CHAPITRE Il
I. LES cARTES GÉNÉRALES. — Europe en général. France en général. Cartes statiques et cartes dynamiques.
IT. Lus CARTES SPÉCIALES. — Population par âge et sexe. Urbains et ruraux. Population spéciale. Riches et pauvres. Habitation, cultes, instruction, criminalité.
III. EvozuTion pu PEUPLEMENT. — Natalité. Célibat et mariage, veuvage, divorces. Stérilité. Mortalité. Variations d'ensemble. Maladies, infirmités.
IV. ORIGINE ET OCCUPATIONS DES HABITANTS. — Migrations et nalionalités. Migrations intérieures. Français à l’étranger. Etrangers en France: généralités, étrangers par nationalité. Professions et classes sociales; généralités. Agriculture. Industrie. Population industrielle par métiers. Commerce. Fonctionnaires. Carrières libérales. Oisifs. Circulation.
Europe en général. — Il ne sera pas inutile d’examiner d’abord les ouvrages traitant de la démocartographie européenne en général ou de la démocartographie d'Etats voisins de la France, les cartes en question représentant notre pays en tout ou en partie.
Dans la première catégorie (1), on trouve, par exemple, après l'Europe centrale économique de Valerius Kutscheit (1846) où le coloris concerne la seule densité humaine, l’important travail de Behm et Wagner paru en annexe aux Mitteilungen de Petermann (1874). Leur carte d'Europe fondée, pour la France, sur les chiffres de 1872, présente en ce qui touche les villes de curieuses anomalies: Die, Roscoff et Calvi figurent ici en bonne place, alors que sont
(1) Bibl., 1-11.
ignorées les agglomérations de Besançon, Tours et Dunkerque. Lemonnier, à Vienne, dressa une autre carte d'Europe en 1882, avec étude spéciale de la période 1878-81. Levasseur (1886) donne pour les années 1880-85 des renseignements généraux du même genre dans le Bulletin, alors tout neuf, de l’Institut international de statistique. L’anthropologiste J. Deniker s’est intéressé à la répartition des tailles moyennes et du « type brun » (1895-1907). En 1913 parut, annexée encore aux Müitteilungen, une carte d'Europe de L. Weiss, montrant, avouait l’auteur, des vraisemblances et des possibilités, sans prétendre à mieux. Alfred Süderlund enfin (1926) a établi une carte d'Europe au 4.000.000° en points d’égale valeur (5.000 habitants) selon le système de son compatriote Sten de Geer, avec figuration sphérique proportionnelle des villes.
À ces cartes sommaires, il faut joindre certaines représentations partielles : l'Italie de 1859, tracée par Petermann, et qui montre la Corse, Nice et la Savoie ; l’Allemagne de Richard Andrée (1881), et l'empire allemand du Statistisches Jahrbuch, où l’on suit, de 1875 à 1900, les résultats des recensements intéressant l’Alsace-Lorraine. Signalons encore une carte du mouvement des voyageurs sur les chemins de fer d'Europe, par l'ingénieur Minard (1862) (1).
Autant de travaux tout à fait synthétiques, utiles, surtout comme éléments de comparaison; or c’est le plus souvent au texte qui les accompagne qu'il faut demander les informations essentielles.
France en général. — Il arrive de rencontrer, sous l’ancien régime, des cartes manuscrites ou gravées indiquant par de simples chiffres, pour des localités ou des régions déterminées, la population exprimée en « feux ». L’impossibilité d'accorder cette expression, jadis courante, avec un chiffre exact d'habitants, ne permet pas d'établir pour ces temps reculés de véritables cartes de densité. L’un des plus anciens exemples connus de ces documents, pour des contrées aujourd’hui françaises, est la carte manuscrite de Corse, dressée en 1420 par le Génois Giovanni de Campo Fregoso, à la suite de la description de l’Archipel, due à Christophe Buondelmonti, de Florence (2). L'île comptait alors trente mille « feux ».
Il est bien difficile aussi d'attribuer le nom de carte de densité à une pièce singulière publiée en 1830 par Frère de Montizon (3). Cette France « philosophique » montre cependant le premier exemple, à ma connaissance, de la représentation ponctuée du peuplement global : un point ici figure dix mille habitants.
Les spécialistes, au siècle dernier, devaient naturellement tenter des reconstitutions d'intérêt rétrospectif, en remontani jusqu’à la Révolution : telles sont les cartes de Levasseur (1876), pour 1789, 1801, 1846, et d'A. Milhaud (1898) pour 1801 et 1846 (4). Il s’agit de cartogrammes par départements ou arrondissements. compte tenu, chez le dernier auteur, des changements administratifs.
(1) Bibl., 12-17.
(2) Insulæ Archipælagi. Bibl. Nat. Cartes. Rés. Ge. FF. 9351.
Cartes statiques et cartes dynamiques. — Mais les statistiques, officielles ou particulières, ont surtout visé d’une part l'actualité immédiate, d'autre part la représentation cartographique des changements intervenus au cours d’une période généralement récente. le plus souvent entre deux recensements quinquennaux. Et les travaux d'administration, plus nombreux que les ouvrages des géographes, ont presque toujours fondé ces cartes ou cartogrammes sur la division en départements, ou parfois en arrondissements.
Examinons ces deux sortes de documents.
Charles Delaunay, directeur de l'Observatoire, projetait en 1871 un Atlas physique (1) de la France dont une seule carte (hydrographique) à paru. Cet ouvrage aurait compris « des cartes ethno-graphiques..…., des cartes de la densité et du mouvement de la population.., de l’instruction..., des prisons et de statistique judiciaire, des maladies endémiques... » L'atlas de Levasseur semble avoir repris ce programme (1876). On y trouve des cartes de densité relative pour 1866 et 1872; cette dernière repose sur le groupement des cantons, « seule manière de donner une idée précise du groupement de la population et du rapport de la densité avec l’agriculture, l’industrie et le commerce. » Levasseur donnera encore une France par cantons, arrondissements et départements (1886). L’Autrichien J. Chavanne (1883) publiait cependant, sur la base du recensement de 1881, une France démographique en zones et courbes, par groupes géographiques de cantons, en défalquant les villes à partir de 5.000 habitants.
Au travail de ces géographes s’oppose la besogne du statisticien, préoccupé surtout, semble-t-il, de colorier des cartes départementales. L'élaboration de ces albums officiels a été contée plus haut. Nous signalerons les cartes de France qui s’y trouvent.
D'Angeville, pour 1831, donnait déjà une carte départementale de la densité au myriamètre carré. Une carte de densité relative accompagne les Résultats statistiques du dénombrement de 1896. La statistique de l’enseignement primaire en contient deux (recensements de 1876 et de 1881). On en trouve uné autre dans [a Statistique forestière du ministère de l’agriculture (1878). Les albums de la Statistique générale (1889 et 1907) en renferment pour les recensements de 1886 à 1901 : à cette dernière date on x « schématisé » les arrondissements préférés aux départements, et les deux cartes publiées alors représentent l’une les chiffres absolus, l’autre la densité relative (2).
Plus intéressante est la fameuse carte tricolore de Victor Turquan (1886) (3), qui dirigea la Statistique générale de 1887 à 1896. Elle a pour fond la carte cantonale au 1.600.000° de l’Etatmajor; les chiffres sont ceux de 1886, calculés pour les 36.097 cotmmunes. Turquan s’est inspiré de la carte danoise, par courbes, de Ravn (1857) au 2.000.000° (4) qui ne tenait pas compte des villes, sans grand dommage en ce pays agricole. RE
La carte de Turquan, élaborée lors des conférences d’où résulta l'Album de statistique graphique et connue de la Société de géographie dès le 3 février 1888, fut présentée par son auteur au
(1) Bibl, 24.
(2) Bibl., 33-45. :
(3) Cf. E. de Martonne, op. cit., p. 19-21.
4) Bibl., 46 |
Congrès des Sociétés savantes, le mercredi matin 23 mai, pendant la séance que présidait Bouquet de La Grye. La discussion porta moins sur les procédés que sur les résultats démographiques : peuplement côtier en Bretagne, riverain le long du Rhône et de la Loire, « déserts » en Sologne, en Champagne pouilleuse, dans les Alpes et les Landes. Turquan signalait l'influence des mines et des chemins de fer et s’étonnait de trouver entre Paris et la frontière Nord-Est tant d’agglomérations à la fois plus importantes et plus clairsemées : de la rareté de l’eau ici, et, là, de l'attraction industrielle, il ne parlait guère. Hamy réclama la part de l’ethnographie : à l’en croire, les Saxons et leurs descendants vivent en hameaux épars. Le président insista sur le rôle de l’histoire militaire : d’après lui, les populations s'étaient massées en des lieux faciles à défendre (1).
