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M. DE LAMARTINE

(9 avril 1867)

Messieurs,

Mon rapport pourrait être fait en un mot : la nation française accorde une récompense nationale à Lamartine. Que peut-on ajouter qui soit digne d'un tel nom?

Quoique médire de son temps ait toujours été une mode française, j'oserai dire qu'aucun siècle, pas même le seizième, ne me semble plus grand que le nôtre. Il a dépassé à peine sa moitié, et déjà il a accompli dans toutes les directions des œuvres mémorables ; il a résolu ou posé avec audace les problèmes fondamentaux; il a recommencé l'histoire, même celle qui avait paru définitive ; il a renouvelé la littérature et la philosophie; débarrassé l'art, selon le charmant langage de Montaigne, « des inventions livresques par lesquelles nous avions tant rechargé la beauté de notre grande et puissante mère nature; » plus favorisé que ses devanciers dans la lutte contre les fatalités physiques, il a étendu de toutes parts la domination de l'homme sur la matière ; il a détruit les derniers restes de l'organisation féodale, préparé ou accompli l'avènement de la démocratie.

adouci les mœurs, perfectionné les lois, rapproché les peuples. Il lui reste à tenter, dans Tordre moral, la réforme qu'il a réalisée dans Tordre scientifique, artistique, politique, juridique, international, et à donner à la stabilité sociale ses garanties véritables en scellant l'alliance de la démocratie et de la liberté par la main de la justice : il le fera.

Dans ce siècle remarquable, y a-t-il eu jusqu'à présent beaucoup d'hommes qu'on puisse comparer à Lamartine? Y en a-t-il beaucoup qui aient contribué davantage à la grandeur commune? Y en a-t-il eu beaucoup qui aient déployé leurs facultés avec autant d'ardeur dans les sens les plus divers, qui se soient donnés aux autres avec plus de prodigalité, qui aient plus et mieux travaillé au perfectionnement individuel et national? De quelque côté qu'on regarde, on l'aperçoit debout comme un guide inspiré qui, du doigt, indique la route.

Par une intuition du génie, et aussi comme si la Providence avait voulu marquer dès le début à quelles destinées elle le réservait, Lamartine fut d'abord un poëte. A la suite des péripéties prolongées et des luttes sanglantes de la révolution et de l'empire, c'était le cœur surtout qui demandait à être consolé ; or, les poètes sont des consolateurs. Alors n'avaient chanté ni Hugo, ni de Vigny, ni de Musset, ni de Laprade, ni aucun de ceux qui ont été depuis notre fête et notre rafraîchissement. La poésie était aride, abstraite, déclamatoire ou prétentieuse, toute tournée aux jeux d'esprit. Aussi ne saurait-on rendre, au dire des contemporains, la surprise, Témotion, la joie, l'enthousiasme, le ravissement qui, de toutes parts, éclatèrent lorsque parurent les Méditations, puis tous ces poëmes sublimes et doux, familiers et nobles, qui seront aussi éternels que le printemps, que la jeunesse, que la joie, que la douleur, que l'espérance, que les regrets, et, selon l'expression du grave Cuvier, que le chant du rossignol dans les bois. De ce jour vraiment on oublia les tragiques souvenirs, et Ton s'abandonna de nouveau aux ivresses de la vie.

L'humanité a de l'immortalité pour toutes les gloires ; mais il en est une plus durable que toutes les autres, et aussi plus profonde, et plus tendre, et plus intime, qu'elle réserve à. ceux qui ont travaillé pour ce qu'il y a en elle d'immuable et de perpétuellement semblable, au travers des transformations extérieures du monde, des lois et des coutumes. Combien il serait facile de citer de livres qui remuèrent les esprits, qui furent l'entretien du monde, et dont le nom ne s'est perpétué que dans le souvenir des érudits! Au contraire, quand perdra- t-on la mémoire de l'Imitation, des Petites Fleurs de saint François, de Paul et Virginie? C'est qu'en effet être instruit, éloquent, puissant, diriger les empires, conduire les batailles, préparer les lois, cela ne sera jamais que le lot de quelques privilégiés de la nature ou de la destinée ; tandis qu'aimer, souffrir, pleurer, mourir, c'est le lot inévitable de tous, des plus élevés comme des plus humbles. Voilà pourquoi, si on y regarde de près, les hommes les plus chers à l'humanité ne sont pas ceux qui l'ont gouvernée, conduite dans les affaires, commandée dans les batailles, dirigée dans les sénats ou dans les parlements, mais bien ceux qui lui ont appris à aimer, à souffrir, à pleurer, à mourir, et qui ont fait quelque chose pro remedio animce, pour le soulagement de son âme. Lamartine a été un de ceux-là. Jocelyn, notamment, restera comme un de ces livres d'élection, transmis par les mères aux enfants, qu'on lit avec attendrissement au début de la vie, alors que le cœur épanoui cherche ou attend, et qu'on relit avec attendrissement au déclin, alors que le cœur meurtri se souvient ou regrette ; qui dans l'affliction apaisent et dans le bonheur dilatent, et qui toujours opèrent quelque chose pro remedio animœ, pour le soulagement de l'àme. Lamartine n'eût-il que ce titre à vous présenter, quelle récompense serait trop haute pour lui ?

