DU NORD
(15 mars 1867)
Messieurs,
J'entretiendrai la Chambre uniquement des affaires d'Allemagne (1).
L'honorable M. Thiers nous a dit hier que, l'unité de l'Allemagne consommée, la France descendrait, du premier rang qu'elle occupe, au troisième; que l'unité allemande a été faite par l'unité italienne; que l'unité italienne a été l'œuvre de la France ; que la France a été conduite à l'accomplir par un principe chimérique, fatal, puéril ou machiavélique qu'on appelle le principe des nationalités; que si nous voulions nous arrêter sur la pente fatale où nous marchons, il fallait faire un violent effort sur nous-mêmes, abandonner le principe qui, depuis plusieurs années, inspire, dirige et domine notre politique, rompre définitivement avec
(1) L'importance du sujet m'a déterminé a ajoater quelques développements au discours original ; presque toujours je l'ai mit en note; quand j'ai opéré une intercalation dans le texte lui-même, je l'ai indiquée en la plaçant entre deux astériques.
des idées néfastes, ne pas recourir à la guerre, qui serait une extravagance; mais, par une conduite sage et prudente, reconquérir, en Europe, le. crédit que nous avons perdu, nous rapprocher insensiblement de l'Angleterre qui nous regarde avec froideur, de l'Autriche qui ne nous pardonne pas ses revers, des puissances secondaires, disséminées de toutes parts, que nos doctrines épouvantent; et alors, sans réagir contre les événements accomplis, nous préparer, en reconstituant vigoureusement nos forces à l'intérieur, à les arrêter ou à les suspendre au moins dans leurs conséquences. Tel est, messieurs, d'une manière fidèle, le résumé du S3rstème qui vous a été présenté dans votre dernière séance, avec une modération pleine d'élévation, avec une merveilleuse richesse de développement et dans ce beau langage qui vous charme toujours. (Marques d'assentiment et d'approbation.)
Je crois, quant à moi, messieurs, que personne en Europe ne menace la France. Je crois que, si la concentration réelle des forces qui vient de s'accomplir en Allemagne présente un fait nouveau, elle ne crée pas un péril, et que l'unité italienne qui l'a préparée et -devancée, la contre-balance et fait disparaître ce qu'elle peut offrir d'inquiétant. (Mouvements divers.) Je crois que, bien loin de renoncer à la politique qu'il suit depuis plusieurs années, le Gouvernement doit y persévérer, en l'expliquant seulement de manière à ce que personne ne puisse se méprendre sur la véritable signification qu'il y attache. Je crois enfin que, quelle que soit la prédilection de M. Thiers pour la paix, le résultat de son système sera ou une inconséquence humiliante, ou une guerre nécessaire et prochaine.
Plusieurs membres. C'est vrai !
M. Emile Ollivier. Je demande à la Chambre de me permettre le développement de ces idées. (Parlez! parlez !)
Je sais très-bien que je vais me mettre en contradiction, ici et au dehors, avec de nobles esprits, et que je froisserai involontairement peut-être des opinions vives à s'alarmer ; mais dans la situation actuelle des esprits dans notre pays
et en Europe , il iTest permis à aucun de ceux qui sentent une conviction profonde de la tenir captive en eux. De toutes parts en effet éclate un trouble réel, une anxiété qu'on ne peut pas se dissimuler. Il n'y a qu'un moyen de triompher de ces sentiments, c'est d'épuiser les explications, c'est de sonder sous toutes ses faces cette situation, et de nous efforcer de prouver que ce qu'elle semble avoir de menaçant, ce ne sont pas des réalités, ce sont des apparences; que ce qu'elle semble avoir d'inquiétant, ce ne sont pas des périls, ce sont des fantômes. (Très-bien ! très-bien !)
Lorsqu'on veut juger d'une œuvre d'art, il faut se placer devant elle d'une certaine manière et rechercher ce que les artistes appellent le point de vision; sans cela, tout est vague et trouble. De même, pour juger une politique, il faut, usant d'un procédé identique, rechercher le point de vision, ou, en d'autres termes, déterminer la règle supérieure dont le respect ou la violation constituera la bonne ou la mauvaise conduite.
Cette règle supérieure, a dit l'honorable M. Thiers à la fin de son remarquable discours, c'est l'événement. L'événement, voilà le juge infaillible, le juge sans appel d'une politique. Avez-vous réussi dans votre politique, elle est bonne; avez-vous échoué, elle est détestable. L'événement, voilà votre juge!
J'en demande pardon à l'honorable M. Thiers, mais je ne partage pas son avis. Je pourrais me contenter, pour donner du poids à mon dissentiment, d'invoquer l'autorité de notre Bossuet qui, après avoir accumulé toutes les épithètes pour célébrer la grandeur du sénat romain, ajoute ces mots magnifiques : « Combien il a condamné de mauvais desseins qui avaient eu d'heureux succès! » (Très-bien! très-bien!) Mais on répondrait peut-être que Bossuet était un théolologien ou un moraliste, et que les politiques pensent différemment; j'y joindrai le témoignage du cardinal de Retz. Dans ses mémoires, en faisant le portrait de l'autre cardinal, du grand, du cardinal de Richelieu, il rapporte qu'une de ses maximes était « qu'il ne faut pas juger des choses par l'évé-
nement. » Castlereagh, le ministre pratique de la pratique Angleterre, parlant, le 20 février 1816, à la tribune de la chambre des communes, sur le traité de Vienne, disait : « Quel est l'arrangement humain qui puisse être jugé par les événements? » Enfin, l'honorable M. Thiers me permettra de lui dire, — car après de si hautes autorités on ne déchoit pas en le citant lui-même, — l'honorable M. Thiers me permettra de lui dire que si l'événement seul doit être le juge d'une politique, il a déjà prononcé entre la politique des nationalités, qu'il reproche au Gouvernement de suivre, et la politique d'État, qu'il lui conseille d'adopter. Voici, en effet, ce qu'il disait lui-même, le 13 janvier 1841, dans un remarquable rapport sur les fortifications de Paris, qui fut alors un événement : «* Depuis dix années, qu'a fait le Gouvernement qui pût justifier les hostilités patentes ou cachées de l'Europe? Il a admis tous les traités existants, il n'a favorisé nulle part les tentatives populaire* ; quand il a donné asile aux réfugiés de tous les pays, ç'a été à la condition de ne point troubler leur propre gouvernement. Au dedans il a maintenu l'ordre et n'a donné aucun des spectacles reprochés à la révolution de 1789. En un mot, a-t-il été perturbateur ou ambitieux? Assurément non. Et cependant, en ce moment, il est seul encore en Europe, comme au temps des coalitions de 1792 et de 1813. » L'événement a prouvé que la politique d'État n'était pas plus efficace que la politique des nationalités pour empêcher, à certains moments, la France d'être isolée.