Pour expliquer son système, Turquan avait publié à part des fragments représentant les régions du Sud-Est et de la moyenne Loire, qui lui fournissaient les contrastes les plus marqués.
« J’ai considéré, écrit-il, la densité comme un relief de terrain... plus ou moins accentué suivant que la densité était plus ou moins élevée. Le territoire de la France se trouve dès lors couvert par une surface idéale; le relief de cette surface correspond aux régions où la population est la plus clairsemée... J’ai supposé que d’un territoire à un autre. la densité ne variait pas brusquement et qu'il n’y avait pas de solution de continuité dans la surface idéale dont je viens de parler. »
Et Turquan de couper sa « surface idéale » par une série de plans horizontaux,
« de telle façon que leur distance au sol... fût- proportionnelle à telle ou telle densité. Les intersections de ces plans avec la surface idéale ont déterminé de véritables courbes de niveau topographiques qui ne sont autres que des séries de points d’une même densité. Ces courbes ont été projetées sur le plan de la carte et les zones comprises entr: elles... ont été teintées différemment suivant iles densités auxquelles elles correspondent. »
On a vu les objections formulées dans ce domaine par les collègues de l’auteur. Celui-ci présentait quatre cartes en bleu, blanc et rouge, par départements, arrondissements, cantons et communes. De la dernière il vient d’être question; la carte par arrondissements a été signalée à propos de l’album statistique de 1889. J’ignore si les deux autres ont paru. Une carte plus détaillée par communes avait servi de base : il s’agissait d’un exemplaire du 320.000° en 33 feuilles, dont la carte définitive au 1.600.000, bientôt publiée chez l'éditeur Bayle, était la réduction au cinquième. L'auteur, rappelant la carte Levasseur par cantons (1886), citée plus haut, assurait qu’un travail analogue, dressé cinquante ans auparavant, eût épargné la construction de certains chemins de fer, voués à la faillite par le maigre peuplement des régions desservies.
(1) Bulletin de géographie historique et descriptive (Comité des travaux historiques), 1888, p. 263 et suiv.: Nole sur la densité de la population en France. La séance est analysée, p. 138-9. — Cf. Bull. soc. géogr. Paris, 7e sér., IX, 1888, p. 544 et pl. (communication du 3 février 1888 : Etude de la répartition géographique et de la densité de la population en France, commune par commune, par Victor Turquan).
Les explications mêmes de Turquan nous renseignent amplement sur les avantages et les aléas de son système, conçu loin du terrain et des habitants, dans l'ignorance des « îlots réductibles » et des « brusques » mais réelles variations qu’il refusait d’envisager. On voit mal, sur cette carte, la répartition des populations, très dispersées, selon un même système de peuplement, en des communes diverses, pour des raisons géographiques, par exemple en Anjou, dans le Maine et le Perche. Turquan a été forcé de tracer plusieurs courbes entre régions désertes et contrées surpeuplées, et cette configuration ne montre guère les « villes qui font le vide à l’entour » et autres phénomènes de distribution humaine.
Les vulgarisateurs, géographes ou historiens, qui depuis une quarantaine d’années ont voulu adapter à l’enseignement populaire ou classique les données de ces documents officiels, ont établi dans leurs atlas ou sous forme de pièces murales un certain nombre de cartes ou cartons, le plus souvent par zones et courbes.
Telles sont les cartes murales de Kaeppelin (1922) par départements, et les cartes d'ouvrages ou d’atlas d’Elisée Reclus (1879). par cantons, étendue aux pays frontières jusqu’à Londres, Turin et Cologne, de P. Foncin (1889), Schrader, Prudent et Anthoine (1889), Niox et Fallex (1909) Onésime Reclus (1911), Henri Vast (1913), Schrader et Gallouédec (1920), Maurice Allain (1921), Demersseman (1926), Maurette (1929). (1)
À ces cartes « statiques » répondent les cartes « dynamiques » montrant l’évolution de la densité, soit entre deux recensements, soit pendant une période plus longue.
Dans cet ordre d'idées, après le cartogramme de d’Angeville relatif à l’augmentation annuelle pour 10.000 habitants, nous trouvons, parmi les publications de la Stalistique générale, des cartes de la variation de densité entre 1801 et 1851, pendant la période 1825-32, entre 1851 et 1901, de l’accroissement relatif des arrondissements (1801-1806), du déplacement du centre de gravité au cours du x1x° siècle. Les Résultats du dénombrement de 1891 contiennent notamment des cartes des variations de densité par provinces, régions et départements (1801-91), et des variations par départements pour les années 1886-91. Il va de soi que les « provinces » et «régions » des statisticiens officiels sont formées de départements! Le ministère des travaux publics a tenté, en 1883, de figurer par départements le mouvement quinquennal de la population entre 1801 et 1881 au moyen d’un cartogramme à foyers diagraphiques, riche d’inquiétantes spirales... La Statistique de l’enseignement primaire a publié, pour la période 1876-81, un cartogramme départemental. |
Parmi les ouvrages particuliers, il faut signaler ceux de Chavanne, de Levasseur et de Turquan. Du premier, voici, par zones et courbes, deux cartes indiquant le pourcentage des variations de la population pour les périodes 1801-81 et 1876-81 (1883). Le deuxième, dans sa Population française, donne les diminutions pour la période 1846-86, la balance des naissances et décès pour les années 1801- 1886 et 1877-81; au troisième sont dues une carte des variations par zones et courbes (1801-86), des cartes comparatives des dénombrements de 1801 et 1901, et des variations pour la période
(1) Bibl.47-63.
1896-1901. De l’illustre géographe allemand Supan (1892), voici une carte départementale des variations de la densité pour la décade 1881-91, avec carton pour la région Sur-Est (1881-86) où le canton sert d'unité-cellule. Tout récemment enfin, un jeune érudit, M. Matruchot, a dressé avec beaucoup de patience, sous les auspices d'A. Demangeon, une carte cantonale du dépeuplement français entre 1881 et 1921 (1); il n’a pu, dans les circonstances actuelles, en publier qu’une réduction.
De la population représentée sur ces cartes, comment connaître les caractères particuliers? Age et sexe, urbains et ruraux, habitants comptés à part, riches et pauvres, leurs habitations, leurs cultes, leur instruction, leur criminalité, les naissances, mariages, décès, maladies, la nationalité, la profession, la circulation, tels sont les sujets qui ont intéressé statisticiens et cartographes, renseignés à peu près exclusivement par les bulletins individuèls des recensements, dont la teneur variait selon les préoccupations politiques ou sociales du moment.
Essayons de donner un aperçu de l’immense atlas ainsi étabii . au cours des cinquante dernières années, travail où le géographe pur a si peu à prendre, quelque parti qu'il en puisse un jour tirer en recourant à ceux des originaux qu'auront conservés ‘les archives : car les quelque 400 cartes que j’ai pu voir sont peu de chose, au prix des dizaines de milliers qu’une mise en œuvre, même sommaire, des chiffres connus permettrait de dresser.
Population par âge et sexe (2). — Il s’agit ici de simples cartogrammes, œuvre des statisticiens officiels (1876-1901). Nous trouvons dans cette série des renseignements sur l’âge moyen de la population, par sexes (1901) et tous sexes réunis (1886), sur la proportion des mineurs (1891) et le nombre d’enfants d’âge scolaire, en ville et à la campagne (1876-81), pièces contemporaines des lois établissant l'instruction obligatoire, sur les enfants de 15 à 18 ans (1886), et les garçons de moins de 20 ans (1901), sur la proportion et la répartition des vieillards par sexe et par catégorie d'âge (60, 85 à 95 ans), sur la durée moyenne des générations (1901).
