‹ Démocartographie de la FranceChapitre 13 sur 156 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Echelles et dimensions. — Topographie. — Limites. — Déductions. — Villes, zones diverses. — Le trait: points et disques à secteurs, polygones, « meubles », bandes proportionnelles. — Hachures, zones et courbes. — Chiffres et degrés, paliers. — Couleurs : monochromie, bichromie, polychromie.

Il nous reste à examiner les procédés de figuration employé: jusqu'ici par les cartographes qui se sont occupés de représenter sur le papier le peuplement français. On comprend que je ne saurais détailler ici carte par carte les systèmes adoptés : la longue liste qui suit fournira, je crois, tous renseignements utiles à ce sujet. Je ne veux que donner des exemples assez nombreux pour permettre à chacun de se faire une idée d'ensemble. Et il est à craindre que l'impression de décousu dans l'effort, déjà éprouvée sans doute en présence des résultats obtenus, ne s’accentue encore ici.

Echelles. — Il n’est pas nécessaire d'établir une carte à grande échelle pour représenter les départements: et nous savons déjà que l'immense maJorité des cartes et cartogrammes publiés par ‘a Statistique générale est vouée à cette division administrative. Par contre, les plans de villes, surtout en l'absence de quartiers bien délimités, gagnent à être figurés en dimensions suffisantes. C’est le cas pour les plans de Monod relatifs aux ravages du choléra dans le Finistère: l’échelle adoptée varie du 2.000° au 3.750°. Il s’agit de petites villes et il fallait indiquer cas par cas les maisons atteintes.

Pour Paris, nous n'avons que des cartogrammes par arrondissements ou par quartiers. Bertillon emploie le 25.000.

À une échelle moyenne nous trouvons les cartes régionales: la Meurthe-et-Moselle d’Imbaux (160.000°), le Languedoc de Sorre 200.000°) une autre partie du Languedoc, du même, et les environs de Sarreguemines et de Forbach par Crusius (320.000°), encore un Bas-Languedoc de Sorre au 400.000°, le Berry de La Tremblais au 420.000°, la région rouennaise de Levainville au 450.000.

On a déjà deviné que ces auteurs se sont fondés sur des cartes générales bien connues, adaptées à leurs sujets particuliers: le

80.000° réduit de moilié, le 200.000° du type ancien, le 320.000° qui a l’avantage de donner les limites des cantons, le 200.000° réduit au 400.000"...

46e sont là des cartes chorographiques. Au-delà, on trouve utilisées les cartes classiques au 600.000° (Morvan de Levainville, Champagne de Chantriot, Sarre de Gallois) et au 800.000° (Alsace-Lorraine de Vidal de La Blache).Voici des échelles plus particulières: 833.000° pour une autre Champagne de Chantriot, 875.000° pour un des Bas- Languedocs de Sorre, et nous atteignons le 1.000.000° avec Elie Robert en Bretagne.

.. Quant aux cartes de France, elles sont parfois tracées, semblet-il, avec le souci tout matériel d’uniformité typographique, commandé par d’autres cartes voisines, dût l'absence relative d’indications les laisser un peu vides. C’est le cas pour la France agricole de Heuzé, (3.330.000°), pour l’Europe toute récente de Süderlund, pour les divers états de l’enseignement primaire présentés par le ministère de l'instruction publique (1/4.000.000). Enfin, après Kutscheit qui use du 1.865.000° pour son Europe centrale, avant Chavanne et Mauco, qui adoptent le 5.000.000°, Levasseur avait choisi deux types faciles à juxtaposer sur une même planche contenant un certain nombre de cartés: le 7.000.000° et le 14.000.000°. Le Monnier, opérant sur toute l’Europe, a usé du 15.000.000° Turquan, seul, a préféré la carte cantonale militaire au 1.600.000°, si commode avec ses limites administratives bien indiquées. M. Matruchot s’en est servi pour dresser sa carte encore inédite du dépeuplement français (1881-1921).

Sauf les cartographes de l’ « extension de Paris », personne jusqu'ici ne paraît avoir employé ni le nouveau 50.000°, ni le 80.000°, tout indiqués pour les études de densité absolue. Le 500.000° de Prudent, qui par sa typographie est déjà une carte de population où des caractères gradués indiquent le peuplement des communes, semble aussi ignoré que le 200.000° type 1912, où les chiffres de population sont portés, mais qui se borne à la région de l'Est. Même remarque à propos du 100.000° de l'Intérieur, si fréquemment réédité, et qui lui aussi donne les chiffres: Andriot l’a seul pris pour base en étudiant l’arrondissement de Lunéville.

Üne échelle moyenne peut permettre à certains d’éluder la figuration de divers phénomènes, routes, altitudes, chemins de fer. Tel fut le cas de Specher von Bernegg, quelque mérite qu’on doive reconnaître à son Allemagne rhénane.

Dimensions. — À défaut d’échelle indiquée, les cartogrammes de la Statistique générale qui peuplent les albums graphiques de 1889 et de 1907 sont de dimension restreinte. Les plus petits mesurent 0 m. 080 de côté (1907); on en trouve de 0 m. 135X0 m. 095 (1889), de 0 m. 185 xXO m. 17 (1907), et parfois de 0 m. 28*x0 m. il (1889) selon que chaque page in-folio ou in-4° en contient un, deux ou quatre. Certaines cartes de Levasseur, qui figurent dans la Population française, ne dépassent pas 0 m. 13; par contre les pièces scolaires de Manier atteignent 0 m. 55 x0 m. 40, 0 m. 60 x0 m. 43, 0 m. 63x0 m. 50 et même 1 m. 13x0 m. 85. C’est dire qu'elles offrent presque un caractère mural. On regrette l’absence d'échelle: il est vrai qu’en l’espèce la représentation du terrain est tout à fait.

secondaire.

Topographie. — Elle se borne en effet, le plus souvent, à l’indication des principales rivières, routes et voies ferrées, avec mention, parfois, des cotes essentielles, d'altitude et figuration sommaire de certaines couches géologiques. Encore sont-ce là raffinements de géographes : témoin le Bas-Languedoc de M. Sorre. Certains spécialistes montrent les forêts, considérées comme pôles de répulsion avec périmètre d'attraction : ainsi fait Crusius pour la région Forbach-Sarreguemines, en usant d’une carte spéciale. Aucun auteur français, que je sache, n’emploie les cartes superposées sur papier transparent pour montrer les situations à deux époques différentes : Crusius opère ainsi pour la région dont j'ai parlé; Wiebach représente de même la Basse-Alsace (1823 et 1910). Sprecher von Bernegg ne figure ni altitudes ni routes.

Limites. — On sait que, pour nos statisticiens, la limite administrative existe seule. À Paris, Loua procède par arrondissements; Turquan et même Levasseur par quartiers; Bertillon use tantôt du quartier et tantôt de l’arrondissement. Les cartographes de 1° « extension de Paris » assimilent à l’arrondissement municipal la commune de banlieue.