Sans doute, le succès est désirable dans les affaires humaines, mais il n'est pas nécessaire ; et ce qui fait la noblesse et la puissance des causes justes, c'est précisément qu'elles ne cessent pas d'être telles, même après un échec. Quand une conduite a été bonne, le succès ne l'eùt-il pas couronnée, il la faut approuver, et quand elle a été mauvaise, un succès apparent l'eût-il encouragée, il la faut flétrir. (Très-bien! très-bien!)
A défaut de l'événement, prendrons-nous Comme principe supérieur de la politique d'un peuple l'intérêt? On l'a
DES rRiNcirss DE la politique extérieure, etc. 415
soutenu; et, à chaque instant, dans cette discussion, reviennent ces paroles : « L'intérêt de notre pays avant tout, l'intérêt de la France, l'intérêt de tel ou tel peuple. » Eh bien, messieurs, je ne suis pas encore convaincu de la valeur de ce principe. Qu'est-ce que l'intérêt? en quoi consiste-t-il? (Interruption. — Parlez.) En quoi consiste-t-il? L'intérêt du jour n'est pas l'intérêt du lendemain, puisque vous voyez les mêmes politiques vous demander, à un certain moment, de vous allier avec l'Autriche, et, à d'autres époques, vous inciter à la combattre. Pour les nations, comme pour les individus, je ne connais qu'une chose facile à saisir, fixe, immuable, certaine, et à quoi, par cette raison, on se doit obstinément tenir : c'est la justice! (Très-bien! très-bien!) Pour une nation comme la France, il* n'y a qu'une attitude digne : c'est d'être partout l'observateur d'abord, le défenseur ensuite de ce qui est juste (1). (Très-bien! trèsbien !)
Mais, messieurs, quel sera donc ce principe, ce principe juste auquel nous nous attacherons? Le respect des traités? Il serait regrettable qu'on parlât légèrement des traités ; si le respect de la parole humaine était aboli dans ce monde, il n'y aurait plus de sécurité et le droit des gens ne serait plus qu'un odieux brigandage. On lie les bœufs par les cornes et les hommes par les paroles, a dit notre jurisconsulte Loysel. Les traités! il les faut respecter, mais à une condition : c'est qu'il y en ait. (Bruits divers.) Les traités de 1815 ont été pendant de longues années la charte de l'Europe : les droits de chacun y étaient déterminés; il y avait là un droit public. Mais vous connaissez leur histoire : contestés en Allemagne au lendemain même de leur signature, successivement déchirés et détruits
(1) c Si je savais quelque chose utile à ma patrie qui fut préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime. >
(Montesquieu, Pensées diverses.)
« L'injustice est un mauvais fondement sur lequel le monde ne saurait bâtir que pour sa ruine. >
(Talleyrand. Au congre* de Vienne.)
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en Italie, en Belgique, à Cracovie, à Varsovie, niés en principe, sinon en fait, parle gouvernement de 48, tenus comme non avenus par l'élection d'un Napoléon, rectifiés par les plébiscites italiens et français : leurs derniers lambeaux viennent d'être dispersés dans l'air par le canon de Sadowa. Il n'y a plus de traités de 1815 ! et, pour ma part, je m'en applaudis... (Très-bien!) M. Belmontbt. Nous aussi !
M. Émilb Ollivier. Car, si ces traités contenaient, ainsi que l'a dit hier l'honorable M. Thiers, quelques principes de justice, ils avaient un vice inexpiable. Ils étaient dirigés sans doute contre la puissance matérielle de la France; de plus, comme ils impliquaient nécessairement l'absolutisme dans les gouvernements, ils étaient dirigés contre sa puissance morale, et c'était leur plus grand tort. Aussi, dans tous les temps, y a-t-il eu en France un sentiment constant, ' unanime, que rien n'a pu apaiser, pour les maudire, les détester et souhaiter qu'ils fussent déchirés. (Très-bien! trèsbien!)
En attendant, messieurs, qu'une nouvelle charte soit faite pour l'Europe, puisque nous n'avons plus de traités, à quoi nous attacherons -nous? Renouvellerons-nous, comme sous Louis XIV, comme à la fin du règne de Napoléon 1er, le rêve d'une domination universelle? Ah! messieurs, si une pareille aberration pouvait s'emparer de quelqu'un, je le renverrais, pour l'en guérir, à la réfutation admirable que l'honorable M. Thiers a faite de cette folle utopie.
