‹ Democratie c'est l'inconnuChapitre 3 sur 7 · L\ CIVILISATION ANTIQUE ET LA CIVILISATION MODERNE · texte numérisé non relu

L\ CIVILISATION ANTIQUE ET LA CIVILISATION MODERNE

Lorsque Mirabeau, un instant distrait de ses souffrances par les murmures de la multitude, s'écriait : Ce sont les funérailles d'Achille, il s'éteignait avec les dernières lueurs de sa popularité et

de sa puissance. Son génie avait déjà pu apercevoir au fond de la révolution politique qu'il avait ouverte, un gouffre inconnu devant lequel il reculait en poussant le cri de détresse Résistance ! Résistance! oh! que ce mot est échappé de fois à des hommes divers sur lesquels le flot populaire a passé ! L'homme de Sainte-Hélène l'a auss prononcé, lorsque, recueillant un instant la nation haletante d'anarchie, il rassembla les débris épars de la société qui s'était écroulée, et pourtant ce furent ses armées, comme aux derniers temps de la civilisation romaine, qui portèrent à l'Europe les germes de la nouvelle société éclose en France. Depuis que la révolution a débordé sur notre pays, elle ne s'est jamais arrêtée, tout obstacle a été brisé

Lorsque , après la chute de la restauration, s'inaugura ce régime à la Walpole que l'on a appelé la Révolution de juillet, il se passa deux faits étranges dont l'apparition a exercé et exercera

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sur notre avenir une influence immense. Le premier de ces foifs, fruit d'une longue paix, c'est le développement extraordinaire des voies de communication et les magnifiques découvertes destinées à rapprocher matériellement les hommes, comme l'imprimerie les avait unis par la pensée. Le second fait, puisant sa source dans la partie la plus infime du cœur de l'iiomme, fut l'inauguration d'une politique d'égoïsme et de personnalité. Walpole put dans son temps et dans son pays se livrer au trafic des consciences ; c'était une entreprise honteuse et immorale sans doute, mais comme il n'abaissa et ue dégrada que quelques hommes, l'Angleterre put oublier cette période avilissante de son histoire. Le gouvernement de juillet, placé au contraire en face d'une démocratie qui montait ; poussé fatalement à répandre la lumière de l'instruction, soit en facilitant le mélange incessant des populations, soit en couvrant le sol du pays d'instituteurs destinés à élever la jeunesse, essaya

de pervertir, dans l'intérêt de la domination de quelques hommes, le cœur de toute une nation. L'irritation des désirs matériels étouffa dans l'âme les sentiments élevés, on ne rêva plus que bien-être, et cet exemple, parti de haut, pénétra toutes les couches de la population, s'iii filtra avec rapidité dans une société concentrée ; seulement l'égoïsme au sommet se transforma en envie à la base.

Spectacle curieux au milieu des événements extraordinaires qui ti'oublent notre pays ! Ce sont aujourd'hui les hommes qui ont essayé de matérialiser la nation ; qui, dans la courte durée d'un pouvoir fatal, ont surexcité des besoins avant que l'heure de les satisfaire fût venue ; ce sont ces mêmes hommes qui viennent dogmatiser sur nos souffrances d'aujourd'hui !

Eh quoi ! ces socialistes insensés qui marchent à l'assaut de la société, n'ont-ils pas été chercher leur

point d'appui là-même où vous aviez pris le vôtre? Quelle différence faites- vous entre ceux qui veulent mettre la main sur les maisons, les fabriques, les propriétés de toutes sortes, et ceux que vous convoquiez au partage des revenus de l'État, propriété commune à chaque menibre de la société?

Que les passions revêlent les formes de l'esprit et de la science , qu'elles apparaissent au contraire rudes et incultes, ce n'en sont pas moins les mêmes passions ? Que la fierté et la violence surgissent aux cœurs d'hommes naguère rampant et s'inclinant, la forme de leur bassesse n'ôte pas à une perturbation sociale ses causes et sa portée.

Détournons nos regards du triste spectacle qui frappe nos yeux, et, dans les grands mouvements de l'humanité, étudions avec calme les causes qui les ont engendrés, recherchons les fruits qu'ils doivent produire. .