La commune, division minima du territoire français, sert de cellule à plusieurs études régionales : Arbos en use pour le Roussillon, Monod pour le Finistère, Robert pour les Alpes, La Tremblais pour le Berry, Crusius pour les environs de Forbach et de Sarreguemines. Manier groupe les communes en cantons, sur certains de ses panneaux, |

Vidal de La Blache remarque justement, à propos de l’Alsace- Lorraine, que le canton « permet, par ses dimensions relativement restreintes, de localiser le phénomène de densité autant que le comporte l'échelle de la carte. » Il pouvait ajouter que dans certains cas, même à l’échelle moyenne, le canton permet de distin: guer la densité relative des quartiers d’une ville qui comprend plusieurs de ces circonscriptions. Dès 1876, l’atlas Levasseur montrait les cantons groupés en régions de densité voisine. Manier usait le plus souvent de cette division pour ses cartes scolaires. Le canton a servi encore de cellule à Chantriot pour la Champagne et à L. Gallois pour le Beaujolais-Lyonnais et pour la Sarre : il s’agit dans ce dernier exemple d’une « cellule préalable » utilisée pour le calcul des densités, fondement d’une adaptation régionale. Les statisticiens locaux, Keller en Alsace, Tardy pour l’Ain, Richard pour le Doubs, s’en tiennent au cartogramme cantonal. Chavanne groupe les cantons en 1086 petites régions de chacune 5 cantons.

À petite échelle, l’arrondissement, avec le minimum de vie urbaine qu’il suppose, peut servir à des cartes générales. Delitsch s’en sert pour l'Est français, Milhaud pour ses cartes des années 1801, 1846 et 1896, Turquan pour son dénombrement des étrangers de 1891, Mauco pour un travail anälogue (1921). À des points de vue particuliers, Turquan encore l’emploie pour sa répartition des Gascons (1901); Reclus en use pour figurer la population urbaine agglomérée (1905); Levasseur l’utilise pour faire connaître le nombre des prévenus. La Statistique générale (1907) se contente parfois d’arrondissements schématisés, compatibles avec les dimensions de ses planches. |

Dans l’immense majorité des cas, c’est le département qui

l'emporte, à grand renfort de numéros d'ordre qui tantôt ont un sens géographique, tantôt épousent l'alphabet et parfois indiquent. un classement selon le mérite, l'abondance ou la proportion. Pour la France, où les départements sont d’étendue sensiblement égale. ce système offre assez peu d'inconvénients. Il serait bien hardi de nommer provinces ou régions, les circonscriptions imaginées par Turquan (1891), et invariablement formées de départements entiers, ici groupés à peu près selon les limites des provinces historiques, et là singulièrement agglomérés en l’honneur d’un « centre » cantonné de quatre points cardinaux, à la manière de 1840! Mieux limitées, les régions agricoles de Heuzé (1870) indiquent des chiffres départementaux. Aüilleurs, la subdivision technique apparaît, militaire avec Levasseur (1876), académique avec Manier, judiciaire avec Balbi et Guerry (1827). La statistique de l’enseignement primaire distingue une France urbaine et une France rurale, toutes deux divisées en départements, sur des cartes séparées.

Mais la région naturelle, dont l'emploi indique un auteur géographe, ne figure que sur des cartes toutes récentes. J. Robert dans les, Alpes, M. Sorre dans le Roussillon, s’y tiennent ou y arrivent en partant, comme plus haut L. Gallois pour la Sarre, des bases statistiques et administratives. Elle n’est qu’une division accessoire, en Bretagne, pour E. Robert. En Alsace-Lorraine, Vidal de La Blache procède « par régions de densité kilométrique adaptée aux principaux accidents naturels. » Les cartographes usent à l’occasion de procédés singulièrement délicats : planimètre délimitant par le haut les régions alpestres exploitables, leurs pâturages et leurs forêts (J. Robert), papier calque, dûment pesé, portant le contour des surfaces intéressées dont la valeur métrique se calcule d’après le poids de la feuille (M. Sorre.)

Déductions. — Car la lutte ést vive au sujet des surfaces qui doivent déterminer le calcul : faut-il ou non défalquer le terrain inexploitable, les forêts envisagées comme centre répulsif, les glaciers, les lacs, les éboulis, les rochers? Dans les Alpes, J. Robert s’en tient à la surface exploitable. Wiebach, en Basse-Alsace, défalque les forêts,

Villes. — Même divergence en ce qui concerne les villes, dont la qualité varie naturellement selon les régions. Petermann (1859), les déduit pour l’Europe entière à partir de 10.000 habitants. Chavanne (1883) s’en tient au chiffre officiel de 2.000 habitants ; il dénombre les localités de cette catégorie proportionnellement à la surface des régions, quitte à éliminer dans ses calculs les localités au-dessus de 5.000 âmes. Par principe, Sprecher von Bernegg élimine aussi les villes à partir de ce chiffre, et l’aspect de sa carte s’en ressent. Arbos réduit Perpignan à 6.000 habitants pour Île calcul de la densité communale; Sorre ne compte que la partie comprise au-dessus de 4.000 individus en Bas-Languedoc. J. Robert appelle « villes » les localités alpestres d'au moins 3.000 habitants. La Statistique générale ne se départ pas de son chiffre fatidique : 2.000 agglomérés. Bonnier déclare « parisienne » toute localité comptant 100 habitants à l'hectare, et comprend dans la région grand-urbaine, autour de la capitale, toute commune pos-

sédant 10 habitants à l’hectare. En province, je ne connais pas de carte figurant le contour d’agglomérations urbaines multicommunales ou grossies de fractions de communes avec indication d’une densité générale : par exemple le groupe Tours-Saint-Pierre-des- Corps-Saint-Cyr-Saint-Symphorien-Plessis-lès-Tours, ou l’ensemble Pau-Bizanos-Billère-Jurançon-Gélos…

Zones diverses. — Enfin certains spécialistes ont créé des régions artificielles limitées par le temps de parcours : zones isochrones de la banlieue parisienne, de Bonnier, en fonction de la vitesse des trains (et, demain, des aérobus); zones d’équidistance à la mer, pour la Bretagne d’E. Robert, qui, de cinq en cinq kilomètres — des kilomètres d’oiseau — répartit le peuplement armoricain, sans

tenir compte semble-t-il, des routes ni de leurs détours.