Restreindrons-nous notre ambition, et nous proposeronsnous comme règle, comme but à atteindre, la revendication de ce qu'on a appelé les frontières naturelles? Eh bien ! ici je m'associe au langage de l'honorable M. Garnier-Pagès et je dis : Non! non! la France ne doit pas donner pour but à sa politique extérieure une extension de territoire, la revendication de prétendues frontières naturelles ; elle ne doit pas se constituer à l'état de menace perpétuelle contre ses voisins et avoir toujours une main tendue d'un côté pour atteindre le Rhin, et une main tendue de l'autre côté pour
saisir Bruxelles. Il y a pour ne pas le faire bien des raisons que je pourrais donner; je m'en tiens à une qui dispense de tout autre : c'est que, pas plus que les provinces rhénanes, la Belgique ne veut en ce moment devenir française. (Mouvements divers.) Notre pays a éprouvé des victoires et des revers, il a eu des journées heureuses et des journées néfastes; il a commis des fautes, éprouvé des défaillances : il a eu du moins la bonne fortune de ne traîner après lui ni une Vénétie ni une Irlande, ni aucun de ces pays qui sont, selon l'expression du ministre autrichien Thugut, comme une meule autour du cou. Tous ceux qui vivent sous son.soleil y sont d'un cœur joyeux et libre. Ne perdons jamais cette force : rien au monde ne pourrait la remplacer ! (Vive approbation sur plusieurs bancs.)
Les frontières naturelles écartées, adopterons-nous pour principe de notre politique l'envie? L'envie, messieurs, ah ! oui, c'est malheureusement un sentiment démocratique... (Rires sur plusieurs bancs. — Rumeurs sur d'autres.)
Quelques membres. Oui! oui! c'est bien vrai!
M. Émile Ollivier. Mais l'envie peut-elle être le principe de la politique d'une nation comme la France, et devonsnous mettre notre point d'honneur à empêcher les petits de devenir grands et les grands de devenir plus grands? Non,' messieurs, non! (Mouvements en sens divers.) Je ne cesse, depuis plusieurs années, de m'élever contre cette politique, et je continuerai de le faire tant que cela sera nécessaire. La haute estime que j'ai pour mon pays, l'orgueil qu'il m'inspire, m'empêcheront toujours d'admettre que sa grandeur ne puisse être faite que de la petitesse des autres. (Nouveau mouvement.) S'il en était autrement, si la France ne devait le rang qu'elle occupe dans le monde qu'à des combinaisons artificielles, qu'à la division des États, qu'à l'émiettement des races, ne serait-il pas chimérique d'espérer que nous maintiendrions, au prix des injustices et des violences, un pouvoir dont la fin serait visiblement marquée? Il n'y aurait qu'à se préparer à dire adieu bientôt à
une suprématie qui, grâce au ciel, n'est pas encore prête à s'éclipser.
* Avant la révolution, la prédominance de la classe aristocratique était fondée sur une théorie pareille. Sois petit, disait-elle au vilain et au roturier, afin que je sois certaine de te dépasser. Sois mon égal, a ajouté Jacques Bonhomme après des siècles de patience, tu me surpasseras si tu le peux. 11 n'est pas admissible que la France puisse raisonner aujourd'hui contre les autres peuples comme les nobles raisonnaient jadis chez elle à l'égard des vilains.
L^honorable M. Thiers, dans son discours sur la question romaine, a soutenu qu'il devait y avoir une politique nouvelle ii l'intérieur, mais qu'à l'extérieur il fallait s'en tenir à celle de tous les temps, à celle de Polybe, de Guicciardin. Je ne puis me ranger à cet avis. La politique étrangère, bien loin de subsister et de se régir par des règles indépendantes de la politique intérieure, n'en est qu'une conséquence; l'une donnée, l'autre suit, et cela est si vrai que l'on peut se rendre compte de l'état intérieur d'un peuple par l'examen de sa politique extérieure. Il y a, en effet, une politique extérieure de l'absolutisme et une politique extérieure de la liberté, et quoique les Russes et les Américains se congratulent réciproquement, on conçoit la politique extérieure d'une manière différente à la Maison-Blanche et à Saint- Pétersbourg. *
Enfin, messieurs, choisirons-nous pour principe de notre politique étrangère le principe des nationalités? (Ah! ah!)
Sur ce mot, il est nécessaire de bien s'entendre, car le ' principe des nationalités, qu'on a le tort d'invoquer souvent, soit pour l'admettre, soit pour le repousser, sans l'avoir préalablement défini, le principe des nationalités, suivant la manière dont on le comprend, est une idée rétrograde, inadmissible, dont aucun gouvernement, ainsi que l'a dit l'honorable M. Thiers, avec une justesse parfaite, ne peut, sans se déshonorer, faire la base de sa politique; ou bien, au contraire, le principe des nationalités est un principe sensé, légitime, nécessaire, et qu'aucun gouvernement ne
peut, sans s'affaiblir, répudier dans sa politique extérieure.
Au lieu de recourir à une définition abstraite et obscure, pour rendre mon idée saisissable, je vais l'expliquer par un exemple. En Italie, où le principe des nationalités s'est débattu, s'est étalé, s'est controversé sous tous ses aspects, existent deux partis qui le comprennent et l'appliquent de deux manières différentes. Le parti d'action dit ceci : La contrée comprise entre les deux mers et les Alpes appartient à la môme formation géographique, à la même tradition, à la même langue; elle doit former un même Etat. En conséquence, si à une extrémité quelconque de la péninsule, un groupe se rencontre rebelle à 'cette loi géographique, historique, il faut le soumettre et le courber. La loi de l'unité n'admet pas de résistance, c'est une loi fatale ; si on l'accepte volontairement, tant mieux; si on y résiste, elle* s'arme et elle subjugue. Aussi, messieurs, ce parti d'action a-t-il repoussé la convention du 15 septembre et l'a-t-il reprochée au ministre qui l'avait signée comme constituant une trahison envers la patrie italienne. Le même parti s'est agité lorsque le gouvernement français a exigé qu'un plébiscite précédât l'annexion de la Vénétie au royaume italique : de nouveau on l'entendit crier à la trahison, à la simonie, à l'humiliation!