Il n'est cependant pas tout entier contenu dans le poëte. Mazarin a dit : Qui a le cœur a tout. Quand il eut gagné le cœur de la nation, Lamartine voulut obtenir le reste. Il devint député, orateur, historien, publiciste. Pour expri-

mer ses sentiments, il avait employé une langue qui avait marqué sa place à côté de Racine. Pour exprimer ses idées, il en employa une qui le mit entre Bossuet, Fénelon, Rousseau et Chateaubriand. Avant lui, la poésie française n'avait jamais eu la souplesse ample, la sonorité pénétrante qu'il lui donna. Notre littérature ne connaissait pas non plus avant lui cette prose opulente, à la fois épanchée et ferme malgré ses abandons, rapide et nourrie malgré ses négligences, spontanée et précise malgré son jet, qui a tour à tour le mot altier, le coup de foudre, l'onction, la grâce, le pittoresque, la hauteur, au milieu d'un flot, d'une abondance, d'un nombre, d'un mouvement, que Cicéron lui-même n'a pas connus. Lamartine n*a-t-il pas encore en cela bien mérité de son pays? La beauté de notre langue n'est-elle pas en effet autant, sinon plus que la force de nos armes, la cause de notre suprématie et de notre prestige? J'écris en langue française l'histoire de mon pays, disait un Italien du treizième siècle, - parce qu'elle est plus dilletable à lire et à oïr que nulle autre. » Et Joseph de Maistre, ne trouvant pour en exprimer la puissance qu'une image empruntée au fier pinceau d'Isaïe, disait : « La parole de ce peuple est une conjuration, et la moindre opinion qu'elle lance est un bélier poussé par des millions d'hommes. »

Que nous gagne après tout le conquérant d'une province? Quelques milliers d'hommes. Ce sont des millions d'hommes aujourd'hui et pendant des siècles que nous gagne l'écrivain qui perfectionne notre langue. Et quelle ne sera pas la force d'expansion de ce conquérant pacifique s'il manie la langue parlée avec autant de sécurité et d'éclat que la langue écrite, et s'il peut comme Lamartine, après avoir tenu la plume sévère de l'historien, la plume rapide du journaliste ou du causeur, monter à la tribune et y faire entendre des accents dont l'Europe entière retentira!

Les procédés à l'aide desquels les orateurs agissent sur les 'hommes réunis sont très-divers. Les uns entraînent par l'impétuosité ou la profondeur de la passion, les autres par l'agrément spirituel ou la clarté facile du récit, les

autres par la perfection harmonieuse du langage et la beauté soutenue de la diction, d'autres par la justesse ou la nouveauté des aperçus ; ceux-ci par la force de la dialectique, ceux-là par la promptitude et le mordant des réparties; les uns instruisent, les autres amusent, les autres touchent ; celui-ci s'insinue, celui-là s'impose ; tel convainc sans plaire, tel plaît sans convaincre; de temps à autre, quelques-uns se produisent qui savent employer tour à tour ces moyens divers suivant l'auditoire, le sujet, le temps.

Lamartine charmait par la sérénité grandiose de la pensée et par les splendeurs poétiques de l'imagination. Solennel plutôt qu'ému, grave plutôt que pathétique, il s'avançait avec une majesté qui eût été monotone, s'il n'avait mis dans la pensée le mouvement qui manquait à son action oratoire, un peu uniforme. En lui, comme dans Crassus, le célèbre orateur de Rome, l'effort était dans l'àme et non dans la voix : Animi magna, vocis parva contcntio. Aussi ses harangues n'ont-elles rien à redouter du temps, elles lui résisteront, et la postérité ne se lassera pas de puiser dans ces chefs-d'œuvre : elle y trouvera le bon sens élevé jusqu'au lyrisme!