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On entend répéter souvent, on lit dans une foule de livres ces mots qui essaient le dédain : Mais ces doctrines communistes ou socialistes ne sont pas nouvelles; elles ont été prêchées en Orient, en Occident ; l'antiquité et le moyen âge les ont connues avant nous. Cela devait être, car le principe de ces doctrines est dans le cœur de l'homme, dans son aspiration incessante vers le bien-êt)-e. Étudiez le physique et le moral de l'homme, vous verrez que les deux natures qui composent son être, sont indissolublement unies. Si le corps souffre, l'esprit s'affaiblit; sil'espritestatteintjlecorpss'affaisse. La conséquence évidente de cette union dans la peine et dans la joie, c'est la tension continuelle de l'esprit vers la satisfaction des besoins du corps. Ces besoins augmentent avec l'épanouissement de l'intelligence, et cela est si vrai qu'il n'y a pas de si pauvre famille dans nos pays civilisés qui voulût troquer son existence contre celled'un Lapon ou d'unsauvage de ces myriades d'îlesqui peuplent les mers lointaines.

Oui, de tout temps, des esprits souffrants ont cherché la santé, de tout temps l'homme a voulu briser les obstacles qui l'étreignaient. Sa pensée, son génie ne prend son essor qu'autant qu'il a assuré la vie de son corps, et cette vie de son corps devient d'autant plus difficile à assurer que son intelligence s'est élevée davantage. N'allez pas croire que par besoins du corps j'entende ies prodigalités fastueuses qui touchent la surface de la vie. Je considère l'ensemble, je ne m'arrête pas aux exceptions. Les nécessités de la vie ne sont plus les mêmes qu'autrefois ; ce qui est misère aujourd'hui était luxe hier, et le luxe d'aujourd'hui pourra bien devenir le nécessaire de demain.

Au lieu de vous en tenir à quelques analogies entre des aberrations de l'esprit humain qui ont dû surgir partout et en tout temps, si vous eussiez poussé vos recherches jusqu'au principe générateur de ces folies ; si , au lieu de circonscrire vos

investigations, vous les eussiez étendues, vous n'auriez pas tardé à trouver une grande loi de l'humanité. Dans l'antiquité vous voyez l'esclave et l'homme libre ; l'esclave est une propriété dont on peut user et abuser, et qu'il est permis même de détruire ; plus tard, cet esclave devient un serf. La distance qui existe entre le seigneur et son serf n'est déjà plus celle qui existait entre le maître et l'esclave ; la couche inférieure des sociétés s'est élevée. Le travail d'ascension continue ; ces serfs sont des hommes libres; mais ils s'agenouillent encore devant d'autres hommes, quand arrive la révolution française qui les place sous le niveau de la même loi.

Qu'importe maintenant que des esprits enthousiastes, malades ou pervers, aient cherché, dans tous les tem.ps, des lois pour des sociétés impossibles. Il y a dans cette perpétuité de la mêmeidée, dans ces tentatives faites à des époques fort éloi-

gnées et dans des sociétés différentes, quelque chose de providentiel qui me frappe. Je m'incline avec respect devant cette pensée humaine qui travaille sans relâche et sans se décourager jamais, et je ne comprends pas que l'on puisse faire sortir une négation de cette persévérance à poursuivre un but qui est toujours le même au milieu de toutes les transformations subies par les sociétés.

Le socialisme est un symptôme, un grave symptôme dans nos sociétés modernes. Jamais les points d'appui sur lesquels il peut se reposer, ne furent plus nombreux qu'aujourd'hui ; jamais il ne put faire appel à un aussi grand nombre de soldats, ni rassembler autant d'éléments de victoire.

Ne conservons aucune illusion, et ne mesurons pas l'étendue du mal à la taille des hommes qui se prétendent les chefs du mouvement que l'on a baptisé de ce nom. Je suis loin de sourire de pitié.

lorsque, m'approchanl de ces hommes qu'on accuse d'avoir causé tant de mal à notre pays, je touche à des fantômes, fantômes de talent, fantômes de célébrité, qui ont pris pour piédestal Tignorance de leurs adeptes, et pour prestige l'obscurité des oracles qu'ils jettent chaque matin à une foule souffrante. Si la société tremble sous les pas de pareils hommes, c'est qu'ils s'appuiout nécessairement sur une grande pensée, c'est qu'ils ont parlé à un de ces pressentiments divins qui sommeillent quelquefois, mais ne s'endorment jamais.