Mais, messieurs, à côté de ce parti, il en est un second : c'est le parti constitutionnel et modéré, le parti qui a eu pour chef l'illustre Cavour et qui est représenté aujourd'hui par un ministre d'un noble caractère, le baron Ricasoli. Ce parti a toujours tenu un autre langage, il a dit : Sans doute la communauté de langue, l'identité de situation géographique, la communauté de traditions historiques, sont des éléments à prendre en sérieuse considération, mais qui ne sont pas en eux-mêmes déterminants : le vrai titre de l'Italie à l'unité, ce qui légitime, ce qui justifie sa formation en un État nouveau, c'est la libre volonté des populations, manifestée par les écrivains, par les martyrs, par les votes unanimes. (Très-bien !) Aussi le parti modéré a-t-il proposé et défendu la convention du 15 septembre, qui reconnaît le
droit de la population romaine et du gouvernement romain comme égal au droit de l'Italie. Récemment il a accepté la responsabilité du plébiscite vénitien, et il l'a fait exécuter.
Entre ces deux manières de voir, il ne peut y avoir aucun doute pour les esprits sérieux; et ici je me rencontre avec la thèse que l'honorable M. Thiers a soutenue, et* je l'approuve de toutes mes forces. Le principe des nationalités, compris dans le premier sens, aboutit à quoi? A l'idée de race, c'est-à-dire à une idée barbare, rétrograde, à une idée antiprogressive. Il y a mille ans que les races se sont fondues, et ce n'est pas aujourd'hui qu'il faudrait tenter de détruire ce mystérieux travail, qui a produit les belles nations qui s'épanouissent autour de nous. (Très-bien ! trèsbien!) L'idée de nationalité, comprise dans le second sens, • aboutit à l'idée de patrie, c'est-à-dire à une idée humaine, civilisatrice, large, étendue. La race a des limites qui ne peuvent pas être dépassées, la patrie n'en a aucune; elle peut s'étendre, se développer sans cesse; elle pourrait devenir le genre humain comme sous l'empire romain. (Mouvement.)
Après ces explications, nous voilà en mesure de déterminer la valeur du principe des nationalités.
Entend-on par là un droit de race supérieur à toute justice et à tout consentement des populations, combattons-le et rejetons-le.
Entend-on, au contraire, un droit des populations supérieur aux fatalités de race et aux combinaisons artificielles, saluons-le comme le principe auquel le monde et l'avenir appartiennent. (Très-bien !)
En résumé, sur ce point, la règle souveraine de la politique étrangère d'un grand peuple au dix-neuvième siècle, 4 ce n'est ni le respect des traités, puisqu'il n'en existe plus ayant autorité, ni la poursuite de la domination universelle ou des frontières naturelles, ni l'envie, ni le droit de la race*, c'est le droit de la nationalité, c'est-à-dire de la libre volonté des populations. (Mouvements divers.)
Pour repousser ce principe nouveau, ne lui rattachons
pas de fausses conséquences. Il n'est pas exact de dire que la nécessité des grandes agglomérations en découle. La volonté des peuples produit, si elle veut, de grandes agglomérations; mais si elle veut aussi, elle en maintient de petites. Jetez un regard autour de vous, examinez les œuvres déjà nombreuses qu'a produites ce principe encore si récent, et vous constaterez que si, en effet, il a quelquefois constitué de grands groupes, souvent aussi il en a divisé de grands pour en former un certain nombre dé petits. Tel se présente le petit État roumain, telle la petite Grèce, détachés tous les deux de la grande Turquie.
Quelque opinion qu'on ait donc sur les grands ou sur les petits Etats, sur la question de savoir si l'Europe gagnerait à être ramassée en trois ou quatre puissantes agglomérations, ou s'il est préférable qu'elle soit partagée entre de nombreux petits États, il n'y aurait rien à en conclure pour ou contre la théorie des nationalités. Elle s'accommode d'une combinaison aussi bien que de l'autre, et il n'est pas équitable de la rendre responsable de ce qui n'est pas son fait. (C'est vrai !)
La seule conséquence nécessaire qui découle de la théorie des nationalités, c'est la règle diplomatique de la non-intervention, qui condamne à la fois la propagande révolutionnaire et la sainte alliance. Dès que les peuples sont maîtres de leurs destinées, nul n'a le droit de les gêner par une intervention : la conséquence est invincible. (Très-bien !) Personne, à n'envisager que les paroles, ne l'a contestée. Depuis longtemps déjà, les esprits libéraux professent le respect du principe de non-intervention (1). Seulement, après
(1) La prétention d'intervenir dans les affaires intérieures d'un peupla au mépris de ses droits remonte, selon Royer-Coliard, au partage de la Pologne. J'en ai retrouvé la trace bien avant. Linguet, dans ses Vindicùv cotUra Tyrannos, admet le droit d'intervention, pourvu qu'il soit désintéressé et pur de toute pensée d'agrandissement ; et, joignant la pratique au précepte, un autre écrivain protestant dédiait a Elisabeth d'Angleterre un pamphlet publié contre la Saint-Barthélemy sous le titre de Réveille- Matin des Français. Mais de la part d'esprit» libéraux, ces aberrations ont toujours été passagères. « Le fait, dit M. Guizot, c'est que l'intervention par les armes, dans les affaires d'une nation étrangère,
l'avoir proclamé, ils le font disparaître sous les exceptions. Que de fois n'avons -nous pas entendu des hommes d'État monter à cette tribune et dire : Il n'y a rien de plus respectable que le principe de non-intervention, et puis, ce salut respectueux, donné, ajouter : Maintenant nous vous demandons la permission d'intervenir dans tel ou tel pays?
Nous ne voulons pas violer le principe d'intervention, disait Pitt en 17(Jl, pour justifier son attaque contre la révolution française ; et Chateaubriand, en 1823, pour défendre l'expédition d'Espagne : Nous voulons uniquement protéger notre sécurité compromise par des théories pernicieuses ; nous ne voulons pas empêcher la nation française ou espagnole de se donner les institutions qu'elle préfère; nous ne visons qu'à nous protéger nous-mêmes.
