SUR LES SENTIMENTS DES CLASSES OUVRIÈRES RÉPONSE A M. MARTEL
(22 juin 1865)
Messieurs,
H est toute une partie de l'argumentation qui vient de tous être soumise par l'honorable M. Martel, à laquelle, pour ma part, je n'ai à faire aucune objection. Il a eu raison de dire qu'il était nécessaire de répandre par tous les moyens possibles, dans le peuple, l'instruction et la connaissance des saines doctrines économiques. Le moyen • qu'il a proposé peut contribuer dans une certaine mesure a ce résultat fort souhaitable. Je ne le combats pas; seulement je me permets de lui faire remarquer que, si la situation est dans notre pays telle qu'il Ta dépeinte, il y a une effrayante disproportion entre le mal qu'il dénonce et le remède qu'il propose. (Mouvement.)
Si nous sommes véritablement en état de guerre sociale sourde; si dans les classes ouvrières, sous les formes les plus diverses, existent, se fomentent, se répandent» éclatent les doctrines les plus subversives, les plus menaçantes, et pour notre industrie, et pour l'ordre, et pour les principes
sans lesquels il ne peut pas exister de société durable, oh ! assurément, que l'honorable M. Martel me permette de le lui dire, ce n'est pas en exemptant du timbre quelques brochures que les ouvriers ne liront pas, qu'il aura conjuré cet immense danger social. (C'est vrai! — Très-bien! trèsbien!)
Aussi je regrette profondément que, pour justifier une mesure d'aussi mince importance, un esprit aussi loyal, aussi juste, et aussi distingué que l'honorable M. Martel, se soit laissé entraîner à exprimer des terreurs auxquelles il croit, car sans cela il ne les aurait pas manifestées, mais que dans ma conscience, et avec une conviction profonde, je considère comme très- exagérées, sinon comme dénuées de fondement.
Un membre. Ce sont des faits!
M. Emile Ollivier. Non, messieurs, il n'est pas exact de dire qu'il y ait en ce moment-ci, dans l'esprit des classes ouvrières, cette perturbation et ce désordre profond qu'on vient d'indiquer. Oh! sans doute, je ne le nie point, il existe dans le peuple une véritable ignorance de certaines lois économiques; mais, je vous le demande, est-ce seulement parmi les classes ouvrières qu'on peut regretter cette ignorance? Lorsqu'on discute les questions de traités de commerce, les questions de tarifs, ne se manifeste-t-il pas ailleurs que dans le peuple des erreurs et des préjugés que la science économique condamne, et que la saine théorie n'approuve pas?
M. Martel. Je l'ai dit.
M. Emile Ollivier. Je ne prétends pas que vous ne l'ayez pas dit. L'honorable M. Martel a cité, et il les a condamnées avec raison, certaines prétentions excessives qui se sont produites et ont momentanément triomphé dans certaines grèves. Je pense comme lui, et je n'ai pas attendu cette occasion pour le dire; il y a longtemps que j'ai exprimé cette opinion à ceux mêmes qui mettaient en avant des prétentions exagérées, et qui venaient me demander mon avis. Mais, à cause de quelques prétentions exagérées, est-il