A la vue de nos convulsions sociales , on s'est écrié : C'est la décadence, c'est la société qui revient à son point de départ pour recommencer sur un autre hémisphère la route qu'elle a déjà parcourue. Comme preuve, on a évoqué ces royaumes oubliés dont on reconnaît des vestiges dans les déserts (le sable, et l'on a dit : L'humanité , c'est Sysiphe roulant sans cesse son rocher et ne pou-

vaut jamais atteindre le sommet de la montagne. La décadence! au moment où le cerveau de l'homme en travail enchaîne, chaque jour, par des découvertes nouvelles les forces de la nature; au moment où des populations entières semblent portées sur l'aile des vents d'un pôle à l'autre ; au moment où l'homme, concentrant dans ses mains l'électricité répandue sur le globe, a dit : Tu seras le soleil des nuits, et tu illumineras les villes de l'avenir. La décadence ! quand jamais la vie n'a circulé dans les sociétés avec plus d'énergie et de puissance ; quand la pensée humaine s'élance haletante et tebrile des profondeurs de la terre jusqu'aux astres qui scintillent dans le ciel et laboure le monde en tout sens, demandant à chaque plante pourquoi elle existe, à chaque force quel effet elle est destinée à produire.

L'histoire nous a tracé le tableau des dernières palpitations d'un peuple qui s'éteint : la vie se retire chaque jour de lui ; le présent dévore le passé

et ne crée plus rien pour l'avenir ; des populations entières errent sur la place publique sans but et sans pensée , et l'esprit de lutte , d'émulation s'exhale dans des discussions stériles. Les peuples à l'agonie s'enferment de plus en plus dans l'étroite enceinte d'une ville, et là, dans ce tombeau de pierre, face à face avec eux-mêmes, isolés du monde entier, ils s'enveloppent de leur luxe passé et attendent les barbares qui s'approchent. Quel rapport peut-on établir entre ces nations en décadence et celles d'aujourd'hui? celles d'aujourd'hui qui tendent à se répandre de plus en plus dans les campagnes, à entrer sans cesse en lutte avec la nature ; celles d'aujourd'hui qui dédaignent les travaux du passé en les comparant à ceux de l'avenir. Il était permis de craindre les barbares, quand des peuples efféminés perdaient chaque jour ce qui constituait alors la puissance des armées, la force corporelle ; mais, que les barbares s'avancent maintenant sur ces terres occupées par des populations condensées .

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qu'agite sans cesse une ardente imagination ; qu'ils viennent avec leur taille de géant affronter ces formidables machines de destruction que des nains peuvent manier.

La civilisation moderne , fille des civilisations antiques, porte dans ses flancs des germes de puissance et de vie que n'ont jamais connus les peuples d'autrefois. L'empreinte du passé s'efface tous les jours, et l'humanité, avançant sans cesse dans les chemins de la science, trouve à chaque pas des instruments de progrès tellement énergiques, qu'il faut attendre l'avènement d'une civilisation plus haute, pour qu'on puisse s'en servir.

L'homme le plus débile par l'intelligence donne un buta sa pensée, à sa vie. Sa production la plus éphémère a une destination marquée d'avance. Et l'on voudrait que Dieu qui atout créé, et ces corps inertes qui décorent la nature, et ces êtres animés

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qui pensent, agissent et lient dans les combinaisons de leur esprit le passé et l'avenir, et l'on voudrait que Dieu fût le seul, au milieu de sa propre création, qui ne sût pas quelle œuvre il a voulu accomplir ? Étrange folie ! quoi ! on peut penser qu'une découverte quelconque , fruit de l'esprit d'investigation dont Dieu nous a dotés, restera à jamais sans application, parce que la société quil'a vu naître ne connaît pas le moyen de l'utiliser? Quoi ! on peut nenser que les aspirations incessantes qui embrasent le cœur humain et croissent en raison même des progrès qui s'accomplissent , ne sont que des agitations stériles ? Non, le but mystérieux poursuivi par l'humanité ne fuit pas , toujours devant elle. Les progrès passés sont le j gage des progrès à venir, et ces productions du génie de l'homme qui restent momentanément inutiles, sont autant de jalons plantés sur la route que l'humanité est appelée à parcourir.