Le trail : points et disques. — Nos cartographes commencent à peine à employer, dans leurs travaux sur le peuplement absolu, le point à valeur numérique uniforme, inventé par le Suédois Sten de Geer, qui en a répandu la notion par ses cartes et articles de revue (1). Inventé ou retrouvé ? Dès 1830, un Français, A.-J. Frère de Montizon, dressait une « carte philosophique figurant la population » d’une France départementale où le point valait 10.000 têtes. La fertilité et la perversité, écartelées sur un cadran à aiguilles dont on reparlera, intéressaient ce pédagogue plus que la démographie : mais l'idée était trouvée et le recensement anglais de 1851 sut em profiter. Tout récemment (1926), le Suédois Sôderlund, dans sa carte: d'Europe, a usé du système de son compatriote à raison d’un point: par 5.000 âmes.

Un point noir par commune : telle est la méthode qu’Anfossi applique à la Corse, donnant à peu de frais une idée sommaire de. la répartition des centres habités. Des points rouges, indiquant. chacun un cholérique, constellent le plan de Rouen de Périaux (1833). La Statistique générale use d’un dégradé en semis de pointsdisques égaux « de l’un en l’autre », comme dirait un héraldiste.

Noirs sur blanc, blancs sur noir, ils se combinent avec les. teintes plates (1907). M. Sorre, en Bas-Languedoc (1906), gradue ses points selon l’importance des groupements humains. Levainville fait de même dans le Morvan et autour de Rouen, selon la densité kilométrique des communes. Prudent (1873) indiquait déjà sur la carte au 500.000° les localités en caractères proportionnels à leur population.

Disques. — Elargissez le point en disque : vous ouvrez le champ. à mille combinaisons nouvelles, où la graduation peut se compliquer de divisions en secteurs. Ce procédé sert notamment à figurer les localités. M. Sorre indique, à Bordeaux, le chiffre absolu d’habitants par des disques à degrés (1921). Cinq degrés de disques noirs pleins représentent les agglomérations au-delà de 500 habitants dans la Picardie d’A. Demangeon. Levasseur, dès 1876, remplissait ses. disques de quadrillages en couleur, avant de les faire alterner, clairs et pleins (1889) ou de les graduer, noirs, rouges, bleus, pour désigner les villes selon leur importance. Blanchard (1906) varie ses.

(1) La distribution de la population en Suède (La Géographie, 19221, 517.),

disques de carrés et de losanges quand il traite des communes du Nord. Schrader emploie des disques pleins, R. de Félice des carrés et des points à divers degrés. G. Goujon signale les « gros bourgs » de Puisaye par des disques quadrillés proportionnels. Levainville use de disques concentriques multiples.

Plus savamment, Crusius représente par des disques monochromes, mi- ou tripartis, les augmentations et diminutions moyennes annuelles. Gamme chaude ici (blanc-jaune-rouge) et là froide (blanc-bleu-vert-noir). Loin de Sarreguemines et de Forbach, Bertillon exprime le nombre absolu de voyageurs dans les gares parisiennes en disques proportionnels où un millimètre de diamètre correspond à 50.000 individus; de même, il combine un gros disque avec de moindres cercles, celui-là figurant tout Paris et ceux-ci les arrondissements. Avec Monod, nous trouvons dans le Finistère des chiffres au centre de disques proporiionnels, cependant que Wiebach, en Alsace, signale par des disques pleins, clairs, azurés, bicerclés, les augmentations et diminutions, voire même les chiffres inconnus. ”

Disques à secteurs. — Les disques à secteurs ont servi à Bertillon pour détailler les modes de funérailles dans Paris, selon qu’il s'agissait d’obsèques civiles ou religieuses, gratuites ou payantes; à M. Lefrançois pour indiquer le pourcentage d’étrangers dans l'Isère; à Crusius encore, pour noter les effectifs des usines et des garnisons. Parfois, on trouve des demi-cercles divisés de même : c'est le.cas de l’album de statistique agricole de 1882.

Les cercles concentriques employés par Schrader (un pour 100.000 habitants) marquent l'importance des villes. Arbos, en Roussillon, les gradue pour leur faire exprimer les diminutions et les augmentations. Crusius a recours à eux pour étendre l’attraction des villes à raison d’une heure de marche par cercle.

Polygones. — L'emploi des polygones est aussi fréquent. Des triangles, chez Levasseur, figurent les calvinistes. Dans le Statisisches Jahrbuch d’Alsace-Lorraine (1913), des carrés proportionnels placés sur chaque cercle administratif (Kreis) indiquent l’importance de la population. La Statistique générale (1907) désigne les villes de 50.000 habitants et au-dessus par des carrés et des rectangles. Le rectangle seul (0 m. 0005 pour 1.000 individus) et le rectangle à diagonales quand il s’agit de chiffres absolus, ont tenté aussi Levasseur. Th. Lefebvre, étudiant le peuplement de la Pevèle, use de losanges et de disques gradués (1913).

De plus savantes géométries se rencontrent : voici le foyer diagraphique départemental des Travaux publics (1883) avec son « cercle en traits pointillés aux rayons espacés selon la longueur des périodes (1801-81) et formant spirale par la jonction des extrémités des rayons ». Voici encore les ordonnées proportionnelles de Durand-Claye, qu’on peut regarder comme une variante des courbes de niveau de Turquan, elles-mêmes inspirées des courbes du Danois Ravn (1857). (1)

« Meubles ». — On arrive ainsi à constituer toute une symbolique, pour peu que les figures formant « meubles » se compliquent

(1) Danemark au 2.000.0006. Statistik Tabet vaerk udgivet af det stat. Buro Ny Roekke, XII, 1857.

en se multipliant : flèches, croix, semis, bandes, pointillés, hachures, quadrillage, sphères... une manière dé blason démographique! Essayons de donner idée de ces procédés ingénieux dont l'emploi ne va pas sans nécessiter un petit apprentissage pour chaque carte, si étrangères parfois que certaines figurations paraissent à l'esprit géographique : témoin le foyer diagraphique dont nous venons de parler. L’inconvénient principal de tous ces tracés est de rendre par leur présence même l’emploi de la lettre difficile ou impossible, sauf à recourir aux espaces blancs servant de fond aux inscriptions, en renonçant à peu près au figuré du terrain, pourtant bien utile en certains cas.

Turquan (1891) réunit par des flèches le centre de gravité d’émigration de chaque département au centre d'immigration des autres; ce procédé lui sert encore à réunir les centres de gravité, départementalement calculés, par rapport à l’équateur et au méridien (1901). Frère de Montizon (1830) croisait deux flèches, symbole analytique, à l’en croire, pour déterminer quatre secteurs sur un cadran mobile : il promenait cet appareil en variant ses angles d'ouverture selon la quantité de points trouvée dans chaque département, un point figurant 10.000 habitants. Fertilité du sol, population, ignorance, perversité : il voyait tout sur sa carte sommaire !

Levasseur signale les luthériens par des croix (1876). Ed. Michel groupe les croix en semis. Séderlund, disciple de Sten de Geer, représente par des sphères proportionnelles, au-dessus de 20.000 âmes, les villes de sa carte d'Europe : il est convenu que ces sphères contiennent des points comme un obus contient des shrapnells.