D'autres, venus ensuite, ont introduit une seconde exception. C'est un grand ministre, Casimir Périer, qui en a été l'inventeur, à propos des affaires italiennes. Il apprend un jour que les Autrichiens sont entrés dans les Légations. Qu'y avait-il à faire? De deux choses l'une : ou s'abstenir, ou arrêter les envahisseurs. C'était trop simple. Il imagina non pas de les laisser faire, non pas de les arrêter, mais de les imiter. Et il dit : Si l'Autriche témoigne sa force en envahissant les Légations, prouvons que notre vigueur n'est pas moindre que la sienne, envahissons-les à notre tour. En
n'y tourne presque jamais an profit de la jnstice et de la literté. Tantôt cette intervention donne a un parti une domination factice et passagère, faisant au sein d u» même peuple des vainqueurs et îles vaincus par l'étranger; tantôt elle ranime les susceptibilités nationales, les élève nn-d»»ssnsdes querelles intérieures, et rallie contre l'étranger les vainqueurs et les vaincus qu'il a faits. Lt en définitive, la puissance intervenante se trouve presque toujours obligée ou de se retirer impuissante devant l'obstination du mal auquel elle voulait mettre un terme, ou d'opprimer elle-même le peuple qu'elle était venue secourir. » (M. Guizot, Jlêmoirra, tome II, page 2ô6.)
C'est au nom du principe do non-intervention que La Fayette demandait, en 1831, qu'on secourût la Pologne. L'entrée de* Russes dans le royaume créé en 1815 constituait, selon lui, une atteinte au principe de non-intervention qne la France ne devait paa tolérer. Les partisans de l'absolutisme seuls ont défendu en thèse générale le droit d'intervention, et la fameuse encycliqno de 1864 dit en termes formels : t C'est une erreur de proclamer et d'observer le principe de non- intervention. ■
conséquence, Ancône fut occupée, et cela fut considéré alors comme un acte admirable. (Mouvement marqué.)
M. Glais-Bizoin. Il Tétait aussi, il arrêta l'armée autri- • chienne. (Bruit.]
M. Emile Ollivier. M. Guizot, en 1847, en présence d'une pareille situation, tint le même langage dans ses dépèches à M. Rossi : * « Si les Autrichiens entrent dans les Etats romains sans le gré du pape, nous sommes prêts à entrer de notre côté, sauf à voir par quel point. » Peut-on concevoir une conduite aussi bizarre? Un malheureux glt par terre, sous un brigand qui le poignarde. Que faire? passer sans rien dire, si on est trop faible ou trop craintif, ou bien le secourir. Non, ont dit les politiques; il faut s'arrêter, se placer à côté du premier agresseur, porter le même coup que lui, puis lui dire d'un air triomphant : Tu le vois, je suis aussi fort que toi ! *
Enfin aujourd'hui d'autres libéraux disent : Nous respectons beaucoup le principe de non-intervention, mais nous demandons une troisième exception. Nous ne nous opposons pas à, ce que les peuples disposent de leurs destinées comme ils l'entendent, nous y mettons toutefois une condition : c'est qu'ils n'y troublent pas cette chose insaisissable, un peu fantastique, qu'on appelle l'équilibre européen. Je me garderai bien de vous fatiguer d'un long débat sur l'équilibre européen; je me bornerai à faire remarquer à quel singulier usage on l'emploie. Quelle 'est la raison que l'honorable M. Thiers et à sa suite tous les défenseurs de l'équilibre européen ont invoquée pour justifier l'équilibre européen? La nécessité de sauvegarder l'indépendance des peuples. Or, à quoi emploient-ils cet équilibre européen? A empêcher les peuples de faire ce qu'ils veulent, c'est-âdire qu'ils ne se préoccupent de leur indépendance que pour la méconnaître. (Mouvements en sens divers.)
M. Belmontbt. Oui! oui! c'est vrai! c'est évident !
M. Emile Ollivibr. Ils leur disent : Vous ferez ce que vous voudrez, puisque vous êtes indépendants, mais à une condition, c'est que vous ferez ce qui nous convient'. Quand
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ce langage a été tenu dans des discussions sur la presse, sur la liberté intérieure, je lai repoussé ; je le repousse quaud il est tenu dans les questions extérieures.
Un membre. On n'a jamais dit cela.
M. Emile Ollivibr. Et en cela je suis logique.
Je n'accepte aucune des exceptions qu'on a voulu apporter au principe de non-intervention (1). Sans doute un certain équilibre doit exister en Europe, mais ce n'est pas dans le balancement des forces matérielles qu'il faut le chercher; il naîtra de la pondération des forces morales et de la satisfaction, et non de la compression des aspirations nationales (2).
Maintenant que je suis en possession d'un point de départ certain, je puis avec sûreté apprécier les affaires d'Allemagne (Mouvements divers.), rechercher ce qu'on doit penser de la conduite de la Prusse et de la conduite de notre gouvernement.
On ne peut se prononcer en bloc sur les derniers événements d'Allemagne. Deux ordres de faits doivent être distingués : ce que j'appellerai les annexions, et ce que j'appellerai la Confédération. En effet, le roi de Prusse a commencé par incorporera ses anciens États deux ou trois provinces. Ensuite il a établi une confédération entre la Prusse ainsi agrandie et les différents autres États du nord de TA llemagne.
Sur les annexions, il ne saurait exister deux avis. Les annexions du Hanovre, de la ville de Francfort, de la Hesse
(1) Il nu résulte pas do là qu'une nation n'ait jamais le droit de faire la guerre. Sans parler des invasions ou des outrages, elle a le droit d'imposer pur les armes le respect du principe de non-intervention au fort qui le viole ou détriment du faible. Aussi la guerre d'Italie de J859 n'a-t-elle pas été do notre part la violation du principe de non-intervention; elle en a été la revendication an profit de l'Italie, notre alliée. La France avait, d'ailleurs, un intérêt personnel à l'indépendance du Piémont. Dès 1833, M. de Kroglie, ministre de» affaires étrangères, déclarait à l'Autriche que ie Piémont était, ainsi que la Belgique et la Suisse, un territoire sacré dont à aucun prix la Franco ne tolérerait l'invasion.