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L'invention de rimprimerie n'a commencé à se généraliser qu'au bout de plusieurs siècles, et la sublime découverte de la vapeur, qui lie les continents entre eux en effaçant les distances, nedate que d'hier. Pourquoi sans cesse rétrécir l'horizon des sociétés? Pourquoi ne pas reconnaître que ces immenses moyens matériels destinés à mêler les hommes en les transportant d'un point à un autre du globe, que ces presses rapides qui inondent le foyer domestique de tout ce qui peut germer dans le cerveau d'une société en travail, et apportent à chaque citoyen, dans sa veillée du soir, les nouvelles de tout un peuple, doivent nécessairement modifier les relations sociales ?

Un homme que nous avons vu enivré de sa propre parole, qui, dans son orgueil, s'est pris de dédain pour tous les faits qui ne pouvaient pas parader dans les tournois littéraires où il brillait d'un vif éclat, M. Guizot, a jeté un fier défi à la

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société française ; il lui a dit : Quoi que vous fassiez, vous aurez toujours une aristocratie, une bourgeoisie et un peuple ; la cause de vos souffrances, c'est que chacun de ces éléments a cherché successivement à absorber les autres ; ils doivent vivre à leur place.

Où est l'aristocratie aujourd'hui ? quelles sont les fonctions publiques qu'elle a occupées depuis 89 ? où trouvez-vous l'empreinte de sa puissance, de son initiative ? où vit-elle ? où fonctionne-t-elle ?

Appelez-vous aristocratie ces quelques familles réunies dans des salons fermés ; ces collections de noms qui ne font que rappeler les chroniques du passé ?

Le mot de bourgeoisie lui-même exprime-t-il ce qu'il signifiait autrefois ? c'est-à-dii^e une réunion de familles jouissant d'un certain bien-être amassé

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par plusieurs générations successives, ce qui constituait, en définitive, une noblesse secondaire, plus accessible seulement que l'aristocratie aux éléments inférieurs de la société ?

Pourquoi toujours se prendre aux mots plutôt qu'aux réalités? La richesse, le principal des éléments qui hiérarchisent aujourd'hui, passe avec ra- . pidité de mains en mains. La propriété foncière, à peine agglomérée par un travailleur intelligent, arrive brisée à ses successeurs, et l'on voit, à chaque instaat, le bien-être d'une famille vivant dans une honnête aisance disparaître avec le chef qui le créait par son travail de chaque jour. Tout est changeant autour de nous. 11 est bien rare que deux générations conservent quelques parcelles de la propriété léguée par un aïeul.

H n'y a, en vérité, maintenant ni aristocratie ni bourgeoisie ; il y a un peuple d^où surgissent çà et

là quelques hommes qui dépassent un instant la foule et y rentrent bientôt. Le nom de bourgeoisie n'est qu'une désignation de parti puisée dans les souvenirs d'un temps qui n'est plus; cela est si vrai, que les hommes qui l'emploient avec le plus d'emphase ont eu des liens bien étroits avec ceux qu'ils combattent.

Il faut une étrange préoccupation de l'histoire du passé, pour vouloir forcément retrouver tous les éléments d'autrefois dans la société d'aujourd'hui. Préoccupation fatale qui tend à égarer des esprits éminents, à exalter par des craintes chimériques des intelligences faibles, et à forcer tout un peuple de courir brutalement, sans autre guide que son instinct, vers le but marqué par la Providence. Notre société offre, il est vrai, des dénominations qui nous sont connues ; mais, si les noms ont survécu au cours des âges, les réalités ont disparu, et des éléments, à peine aperçus dans l'antiquité et

}e moyeu âge, ont pris un accroissement extraordinaire, ('es éléments, nés de la mobilité de toutes les positions, de la généralisation des connaissances humaines impriment à nos progrès une vive impulsion, et jettent toujours le germe de commotions et de douleurs nouvelles dans le sein des populations.

Comment diriger notre société, cicatriser ses plaies, si on ne tient pas compte de cette multitude d'hommes sans cesse déclassée, de cette multitude d'hommes qui ont touché à la fortune, et, soit incapacité, soit malheur, soit immoralité, ont cessé de pouvoir satisfaire à des besoins multipliés par une aisance passagère. Cette armée de Tantales, toujours mécontente, toujours envieuse , toujours souffrante, s'augmente sans cesse de recrues nouvelles, et tourne un regard de regret et de convoitise vers cette existence à laquelle la rattachent l'éducation , les goûts, les habitudes, vers eetto

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existence qu'elle voit près d'elle, qu'elle convoite et dont elle ne peut jouir.