Bandes proportionnelles. — Minard, inspecteur général des ponts et chaussées, avait dès 18H14 imaginé des tableaux graphiques du trafic-voyageurs. En mars 1845, il publiait une première carte figurative routière, lors de la discussion du chemin de fer Dijon-Mulhouse. Les voyageurs circulant en voiture publique sur les routes de la contrée comprise entre ces deux villes y étaient représentés par des bandes teintées, de largeur proportionnelle à leur nombre. Frémy, depuis gouverneur du Crédit foncier, avait fait le relevé sur les lieux. Sa carte, tirée à deux cents exemplaires et distribuée aux principaux intéressés, eut les honneurs d’une contrefaçon pleine de «zones mensongères » en faveur de l'itinéraire desservant la vallée de l’Oignon, et d’imitations plus loyales dues à des ingénieurs : Reynard pour le chemin de fer Grenoble-Valence, Léon pour la ligne Poitiers-La Rochelle (1845), Maillebiau pour le tracé Bordeaux-Bayonne (janvier 1846).

Minard ne mettait de chiffres sur ses cartes que pour la comparaison d'éléments très disproportionnés. Chemin faisant, il reprochait aux cartogrammes de Dupin (instruction publique, 1827) et de Balbi et Guerry (criminalité, 1828), cités plus haut, l’imprécision : de leurs hachures : « Une teinte est moins foncée qu’une autre, cela se voit; mais dire qu'elle l’est deux fois ou trois fois moins, cela ne se: voit plus, cela ne se comprend pas. » En 1865, Minard publiait encore une carte, en bandes proportionnelles, de la circulation des voyageurs sur les chemins de fer d'Europe pour 1862.

À son exemple, la statistique des chemins de fer au ministère des travaux publics dressait en 1859 une carte des mouvements et

7 LES PROCÉDÉS 51 effectifs des troupes envoyées en Italie. Les Ponts et chaussées figuraient la circulation sur les routes impériales en 1856-57. (1)

La Statistique générale (1907) use de bandes proportionnelles pour représenter la population active, le millimètre carré correspondant à un certain nombre d'individus. Pêcheurs et marins sont de même recensés en « bandes côtières » proportionnelles à la longueur des côtes. Levasseur (1889) fait alterner bandes claires et bandes pleines; il les varie de bandes hachurées, pointillées, azurées ou garnies de sautoirs. Les Travaux publics emploient des bandes verticales alternativement noires et coloriées selon le recensement qu'elles représentent (circulation routière, 1851-94) et des bandes monochromes proportionnelles à l'intensité de la circulation en chemin de fer.

Hachures. — Les hachures, par leur graduation, sont une grande ressource : Durand-Claye en établit une gamme à onze degrés; Heuzé les distingue en verticales, horizontales et diagonales; Boudin les mêle aux teintes plates, noir et blanc. Après d’Angeville et Bertillon, et avant Chavanne, Levasseur les combine avec les quadrillages et les pointillés, en 6 et 7 degrés d'intensité. Sous son influence, la Statistique générale (1889) adopte pour son grand album un système où les teintes plates des chiffres extrêmes encadrent une gamme de pointillés, hachures et quadrillages. L. Richard, dans son ouvrage sur les conscrits du Doubs, se sert d’un système à 7 degrés : traits horizontaux, verticaux, obliques, quadrillage simple, double, oblique, double quadrillage ponctué. Voulant exprimer sur une même carte les diminutions et les augmentations, Turquan a recours aux disques pour celles-là, et pour celles-ci aux hachures (1901). Déjà Delitsch (1865) distinguait les augmentations par des hachures verticales, les diminutions par des hachures horizontales. La Stalistique générale (1913) mélange les bandes proportionnelles aux demi-cercles à secteurs proportionnels. Bertillon, sur ses quartiers parisiens figurés par des hachures en dégradé, « broche » parfois des disques relatifs aux arrondissements.

Zones et courbes. — Les figures et traits dont je viens de parler conviennent aux cartogrammes. À qui veut tenter de dresser une carte plus géographique, il faut d’autres moyens.

Dans sa séance du 3 février 1845, l’Académie des sciences avait reçu une communication de Morlet relative aux centres de figure, et contenant notamment ce théorème :

« Si, dans une figure quelconque, on suppose que chacun de ses éléments est un centre de force attractive proportionnelle à sa masse, et dont l'action est indépendante de la distance, le point où toutes ces forces se font équilibre est le centre minimum de la figure. »

C'était l'application à la géométrie d’un problème de mécanique résolu dès 1829 par Lamé et Clapeyron, en quête d’un point tel que la somme de ses distances à une série de points fixes, multipliés par des coefficients connus, fût la moindre possible. Un système de poulies et de fils reliés d’autre part à des anneaux mobiles était par ces auteurs équilibré grâce au frottement, et un anneau central occupait le point cherché.

(1) Des tableaux graphiques et des cartes figuratives. P. 1861. In-4°, TD: B. N. Cartes. Ge D. 5341.)

Partant de là, Morlet traçait, à la manière des isothermes de Humboldt, des courbes d’égale excentricité unissant, sur une carte, tous les points tels que la somme de leur distance à tous les éléments de la population fût constante.

Léon Lalanne, à propos de cette communication, adressait à l'Académie une note qui fut lue dans la séance du 17 février Il signalait l’intérêt éventuel des cartes de population fondées sur les chiffres de chaque commune, cette division-cellule portant en son centre, sur la carte à construire, une verticale proportionnelle à la population spécifique, et toutes les verticales ainsi tracées étant réunies à leur extrémité supérieure par des lignes d’égale population spécifique. C'était là une carte en relief, avec « ondulations, sommets escarpés, cratères, cols, vallées », un vrai plan topographique à la Du Carla. (1) « Son relief apparent serait tout à fait inverse de celui de la surface du sol... Nos vallées populeuses paraîtraient des chaînes de montagnes... Les cîmes de nos montagnes désertes sembleraient des entonnoirs profonds. »

Lalanne considérait surtout l’utilité d’un pareil travail pour l'établissement des voies ferrées, par ce temps de chemins de fer tout neufs dont les promoteurs ne manquaient pas d’insister sur l'importance des populations à desservir. Le bon ingénieur espérait que l’administration songerait bientôt à entreprendre ce travail cartographique, pour lequel les publications officielles ne fournissaient que des éléments médiocres : superficie des arrondissements et population des cantons. Il songeait aussi à une carte des courbes d'égale circulation, fondée sur les relevés entrepris le long des grandes routes. (2)

Le même système était utilisé, trente ans après, par Vauthier, auteur d’une carte statistique figurant la répartition de la population de Paris, qu’il adressait à l’Académie où il en fut question le 26 janvier 1874. Vauthier avait procédé par quartiers, le Bulletin statistique de la Ville sous les yeux. Une série de prismes, dont la base épousait les limites de chaque quartier, constituait essentiellement son tracé; semblable à un plan-relief équarri par quelque préparateur, ce plan démographique de la capitale montrait, sur toute son étendue, des « piliers » de hauteur inégale qu'il s'agissait d’« assortir » en remaniant le haut de chacun, prenant d’un côté pour mettre de l’autre et substituant, de quartier en quartier, une surface unique continue à ces quatre-vingts surfaces discontinues et échelonnées, le volume de chaque «pilier» demeurant le même. Répartition sinon réelle, du moins « extrêmement probable », que celle-là, dans l’ignorance où l’auteur voulait demeurer — il est muet à cet égard — des espaces libres et de la population comptée à part. Vauthier ajoutait qu’on pouvait imaginer un modèle en relief où les piliers figurant la population de chaque quartier se composeraient euxmêmes de prismes superposés représentant chacun un habitant. Le modelage et le raccordement des sommets y gagnaient une souplesse infinie.

