’autres fonds, il serait facile d'employer ces premières planches dans l’atlas de 1889, où figureraient en outre les phénomènes secondaires. ; | RAR EU

Restait à détailler les procédés. L'’arrondissement servirait d'unité pour certaines études « particulièrement fouillées » (accroissement de 1801 à 1886, densité par arrondissements aux mêmes

dates, décès, mariages, excédents de naissances et de décès de 1884 à 1886). Il semblait impossible d'adopter une échelle suffisante pour inscrire les noms ou numéros des arrondissements. Les courbes Turquan étaient admises pour indiquer l’augmentation de la densité spécifique de 1801 à 1886. Monochromie et bichromie seraient employées selon les cas: la première avait contre soi l'absence de teintes moyennes et la difficulté de graduer à volonté. Enfin le cartogramme à foyer diagraphique, en demicercle, en éventail ou en figures géométriques compliquées, était réservé pour des circonstances exceptionnelles.

Chervin, reconnaissant la valeur des courbes de niveau là où l’on dispose d’un grand nombre de cotes (cantons et communes), doutait de l'efficacité du système pour des aires plus étendues. Le rapporteur en affirma l'utilité dans les tentatives de rapprochement entre phénomènes démographiques et géographiques. Turquan vint à la rescousse : ses courbes assimilaient le fait statistique à un terrain en relief. Il fallait, disait-il, admettre que l’expression d’un phénomène quelconque ne change pas brusquement même d’un canton à l’autre. Il faisait abstraction des limites territoriales officielles, les courbes tendant d’elles-mêmes à suivre toute véritable frontière naturelle, à séparer les éléments ethnographiques distincts, à se « ranger », par exemple, le long des limites des départements bretons et normands. Le système, au reste, valait surtout par la multiplicité des cotes.

Chervin, encore, regretta la nécessité d’une éducation spéciale pour l'intelligence des courbes, surtout avec la bichromie: un dégradé monochrome à cinq tons lui suffisait et l'arbitraire pouvait avoir présidé au classement des départements et arrondissements. Vannacque répliqua: la bichromie multipliait les groupes, et permettait de serrer la réalité de plus près, tandis que cette multiplicité même garantissait de l’arbitraire le classement des moyennes particulières. Anthoine enfin constata que la méthode suivie répondait à ses vues personnelles, et son rapport fut adopté à l’unanimité.

Ce rapport fut discuté au Conseil le 8 février 1888. L'album était destiné au public de l'Exposition. Fléchey demandait l’insertion, dans les cartes, non des moyennes, mais des chiffres euxmêmes. Bertillon préférait un tableau synoptique accompagnant les cartes. Turquan assurait que le pourcentage serait représenté par les teintes et que les chiffres mêmes seraient sur les cartes. Cheysson prônait l’identité entre les échelles graphique et numérique, en faveur de l’homogénéité. La méthode Lalanne (1845), concernant les courbes de niveau, retrouvée par Vauthier en 1874, et dont il sera parlé plus loin, avait pour elle le beau résultat obtenu par Turquan dans sa grande carte des communes, la méthode ne valant d’ailleurs que par le nombre des cotes disponibles. Comment tracer des cartes départementales quand on ne dispose que d’une seule moyenne pour cette aire départementale? Chervin, auteur de l’objection, appuyé par Bertillon, rejetait l'interprétation Turquan (quatre courbes traversant un département pour une seule moyenne, trois d’entre elles supposent des moyennes représentatives et non plus statistiques) et citait Loua: les moyennes, là où elles n’existent que par arrondissement, amènent sur la carte départementale des résultats imaginaires. Turquan répliquait, invoquant le précédent topographique de l’inexistence, entre deux cotes, de mouvements

brusques de terrain. Cheysson admettait le système des courbes pour des cartes départementales présentées comme réduction des cartes communales à moyennes nombreuses, et fit adopter l’emploi des courbes pour les seuls faits sur lesquels on aurait des données détaillées, par commune ou au moins par canton.