L'orateur ne fut comme l'écrivain, comme le poëte , qu'une préparation à l'homme d'État. Ici il faudrait s'étendre, et je ne le puis. Il est des monuments dont on ne découvre les belles proportions qu'en s'éloignant à une certaine distance. Il en va ainsi des hommes politiques illustres; la mort seule les place à la distance d'où on peut les apercevoir en entier et les juger. Je n'entrerai donc dans aucun détail sur la vie politique de Lamartine. Je ne le louerai pas d'avoir compris que la politique moderne ne serait plus uniquement la science de l'équilibre constitutionnel, mais surtout celle de la charité sociale; d'avoir servi la causé non des passions du peuple, mais de ses droits et de ses intérêts légitimes; d'avoir défendu la liberté spus sa forme la plus matérielle, la liberté commerciale, sous sa forme la plus spiritualiste, la liberté religieuse; de s'être attaché d'une inflexible volonté à la cause de la paix et

d'aroir appelé la guerre de son vrai nom en disant qu'elle était la plupart du temps le secret des empiriques dans l'embarras ; puis d'avoir abattu à ses pieds le drapeau de la violence, signé les décrets glorieux qui ont institué le suffrage universel, aboli la peine de mort en matière politique, l'esclavage, la contrainte par corps, l'exposition publique, les châtiments corporels dans la flotte; d'avoir, au milieu des périls et des responsabilités qui rendaient soucieux les plus braves, laissé tomber à tout propos, sans y prendre garde, de ses lèvres souriantes, des mots héroïques que Plutarque eût recueillis.

Malgré l'effort que je dois m'imposer pour glisser sur tous ces souvenirs, désirant ne froisser personne, je ne m'y arrêterai pas. Je demande seulement la permission de dire, sans engager l'opinion d'aucun de nies collègues de la corn mission, que la yéritable originalité de Lamartine en politique, c'est qu'il a été le créateur d'une école qu'on peut célébrer, car elle ne comptera jamais trop d'adeptes : celle de la magnanimité et de la grandeur d'àme. Supérieur aux entraînements, aux rancunes et aux vengeances des partis et uniquement asservi à la justice, avide des solutions et dédaigneux des expédients, modéré non par timidité de coeur mais par étendue d'esprit, élevé et non utopique, audacieux et non chimérique, tolérant dans un temps dont le mal principal est l'intolérance, comprenant tout sauf la platitude et 1 egoïsme, conservateur mais non routinier, il a su, quoique très-sensible, lui aussi, aux délicieuses sensations du sourire de la multitude, s'offrir, quand cela fut nécessaire, aux impopularités que doit affronter quiconque, dans «es conceptions, regarde à l'avenir autant qu'au présent; et quoique bien persuadé, selon ses expressions, que • le pouvoir est au bout du compte le but des idées il plaça toujours l'honneur au-dessus des honneurs, selon le conseil de Montesquieu. « La fortune, a-t-il écrit, s'est réservé une large part dans la destinée des hommes, indépendamment de leur valeur. Elle a quelquefois voulu que l'abbé Dubois fût à Versailles et que Fénelon fût à Cambrai. En

politique, l'homme fait le rôle sans doute; mais c'est la Providence qui fait la pièce. Quand la pièce n'appelle pas l'homme, il faut savoir rester hors de la scène et se contenter d'un rôle oui est peut-être le plus beau des rôles, dans un pays où la liberté se fonde et où il y a plus d'ambition que de vertu publique : — le rôle du citoyen. »

Comme il s'attacha aux choses elles-mêmes plus qu'à leurs formes changeantes, et qu'il plaça la volonté nationale au-dessus de ses préférences dogmatiques, on l'a accusé de mobilité : en réalité, il est resté toute la vie dévoué aux mômes principes, et dès le premier jour il découvrit, de son regard perçant, le but vers lequel il n'a jamais cessé de tendre. Il a vécu presque toujours isolé ; il ne le sera pas dans l'histoire ; il siégera au milieu des hommes d'État qui sont, selon ce qu'il a dit lui-même d'un de ses pairs, les preuves de la prodigalité de la nature et de la hauteur du genre humain. „, *