(1) Du Carra. Expression des nivellemens, ou méthode nouvelle pour marquer rigoureusement sur les cartes terrestres et marines les hauteurs et les configurations du terrain, p. p. Dupain-Triel père, P., 1782, in-8.

(2) Remarques à l’occasion du mémoire de M. Morlet sur les centres de figures et réflexions sur la représentation graphique de divers éléments relatifs à la population, par M. Léon Lalanne. — C. R. Ac. des Sciences, 1845, 1re sem. (t. XX, n° 7, p. 438 et suiv.)

Pratiquement, l’auteur avait opéré sans le moindre relief, sur un plan à grande échelle, en tâtonnant de courbe en courbe, avec cette difficulté supplémentaire : le centre de gravité des surfaces, où la population réelle devait être sensiblement voisine de la population moyenne du quartier. Car la verticale passant par ce centre de gravité charpentait naturellement l’ensemble de la « montagne » au sommet de laquelle cette même verticale aboutissait. Au total, les quatre-vingts prismes démographiques composaient une carte thysique avec tous les accidents ordinaires : sommets à population considérable, bas-fonds faiblement peuplés, vallées et thalwegs, ‘promontoirs et lignes de faîte, courbes écartées ou rapprochées selon la densité humaine.

On pouvait, au moyen de cette carte, obtenir des profils en long ou en travers, dénombrer les habitants dans telle zone déterminée: des applications du système étaient souhaitables en matière de cartographie médicale. (1)

Turquan, dans son travail de 1888, a donné le plus important modèle d’une carte en zones d’égale densité déterminées par des courbes de niveau démographiques, procédé emprunté à la géographie physique sur la base d’une idée préconçue. Il a usé du même système pour représenter la population de Paris, tout en maintenant, pour la commodité du lecteur, les divisions administratives. La Statistique générale (1889) lui doit encore des cartes analogues pour la France divisée en arrondissements, pour la proportion des étrangers (1891); on en trouve une autre sur ce dernier sujet dans le dictionnaire Joanne (1905).

Les auteurs modernes qui ont représenté le peuplement par régions naturelles ont limité par des courbes leurs îlots, zones, périmètres urbains... Mais ces courbes et les zones qu’elles déterminent répondent aux conceptions les plus diverses. Sans parler de Chavanne et de ses groupes monochromes mal dégradés, Chantriot pour la Champagne, Levainville pour le Morvan, leur donnent un sens vraiment géographique et démographique : mais pour Durand-Claye elles ne correspondent qu’à une équidistance mathématique (5 % d’accroissement pour 100.000 habitants) et pour E. Robert qu’à une équidisistance soi-disant itinéraire (5 kilom. à vol d'oiseau). Et ces courbes ont leurs caprices: chez Kettler, elles savent distinguer les vallées peuplées des Vosges, que Behme confond, dans une même notation, avec les montagnes voisines. (2)

Chiffres et degrés. — Selon les auteurs, les chiffres indiqués sur la carte même, ou légendés au moyen de teintes ou de traits, sont absolus ou relatifs, exprimant un total ou des moyennes.

Ed. Michel donne des chiffres absolus par départements; Levasseur les exprime par des couleurs à 6 degrés; la Statistique générale (1889) marque sur la carte le chiffre départemental moyen; Boudin (1857) numérote les départements dans l’ordre croissant du nombre de malades.

Plus nombreux sont les exemples de chiffres relatifs exprimant des densités spécifiques (au myriamètre carré chez d’Angeville, au

(1) Cf. E. de Martonne, op. cil., p. 24. A ; (2) Note sur une carte statistique figurant la répartition de la population de Paris, par M. Vauthier. — C. R. Acad. des Sciences, 1874, 1' sem. (. LXX VII,

n° 4), p. 264 et. suiv.

mille carré chez maints Allemands, au kilomètre carré le plus souvent), ou des pourcentages et autres proportions décimales. Loua et Michel pourcentent sur le total d'habitants; le dernier indique des proportions pour 1.000, comme fait aussi Turquan (1891). Mais Turquan songe à la chronologie, et ses 1.000 habitants de 1801 motivent des observations réparties sur tout le siècle. La Statistique générale (1907) figure aussi la population active absolue, sa proportion pour 10.000 têtes, comme faisait d’Angeville, ou pour 100.000, à l'exemple de Levasseur (1889). Bertillon établit ses cartogrammes parisiens de mortalité sur la base de 100.000 habitants; ailleurs il compare les sexes. Pour la natalité, il prend comme base le nombre de 1.000 femmes. La Statistique de l’enseignement primaire opère sur 1.000 ou 10.000 habitants ou enfants, alors que Manier courait du dixième au quart, du tiers aux deux tiers... Les maladies qu'étudie Boudin s'appliquent au chiffre de 100.000 conscrits; le même auteur examine, par contre, combien il existe d'individus pour un cas (victimes de la foudre, par exemple). De même, Dupin cherche combien il y a d'habitants pour un écolier; d’Angeville se demande combien il en existe pour un plaideur ou pour un criminel, et Lemaire s'inquiète de rencontrer un épargnant pour 15, 30 ou 60 administrés.

Ces calculs aboutissent au classement des moyennes en un cerain nombre de degrés : trois pour les atlas scolaires, treize parfois pour la Statistique générale (1889), soit 6 au-dessus et 6 au-dessous d’une moyenne; le plus souvent ce service se contente de 6 degrés, qu'il s'agisse du relatif ou de l'absolu. Ailleurs, il présente des graduations à 7, 9 et 11 étages, avec moyenne ou minima en blanc. Heuzé emploie 10 degrés dans sa France agricole. Levasseur, dans sa Population française, recourt parfois aux décimales, en espaçant ou en rapprochant les dixièmes. Durand-Claye va jusqu'à 11 degrés avec ses courbes, et Sprecher von Bernegg atteint le même chiffre. Delitsch et le Comité de l’extension de Paris distinguent 12 degrés.