Urbains et ruraux (8). — Emile Levasseur semble avoir voulu le premier figurer sur la carte lés résultats déjà sensibles du dépeuplement rural, phénomène sans doute essentiel du passage, si lent en France, de la civilisation agricole à la civilisation industrielle. Dès 1872, il indique les villes d'au moins 20.000 âmes, le rapport des urbains aux ruraux, avec signes spéciaux pour les localités d'au moins 10.000 habitants. Pour 1881 et 1886, il donne des cartes analogues. NA
Quelle localités méritent le nom de villes? (4) L'Ille-et-Vilaine,
(1) Bibl.64-87.
(4) Cf. E. de Martonne, op. cit., p. 7.
bien arrosée, compte force hameaux formant des communes à population considérable et qui ne sont point des villes, alors que la Beauce aux puits profonds possède fort peu d’écarts.
Chavanne (1883) établit pour 1881 une carte par zones €! courbes de la répartition des localités d'au moins 2.000 habitants, en proportion de la surface territoriale ; mais il est difficile de saisir ici le groupement des populations éparses. L'atlas Schrader cherche à vulgariser les notions de pourcentage des urbains (1889) et du groupement des grands centres (20.000 habitants au moins) par bassins fluviaux. Elisée Reclus (1905) s’en tient à la notion urbaine officielle de 2.000 habitants agglomérés dont il détaille le pourcentage par arrondissements, compte tenu des « urbains-nés », soldats, marins, collégiens, d'ordinaire recensés à part, et des sections de commune atteignant au chiffre de base.
De son côté, la Statistique générale a élaboré des cartogrammes par arrondissements schématisés — nombre moyen d'habitants par commune, proportion de la population municipale éparse (1901) — ou par départements: population moyenne des communes et densité rurale, pourcentage des épars (1886), des ruraux et des épars (1891), proportion d’urbains pour 1.000 habitants et villes au-dessus de 50.000 habitants (1901) avec leurs conditions de logement (1906). Ces « villes » sont des localités de statisticiens, très étrangères à la notion géographique d'agglomération multicommunale. Citons encore, pour ‘1882, une carte particulière des Travaux publics, consacrée aux « écarts des moyennes départementales par rapport à la moyenne générale » en matière de pourcentage rural.
Population spéciale (1). — On vient de voir le compte tena justement par Elisée Reclus de la population recensée à part, catégorie qui est souvent la seule raison d’existence d’une « ville » : garnison, séminaire ou grande école. La statistique officielle a donné, en deux cartogrammes sur ce sujet, le pourcentage des habitants ainsi désignés pour 1886, par départements, et pour 1901, par arrondissements schématisés. Elle spécifie, à cette dernière date, qu'il s’agit des militaires, écoliers, prisonniers et hospitalisés.
Riches et pauvres (2). — Mais le moyen de distinguer ces habitants selon leur fortune, avant l'établissement de l’impôt sur le revenu? Ce qu’on en peut savoir se borne, pour les « pauvres », aux assistés, et pour les « riches », au nombre des successions. Autrement, les diverses contributions ne répondent que de fort loin, sans doute, à des « fortunes » ou à des « indigences ».
Guerry (1833) a eu l’idée, assez originale pour l’époque, de représenter les donations faites aux pauvres de 1815 à 1825, en proportion de la population.
H. Lemaire (1874) comparait pour les années 1861 et 1871 le développement départemental des caisses d’épargne, par rapport à la population.
Levasseur, utilisant le rapport Bucquet de 1871, a établi, pour cette époque d’exceptionnelle misère, une carte montrant le nombre des indigents secourus par les bureaux de bienfaisance. Ailleurs, il
(1) Bib1.126-7.
(2) Bib1.128-138.
n'est question que des documents statistiques, officiels ou particuliers, et encore ces derniers sont-ils dus à Turquan, qui, à la date de 1898, dressa, entre autres cartogrammes départementaux, ceux, plus directement intéressants pour nous, du montant moyen de la fortune privée, par individu et ménage, et du montant moyen des successions par enfant en général, par enfant unique et par famille de sept enfants. La Slatistique générale (1908) a voulu exprimer la
valeur du « centime démographique » — le centime additionnel départemental — pour 1.000 habitants. Le ministère des finances,
uniquement soucieux d'imposer des bâtiments, a publié, lors de sa grande évaluation de 1891, deux cartogrammes par arrondissements, donnant le rapport des imposés au nombre des habitants et la comparaison du nombre des imposés à la contribution en principal, en matière d'impôt personnel-mobilier (chiffres de 1889).
Habitation (1). — Riches ou pauvres, majeurs ou mineurs, les habitants de tout pays évolué au-delà du nomadisme se logent en des maisons dont le nombre et les dimensions ne peuvent fournir d'indications absolues. Une « carte des maisons » de tel département normand où des milliers de logements sont vacants ne serait guère plus édifiante qu'une carte du même genre dressée pour telle région urbaine où le moindre immeuble abrite plusieurs familles. Les statisticiens-cartographes ont surtout essayé, dans leurs atlas officiels, de lier la question du logement à la question financière, enclins qu'ils étaient à le faire et de par leurs fonctions et de par la nature spéciale de leur information. Les bulletins de recensement leur indiquaient le nombre d'habitants par ménage et le nombre de pièces par logement; d'autre part, les baux enregistrés, les droits de location verbale, les feuillés d’impositions ne complétaient pas forcément les documents quinquennaux en matière démographique.
Pour 1831, on trouve déjà un cartogramme de d’Angeville, indiquant la proportion des portes et fenêtres pour 100 habitants.
Levasseur, s’aidant d’un document des Finances, put établir, en 1874, une carte du nombre des portes et fenêtres au kilomètre carré. Pour le reste, on a le choix entre les évaluations financières de 1891 et les atlas de la Statistique générale. Le premier ouvrage fournit, pour la période 1851-89, le pourcentage départemental d’accroissement ou de diminution du nombre de maisons, et pour l’époque de sa publication (1891) divers autres renseignements : nombre et valeur locative des propriétés bâties par kilomètre carré, pourcentages des maisons vacantes et du nombre des maisons habitées par le seul propriétaire au nombre total, notamment à la campagne, proportion des locaux occupés par des indigents non imposables ou par des imposables à la contribution personnellemobilière, nombre et valeur locative des « châteaux » au-dessus de 2.000 fr. — que de châteaux au prix d’aujourd’hui! — comparaison du nombre des cotes au nombre des habitants et du nombre des imposés à la valeur locative d’habitation imposable, rapport du nombre des cotes foncières au nombre des habitants ruraux, valeur locative, par habitant, des maisons dans les communes rurales. |
(1) Bibl.139-160.
La Statistique générale, à ces détails, ne peut opposer que des documents plus désintéressés : nombre des maisons par kilomètre carré (1889), répartition des hameaux, villages ou sections de communes — pièce relativement précieuse pour la géographie humaine, toujours un peu inquiète des cartes à grande échelle, — répartition proportionnelle des maisons à rez-de-chaussée et à plus de quatre étages (1891), nombre et surface moyenne des corumunes (1901), ces deux dernières cartes par arrondissements schématisés.
La qualité de la nourriture peut être regardée comme une. autre marque d'aisance ou de gêne: une carte de d’Angeville montre « combien les habitants ont consommé d’hectolitres de grains inférieurs pour un hectolitre de froment et méteil » (1825-28).
Cultes (1). — Quelles religions professent, officiellement, les habitants ainsi répartis? L'évolution politique et morale du dernier demi-siècle a fait disparaître cette question des bulletins de recensement, et 1l faut remonter à 1872 et au-delà pour trouver quelques pièces relatives aux minorités religieuses ou ethno-religieuses.
Boudin, se plaçant au point de vue médical, donne une carte de la population juive en France pour 1851. Levasseur en a dressé deux autres : la première indiquant à la date de 1872 le chiffre absolu des Juifs et de leurs rabbins, l’autre leur dispersion par départements ; il a fait de même pour les protestants et leurs pasteurs, en distinguant les luthériens des calvinistes. On verra plus loin que la profession de ministre d’un culte a donné lieu à l’établissement de cartes spéciales, susceptibles de fournir des indications sur l'importance des centres religieux plutôt que sur le nombre des fidèles. Au temps de Jules Ferry (1879), des raisons politiques sans doute ont présidé à l'établissement d’une carte des congrégations d'hommes non autorisées pour 1861 et 1877.