C'est au milieu de cette armée que des cerveaux, sans cesse en travail, créent des mondes inconnus où elle puisse trouver place ; c'est à cette armée que se rattachent tous les hommes auxquels une éducation incomplète a ouvert un champ nouveau de désirs et de besoins non satisfaits, et dont nous trouvons le type dans le maître d'école de village. Les habitants des campagnes ne tarderont pas à être entraînés à leur tour ; car le lien forcé de transition entre une intelligence développée par l'éducalion, et une intelligence laissée à l'état de nature, se trouve dans ces hommes à moitié éclairés qui n'ont pas su régler l'essor de leur imagina tion déréglée.

De cette espèce de hiérarchie au milieu du désordre doit nécessairement sortir une situatioii

qui ne pouvait pas se produire autrefois. Dans les temps calmes, les hommes que l'éducation a placés à la tête de la société se glissent dans les emplois publics, cherchent dans des traitements viagers les satisfactions que leur refuse la fortune , et ceux qui ne peuvent atteindre à ce but, espèrent du moins pendant longtemps y arriver par une déférence qui va parfois jusqu'à la servilité. Tout est couvert par la paix, et ces dissentiments intestins, et cette incertitude de l'avenir qui plane sur toutes les portions de la société; mais que le vent des révolutions se lève, alors apparaissent dans toute leur force ces dissidences. Au premier rang se placent les hommes qui ont usé leur vie et détruit leur bien-être dans des excès de tout genre ; ils ont pris le côté matériel de l'existence, ont dédaigné l'économie et n'ont jamais voulu se livrer à un travail sérieux. Il faut mettre dessous ce qui est dessus 5 s'écrient-ils avec la certitude qu'on ne pourra rien placer devant eux, et ils marchent en

groupant petit à petit à leur suite , et les hommes qui ont vu briser leur avenir après un travail malheureux, et ceux que des espérances, des convoitises de tout genre convient à un changement. Cela est arrivé à la suite de la Révolution de février et devait nécessairement se produire. Les existences viagères se sont beaucoup multipliées sous le gouvernement de juillet , par le fait même de Taccroissement des richesses publiques et du nombre des fonctions libérales qui progressait avec elles.

Cette situation de la société, cette naissance d'éléments qui ne trouvent pas leur place, cause une souffrance très- vive. Les personnes dont le présent est à peiae assuré, dont l'avenir est complètement inconnu, s'irritent, se font des ennemis prétendus de ceux qui sont plus heureux, et si l'on vient à sonder un de ces hommes, dont tous les instincts étaient naguère bons et généreux, on est souvent

étonné de trouver dans son cœur la haine, la défiance et parfois même des idées sanglantes.

Tout cela est triste , mais cela est vrai , c'est la conséquence forcée de l'avènement de la démocratie, c'est-à-dire d'une société qui n'a pu encore se développer, et dont les besoins croissent d'une manière plus rapide que les moyens de les satisfaire. Comment voulez- vous que cet homme qui ne pense qu'avec effroi au sort de ses enfants, ne sente pas au fond du cœur un sentiment d'envie contre le père de familkî qui lui paraît dans le présent comme dans l'avenir à l'abri du besoin ? Dans les deux positions, l'éducation est la même, les sensations sont les mêmes, les désirs sont les mêmes, et pourtant à l'un la sécurité, à l'autre l'incertitude du lendemain, pour qui? pour ses enfants, pour sa femme peut-être, c'est-à-dire les êtres pour lesquels la nature a mis dans son cœur une vive affection, une ambition insatiable.

Analysons ce sentiment d'envie; quel en est le point saillant ? C'est le désir de saisir une position que l'on voit à côté de soi ; c'est l'émulation impuissante à produire et ardente à convoiter. Ce sentiment, mis au cœur de l'homme, n'a pas été jeté au hasard dans la société. Il produit entre les caractères élevés une lutte qui les développe et les fait grandir, entre les caractères d'un type inférieur une lutte d'un autre genre qui empêche l'immobilité d'une partie de la société en la menaçant sans cesse dans son avenir.

