CHAPITRE PRExMIER
lA DEMOCRATIF..
Si j'ouvre le dictionnaire au mot Démocratie, j'y lis : La démocratie, c'est le gouvernement d'un peuple par lui-même. Partant de cette définition, je me demande : Quand , abstraction faile de la
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théorie , a-t-on vu un peuple se gouverner par lui-même ? Est-ce dans les temps antiques , dans ces Républiques où la population turbulente d'une ville se précipitait sur la place publique pour décider du sort de l'État , laissant dans les champs ou dans les bourgs une foule immense d'hommes privés de toute espèce de droits politiques ? Peut-on appliquer le mot de démocratie à la République athénienne, malgré ses esclaves; à la République de Sparte, malgré ses Ilotes ? Non , ces gouvernements n'étaient que des oligarchies , des oHgarchies hiérarchisées , je le veux bien ; mais enfin ce n'étaient pas des démocraties.
Sortons du monde des rêves, laissons les théories, tenons-nous-en aux faits, et demandons-nous ce que c'est qu'une oligarchie. Une oligarchie , c'est une réunion d'hommes, plus ou moins nombreuse, superposée à la masse du peuple, occupant toutes les fonctions publiques , et faisant jouer
entre ses mains tons les rouages du gouvernement d'une nation. Un des caractères principaux de l'oligarchie est de former une espèce de caste jalouse de ses privilèges, jalouse de ses droits, ouvrant avec peine ses rangs pour y laisser pénétrer, à de rares intervalles, un homme né hors de son sein = Ces caractères ne s'appliquent-ils pas à tous les anciens gouvernements? Parcourez, depuis l'antiquité la plus reculée, l'histoire de cette longue série de monarchies et de républiques qui se sont succédé jusqu'au monde moderne ; prenez pour point de départ l'homme primitif, le sauvage ; descendez dans le cœur de ces civilisations de l'Egypte, de la Grèce et de Rome, berceau de notre civilisation; suivez-les à travers les âges ; voyez-les se généralisant, s'épurant, se transformant, vous y trouverez toujours une caste à la tête de la société, caste immobile, vivant d'une vie à part, de la vie de secte. Plus les générations descendent le courant des siècles, plus cette oligarchie s'étend^ plus see
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rangs s'élargissent, plus les lignes de démarcation entre les hommes qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, s'effacent. Les théories de la démocratie, exposées à de rares intervalles dans les livres de quelques penseurs, se multiplient, se vulgarisent par la forme, par la hardiesse des aperçus. La nation soumise et opprimée se dresse; son avant-garde se montre déjà; le vertige s'empare des oHgarques ; ils n'ont plus foi en eux-mêmes , plus foi en leur mission ; leur orgueil n'est plus que de la vanité , leur gouvernement que de l'impuissance ; la vieille société est brisée, le monde rêvé par Platon s'avance sur la tombe de ce grand génie fermée depuis plus de vingt siècles. Une société nouvelle, devant qui s'ouvre Tavenir, qui ne puise ses traditions que dans les théories des précurseurs de l'humanité, a fait son apparition; elle est pleine de sève, pleine de vigueur.
Elle avait besoin pour prospérer de s'élever.
comme l'épi doré de nos champs , sur une terre fécondée par les riches débris de tout ce qui a reçu vie avant elle, et d'enfoncer ses fortes racines dans le terreau des anciennes civilisations.
t La démocratie n'est et ne pouvait être qu'un
fait tout moderne. Elle ne pouvait se produire qu'au milieu d'un monde non-seulement prêt à la recevoir, mais constitué de manière à lui donner forcément naissance. Si, planant par la pensée sur les civilisations antiques, aujourd'hui ensevelies dans la poussière qui baigne les ruines de leurs édifices , vous évoquez les morts, vous les conviez à repeupler ces rues dont vous reconnaissez les vestiges, ces champs d'où leurs travaux ont disparu sous les richesses d'une végétation puissante, que verrez -vous ? vous verrez l'homme de la campagne vivant solitairement à côté des fruits divers qu'il arrache à la terre , étranger aux villes ou n'ayant avec elles que des relations bien rares,
et le plus souvent au moyen d'intermédiaires. Si vous pénétrez dans l'intérieur du pays, vous trouverez que le nom même de la ville est presque inconnu ; il n'apparaît plus à des hommes incultes qu'entouré du prestige qui s'attache toujours aux choses lointaines. La vie intellectuelle est renfermée dans les cités. Là, se pratiquent les arts de toute espèce ; là, la pensée de l'homme en travail cherche tout ce qui peut satisfaire ses désirs raffinés par la culture de son intelligence ; là, s'étale le luxe si vivement et si vainement combattu par quelques philosophes, le luxe artistique qui est à la fois et le cachet d'un esprit éclairé et le moteur d'une civilisation en progrès.