Instruction (2). — Mais si les pouvoirs publics tendent à se désintéresser des statistiques confessionnelles, ils attachent de plus en plus d'importance aux questions d'enseignement, et en particulier à la lutte contre l'ignorance populaire. L'illettré, voilà l'ennemi, dès 1826, pour le baron Charles Dupin, de l’Académie des Sciences, précurseur de nos spécialistes en pédagogie. La Statistique de l’enseignement primaire, qui a reproduit après un demi-siècle sa « carte figurative de l'instruction populaire en France » indiquant le nombre d’habitants pour un écolier, dans chaque département, devait en publier bien d’autres sur les progrès de l'instruction primaire, surtout à partir de 1880. Nous trouvons dans ses gros volumes, outre une carte de comparaison entre les années 1826 et 1877, des cartogrammes départementaux concernant l'accroissement du nombre des enfants inscrits de 1850 à 1877, avec le rapport au nombre des enfants recensés, la proportion du nombre de classes par 1.000 enfants recensés, urbains et ruraux (1876), le pourcentage des conscrits sachant lire (1827-29, 1877. 1897, 1902) et des femmes ayant signé leur acte de mariage (1854-55 et 1876-77).
(1) Bib1.161-166.
(2) Bib1.167-221.
La Statistique générale exprime d’analogues soucis, dans ses albums et volumes où les conjoints illettrés de 1867-76, de 1885 et de 1877-86 promettent pour 1901 tant de garçons analphabètes d'âge scolaire ou post-scolaire, tant de filles et de femmes ignares de 10 à 15, de 15 à 19 ans et au-dessus.
Hormis deux cartogrammes, où Guerry, puis d’Angeville indiquaient respectivement pour les années 1825-30 et 1830-33 le pourcentage de recrues illettrées, les travaux particuliers sur ce sujet sont dus surtout à J. Manier, protégé de Victor Duruy et l’un des premiers apôtres de l’enseignement laïque. On a de lui, outre diverses cartes régionales étudiées plus loin, une carte statistique de l'instruction primaire pour les années 1857-61, deux cartes des conjoints et conscrits illettrés de 1866, des cartes comparatives des progrès de l'instruction des conscrits pour 1832, 1852, 1862, 1867, 1868, 1873. À ces documents il joignit, en 1866, une carte montrant les progrès des écoles congréganistes depuis 1850. P. Malgras, en avril 1865, classait les départements, au point de vue de l'instruction primaire, d’après la statistique officielle. Levasseur, de son côté, indiquait, d’après le cens de 1872, la proportion des individus de plus de 5 ans sachant lire, et pour 1831, 1872 et 1886, le pourcentage de conscrits dans le même cas. Il montrait aussi, rétrospectivement, le pourcentage des époux ayant signé leur acte de mariage (1786-90). E. Reclus (1879) a publié d’après Levasseur une carte donnant le pourcentage des hommes sachant lire en 1876. Une carte scolaire de P. Foncin (1891) résumait le pourcentage départemental des conscrits illettrés.
Criminalité (1). — Guerry (1833) a publié pour les années 1825- 30 deux cartes départementales concernant les crimes contre les personnes et les propriétés. La criminalité tient-elle à l’ignorance? Balbi et Guerry (1827) en semblent persuadés, quand ils dressent leur carte comparée de l'instruction par académies et des crimes par ressorts de cour d'appel. D’Angeville montre par départements combien il faut d’habitants pour fournir un « accusé de crimes » (période 1828-32). Levasseur a établi pour 1872 deux cartes de statistique judiciaire, l’une donnant la proportion, pour 10.000 habitants, des prévenus, par arrondissements, l’autre le nombre d’accusés en cour d'assises pour 100.000 habitants, par départements. On lui doit aussi une carte départementale indiquant pour la période 1831-80 la proportion d’accusés pour 100.000 habitants. On trouve dans l’atlas Schrader, pour 1881-84, une carte des jugements d’assises et correctionnels par départements, et le nombre de condamnés (1908).
Aux criminels on peut joindre d’autres clients de dame Thémis : d’Angeville se demande combien il y avait, au 1° janvier 1835, d’insoumis pour 1.000 hommes des classes 1825-29. Il s'inquiète aussi de 1” « esprit de chicane » en recherchant le nombre moyen d'habitants pour un procès civil (1832-33). L’atlas Schrader (1889 et 1897), signale de même, par départements, le nombre d’affaires jugées en première instance.
(1) Bibl.222-298.
Telles sont les cartes générales ou spéciales qui, à divers points de vue, renseignent sur l'existence physique et morale des populations. Ce n’est là qu'une faible partie des problèmes qui intéressent le géographe, l'historien ou le statisticien. Il leur faut Savoir Comment s'accroît ou diminue cette France humaine, con:ment elle se porte, de quelle maladies on y meurt, d’où viennent ses habitants français ou étrangers, à quoi ils s'occupent et comment ils circulent : et les bulletins de recensement vont avoir ici pour auxiliaires les actes de l’état civil et les graphiques des chemins de fer, tous documents de sûreté variable selon les époques ou les intentions des dirigeants. Et sans doute il y àa peu de géographes parmi les auteurs, et moins encore de géologues ou @e maîtres en sociologie. De modestes bureaucrates, des auxiliaires temporaires, au sommet quelques médecins et ingénieurs : voilà tout le personnel chargé de ces enquêtes, sous l'égide de la Statistique générale, parfois aidée de la police ou des consuls français à l'étranger. Levasseur et Turquan sont toujours les deux noms à citer, et une douzaine d'ouvrages officiels contient l'immense majorité des travaux dont on va tenter de donner un aperçu, cartogrammes méêlés de quelques cartes, où le département fait rage, et où se trahit l’origine administrative de l'information. Les documents routiers ou ferroviaires font une heureuse exception : malgré l’étrange découpage de la France en réseaux, il est possible de lier ici la configuration du sol à l'importance de la circulation, au rayonnement des grands centres, à la vitesse croissante des transports, à l’abandon, pendant un demi-siècle, de la route pour
le rail...
Natalité (1). — C’est naturellement à la Statistique générale qu'il faut recourir pour connaître (et avec quels détails!) l’évolution de la fécondité des Français et surtout des Françaises, nos vertueux statisticiens distinguant avec soin les naissances légitimes et les autres, rapportées à la « fécondité illégitime » par les albums ministériels.
Les particuliers, réduits à des besognes de seconde main, ne peuvent que glaner, d’après les données officielles. Guerry, renseigné par Villermé, publie en 1833 une carte de la proportion des naissances naturelles aux légitimes. D’Angeville dresse deux cartogrammes indiquant par départements le nombre de « bâtards » et d’enfants trouvés, sur 1.000 naissances de toute nature, pour la période 1824-32. À Levasseur, qui s'appuie à l’occasion sur Bertillon, on doit trois cartes départementales de la natalité pour les périodes 1801-10, 1831-40 et 1877-86. Il est encore l’auteur d’une carte historique des naissances par mariage (1778-87) figurées par généralités. Turquan, à qui Levasseur fait souvent des emprunts, à établi à titre privé diverses cartes du même genre :
() Bibl.229-273.
diminution des naissances pour les périodes comparées 1877-86 el 1887-96, nombre d’enfants vivants par famille en 1901, nombre de naissances par mariage (1867-96 et 1887), pourcentage des familles ayant sept enfants et plus, nombre moyen d’enfants par famille qui en a (1887), nombre de femmes mariées de moins de 50 ans pour une naissance (1887), nombre de naissances pour 100 femmes mariées de moins de 45 ans (1887-96), naissances illégitimes (1877-86). — Plus près de nous, E. Michel a indiqué Je pourcentage annuel moyen des naissances vivantes (1851-60 el 1891-1900), le nombre moyen d’enfants vivants par 100 familles (1896), la proportion des naissances illégitimes vivantes pour 100 filles (1860-92) et pour 1.000 naissances vivantes (1899-1903).
Quant à la Statistique générale, il n’est combinaison, pourcentage ou proportion qu'elle ne signale, sans toujours persévérer d’un recensement à l’autre : nombre de naissances pour 1.000 habitants (1885), moyenne départementale pour 1.000 habitants (1888-97), naissances légitimes par mariage (1867-86), nombre d'enfants pour 100 familles (1891 et 1901), enfants survivants pour 100 familles d’hommes mariés (1906), pourcentage des familles ayant 7 enfants et plus (1886), proportion des mêmes familles pour 10.000 (7 enfants, 1901; 9 enfants, 1906). N'oublions pas le malthusianisme administratif, démenti par les cantonniers et gardes-champêtres mariés depuis plus de quinze ans et ayant eu sept enfants au moins ou un nombre quelconque d'enfants nés vivants (1907).