Emploierait-on la monochromie, ou la bichromie à condition d'exprimer des phénomènes de même ordre par des procédés. identiques? Keller, inspecteur général des carrières de la Seine, préférait la polychromie, terme plus général qui l’emporta; Roussel expliquait l'avis de la commission, dicté par l’économie. Cheysson plaida pour le cartogramme à foyer diagraphique, combattu par Vannacque, au nom de la visibilité: celui-ci aimait mieux exposer à part quelques cartogrammes de ce genre. Cheysson, invoquant l’exemple de l’album statistique agricole, songeait à diviser la carte de France en plusieurs parties : il fit admettre l’emploi éventuel du procédé. En « dynamique évolutive », la commission ne pré. voyait que des diagrammes orthogonaux (1).

L'Album de statistique graphique sortit de ces délibérations; imprimé chez Berger-Levrault en 1889, c’est un petit in-quarto oblong, sans luxe, où les cartogrammes, alternant avec les cartes à courbes, sont voués à telle ou telle couleur sans autre raison réelle que les nécessités purement typographiques du pliage et de l’encrage. On a voulu éviter, dans la mesure du possible, les passages multiples au rouleau! (2)

Un ouvrage analogue, modeste in-quarto, intitulé Album graphique de la statistique générale de la France, parut en 1907; on y trouve surtout les chiffres de 1901. Les Expositions universelles de 1889 et de 1900, le centenaire de la Révolution, le xix° siècle achevé, tels étaient les motifs déterminants de ces publications, espacées et coûteuses. Blancheville, en 1896, avec succédé à Turquan comme directeur du service.

Au moins, c’étaient là des planches en couleurs. Mais il n’y evait que de pauvres cartogrammes en noir, hérissés de hachures et de pointillés, dans les divers volumes consacrés aux recensements : Résultats statistiques de 1891 et 1896, avec aperçus rétrospectifs, Dénombrement des étrangers de 1891, Statistiques annuelies publiées depuis 1885. Le format, ici, se réduisait à l’in-octavol Dans le même goût, une brochure voulut résumer en 1913 l’hisloire et l’œuvre du service officiel: on y trouve aussi quelques cartogrammes (3).

La géographie, on le voit, était par définition sacrifiée ici à la statistique administrative. Cependant, l’abondance des documents suppléait jusqu’à un certain point à leur médiocrité: les bureaux, d’ailleurs, se souciaient, selon le moment, de questions diverses qu’on abandonnait bientôt pour répondre à d’autres, de sorte qu’il est difficile de suivre de recensement en recensement l’évolution d’un phénomène ignoré d’abord et bien vite négligé.

Et, bien entendu, il ne fallait demander aux patients calculateurs

(1) Bull. du Conseil supérieur de statistique, n° 2, p. 38-39; n° 3, p. 47, 59, 243-251, 259.

(2) Ministère du commerce, de l’industrie et des colonies. Statistique générale de la France. Album de statistique graphique. Nancy, 1889. In-4° obl., 34 pl. (88 cartes, 15 diagrammes).

(3) Statistique générale de la France : historique el travaux. P., 1913. In-8.

ni d'élaborer çà et là des cartes de superposition, ni de joindre des cartes comparatives aux quelques volumes de statistique internationale qu'ils publiaient.

Publications des ministères. — Leurs voisins des divers ministères ne demeuraient pas inactifs.

En 1878, parut une Statistique forestière établie au ministère de l’agriculture et du commerce. En 1882, une enquête décennale donna lieu à l'impression d’un Album de statistique agricole. (1) Ces ouvrages renferment quelques cartes qui nous intéressent. On en relève un plus grand nombre dans l'important Atlas statistique de 1891, où les Contributions directes résumaient à leur point de vue les résultats de l’évaluation des propriétés bâties prescrite en 1885 (2). La Caisse des dépôts et consignations publiait son album en 1889. L’Instruction publique donnait tous ses soins aux progrès de l’enseignement primaire depuis 1829 (3). k

Les Travaux publics, enfin, plus soucieux, peut-être de géographie, multipliaient pendant vingt ans, sous l'égide d'Emile Cheysson, directeur des cartes de 1877 à 1885, leurs albums où voisinaient diagrammes et cartes ferroviaires (1879- 1900) (4). Un arrêté du 12 mars 1878 avait institué cette publication qui comprenait des « planches de fondation » repassant chaque année et des « planches spéciales » relatives à des faits moins importants. Des soucis d’ordres international et rétrospectif s’y faisaient jour. Les cartogrammes à bandes Minard, dont je reparlerai, alternaient avec les dégradés et les foyers diagraphiques.