Si vous entrez dans les détails d'une pareille société, concentrée dans les limites d'une ville ; si vous pénétrez dans les demeures des habitants, vous voyez toutes les inventions destinées à rendre à l'homme la vie plus douce, à exciter son ima-
gination, à l'enchanter par des beaux rêves, renfermées dans quelques palais. Le luxe n'existe dans ces sociétés qu'à l'état d'exception, il ne fait qu'en couronner la surface, et cela se conçoit; car ces beaux tissus, ces couleurs brillantes, ces vases si habilement ciselés, ces statues, ne s'obtiennent qu'au prix de durs et longs travaux. L'or qui a fourni la matière de ces belles coupes, est rare, la couleur pourpre s'obtient avec peine, les voyages sont dangereux , les espaces parcourus peu considérables; partout la nature offre des obstacles que l'homme n'a pas encore abaissés. Les civilisations antiques ne sont que de rares oasis jetées ça et là sur la surface du globe, comme spécimen de la puissance de l'esprit humain. La véritable civilisation n'existe au milieu même des anciens peuples que pour quelques familles ; ce sont quelques familles qui revêtent ces tissus si renommés que leurs noms sont parvenus jusqu'à nous ; c'est par quelques familles qu'ont été élevés
ces monuments qui se dressent encore sur les rives des fleuves et les bords de la mer ; ce sont quelques familles enfin pour lesquelles de grands philosophes ont pensé, de grands artistes ont travaillé. Les barbares ont envahi ces foyers isolés de l'intelligence humaine, ils en ont rapporté des étincelles qui ont éclairé quelques hommes d'éhte, et il s'est formé partout, au milieu des peuples, des points illuminés par ces rayons dérobés sur des rivages lointains. La civilisation s'est plus d une fois couchée dans son berceau changé en cercueil ; mais elle s'est affaissée, comme l'arbre creusé par les années, en répandant loin d'elle des semences fécondes. Ces semences ont germé, les hommes se sont peu à peu rapprochés par la pensée, ils ont tracé autour d'eux des cercles qui se sont agrandis sans cesse, jusqu'à ce que, atteignant les limites d'un État, ils aient enceint toute une nation et posé ainsi les bases sur lesquelles devait fatalement s'élever une démocratie.
Oui, il fallait qu'il s'opérât un bien grand travail dans le monde, pour que la démocratie pût, nonseulement se fonder, mais rassembler tous les éléments nécessaires à sa vie. Sur quoi, chez les peuples anciens, aurait-elle pu s''asseoir ? Les campagnes, isolées par les obstacles que la nature opposait aux communications, restaient forcément barbares; le luxe des villes —et quand je parle de luxe, je parle de tout ce qui sert à raffiner la vie , — le luxe des villes laborieusement, péniblement produit était difficilement accessible; il ne pouvait exister dans ces temps antiques d'autre égalité que celle de la misère.
Aujourd'hui les obstacles de la nature semblent disparaître devant l'homme ; les rivières couvertes de ponts n'offrent plus que des canaux destinés à transporter les produits du sol et de l'industrie ; la vapeur mêle en quelques heures les populations les plus éloignées ; les pensées^ gravées sur lepa-
pier par rimprimerie, circulent en tous sens ; les hommes se pénètrent, se jugent, se comparent sans cesse.
Aujourd'hui les riches étoffes, les statues, les coupes dorées présentent partout et en tous lieux l'image de la richesse, l'image des mêmes besoins satisfaits. Promenez vos regards dans les appartements somptueux des heureux de ce monde, admirez ces magnifiques porcelaines envoyées des rivages de la Chine, ces bois admirablement sculptés^ cette riche argenterie, touchez ces étoffes aux couleurs éblouissantes, tissées dans l'Inde, eh bien ! tous ces produits, tribut du monde entier, reparaissent sous la même forme dans les appartements les plus humbles. Les beaux vases du Japon frappent vos yeux, imités par l'art du cartonnage ; le métal le plus gi'ossier, recouvert d'une couche d'or et d'argent, simule ces richesses que vous avez admirées; l'art du moulage multiplie
à l'infini les plus magnifiques sculptures , et les femmes les plus modestes couvrent leurs épaules de tissus à dessins brillants qui rappellent les produits les plus estimés de l'Inde.
Richesses matérielles, richesses intellectuelles, tout, dans nos sociétés modernes, tend à se généraliser. Les sens de l'homme, aiguisés par le développement de son intelligence, par les objets qui frappent sans cesse ses regards , ont multiplié ses besoins, et la rotation continuelle des fortunes qui élève les uns et abaisse les autres, en plaçant face à face les différentes classes de la société, détruit chaque jour les divisions puériles d'autrefois, pour hiérarchiser l'humanité d'après les facultés diverses dont Dieu a doté chaque individu.
Le résultat d'une pareille situation est évidemment un désir immense de jouissances intellectuelles et matérielles, une pression continuelle de
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bas en haut, une aspiration incessante ties couches inférieures de la société vers le bien-être de la couche supérieure. Ce mouvement prend sa source dans la nature même de l'homme, dans le peu de différence qui existe entre les intelligences à l'état de nature, et dans cette éducation pratique qui se développe au contact des populations providentiellement rapprochées par les découvertes des génies de notre temps .
Pourquoi se forger des illusions, se créer des points d'appui imaginaires, rehre l'histoire dupasse pour expliquer des événements tout nouveaux? Pourquoi nier ce qui est palpable comme un fait, puissant comme la logique ? pourquoi ne pas envisager avec calme des difficultés que nous ne pouvons détourner? Le problême est posé, il se résoudra. Imitons ces ingénieurs habiles qui barrent un instant un torrent pour lui creuser un lit, et n'attendons pas que la digue soit emportée. Le
génie de l'homme a enfanté les éléments d'une société nouvelle ; il faut que l'on tire les conséquences des prémisses qui ont été posées ; il faut marcher ou mourir.