Paliers. — Sur quoi se fondent les « paliers » d’espacement ? D'Angeville formait 5 séries de 17 départements. Les statistiques officielles préfèrent décimaliser en arrondissant leurs chiffres : 0-500, 500-1000, 1000-5000, 5-10.000, etc. (1889). Opérant sur des densités spécifiques, M. Sorre espace mathématiquement ses tranches: 0 à 20, 20, 40, 60, 80, 100, L. Gallois gradue, selon le cas par 25, 50 ou 100... (—50, 50-75... 150-200, 2-300...) L'’égalitaire Bertillon divise par 7 le nombre global compris entre ses chiffres extrêmes, comme font Chavanne et Le Monnier, à moins que ses procédés graphiques ne l’amènent à tout réduire à 9 degrés. La Statistique de l’enseignement primaire va de 10 en 10, avouant parfois l’inexistence, pour une période donnée, de certaines catégories prévues, que les progrès de l'instruction font disparaître. Enfin, par un procédé plus scientifique, l’Album graphique de 1907 place ses « coupures » là même où les courbes d’accroissement ou de diminution apparaissent plus sensibles : par exemple 8106, 14343, 18500... Cette méthode est également celle de M. Matruchot (1921). Levasseur, fidèle au dogme des moyennes générales, faisait de celles-ci le pivot central de ses graduations. |

Il serait peut-être déplacé de chercher dans des considérations d'ordre mathématique l’origine de tel ou tel système de palier

adopté par la Statistique générale dans la majorité de ses cartogrammes. C'est sans doute dans les nécessités purement matérielles de la figuration en noir ou en couleurs que résident les raisons pratiques de Turquan et de ses collaborateurs. Disposant de hachures ou de teintes en nombre limité, ils ont proportionné leurs degrés aux possibilités de leur burin et de leur palette !

Couleurs. — Car voici enfin la grande ressource, le grand écueil aussi : la couleur, aux mille variétés apparentes, pratiquement réduites à un nombre restreint de combinaisons par le souci très officiel des économies, ou par la nécessité non moins sentie d’éviter au lecteur, initié ou profane, la fatigue d’une adaption préalable, et au papier les passages trop fréquents sous la machine.

Monochromie. — Monochromie eu bichromie ? se demandaient, on l’a vu, les techniciens de 1887, un peu effrayés de la polychromie. Durand-Claye, avant eux, se contentait d’estompages en dégradés par courbes. Levasseur, en 1886 et en 1889, demandait au noir de se dédoubler à l'infini; teinte plate ici et ailleurs quadrillage, hachures plus loin et d’autre part pointillé. La Statistique générale, inversant traits et points, arrivait à une gamme de huit degrés (1889 et 1907). Le blanc lui disait les moyennes ou le minimum. Le gris, avec Imbaux, donnait 5 degrés d'intensité. Heuzé, de même, usait de hachures sur fond gris. (1)

Les couleurs, chaudes ou froides, se prêtent plus ou moins au dégradé monochrome.

Du rouge, que Sôüderlund (1926) emploie en points de valeur invariable et à teinte unique, l’Album de 1889 tirait six tons, avec minima en blanc; Chavanne poussait jusqu’à 8 et 10 degrés, au grand dam de la clarté. (1) La Statistique de l’enseignement primaire élaborait d’analogues camaïeux. Heuzé aducissait le rouge en rose.

Le jaune, à 5 degrés, semblait tout indiqué pour la répartition des « soyeux » en 1873. -

Le bleu, couleur froide, est utilisé par la Statistique générale, concurremment avec le rouge, et par Chantriot dans sa carte de Champagne.

Les couleurs composées, de même, servent à des cartes monochromes. La Statistique générale se sert d’un dégradé orange à 7 teintes (1889), d’un vert à 6 degrés, d’un violet pareillement nuancé, avec teintes plates aux extrémités et minimum en blanc. Sorre préfère un camaïeu bistre; Heuzé emploie le même ton en hachures: Bertillon le varie de pointillés, hachures et quadrillages; E. Robert lui donne 8 degrés d'intensité.

Bichromie. — D'autres combinent deux couleurs, l’une froide pour les diminutions ou quantités inférieures aux moyennes, l’autre chaude pour les accroissements ou densités supérieures aux moyennes. On trouve ainsi chez La Tremblais le gris et le vert à 4 degrés, chez Levasseur (1876), le bleu et le rouge à 6 degrés. Turquan, dans sa grande carte de France, laisse en blanc les moyennes et détaille en 12 degrés de bleu et de rouge les deux catégories de densité.

(1) Cf. E. de Martonne, op. cit., p. 11.

Il faut une éducation préalable pour apprécier ce système où le même degré d'intensité, en couleur, correspond à deux états de choses opposés sur le terrain, les gammes bleue (descendante) et rouge (ascendante) s'égrénant en sens contraire. Un profane attribuerait à première vue aux Alpes un peuplement supérieur à celui de la Gascogne ou de la haute Champagne. E. de Martonne (1) conseille aux émules de Turquan de renoncer au blanc pour les moyennes. Sans doute la progression du sombre au clair contrarie la nature et la vérité : mais comment éviter cet écueil ?

La Statistique générale use des mêmes teintes avec moins de finesse (1889) ou juxtapose dans les mêmes intentions six degrés de jaune et six de violet, couleurs complémentaires. Monod combine ainsi le rose et le vert. Le blanc des moyennes donne à d’autres cartes un faux air de trichromie : vert-blanc-rouge, vert-blancorange, vert-blanc-violet, telles sont les combinaisons de l’Album de 1889. |

Pour indiquer les simples diminutions et augmentations, Turquan (1891) se contente du noir et du blanc. L'Album graphique (1907) marque les diminutions en noir et les accroissements en bleu. Les Travaux publics (1883) s’en tiennent au bleu et au rouge, comme la Statistique de l’enseignement primaire. La Statistique générale {1889) voue les accroissements à une teinte orangée (4 degrés) et les diminutions au vert (4 degrés aussi). Chavanne use du bleu pour les diminutions, du rouge pour les accroissements, du violet pour la stagnation. L’Extension de Paris signale les mêmes faits respectivement en violet, rouge et blanc. Monod, en jaune et gris, marque les maisons atteintes ou épargnées par le choléra; les guérisons sont figurées en rouge et les décès en noir. La Statistique de l’enseignement primaire recourt aux hachures à semis « de l’un en l’autre » : hachures rouges à semis noirs ou à semis de croix rouges à divers degrés, pour exprimer les moyennes. La Slatistique générale (1907) use de bandes proportionnelles en noir-gris-rouge ou gris-bleu-noir, chaque ton désignant le nombre de personnes qui fabriquent tels produits d’analogue nature.