Et que d’autres subtilités à la Turquan ! Nombre moyen d'enfants par famille qui en a (1886), pourcentage des enfants dans les familles qui en ont après moins de deux ans de mariage (1891), enfants nés par 100 familles dont le chef sexagénaire a célébré ses noces d'argent (1906), enfants de patrons et d’ouvriers dans le même cas (1906). Aux femmes maintenant : les épouses d’abord, de 15 à 50 (1860-62 et 1890-92) ou de moins de 45 ans (1877-86) ou sans âge indiqué (1885) mais toutes fécondes et dûment pourcentées en matière de naissances, vivantes ou globales. Puis les irrégulières : comparaison proportionnelle des effectifs (1867-76 et 1877-86), pourcentage des naissances naturelles (1877-86 et 1885), leur nombre pour cent filles ou veuves de 15 à 45 ans (1877-86). Enfin les naissances gémellaires (1867-86).
Célibat et mariage (1). — Les cartes non officielles sont rares sur ce sujet. De Levasseur, on relève, à titre rétrospectif, l’état de la nuptialité en 1801-10, 1831-40 et 1877-86; de Turquan, quelques pièces montrant l’âge des femmes et des hommes au mariage et la proportion des mariés sur 100 habitants nubiles (1901). Tous les autres documents proviennent de la Sfatistique générale.
Voici d’abord les célibataires, « individus vivant isolés », au dire des légendes d’atlas, et formant ménage en cet état. On devine déjà que seuls, les cartogrammes de Turquan, chef de bureau, connaissent des habitants ainsi désignés, bons tout juste à être pourcentés (1886), selon leur caractère d'adultes à partir de quel âge? — ou d’après leur âge réel (hommes de 18 à 95 ans. femmes de 15 à 95 ans), à moins qu'on ne les flétrisse définitive-
() Bibl.274-311.
ment comme vieux garçons (50 à 95) ou vieilles filles (45 à 95) après leur avoir donné des espoirs entre 18 et 50, entre 15 et 45 ans (1901).
Mais d’autres se marient, compte tenu de la proportion des deux sexes, sans indication d'âge (1891 et 1901). Nous savons combien de mariages sont célébrés pour mille habitants (1885 et 1888-97); nous n ignorons pas les différences d'âge entre garçons et filles (1886), la proportion des nouveaux conjoints pour cent mariables de 18 à 60 et de 15 à 50 ans selon le sexe (1860-62 et 1890-92), voire celle des noces d’or pour cent couples (1891). Et voici éclater la guerre des sexes : âge des hommes au mariage (1885), proportion des maris par cent hommes de 18 ans et plus (1891) ou de 18 à 95 ans (1901), nombre de mariages pour cent « garçons nubiles » recensés (1885), effectif des veufs pour 1.000 Français mariés de 18 à 50 ans (1901), mariages de veufs sur 100 veufs recensés (1885). Même chose pour les femmes aux mêmes dates, avec des limites d'âge ramenées à 15 et 4% ans.
Veuvage, divorces (1). — Veufs et divorcés sont parfois confondus (1901) dans les statistiques des albums où figure leur proportion sur 100 et sur 1.000 de 18 à 50 et à 95 ans, de 15 à 45 et à 95 ans, selon le sexe. Le service officiel connaît le pourcentage des veufs (1886), la proportion des veufs aux veuves (1886 et 1891). Il s'intéresse aux divorces, dont il relève la proportion sur 10.000 « ménages légitimes » (1885) et la moyenne annuelle (période 1895-97) pour 1.000 couples mariés, constatant bientôt que les divorcées, pour 10.000 Françaises mariées de J5 à 45 ans, sont de moitié plus nombreuses que les hommes de 18 à 50 ans dans le même cas (1901). Il est permis d’en conclure que la différence d'âge au mariage multiplie les divorces, que les maris divorcés meurent bientôt ou qu'ils émigrent à l’approche des recensements, s’ils ne trompent les recenseurs en se disant célibataires ou veufs!
Stérilité (2). — Les mariages sont-ils donc si malheureux? La statistique n’en juge que par l'absence d'enfants, après avoir tenté d'établir l'effectif moyen des familles, qu’elle distingue subtilement des « ménages de famille » (1886). Elle calcule avec Levasseur le pourcentage des familles sans enfants (1886), leur proportion pour 10.000 (1901) ou pour 1.000 familles (1906) et s’en prend encore à ces infortunés cantonniers et gardes-champêtres, mariés depuis 15 ans et dépourvus d’héritiers (1907).
Mortalité. Variations d'ensemble (3). — Il semble plus important à tel géographe, loin des bureaux, d’intéresser ses lecteurs à la mortalité nationale. Hygiénistes et médecins font chorus.
D'Angeville déduit des naissances et décès des années 1825-32 la longévité moyenne de cette période.
Bertillon, dans ce domaine, organise une façon de croisade au ‘lendemain de nos défaites (1871-74). Mortalité générale de 1840 à 1866, mort-nés des deux sexes, légitimes ou naturels, mortalité infantile, d’Âge en âge (1-5, 5-10, 10-15 ans), mortalité des jeunes
(1) Bibl.312-322.
(2) Bibl.323-329.
(3). Bibl.330-407.
gens de 15 à 20 ans, des adultes de 20 à 30, de 30 à 40, de 40 à 50, de 50 à 60 ans (période 1857-66), mortalité des vieillards, des célibataires, des gens mariés, des veufs el des veuves, pour la même période, et ieur proportion d’un sexe à l’autre, tels sont ses sujets d'enquête. Son atlas de « embene figurée » est le résultat, en cartes et en tableaux, de longs calculs, où la géographie n’a guère .de place.
Levasseur, après avoir compté les décès des périodes 1801-10, 1831-40 et 1877- 86 (pour 1.000 habitants), donne une carte de la mortalité infantile (1857-66) d’après les travaux de Bertillon, carte qu'il réduit ailleurs aux décès d'enfants légitimes (1877-86). reconstitue pour 1778-87 une carte des anciennes généralités avec le nombre de naissances pour 1.000 morts, et tente pour 1877-81 une comparaison du rapport des mariages, naissances et décès.
Turquan (1902) établit en zones et courbes une vraie carte de France par arrondissements, consacrée à la mortalité des années 1887-96, une autre, départementale, de la vie moyenne au déclin du siècle (1863-93), une dernière enfin de la vie moyenne en 1901.
E. Michel a publié plus récemment (1910), sans doute d’après la Statistique générale, deux cartogrammes du pourcentage annuel moyen des décès (décades 1851-60 et 1891-1900).
De quoi meurt-on? De froid, à la guerre, comme le montre, pour la campagne de Russie, l’ingénieur C.-J. Minard (1869). Assez peu de gens sont foudroyés : après Baudin (1835-52), Turquan les a comptés (1869-92. Mais l’ivrognerie tue: par accident (1872-75) ou par suicide, comme l’établit le docteur L. Lunier, inspecteur général des aliénés (1876), sans préjudice des suicides quelconques, dont Guerry (1833) donnait déjà la proportion. .
Et nous retombons dans les innombrables mosaïques départementales des statisticiens, composées cette fois à l’aide des registres de l’état civil : pourcentage: annuel des décès (1851-60, 1891- 1900) ou leur proportion pour 1.000 habitants (1885 et 1888-97); proportion des mort-nés pour 100 conceptions (1867-86); mortalité infantile (moins d’un an) sur 100 naissances (1885 et 1888-97), sur 100 enfants légitimes ou naturels (1877-86); décès de garçons avant 18 ans, de filles avant 15 ans sur 100 enfants recensés (1885): enfants morts pour 1.000 nés (1906). Nous retrouvons encore cantonniers et gardes-champêtres mariés depuis plus de 15 ans et qui pleurent leurs enfants (1907).
Les bureaux savent l’âge moyen des 29 millions de morts de la période 1855-86, le pourcentage des sexagénaires défunts (1885), la proportion, sur 100.000 habitants, des centenaires trépassés pendant les années 1855 à 1885. Pour cette dernière année, ils trient les décédés en célibataires adultes, en mariés et en veufs. Enfin voici le résultat pratique de tant de calculs : excédent ici et là déficit, dont on sait le pourcentage, sur la carte, pour les périodes 1836-61 et 1876-1901.