La lutte est la vie de l'humanité. A l'aurore des sociétés, elle prend la forme des guerres de ces peuplades qui enlèvent chez leurs ennemis, non seulement les produits de leur travail, mais des travailleurs même que l'on enchaîne comme esclaves. Plus tard, ce sont des nations qui veulent accroître leur territoire et le nombre de leurs serfs; mais, dès cet instant, la lutte inté-

rieure s'ajoute à la lutte extérieure. Les opprimés s'agitent, cherchent à se faire place; la couche supérieure de la société s'abaisse devant eux, car ils s'en approchent de plus en plus. Enfin, après toutes ces luttes qui sont écrites dans l'histoire de l'humanité en caractères sanglants, il arrive un moment où le gouvernement de la nation n'a plus d'autre mission que de conserver l'ordre au milieu d'une multitude immense d'individus, ne se distinguant plus les uns des autres que par des éducations diverses et des facultés différentes. Mais à cette période de l'histoire sociale , il se produit en foule des hommes placés au même niveau sous le rapport de l'intelligence , de l'éducation et des besoins ; une partie d'entre eux réussit à se créer une existence par son travail, une autre portion veut jouir sans avoir la peine de conquérir, une troisième enfin ne réussit pas malgré ses efforts. La lutte s'engage ; chacun de ces partis, formés sans qu'il y ait eu entente, cherche des auxiUaires

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dans la portion de la société où les lumières n'ont pas encore complètement pénétré, où les besoins sont plus grossiers Pour obtenir cet appui, il faut éclairer par des discussions, des écrits, cette dernière couche de la population; et, en l'éclairant, on finira par l'élever de plus en plus, par la placer à la hauteur de ces portions de la société qui lui demandent son concours, afin de maintenir des positions conquises à ceux qui les ont obtenues, ou d'en créer à ceux qui y aspirent.

Ainsi la révolution qui pousse à la démocratie s'alimente à son propre foyer. Sa marche est de plus en plus rapide, et nous, acteurs d'un jour dans ces transformations incessantes, nous travaillons forcément et fatalement, quelles que soient nos pensées, quels que soient nos intérêts, à l'accomplissement de cette grande œuvre que l'on nomme la démocratie.

La démocratie est un monde nouveau dans lequel nous entrons tous. Quelle sera son organisation ? comment tous les éléments sociaux vont-ils se classer de manière que les parties élevées de la société, qui résument le produit du travail de plusieurs siècles, ne soient pas abaissées, et que les portions qui sont restées en arrière et s'élèvent rapidement, puissent obtenir la place qui leur est due ? voilà l'inconnu ! En attendant que le problème se résolve , chacun se tourne avec anxiété du côté du peuple des campagnes qui a marché depuis la révolution de 89 à la conquête du sol avec une ardeur, une ténacité extrêmes. Les uns lui disent : Vous êtes propriétaires, vous tenez dans vos mains les deux tiers du territoire de la France, vous les tenez au même titre que ces propriétaires plus riches qui possèdent l'autre tiers de ce territoire. Si vous laissez dépérir le titre qui est entre les mains des propriétaires plus aisés que vous, vous viciez par le fait même celui

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qui forme la base de votre fortune ; si vous consentez à les frapper d'un impôt qui s'accroisse plus rapidement que le nombre des champs dont ils ont agrandi leur propriété, vous frappez d'avance votre propre travail d'agrandissement , vous vous arrêtez vous-mêmes dans votre conquête du sol, vous abaissez la valeur de ces terres acquises après tant de labeurs. Un autre parti leur montre cette aisance qui se produit à côté d'eux, cette vie différente de la leur, et leur dit : Mais ces hommes vous laissent toutes les charges, quand ils ont le pouvoir de les supporter. Ne les écoutez pas, ils défendent leurs privilèges ; écoutez - nous , nous

voulons les abaisser pour vous élever vousmêmes.

Quel sera le résultat de ces rivalités entre deux parties de la société dont l'éducation, l'intelligence est la même, qui sortent toutes deux de la masse du peuple? Nous allons cher-

cher à analyser leurs espérances réciproques, trop absolues de part et d'autre pour être bien fondées .

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