Polychromie. — Insensiblement nous arrivons à la polychromie. Parfois on mélange ton par ton des couleurs froides ou chaudes : ainsi font Schrader (rose-rouge-violet), Andrée, puis Gallois (bleu-violet-rouge). D’autres graduent en ocre-bleu-rouge (Kettler), rose-ocre-violet (Schrader et Gallouédec), blanc-rose-rouge (Extension de Paris), jaune-ocre-rouge (Vidal de La Blache), Crusius décompose en 12 degrés cette dernière gamme. |

Monod use d’une gamme jaune-vert-rose. Bouffard s’en tient aux tons élémentaires : jaune, bleu, rouge.

S'ils emploient plus de trois couleurs, les cartographes s’exposent à rendre mal intelligible un travail déjà compliqué. Il n'entre aucune intention spéciale dans l’emploi de bandes proportionnelles en gris, bleu, rouge et noir par lesquelles l’Album graphique de 1907 montre les effectifs occupés à la fabrication de produits divers. Kutscheit (1846) usait déjà d’une palette blanc-jaune-rose-rouge-vertgris à 6 degrés. Lemaire va du vert au jaune et du bleu au rose; Andrée, du jaune au rouge par l’orange et le rose; Schunke, du vert au bleu, au violet, au rouge.

(1) Op. cit., p. 11.

Toussaint Loua, dans ses cartogrammes parisiens, passe du clair au foncé, sans plus (blanc-jaune-bleu-ocre-rouge), à moins qu’il n’exprime, par les mêmes teintes, les diminutions (jaune et blanc), stagnations (bleu) et accroissements (rouge, ocre). Kaeppelin (1922) recourt à cinq couleurs (jaune-vert-rose-ocre-violet ou bleu-jaunevert-rouge-violet). |

Manier, s'adressant au même public un demi-siècle avant Kaeppelin, sait les écoliers et les simples gens plus sensibles aux teintes plates qu'aux dégradés. A lui les tons vifs et multiples, par cinq, six, sept ou huit, sans autre guide que le spectre solaire, et encore | Blanc-jaune-saumon-orange-violet, — blanc-rose-rouge-rouge et noir, noir, — jaune-bleu-rouge-vielet-noir, — rose-blanc-jaune-saumonorange-violet ou blanc-vert-rose-ocre-bleu-violet, — blanc-jaune-saumon-orange-gris-ardoise-bleu, — blanc-rouge-orange-vert-bleu-indigo-violet-noir: c’est dans cette langue cacophonique, mais... colorée qu'il s'exprime.

Le Monnier usait d’un jeu crème-rose-jaune-carmin-gris à huit degrés. Niox et Fallex (1909), pour leur menu cartogramme scolaire, emploient six couleurs : jaune-vert-rose-roûge-violet-gris.

Six couleurs nuancées en onze degrés, il n’en faut pas moins à J. Robert pour détailler la densité humaine des Alpes (1920). Blanc-jaune-rouge-ocre-bleu-violet, ce dégradé du moins offre un sens visible, quelques inquiétudes qu’inspirent le violet placé tout en haut et l’ocre, presque orange, reliant le rouge au bleu. Dès 1887, Sprecher von Bernegg disposait d’une palette aussi riche, mais si mal ordonnée que moyenne et maximum se confondaient, non sans force ascensions du sombre au clair. (1) Plus exigeant encore, le D' Weise va jusqu’à treize teintes, — blanc-jaune-ocre-rose-orangemauve-vert-gris-gris bleuté-violet-bleu-indigo dans son Europe de 1913, intéressante par le procédé, mais formément sommaire, avoue l’auteur.

(1) Cf. E. de Martonne, op. cit., p. 27.

Parvenu au terme de cette étude, et sans anticiper sur l’économie éventuelle du travail plus considérable dont elle voudrait être la préface, je crois pouvoir formuler certaines indications générales.

La démocartographie de la France, telle que l’ont comprise pour la plupart les auteurs français ou étrangers, semble n’avoir été que la transposition, sur une carte politique, des renseignements statistiques fournis par les recensements quinquennaux, fondement obligé des calculs. À l’exemple des services officiels, les travailleurs opéraient sur le terrain administratif, groupant par circonscriptions chiffres et couleurs, ignorants ou dédaigneux des principes posés, des résultats obtenus au dehors par des spécialistes comme Ravn au Danemark, Sprecher von Bernegg en Suisse, Behm, Penck, Sandler et tant d’autres en Allemagne, Krebs en Autriche, Larsson, Sten de Geer (1), Süderlund, Swedberg en Suède, - Batky et Kogutowicz en Hongrie, Sloane et ses collaborateurs du Statislical atlas américain. Des périodiques spécialement consacrés ou faisant une large part à ces questions, Ymer en Suède, Fennia en Finlande, et le plus grand nombre des revues géographiques de langue allemande semblent avoir été bien rarement consuités.

Pouvait-il en être autrement, du moins dans les publications officielles ? Le personnel de la Statistique générale n’est composé ni d’érudits, ni de linguistes, ni de géographes professionnels. Ni les bureaucrates, ni les calculateurs, ni les agents temporaires opérant à l’occasion des recensements, n’ont reçu de préparation spéciale aux délicates besognes de la cartographie humaine. Et les intentions mêmes des dirigeants sont exclusivement démographiques. Cependant, c’est de tels bureaux qu'est sorti le plus important recueil publié en France, l’Album graphique de 1889. Et malgré ses défauts de conception, le système des courbes de niveau créé par Turquan demeure l'effort le plus considérable des statisticiens pour se rapprocher de la géographie. |

Les travaux des particuliers, victimes de la dispersion des efforts et de l’individualisme, étaient forcément accessoires par eux-mêmes, dans leur liaison forcée avec des études plus générales, qu'il s’agît de la géographie complète d’une région, de l’examen médical d’une génération ou de l’évolution industrielle d’un grand centre. Un

() Karta ôver befolkningens fordelning i Sverige den 1 jannari 1917. — Stockholm, 1919. Atlas de 12 cartes au 500.000° avec 296 p. de texte. Résumé de. la méthode par l’auteur dans Geogr. Review, January 1th 1922, p. 72.

carton démographique, une carte des établissements humains pouvaient ici épouser les conditions du sol. Mais il était le plus souvent impossible aux auteurs de fouiller à cette occasion les bulletins de recensement, d’aller sur le terrain à la recherche des changements intervenus, même pour un travail local. Les entreprises relativement étendues, comme celle de Blanchard dans le Nord, se sont elles-mêmes bornées à la cellule communale. En somme, les géographes, ne s'intéressant aux habitants qu’en considération du terrain, s’exposaient à des reproches, comme les statisticiens, mais en sens opposé. Puis, à vrai dire, la question matérielle aussi se posait pour eux, pour les Sociétés savantes qui parfois assuraient la publication de leurs cartes, dont la mise en couleurs donnait de STOS SOUCIS.