(2) c Un peuple libre est une garantie pour un autre peuple libre. »
(Chateaubbiand.)
et surtout des duchés ont été faites contre le droit. (Trèsbien !) Elles sont une violation outrageante des principes de justice et d'honneur. (Assentiment sur un grand nombre de bancs.) M. de Bismark a exhumé en vain pour se justifier le droit de conquête. Le droit de conquête constitue un anachronisme d'autant plus inacceptable, qu'il est incompatible avec l'idée de patrie. S'il y a une patrie allemande qu'on veut organiser, on n'a pas à en conquérir une partie. On ne conquiert que l'ennemi et l'étranger. (C'est vrai ! Trèsbien !)• M. de Bismark n'a pas eu davantage raison lorsque, à défaut du droit de conquête, il a invoqué le principe des nationalités. Il s'est trompé de mot; il a voulu dire le droit de la race. C'était le seul qu'il pût revendiquer, car sans le libre assentiment des populations, il n'y a pas de droit des nationalités. Dès que le ministre prussien invoquait le droit de la race, il aurait dû se rappeler qu'il y a, en Prusse, un pays qu'on appelle Posen, qui n'est pas allemand, qui veut cesser de l'être, et il aurait dû reconnaître aux autres, contre lui, le droit qu'il réclamait aux autres pour lui. (Très-bien !) Cette seconde justification n'est donc pas plus acceptable que la première. (Mouvement.) * M. de Bismark n'est rien autre qu'un jacobin qui, à coup de fouets, fait entrer l'Allemagne dans l'unité. Qu'y a-t-il, en effet, de plus révolutionnaire que de chasser un roi et de détruire violemment deux États? Metternich, qui s'y connaissait, écrivait, en 1846, dans un mémorandum secret adressé au cabinet des Tuileries : « Les États sont en révolution quand ils passent des mains des gouvernements constitués dans celles d'un autre pouvoir, quel qu'il soit. » * La loi du salut public, la nécessité de l'action révolutionnaire, tel est le seul argument que puisse alléguer M. de Bismark pour se défendre! J'ai méprisé tous les principes du juste, pourrait-il dire, pour ne m'occuper que de la souveraineté du but. Approuvera qui voudra ce langage ; quant à moi, je le repousse de toutes les forces de mon ànie. (Très-bien !) Partout où je rencontrerai sur mes pas la souveraineté du but, soit chez moi, soit hors de chez moi, soit contre moi, soit en ma fa-
veur, je la combattrai. (Très-bien! très-bien! sur quelques bancs.) L'Allemagne, disons-le à sa gloire, ne pense pas autrement que moi. Dans les parlements, dans les journaux, partout, les consciences honnêtes se sont élevées contre les procédés de M. de Bismark et les ont condamnés, et beaucoup ont dit que l'honneur allemand en avait été souillé. (Très-bien 1 sur qu dques bancs. — Mouvements divers.)
Je ne parlerai pas de la Confédération comme des annexions. La Confédération est un fait légitime et un fait inattaquable. De quoi résulte-t-elle ? En premier lieu, des traités entre souverains volontairement consentis (Mouvement); en second lieu, elle va bientôt résulter des délibérations d'un parlement, nommé par le suffrage universel. Ainsi, à ln. volonté des princes manifestée par un traité s'unira la volonté des populations manifestée par la délibération d une assemblée. Que ce résultat nous contrarie ou qu'il nous satisfasse, que nous ayons lieu de nous en préoccuper ou de le craindre, il est légitime, ne comporte aucune objection, et il s'impose à notre respect. Aussi, dans toute discussion sur ces affaires si compliquées, qu'il s'agisse d'apprécier le passé ou de préparer l'avenir, la justice exige qu'on distingue deux ordres de faits : les annexions coupables, illégitimes, contre le droit ; la Confédération honnête, légitime, selon le droit. (Mouvements prolongés en sens divers.)
Plusieurs membres. Et la Saxe?
M. Emile Ollivier. Aux honorables interrupteurs qui me disent : la Saxe, je réponds que les députés saxons envoyés au parlement du Nord sont en grande majorité favorables à la Confédération du Nord. (Interruptions.)
M. le duc de Marmjer. C'est la légitimité des baïonnettes que vous proclamez. (On rit.)
M. Emile Ollivier. Il me reste à m'expliquer sur la conduite de notre gouvernement. (Mouvement.)
Quel a été son principe d'action? L'honorable M. Thiers a été injuste envers lui. (Chuchotements à la gauche de l'orateur.)
Si cette appréciation ne plaît pas à quelques-uns de mes collègues, j'en suis bien fâché, mais elle exprime ma pensée. (Mouvements divers. — Parlez!) Je répète : M. Thiers a été injuste envers le Gouvernement, lorsqu'il a voulu le rendre solidaire du principe des nationalités compris dans le sens du droit des races. Il ne l'a jamais entendu de la sorte. Par le droit des nationalités, il n'a voulu exprimer que le droit qu'ont les peuples de manifester leur volonté et de régler librement leurs destinées. (Mouvement.) Quelques voix. C'est très-vrai !
M. Léopold Javal. Et le Mexique?
M. Émile Ollivier. On me crie : Et le Mexique? L'interruption ne me cause aucun embarras, et je répondrai à l'interrupteur que c'est parce qu'au Mexique le Gouvernement a méconnu les vrais principes, que j'ai condamné et que je condamne son expédition. (Très-bien! sur plusieurs bancs.) Un membre. Alors M. Thiers n'a pas eu tort. M. Émile Ollivier. Je ne parle que de l'Italie et de l'Allemagne. Ce n'est pas la première fois, au surplus, que j'approuve la politique extérieure du Gouvernement. Depuis plusieurs années, chaque fois qu'on a agité la question d'Italie, je me suis levé pour le défendre et pour soutenir qu'il était dans le vrai.