Maladies. Infirmités (1). — 11 faudrait explorer toute la littérature médicale, pour découvrir les cartes relatives à telle maladie ‘spécialement étudiée par les curieux de géographie sanitaire. Les
infirmités sont plus faciles à recenser.
(1) Bibl.408-443. .
D’Angeville compte les exemptés pour cause physique (taille ou autre) sur 1.000 recrues des classes 1825-33. Levasseur donne divers cartogrammes particuliers en utilisant les travaux de ses contemporains, Boudin, Chervin, Lagneau, Sistach, Ely : taille et pourcentage des conscrits bons pour le service (1850-59), répartition des idiots, goîtreux, aveugles, sourds-muets, bègues, édentés, myopes, hernieux, variqueux (1837-66). Boudin, le mieux renselgné par ses fonctions de haut médecin militaire à l'hôpital Saut Martin de Paris, connaît, pour la période 1837-49, le nombre des conscrits goîtreux, hernieux, poitrinaires et scrofuleux, les régions où se recrutent carabiniers et cuirassiers, l’évolution de la taille militaire au milieu du siècle (1837-59); il n’ignore pas le pourcentage ü°s oxemptés pour défaut de taille entre 1837 et 1860, et Bouffard dressera, d’après ses renseignements (1864), une carte résumant la situation. Broca lui-même ne dédaigne pas d’en établir deux autres (1860 et 1869) pour les périodes 1831-49 et 1831-60. Elisée Reclus les a résumées en 1879. Bineteau publie une « France hernieuse » (1836-37) pour illustrer un travail de Malgaigne fondé sur des documents militaires. Le docteur E.-J. Bergeron (1865) répartit par départements, après les teigneux (1837-60) les exemplés pour calvitie ou alopécie (1850-60). La carie dentaire chez les conscrits nés de 1837 à 1849 a même fait, en 1867, l'objet c'une carte analogue, due à Magitot.
Mais ces ouvrages se bornent au sexe fort et à l’âge de vingt ans. Plus complètes semblent les données de la Statistique générale aveugles et sourds-muets recensés chez eux (1901), sourds-muets des années 1861-66.
A Turquan on doit deux cartes montrant la consommation d'alcool par tête et la répartition proportionnelle des cabarets (1901). Les épileptiques recensés de 1873 à 1877 et internés à la date du 1% janvier 1878 ont fait l’objet d’un cartogramme du D° Lunier (1881).
Le D' Galtier-Boissière communique au grand public du Larousse médical illustré (1912), un certain nombre de ces résultats : taille des conscrits (1887-96) et répartition des crétins, des goîtreux et des idiots, d’après Mayet de Lyon, bègues de 1850 à 1900 d’après Chervin, ravages du cancer d’après J. Bertillon, consommation de l’alcool et de l’absinthe, aliénation mentale, sourdsmuets en 1901, mortalité par tuberculose en France et à Paris (1909), rapport des suicides à la population (1881-1900).
Migrations et nationalités. — Le développement des communications, l’expansion de la grande industrie, les luttes politiques ou religieuses ont singulièrement compliqué depuis un siècle la tâche des statisticiens, pour peu que leur curiosité officielle où scientifique s'attache à démêler les origines ethniques, la condition légale ou les tendances vagabondes des divers éléments de population d’un Etat civilisé. La France, carrefour de l’Europe, offre un terrain propice à de telles études, même avant les bouleverse-
ments auxquels nous assistons. Encore quelque scepticisme est-il . permis, par l'incertitude où nous demeurons de l’état moral qui correspond à la qualité théorique de Français ou d'’étranger, de citadin ou de rural, le lieu de naissance et la nationalité n’indiquant pas toujours forcément la qualité véritable des intéressés : paysans campés pour l'hiver dans quelque faubourg. populeux, exotiques plus Parisiens d’esprit que les natifs du boulevard, naturalisés demeurés fidèles à leur patrie primitive, gens des frontières qui passent la nuit chez eux, hors de France et le jour chez nous dans l’usine, qui sans leurs bras péricliterait, hivernants et leur suite, touristes et parasites de villes d'eaux, « aoûteux » et manœuvres…
Les recensements ne se sont qu'assez tard inquiétés de ces questions.
Migrations intérieures (1). — La vague mention des « personnes de passage » dénombrées hors de leur domicile habituel, apparaît en 1901; auparavant, nous trouvons bien une distinction entre Français nés dans le département où ils sont recensés (1886) et Français nés aux colonies ou à l'étranger (1901). Mais les. curieux de chiffres rétrospectifs cherchent surtout à connaître les excédents d’émigration ou d'immigration (1836-61 et 1876-1901), d’autre part étudiés par Levasseur (1866-86). La direction prédominante des mouvements migratoires les intéresse aussi (1891), et Turquan se répand à cette occasion en pourcentages minutieux d’immigrants et d’originaires; il distingue immigrés et émigrés en gens de métier et individus sans profession (1901), à grand renfort de flèches directrices unissant les centres de gravité. Spécialement l'attraction de Paris et du département de la Seine nous à valu deux cartes, l’une en chiffres absolus (1899), l’autre donnart la proportion pour 10.000 habitants (1901).
Français à l’étranger (2). — Quant aux émigrations de Franais, elles sont relativement si peu importantes que de petites cartes de France ont suffi, officiellement, à signaler le lieu de naissance de nos compatriotes établis au dehors (25.286 en 1889); on peut se demander si des cartes de la population française en Angleterre, en Belgique, en Suisse, aux Etats-Unis, en Argentine, au Brésil, au Levant, n'auraient pas fourni pour cette époque, des chiffres et des localisations d’un intérêt plus considérable. Et il est permis de douter que l’Asie, l’Afrique et les deux Amériques de 1889 n'aient abrité respectivement que les 2725, 2818 et 3920 Français dont la prudence administrative reconnaît avoir découvert l’origine.
Etrangers en France : généralités (3). — Par contre, l’indication de la nationalité sur les bulletins de recensement, la déclaration théoriquement obligatoire de résidence imposée aux étrangers, les lois militaires et la naturalisation automatique, ont permis l'établissement d’un certain nombre de cartogrammes susceptibles de préciser nos connaissances sur un peuplement qui confine parfois à une colonisation.
(1) Bibl.444-465.
(2) Bibl.466-470.
(3) Bib1.471-492.
LES CARTES .DE FRANCE pe DATI
Pour 1881, Levasseur publiait une carte de la répartition des étrangers vivant en France. La Statistique générale, outre ses classiques cartogrammes départementaux (nombre absolu, 1891: proportion pour 1.000 habitants, 1886 et 1896: pour 10.000, 1901) ä dressé deux cartes plus intéressantes, l’une par arrondissements, avec zones et courbes, de la proportion d'étrangers pour 1.000 habilants (1891), l’autre par départements, fondée sur le même procédé, donnant les mêmes renseignements pour 1886.
. Des documents analogues montrent l'accroissement proportionnel des étrangers (1881-86) ou détaillent leurs occupations : pourcentage d'agriculteurs, d’industriels, de commerçants, de gens vivant de leurs revenus, de patrons, d'ouvriers, d'employés, de domestiques (1891). Pour 1921, la carte de C. Mauco révèle, par arrondissements groupés en régions, la proportion d'agriculteurs étrangers stables, propriétaires, fermiers, métayers, l'étendue des domaines qu’ils cultivent ou possèdent.
Enfin on s’est préoccupé de l'assimilation de ces résidents : des cartogrammes donnent le pourcentage des étrangers nés en France (1891 et 1901) et la répartition des naturalisés (proportion sur 100 étrangers recensés, 1891; pour 10.000 habitants, 1901).
Etrangers par nationalités (1). — La Statistique générale a complété ce travail par divers cartogrammes montrant la répartition des étrangers des principaux pays.
Nos voisins immédiats, Allemands, Anglais, Belges, Espagnols, Italiens, Suisses, ont fait l’objet, en 1886, 1891 et 1901, de cartogrammes départementaux en chiffres absolus.