Enfin, malgré l'exemple d’universitaires spécialisés, malgré la multiplication des thèses et mémoires de géographie humaine, il n’y avait aucun plan d’ensemble imposé, d’en haut, dans quelque séminaire ou pépinière à la mode d’outre-Rhin. Et il est permis de se demander si, dans un pays aussi varié que la France, des règles uniformes pouvaient être établies, en l'absence surtout et de crédits illimités et d'informations suffisantes pour des époques anciennes, Pouvait-on contraindre l’étudiant ou le jeune chargé de cours à grouper ses couleurs selon l’échelle de Kaehme (1), à ne qualifier d’urbaines que les aires bâties à intérêts centripètes définies par Hassinger (2), à décompter partout les lieux improductifs avec Krebs (3), à chevaucher les limites communales comme Krausmuller (4), à couvrir de symboles professionnels des cartes historiques dûment pourcentées à la manière de Hettner (5).

Sagement, E. de Martonne, qui opérait en 1902 dans l’agricole Valachie, loin de nos centres industriels aux problèmes compliqués, conseillait l'adoption d’échelles moyennes et de régions naturelles largement comprises, avec figurations topographiques réduites à l’essentiel. L. Gallois, sur le terrain plus difficile de la région parisienne, observait bientôt après (1908) d’autres phénomènes susceptibles de donner à réfléchir aux puristes : |

« Dans nos pays de vieille civilisation, ce n’est plus la véritable nature que nous avons sous les yeux, mais une nature modifiée, transformée par le travail des générations... L'industrie dépend de tout un ensemble de facteurs où la géographie n'intervient pas toujours. » (6)

Un Ratzel, avec tant de géographes, avait beau jeu à critiquer la statistique et ses nivellements administratifs (7); mais l’emplacement réel des groupes humains une fois trouvé, ce qui répond à la

(1) Zur Methodikstatistischer Karten : Mischfarbenkarten. (Zeitschr. d. Gesf. Erdk. z. Berlin, 1924, p. 65.) IL s’agit d'appliquer le mélange des couleurs simples et complémentaires aux divers degrés d'intensité, au moyen d’une sorte de table de Pythagore chromatique. Ex. : bleu-violet-rouge, bleu-vert-jaune.

(2) Ueber Aufgaben der Städtekunde. (Peterm. Mitt., LVII-I, 1910, p. 289).

(3) Die Verteiluny der Kulturen und die Volksdichte in den üsterreischischen Alpen. (Mitt. d. K. K. geogr. Ges. in Wien, 1912, p. 243.) ;

(4) Karte der Volksdichte der Provinz Oberhessen. (Geogr. Mitt. aus Hessen, I-II, Giessen, 1900.) |

(5) Die wirtschaftlichen Typen der Ansiedelungen.(Geogr. Zeitschr., VI, 1902, p. 92.)

(6) Régions naturelles et noms de pays, p. 222, 225.

(7) V. le compte rendu d’Anthropogeographie, par Raveneau (Ann. de

géogr., I, 331).

première question de tout chercheur: « Où sont les habitants? » la géographie suffisait-elle à répondre à la seconde et bien plus redoutable demande : « Pourquoi sont-ils ici ? »

Après L. Gallois, Vidal de La Blache en doutait, et son testament scientifique le laisse entendre :

« Sans doute, le géographe ne peut se contenter des chiffres que fournissent les statistiques officielles : il faut bien qu'il y joigne les données que peuvent lui fournir des sources diverses,

Mais :

« C'est dans les contrées de vieille civilisation que la complexité des faits rend l'observation la plus difficile... Les établissements humaius sur le sol historique de notre Europe ont, plus profondément et plus généralement qu'ailleurs, remanié les conditions naturelles... L’usire a pris place près de la maison rurale. »

Toutes les difficultés, toutes les hésitations des statisticiens et des géographes depuis un demi-siècle au moins peuvent trouver leur origine dans cette constatation, confirmée par le même auteur qui n’ignorait pas les problèmes nouveaux de la cinétique humaine :

« Les causes en apparence les plus durables peuvent avoir fait leur temps. Il se peut que, dans l’arsenal mouvant des crises économiques, d’autres prennent leur place... Les facilités de transport permettent aujourd’hui à la main-d'œuvre d’affluer sans se fixer, même à de grandes distances... L'examen des faits pose plus de questions qu'il n’en résout. » (1) j

C’est à résoudre ces questions que devront s'appliquer les auteurs de l’Atlas démographique de France. Les circonstances historiques ont justement voulu que le service des renseignements démographiques — en l’espèce la Statistique générale — fût créé en ces mêmes temps où le machinisme et les communications rapides allaient changer la face du monde et faire de notre vieille France rurale, achevée par la Révolution, un pays en partie industriel. C’est à travers vingt recensements qu’il faudra suivre une évolution heureusement assez lente dans cette contrée où l’on sait garder la mesure. Et, toute réserve faite sur la valeur des bulletins de recensement et des « états » qui les résument dans les archives, on sera forcé de s’en servir, faute d’autre information. Comme l’observaient les géographes cités, la géographie ici ne suffit pas : l’habitant d’un versant ou d’une rive est aussi l'habitant d’une commune; l’habitant d’un bassin ou d’un massif est aussi l’administré d’un cheflieu, l’habitué d’un marché, d'une gare, le client de magasins, le fournisseur d’une usine. Et si ces divers centres d'attraction l’emportent l’un sur l’autre, tôt ou tard les limites des communes en sont modifiées, voire celles de circonscriptions plus vastes, en dépit des principes.

A ce grand travail dont l’élaboration semble souhaitée des pouvoirs publics, la présente étude voudrait avoir contribué. En montrant ce qui a été tenté, en indiquant bientôt, peut-être, ce qui a été

(1) Principes de géogr. humaine, p. 18, 171, 99-100.

constaté et ce qui reste à faire, — c’est bien davantage — en proposant aux spécialistes, les méthodes d’enquête et de travail pratique nécessitées par la nature des documents existants, par leur dispersion, par la qualité probable des enquêteurs et des travailleurs de bureau, j'aurai sans doute épargné aux uns et aux autres du temps et de la peine. Et il faudra encore prévoir ou anticiper. Il n’est pas impossible qu'après l’officiel département dont la limite s'étend à une journée de voyage de 1789, après la région naturelle chère aux âges agricoles, surgisse de nouvelles conditions d’existence, naguère insoupçonnées, la région démographique, terrain de parcours routier, ferroviaire ou aérien, aux limites infiniment élastiques, variables selon les heures, les jours et les saisons, avec ses nouveaux nomades, maîtres de toutes choses, les Civilisés à moteur. L'instabilité, essentielle à notre civilisation cinétique, veut ignorer de plus en plus ces bornes et ces enclos qui plaisaient aux sédentaires d'autrefois. Aux jours des ondes messagères, Terme et Silvain sont des dieux morts.

je

d Lu

Page 1