Un membre. Allons donc !
Un autre membre. C'est vrai !
Plusieurs voix. Parlez ! parlez ! Ne répondez pas aux interruptions!
M. Émile Ollivier. Messieurs, les interruptions me fatigueront, elles ne me troubleront pas (Très-bien ! très-bien !), et je développerai ma pensée sans me laisser distraire ni entraîner.
Plusieurs MEMBRES • Vous avez raison !
M. Émile Ollivier. Seulement, je fais appel aux sentiments d'équité de la Chambre. (Parlez! parlez!) Je sais très-bien que les opinions que j'exprime ne sont pas celles d'un très-grand nombre de mes collègues ; mais que signifie donc cette tribune et qu'est-ce donc que la liberté, si elle
ne donne pas à chacun le droit de dire ce qu'il pense, même quand il pense autrement que ceux auxquels il s'adresse ? (Oui ! oui ! — Vive adhésion.)
Je ne crains nulle contradiction en affirmant que dans les affaires d'Italie et d'Allemagne, le Gouvernement n'a jamais attribué au principe des nationalités la signification rétrograde et fausse de la race. Dans la lettre écrite à l'honorable M. Drouyn de Lhuys, si l'Empereur a peut-être eu le tort de faire entrevoir le désir de certaines compensations, il a cependant pris le soin d'ajouter que tout était subordonné à la volonté des populations. L'originalité du gouvernement actuel dans la politique étrangère, et aussi sa gloire, consistera à avoir proclamé, poursuivi, respecté le droit des peuples, et je l'en honore. (Très-bien ! très-bien î)
Chaque congrès a introduit dans le droit européen un principe nouveau. Au congrès de Westphalie remonte la liberté de conscience ; au congrès de Vienne, l'abolition de la traite ; au congrès de Paris, l'introduction du principe des nationalités. La France n'a pas adopté son principe de politique extérieure d'une manière imprévue, et comme à la dérobée ; elle l'a affirmé deux fois devant l'Europe réunie. La première fois, je viens de le dire, c'était après la guerre de Crimée, au congrès de Paris. On s'occupait de régler le sort des deux principautés danubiennes. L'honorable président qui dirige nos débats et qui présidait alors les travaux du congrès, fit entendre pour la première fois une proposition que la diplomatie trouva étrange, parce qu'elle n'avait jamais résonné à ses oreilles : Pour organiser les principautés, dit-il alors, ne nous préoccupons pas avant tout de ce que pense la Porte, de ce que désire l'Autriche, de ce qui est écrit dans des parchemins surannés; recherchons ce que désirent les populations, et puisqu'elles veulent être réunies, laissons-les se réunir. Deux élections furent ordonnées, et ces élections ayant été faussées par M. Vogoridès, le caïraacan de Moldavie, aussitôt la France intervint, et pour prouver qu'elle n'entendait pas se rendre complice d'un jeu puéril et machiavélique, et pour que personne ne
p-ût se méprendre sur sa probité et son honneur, elle menaça la Sublime-Porte de la retraite de son ambassadeur et d'une rupture des relations diplomatiques, si les élections n'étaient pas annulées : elles le furent.
A propos des duchés de l'Elbe, une conférence se réunit à. Londres. Après qu'on eut longtemps discuté sur le traité de 1852, pour trancher le différend, la Prusse, tenant un langage qu'elle a oublié depuis, proposa de consulter les populations. Aussitôt M. de Brunnow, le représentant russe, de protester; lord Clarendon, le ministre anglais, de se récrier et de dire : Mais c'est là un principe bien dangereux et nouveau ! La France répondit tranquillement : Je pen^e comme la Prusse; j'ai déjà défendu cette politique au congrès de Paris, et j'y persiste dans la conférence de Londres; consultez les populations... On blâme le Gouvernement de cette attitude ; je l'en félicite. (Très-bien ! très-bien !)
Le principe d'action que le Gouvernement a adopté dans les affaires allemandes est irréprochable. Ses actes méritentils une semblable approbation? Je continue à m'expliquer avec une entière franchise, et ne redoutant pas plus d'approuver le bien que de blâmer le mal.
Je me place au début de l'affaire. L'Allemagne arme, l'Europe s'inquiète, la France s'interroge. Que fait le Gouvernement? il appelle les puissances rivales à une conférence : Venez, leur dit-il, sans contracter d'engagement, vous vous expliquerez, vous discuterez devant l'Europe, et, après ce débat solennel , il est à supposer que les prétentions condamnables seront réduites à l'impuissance et que les réclamations légitimes triompheront. Qui donc a refusé de venir à la conférence? qui l'a fait avorter? C'est l'Autriche, celle qu'on a appelée la sage Autriche. Et dans l'ordre du jour par lequel l'archiduc Albert annonce à ses troupes que les hostilités vont commencer, il dit : « Le jour, depuis si longtemps attendu, est enfin arrivé. » — L'Autriche, qui voulait la guerre... (1) (Exclamations bruyantes et longue interruption.)
(1) Au début des affaires, il est manifeste que c'est la Prusse qui voulait la
Plusieurs membres. Comment! comment!
M. Emile Ollivirr. L'Autriche qui, alors, voulait la guerre, parce qu'elle croyait que son honneur militaire ne lui permettait pas de céder sur la question de la Vénétie... (Nouvelle interruption.)
Si vous interrompez mes phrases au milieu, oomment voulez-vous les comprendre !
Voit nombreuses. Parlez!
M. Emile Ollivier. Si ma parole déplaît dans cette enceinte à certaines personnes, je sais qu'elle répond à l'opinion d'une très-grande partie du pays. Aussi m'exprimerai -j»imperturbablement jusqu'au bout. Mais je ne saurais trop m'étonner qu'on veuille juger la pensée d'un orateur sur une phrase qu'on coupe au milieu et qu'on n'a pas la patience d'attendre jusqu'à la fin.