Turquan, de son côté, leur a consacré six cartes par zones et courbes, donnant la proportion de ces étrangers pour 1.000 habitants (1901). Parmi les autres Européens, nous trouvons les Autrichiens, les Hongrois (1901) précédemment confondus (1891), les Danois, Grecs, Hollandais, Luxembourgeois, Norvégiens, Portugais, Roumains, Serbes et Bulgares (1901), les Russes (1891 et 1901), Suédois, Turcs d'Europe (1901). Aux Américains des Etats-Unis sont consacrées deux autres cartes (1891 et 1901). Une dernière concerne les « autres Américains » (1901). Des peuples de couleur, il n’était pas encore question.
Professions et classes sociales: généralités. Agriculture (2). — L'importance chaque jour croissante des problèmes économiques ne pouvait laisser indifférents les spécialistes de la démocartographie. D'Angeville, pour la période 1825-33, borne sa curiosité à la proportion, par départements, d'agriculteurs sur 1.000 inscrits. Par la suite, les agronomes et les services officiels de l’agriculture devaient, à côté des statisticiens et des géographes, s'intéresser aux répercussions du régime social et de l’évolution générale sur le peuplement et l’occupation des campagnes. Le principal travail à signaler est celui de G. Heuzé (1870), la France agricole, déjà mentionné au début de cette étude. Sans parler des cartes plus spéciales, on y trouve diverses indications d'ensemble : faire valoir direct, fermage, métayage, donnant l'échelle proportionnelle du
(1) Bibl.493-533.
(2) Bibl.534-550.
nombre des propriétaires, agriculteurs, fermiers et métayers, la répartition des vétérinaires.
Levasseur, en utilisant les chiffres de 1872, publia bientôt après une carte indiquant le rapport de l’étendue cultivée au nombre des cultivateurs et vignerons. Il est aussi l’auteur d’une carte de la population industrielle à la même date; et pour 1881 il en établit encore trois autres montrant la répartition départementale des gens que faisaient vivre alors les industries minières et métallurgiques, les autres grandes industries et la petite industrie.
Les publications des ministères compétents sont nombreuses. Pour 1882, les Travaux publics présentent le pourcentage des diverses catégories de travailleurs agricoles par départements, carte reproduite par le ministère de l’agriculture (1887). Les Finances savent l’importance relative des locaux industriels et commerciaux dans les « villes » à partir de 2.000 habitants (1891); elles connaissent l’accroissement des usines entre 1851 et 1889, leur répartition selon la qualité de l’exploitant, la valeur des locaux industriels et le pourcentage d’usines qui chôment (1891).
Mais la Statistique générale a d’autres curiosités. Elle révèle le pourcentage des agriculteurs (1886 et 1891), leur proportion pour 100 chefs d'exploitation agricole. On peut lui demander combien de gens, sur 10.000 habitants, élèvent des « animaux divers » ou cultivent le jardin d’autrui (1901), combien il y a de marins et pêcheurs par kilomètre de côtes (1901). Elle n’ignore rien des « populations actives absolues » vouées à l’élevage des chevaux et bestiaux, à la laiterie, à la minoterie, à la fabrication du beurre et du fromage (1901).
Industrie (1).— Pour la période 1825-29, d’Angeville tentait déjà de déduire du nombre des forges et usines, des industriels, patentes et patentables, la proportion du peuplement industriel. Entreprise alors malaisée, de l’aveu de l’auteur: « Le département de la Loire... doit être beaucoup plus industriel que notre carte ne l'indique... L'industrie y est pour ainsi dire insaisissable; elle est répandue dans la campagne et chaque cultivateur est plus ou moins industriel (2). » Tout récemment, F. Maurette (1929) a établi un simple cartogramme du pourcentage de la population industrielle.
La Statistique générale en sait plus long sur le pourcentage des locaux industriels et commerciaux, et des patrons et ouvriers des deux sexes (1891). Elle distingue le personnel des établissements qui emploient au moins 100 salariés (1901) et relève, avec la proportion de la population industrielle (1886, 1891, 1901), le pourcentage des « personnes occupées dans l’industrie » eu égard au total des gens de tout métier (1901).
Population industrielle (3) par métiers. — Et voici, pour 1901, l’effarant atlas des populations « actives absolues » ou « actives pour 10.000 ou 100.000 habitants » vivant de mille industries dûment groupées sur les cartes. Industries alimentaires, extractives, vestimentaires, industries de luxe, du bâtiment et du mobilier, réparties en d'innombrables catégories: sucre, alcool, liqueurs, confiserie, bois-
(1) Bibl.551-569.
(2) Essai, p. 352.
(3) Bib1.570-631.
sons, conserves alimentaires, acides, boulangerie, pâtisserie, usines à gaz, graisses, colles, engrais, imprimerie, reliure, brochure, photographie, vannerie, sparterie, mines et carrières, huileries, parfumerie, pétroles, explosifs, couleurs, caoutchouc, papier, dentelle, parapluies, chapeaux, passementerie, broderies, fleurs et plumes. lin, chanvre, jute — et leurs succédanés — toiles, coton, laine, soie, bonneterie, gros tissus, confection, couture, lingerie, chaussons, modes, blanchissage, nettoyage, pelleterie, mégisserie, tannerie, chaussure, sellerie, maroquinerie, scierie, charpente, menuiserie, tonnellerie, saboterie, charronnage, carrosserie, ébénisterie, tabletterie, brosserie, charpente en fer, grosse serrurerie, chaudronnerie, fonderie, construction mécanique, meubles rustiques, métallurgie, armurerie, taillanderie, petite quincaillerie, automobiles, instruments divers, gravure, bijouterie, faïencerie, verrerie, cuivrerie, horlogerie, bimbeloterie, ferblanterie, zinguage, taille de pier: res, moulage en plâtre, canalisation, bâtiments, distribution d’eau, d'électricité, plomberie, couverture, chaufournerie, plâtrerie, briqueterie, tuilerie, poterie.
Commerce (1). — En dehors d’une carte de Levasseur (1872) signalant le nombre de personnes qui vivent « directement ou indirectement » par le commerce, les travaux officiels seuls renseignent sur l’activité marchande en France à la fin du siècle dernier. Les Finances évaluent la valeur locative des locaux commerciaux (1891). La Statistique générale s'occupe du reste : pourcentage des commerçants (1886 et 1891), commissionnaires et courtiers, marchands de produits agricoles, de comestibles, restaurateurs, hôteliers, débitants, marchands de liquides divers et de vêtements, d’objets « pour l’usage domestique » (?), banquiers, agents d'assurances, fournisseurs de matières premières pour l’industrie, vendeurs de produits chimiques, papetiers et libraires, forains et entrepreneurs de spectacles, agents divers (1901). Il faut joindre à ces cartes quelques annexes relatives au personnel des transports (1886, 1891), chemins ‘de fer, tramways, voitures publiques, à la manutention (1901). Et malgré tant d’occupations si variées, il y a encore place pour deux documents négatifs: gens sans emploi (1901) et chômeurs de 38 grandes villes au 5 mars 1911.
Fonctionnaires. Carrières libérales. Oisifs (2). — À ces activités particulières s'opposent les occupations publiques; les classes « oisives » complètent cet atlas de la société française. Levasseur, pour 1872, dresse deux cartes indiquant la répartition du clergé catholique, séculier et régulier, avec l’emplacement des séminaires. Deux autres cartes du même auteur montrent la « dislocation » des troupes de terre et de mer, par subdivisions militaires, le nombre des gendarmes et sergents de ville. Les nombreuses cartes militaires publiées à des fins pratiques ne peuvent guère nous servir ici: elles indiquent la répartition des unités et des services, et non leur effectif réel. James Jackson, en juillet 1879, ne craint pas de retracer en quinze cartes l'accroissement des effectifs de la: Société de Géographie de Paris depuis 1821.
(1) Bib1.632-654.
(2) Bibl.655-668.
Les autres cartes émanent d'institutions publiques. La Caisse des dépôts et consignations, en 1888, s'intéresse au nombre des rentiers, compte tenu de la seule population quinquagénaire. La Statistique générale, infatigable, étend ses investigations aux fonctionnaires de tout ordre (1891), aux personnels des enseignements public et privé, aux magistrats, au monde médical, aux armées de terre et de mer (1901); elle connaît le pourcentage des rentiers (1891), la proportion des domestiques des deux sexes (1891 et 1901). Ces documents ne nous renseignent d’ailleurs que sur fort peu d’années.