Qu'il se soit trompé quelquefois, pourquoi le nierai-je? Et qui d'ailleurs a mieux indiqué que lui-même où et comment il avait failli? - Il y a longtemps, a-t-il écrit à la fin de la préface de ses œuvres complètes, il y a longtemps que la dernière racine de toute vanité littéraire ou politique est séchée en moi comme si elle n'y avait jamais germé. Je ne me crois ni classique en poésie, ni infaillible en histoire, ni toujours irréprochable en politique. Quand je repasse mes œuvres ou ma vie, je me juge moi-même avec plus de justice, mais avec autant de sévérité que peuvent le faire mes ennemis. Pourquoi ? Parce que je me juge non devant les hommes, mais devant Dieu, dont la lumière fait ressortir toutes les taches. Je trouve à cette sévérité même un plaisir amer : le plaisir que fait à l'àme la justice exercée même contre soi. Il faut être impitoyable envers ses passions, ses faiblesses ou ses fautes, pour mériter d'être pardonné icibas et absous là-haut ! -

La commission a été unanime à rendre hommage au talent incomparable du poète dont les œuvres seront un honneur éternel pour la littérature française. Mais une mi-

norité de quatre voix a pensé qu'il n'y avait lieu d'adopter ni le principe ni la forme de la loi ; elle a proposé d'allouer à M. de Lamartine une pension viagère de 30,000 fr. réversible, jusqu'à concurrence de 10,000 fr., sur la tête de sa nièce, madame Valentine de Cessia, qui, par sa tendresse filiale, est la consolation, le soutien et le charme de sa vieillesse.

La majorité n'a pas cru qu'on pùt offrir une pension viagère à celui qui approche de quatre-vingts ans, et elle a pensé, en outre, que l'assistance qui ne serait pas accordée à titre de récompense nationale, en supposant qu'elle ne fût pas légalement impossible, pourrait être considérée comme une humiliation et non comme un hommage. Instruite cependant des préoccupations d'un grand nombre de nos collègues d'accord avec le conseil d'État, elle a cherché la forme qui était de nature à leur donner satisfaction; elle croit y être parvenue. L'augmentation du capital a été motivée par le désir d'assurer un intérêt annuel suffisant et aussi de rendre tout à fait efficace le concours que nous attendons de la munificence nationale en faveur de Lamartine.

Un sentiment de délicatesse que vous partagerez nous interdit d'insister trop sur ces détails. Il est des choses qui, dans une assemblée française, ne se disent jamais qu'à mivoix. Nous espérons que vous sanctionnerez nos résolutions. Nous vous le demandons avec insistance. Ah! si chacun de vous pouvait pénétrer, ne fût-ce qu'un instant, dans cette triste demeure vers laquelle la foule ne se dirige plus depuis longtemps, dont le seuil n'est plus franchi que par d'anciens amis, par quelques disciples fidèles qui n'ont pas oublié les encouragements donnés à leur jeunesse, et par quelques nobles femmes qui viennent briller là comme le rayon consolateur des dernières heures ; si vous pouviez contempler, courbé sous les coups que ne cesse de lui porter la main des hommes plus encore que sous le poids des années, sans repos et sans joie, esclave d'un travail incessant, torturé par les préoccupations et les anxiétés, malheureux autant qu'un

être humain puisse l'être sur cette misérable terre, et cependant toujours haut, doux, bienveillant et ferme; si vous pouviez contempler dans son épreuve suprême celui que tant de splendeurs ont entouré, qui a fait battre tant de cœurs et répandre tant de larmes, celui que tant de bouches ont acclamé et tant de mains applaudi : j'en suis sûr, quels que soient vos scrupules et vos griefs , vous les oublieriez et il n'y aurait plus de place dans vos âmes remuées, que pour une douloureuse émotion, et vous accorderiez avec élan, par sympathie pour une telle infortune, ce que d'autres, comme votre rapporteur, vous demandent au nom d'une admiration respectueuse et reconnaissante.

Lorsque les rois de Perse, a écrit un jour Chateaubriand à Lamartine lui-même, rencontraient sur leur route un palmier vénérable par son antiquité, ils descendaient de cheval et ils y suspendaient un collier d'or. Lorsque l'Empereur a pris spontanément l'initiative du "projet de loi dont nous vous proposons l'adoption, il a fait devant l'homme vénérable par son génie comme les rois de Perse devant le palmier vénérable par son antiquité. En cela il a cru n'être que généreux : il a été habile. On ne fonde rien par l'esprit d'exclusion et de rancune; et désormais aucun édifice ne durera s'il n'est assez haut et assez vaste pour abriter, sans distinction d'origine, tous ceux qui ont été ou qui sont les gloires de la patrie !

Projet de loi relatif à une récompense nationale à accorder

à M. de Lamartine.

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