Atlas particuliers. — On le devine: c’est sur les données de ces cartogrammes ou, à leur défaut, sur les renseignements numériques fournis par la Statistique générale que devaient se fonder le plus souvent les auteurs d’atlas généraux ou scolaires.

Le plus remarquable de ces ouvrages est dû à Emile Levasseur (1876). Les cartes statistiques qu'il contient, au nombre d’une vingtaine, étaient alors une nouveauté. Il est permis d'y chercher, dans l'emploi du bleu et du rouge et dans diverses autres dispositions, l’origine des principes admis plus tard par le Conseil de statistique dont l’auteur, on l’a vu, faisait partie.

Le samedi 3 août 1901, à la séance de l’après-midi, V. Turquan, parlant à titre personnel, exposait aux congressistes des Sociétés françaises de géographie réunies à la Faculté des Lettres de Nancy le projet « très détaillé » de son atlas de séographie économique de la France, entrepris à la suite d’un vœu exprimé par le dernier congrès. Il mettait sous les yeux de ses auditeurs un grand nombre

(1) Ministère de l’agriculture et du commerce. Administration des forêts. Statistique forestière : Atlas, Paris, 1878. Gr. in-fol. — Ministère de l’agriculture : Album de statistique agricole. Résultats généraux de l'enquête décennale de 1882. Nancy, 1887. Gr. in-8. 20 cartes.

(2) Ministère des finances. Direction générale des contributions directes. Résultats de l'évaluation des nropriétés bâties prescrite par la loi du 8 août 1885. Atlas statistique. Paris 1891. In-4. — Caisse des dépôts et consignations. Album. Paris. 1889. In-4°.

(8) Statistique de l’enseignement primaire. 1829-1877. Paris, 1881-1902. In-40.

(4) Ministère des travaux publics. Album de statistique graphique. Paris, 1879 et suiv. In-4°, avec notices in-80

de cartes et de diagrammes déjà préparés. Cet atlas, disait-il en substance, contiendra des tableaux, des diagrammes et des cartogrammes à diverses échelles : il concernera la France, les départements et dans certains cas les arrondissements. Il contiendra notamment des cartes consacrées à la population, à la justice, à l'assistance, aux institutions de prévoyance, à l’enseignement, à l’agriculture, à l'industrie, au commerce, aux transports, à la navigation, aux finances, aux forces militaire : bref l'illustration cartographique de la Statistique générale. A titre d'exemple, l’auteur insérait dans le compte-rendu du congrès une carte de la répartition des Lorrains en France (1).

Il faut citer, depuis, le Dictionnaire (2) de Paul Joanne, où l’on trouve, dans l'introduction due à Elisée Reclus (1905) et dans l’article Paris (1895) un certain nombre de cartogrammes plus ou moins inspirés de Turquan, et encore l'Atlas de la plus grande France, d'Onésime Reclus, où apparaît la représentation du peuplement régional (1911).

Périodiques. — Mais c’est aux périodiques de géographie ou de statistique, naturellement désignés pour les accueillir, qu'il faut demander de nous signaler la majeure partie des cartes démographiques élaborées depuis le milieu du siècle dernier. On ne peut que déplorer, à ce propos, l’abstention de ‘a puissante Société de statistique de Paris, dont le bulletin est si riche en études d’intérêt géographique, œuvres de Paul Meuriot (4) et de ses émules. Le Bulletin de l’Institut international de statistique (depuis 1886) a vublié des Cartes de Levasseur.

Les Petermann's geographische Mitteilungen doivent être consultés pour les recherches sur la France, principalement quand il s’agit de renseignements généraux. Les revues françaises de géographie sont peu nombreuses. Le Bulletin de la Société de géographie de Paris consacre bien peu de pages et moins encore de cartes aux questions démographiques; les Annales de géographie ont, par contre, inséré depuis 1893 un certain nombre d’études sur ce sujet. Citons enfin, en lui souhaitant une longue existence, la publication La Vie urbaine (depuis 1919), où se multiplieront sans doute les plans démographiques des villes et de leurs environs. Les explorateurs, l’Université, les urbanistes parisiens et étrangers se doivent de faire oublier le temps où, seuls, les statisticiens, opé- - rant à leur façon, répandaient dans le public des notions que d’autres peuvent à bon droit juger déformées. Bien qu'à ses débuts, cette œuvre de redressement est en bonne voie.