Par malheur, ces cartes sont toutes d’un intérêt purement statique. Le manque d’informations sans doute n’a presque jamais permis d'établir des cartes dynamiques si utiles surtout à une époque de transformation comme le xrx° siècle. On conçoit l’immensité du travail et l’intérêt qu’eût offert l’existence de cartes montrant, pour chaque profession, la proportion d’accroissement ou de diminution, par périodes, des gens qui en vivent ici et là. On eût ainsi pu suivre d’un recensement à l’autre la disparition des petites industries rurales et le développement des grands centres usiniers, la répartition des patrons et des ouvriers, l’évolution du fonctionnarisme et des carrières libérales, l’invasion des provinciaux et.des étrangers selon leurs aptitudes, le dépeuplement des campagnes considéré au point de vue de la production, la naissance du suburbanisme ouvrier, la création ou l’abandon de courants de circulation, ensuite d'exploitations nouvelles ou d’épuisements miniers. Dix Turquans, renforcés .d’innombrables calculateurs, auraient-ils suffi à mettre sur pied les séries d’atlas qu’on ose à peine imaginer? Et ces atlas, craignons-le, auraient impitoyablement mis à l'honneur le sacro-saint département, au mépris probable de ces bassins houillers, de ces gisements métallurgiques, de ces forêts et pâturages dont l’étendue variable et les contours capricieux coïncidaient si mal avec les limites administratives.
Circulation (1). — Enfin, nous l’avons vu, les Travaux publics ont publié une série d'albums de statistique graphique où les études démographiques trouvent à glaner. Ces recueils concernent surtout la circulation routière et ferroviaire.
On possède ainsi, pour la période 1851-1894, un cartogramme départemental où des bandes verticales figurent les effectifs des « colliers » recensés à huit reprises entre ces dates extrêmes (1851- 52, 1863-64, 1869, 1876, 1882, 1888, 1894), pour les années 1856-57, une carte officielle établie au ministère de l’agriculture, montrant la circulation en « colliers » sur les routes impériales et « stratégiques » — une stratégie exclusivement angevine et mancelle qui se souvient de la Chouannerie! — Pour 1888, nous trouvons le recensement de la circulation sur les routes nationales, par sections de comptage, d’après des observations saisonnières faites quatre fois l'an aux sept jours de la semaine et portant sur le bétail et les véhicules, avec détails pour les environs des grandes villes; des variantes concernent la circulation spécifique, eu égard à la densité de la population, en « colliers » et en « tonnes utiles ».
Mais, à cette époque, la route est plus que jamais délaissée pour
(1) Bibl.669-702.
le rail. Aussi voyons-nous paraître des cartes spéciales aux transports par chemin de fer: expéditions de voyageurs effectuées dans les principales stations (1880-83), nombre de voyageurs sur les grandes lignes (1883-98), avec cartons pour les abords des grands centres, rapport du trafic à la population desservie par les réseaux de Lyon et d'Orléans (1880-81), nombre de trains sur les réseaux du Nord et de Lyon (1893), mouvement des voyageurs aux frontières et dans les ports pendant les Expositions universelles de 1889 et de 1900.
C'est peut-être à propos du rapport cherché entre le trafic et la population desservie que les statisticiens officiels se sont le plus approchés de conceptions vraiment géographiques. Abandonnant le système de sectionnement fondé, selon Lalanne, sur ces affinités naturelles qui groupent les populations autour de divers centres d'importance croissante, les Travaux publics et Cheysson leur porte-parole ont craint, d'autre part, de mélanger des éléments trop hétérogènes en’ s’assujettissant à ces anomalies qui résultent de l’espacement moyen des grandes villes où s'arrêtent les express. Ils ont voulu faire apparaître la part qui revenait à l'élément rural comme à l'élément industriel ou urbain, et localiser dans des sections spéciales les centres de mouvements exceptionnels: grandes villes, usines, mines, villes de luxe, le Creusot, Bessèges et la Grand’Combe, Cannes et Menton. Entre ces deux dernières villes d'hiver, sur 55 kilomètres, il n’y a pas moins de neuf sections de comptage, grâce à la présence de Nice et de Monte-Carlo, deux noms à compliquer singulièrement la circulation saisonnière.
Turquan, enfin, pressentant dès 1903 la résurrection de la route où la bicyclette précédait l'automobile, a dressé divers cartogrammes en zones et courbes qui intéressent le fisc bien plus que ls touriste ou l'industriel. Un véhicule, pour ce fonctionnaire, est d’abord matière à impôt, indice de fortune relative, machine munie d’une plaque a ennuyer le fraudeur. Et à en croire notre statisticien, le fraudeur fut longtemps légion.
Sans diminuer l'importance des travaux de la Statistique générale, et tout en appréciant l'intérêt géographique d’un grand nombre de ses cartogrammes; il faut avouer que l’abondante production de ce service balance mal la pauvreté des ouvrages élaborés çà et là, par quelques spécialistes. depuis trop peu de temps et à des intervalles trop espacés. Ni l’unité de conception, ni ia continuité des observations faites à un point de vue déterminé, ni surtout le souci dominant des influences du sol, du sous-sol, du climat, des productions ne s’y rencontrent assez pour permettre au chercheur de suivre d'année en année, même de décade en décade, l’évolution d’un phénomène démographique. Il faut s’en prendre aux variations d'ordre administratif ou politique, qui ont présidé à l’établissement des statistiques officielles, fondement de toutes ces cartes: une époque de transformations rapides comme le xx° siècle explique, si elle ne les axcuse, la fréquence des changements et des innovations en la matière. Evolution industrielle, dépeuplement des campagnes, accroissement des villes, invasion étrangère amenée par le développement des grands travaux et facilitée par de nouveaux modes de transports, restriction des naissances et multiplicité de maladies jusqu'alors
inconnues, militarisation ici et là fonctionnarisme intensif, autant de faits sur lesquels la curiosité du statisticien s’est tour à tour appesantie, sous l'influence des préoccupations d’en haut, qui furent si rarement d'ordre géographique. L'idée de région naturelle, distincte de l’idée de province historique, s’est imposée seulement de nos jours à qui veut étudier ces questions. Un bureaucrate de 1840 parlait d’une France du Nord-Est qu'il limitait par le méridien de Paris et le parallèle de Bourges, ou peu s’en faut, d’une France cotière et d’une France des frontières, les unes comme les autres formées de départements entiers, si peu côtier que fut celui des Landes, si loin du « Nord-Est » qu’on pût songer à placer l'Yonne ou la Seine-et-Marne. Et c’étaient des « régions » à leur manière, pour les braves scribes de M. Duchâtel! Un fonctionnaire du Second Empire avait déjà à compter avec les chemins de fer, avec les migrations intérieures : la majesté uniforme de ses quatrevinet-neuf circonscriptions n’en demeurait pas moins impassible, de listes alphabétiques en colonnes numériques somptueusement alignées par l’Imprimerie impériale!
C'était là, si l’on veut, du cartésianisme, ou, si l’on préfère, de ja politique postrévolutionnaire. L’audacieux qui eût parlé de « pays » ou de « régions naturelles » eût peut-être paru dangereux pour des principes ou des conquêtes, à moins qu’on ne l’eût pris pour un archéologue dévoyé, échappé de quelque académie provinciale. Mais à côté, au-dessus de ces méfiances probables, toutes d'ordre sentimental, le système lui-même qui présidait aux enquêtes publiques obligeait et oblige encore aux conceptions départementales. Les statistiques sont établies par l’administration. A la base, il y a la commune avec son maire, qui fait distribuer les bulletins de recensement. De canton en arrondissement, ces papiers atteignent la préfecture; et du préfet au ministre il n’y a pas d’intermédiaire. [Il a fallu, après les grands réseaux ferrés, qui semblent diviser en secteurs l’activité économique du pays, la création des régions agricoles fondées sur l’orientation, pour modifier tant soit peu, du dehors, le cadre départemental si longtemps intangible. Un Turquan, avec ses courbes et ses communes-cellules, fut en son genre un novateur, et c’est de son règne que datent les premières cartes officielles. On peut espérer que les régions économiques, chères aux chambres de commerce, ne seront plus désormais ignorées des cartographes de la Statistique générale, tout au moins quand il s'agira de montrer pour chacune d'elles la répartition des métiers, la dispersion ou la concentration des industries et le rayonnement de leurs produits.