Un travail analogue a été entrepris dans le monde médical. Si difficile qu’il soit de retrouver des cartes éparses dans maints périodiques, n'oublions pas que, dès juillet 1840, les Annales d’hy-

(1) Congrès national des Sociétés françaises de géographie, XXII — Nancy, 19-5 août 1901. P. 248-250. = Û

(2) Joanne (P). Diclionnaire géographique et administratif de la France, Paris, 1890-1905. In-4°. :

(3) Notamment : Du centre mathématique d'une population, exemples fournis par les métropoles européennes. — La petite ville française. — Mesure des agglomérations urbaines. — La petite commune française. — Du critérium adopté pour la définition de la population urbaine. (Journal de la Soc. de statistique de Paris, 1902-, p. 21, 268. — 1908, p. 207, 235, 245. — 1900, p. 200. — 1910, p. 4, 91. — 1914, p. 418).

giène pratique et de médecine légale publiaient un cartogramme de la répartition des hernies (1).

C’est dans le Bulletin de la Société d'anthropologie de Lyon qu’en 1902 parurent les nombreuses cartes de Turquan, consacrées au recensement de 1901. Il dépend des Sociétés régionales d’unifier, grâce à un plan d'ensemble, la méthode des chercheurs isolés, de qui elles publient parfois les articles, notamment à l’occasion des dénombrements quinquennaux.

En résumé, la dispersion des efforts a, dans ce domaine comme dans d’autres, empêché jusqu'ici la réalisation d’un travail d'ensemble répondant réellement au nom d’atlas. Et il ne faut pas craindre de s’en féliciter à certains égards, la synthèse ne pouvant résulter que d’une longue série d'analyses. L’atlas démographique de la France suppose l’existence préalable d’atlas régionaux qui eux-mêmes dériveraient d’atlas locaux, les uns urbains, les autres ruraux. Pour Paris, ces atlas urbains existent: mais ce sont travaux de médecins et de bureaucrates, et non ouvrages de géographes. On verra aussi que les cartes régionales ne manquent pas, et qu’il y en a même de bonnes, pour prudemment réduite qu'en soit l’échelle. Ce qui fait défaut, c’est la liaison dans l’espace et dans le temps, la base commune des recherches et des procédés. d'évaluation; ce qui manque encore, c’est une direction géographique, comparable à la direction statistique existant ailleurs. L’immensité des recherches d’archives que nécessiterait la mise en train d’un tel travail, dans l’ordre rétrospectif, explique assez les hésitations des plus hardis. Enfin se pose, là aussi, la question matérielle ; si désintéressés que soient les travailleurs, les circonstances présentes, plus que jamais, obligeraient de recourir à de puissantes associations, à des philanthropes doublés de mécènes, que les joies austères du dégradé monochrome tenteraient peut-être, à la longue. Il est cependant permis d’espérer que les pouvoirs publics, préoccupés de ces questions, réussiront, d'accord avec des techniciens avertis, à trouver quelque moyen pratique d’aboutir, quelque procédé susceptible d'offrir à la curiosité des uns, aux méditations des autres, un monument digne de la France. La Finlande et l’Estonie, la Pologne et la Hongrie ont ici des exemples

à nous proposer (2).

() T. XXIV, p. 54 MarçGarene (J.-F.). Recherches sur la fréquence des hernies. Texte ibid., p. 6-54.

(2) Suomen Kartasto. Atlas of Finland.:Helsinki, 1925-28. In-fol. (pbl. de la soc. géogr. de Finlande). — Schmidt (V.). Estniches statist. Zentralbureau. Estonie. Album statistique, 1925-27. Atlas de l'agriculture en E., 1928. — Romer (E. de), Atlas de la Pologne (géogr. et stat.) Leopol et Varsovie, 1926. — Batky et Kogutowicz. Carte ethnographique de la Hongrie, indiquant le chiffre et la répartition de la population. 1/300.000. Budapest, 1919.

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