De divers cotés. Très-bien ! Parlez !
M. Emile Ollivier. Je le répète, l'Autriche voulait alors la guerre , parce qu'elle croyait^ue son honneur militaire ne lui permettait pas de céder sur la question de la Vénétie, et parce qu'elle ne doutait pas d'avoir facilement raison des bataillons inexpérimentés de la landwehr prussienne. (C'est vrai ! c'est vrai !)
Mais on dit : La convocation d'une conférence n'était pas
guerre et qui y poussait. A ce dernier moment, ce fut l'Autriche qui se refusa à toute négociation. Elle l'a, du reste, avoué franchement: c Le gouvernement autrichien ne se dissimule pas qu'il fuit dépendre sou adhésion a la réunion dn congres projeté d'une condition qui peut aisément la faire avorter. // préférerait peut- être qu'il en fût ainsi , car plus il examine la situation, plus il lui parait certain que l'Autriche n'a que peu de résultats à attendre des délihérations qne les puissances neutres se proposent d'ouvrir. Il est clair également qne, quels que soient les ménagements apportés a la rédaction du programme, l'examen dn différend italien ne saurait avoir pour signification qu'une demande de cession de la Vénétie. L'Autriche uc pourrait opposer à une pareille demande qu'un refus absolu. Céder une province «levant une pression morale, une province de cette importance au triple point de vue militaire, maritime et politique, équivaut a un acte de suicide, qui ferait déchoir la monarchie à tout jamais de son rang de grande puissance. Le gouvernement impérial ne saurait accepter une indemnité g pécuniaire ; sou honneur et sa dignité s'y opposeraient. » (Instructions aux ambassadeurs de l'Autriche, près les cours de Paris, Londres et Saint-Pétershourg. accompagnant la réponse du gouvernement autrichien à la proposition d'un congrès à Paris, en date du l" juin 1866".)
une intervention assez efficace ; il eût fallu défendre à l'Ita- . lie de s'unir à la Prusse. L'Italie est notre alliée, elle n'existe que par nous, nous pouvions lui dire : « Nous ne voulons pas que vous deveniez l'allié de la Prusse ! »» — Nous aurions eu tort de tenir ce langage à l'Italie. Précisément parce que nous avons répandu notre sang pour elle, nous sommes obligés de veiller à ce que ce sang n'ait pas été versé en vain. Nous devons empêcher que des résultats douloureusement acquis ne soient compromis, et agir pour qu'ils portent tous leurs fruits, ^'ailleurs nous étions intéressés, nous aussi, à ce que l'Italie fût libre des Alpes à l'Adriatique, et notre expédition n'avait pas été faite uniquement pour les autres. Si, en effet, la guerre de Crimée est digne d'admiration, parce qu'elle a protégé la Turquie contre les empiétements du czar, combien la guerre d'Italie n'est-elle pas plus digne d'admiration, puisqu'elle a protégé la France elle-même contre les entreprises possibles de l'Autriche ! (Exclamations sur un certain nombre de bancs. — Approbation sur d'autres.) f
Puisqu'on parle avec tant de complaisance de l'Autriche, pourquoi a-t-on oublié que ce qu'on a appelé le parti de la grande Allemagne n'est pas une œuvre prussienne? Le parti de la grande Allemagne, c'est le parti de l'Autriche. Pourquoi a-t-on oublié que c'est le prince de Schwarzenberg qui, en 1851, après l'humiliation de la Prusse à Olmùtz, voulut organiser une confédération de 70 millions d'hommes contre nous, en introduisant dans la confédération même les provinces non allemandes de l'Autriche? Pourquoi a-t-on oublié que l'empereur François Joseph tendait au même but lorsqu'en 1863 il proposait à Francfort la réforme du pacte fédéral (1)? Et pourquoi a-t-on oublié qu'antérieurement,
(1) L'Autriche a, plus encore que la Prusse, préparé la fin delà Confédération germanique Qu'a- t-ot» jamais dit de plus violent coutre elle que oe qui est contenu daus le m* moire remis à Gastein, le 3 août 1863, par l'empereur d'Autriche au roi de Prusse : « La mnrche entière du développement de l'Allemagne, pendant ces dernières années, a produit l'effet le plus désavantageux possible sur l'institution de la Confédération sou» sa forme actuelle. Le ttatu quo est absolument un .
en 1815, si l'Autriche avait agrandi le Piémont, si elle s'était installée elle-même à Milan , c'était afin de pouvoir en quelques heures arriver au cœur de la France? La domi-
chaos. Le terrain des contentions fédérâtes vacille sous les pieds de qui s'y pose ; l'édifice de l'ordre conventionnel allemand montre, dans toutes ses parties, des crevassa et des fentes, et le simple vœu que tes murs lézardés puissent encore résister à une tempête prochaine ne peut point rendre à ces murs la solidité nécessaire. » Ce langage parut si excessif a la Prusse elle-même qu'elle signala , dans une dépêche du 15 septembre 1863, l'inconvénient de saper la confiance dans les institutions en vigueur et même de les ébranler avant qu'on ait la certitude d'obtenir quelque chose de mieux.
L'Autriche ne s'est pas contentée de parler contre la Confédération, elle a agi contre elle. Le 14 janvier 1864, la Diète ayant repoussé la proposition qu'elle avait faite conjointement avec la Prusse, elle déelara qu'elle se substituerait à la Confédération dans le Slesvig. Elle ne tarda pas à l'exclure également du Uolstein. Et alors l'Autriche commença, contre les Etats secondaires , une campagne semblable à eelle que la Prusse commença plus tard contre elle. Elle déclara qu'elle ne voulait pas se laisser mnjoriser, qu'elle sortirait plutôt de la Confédération; elle répéta à sa façon la parole de M. de Bismark que les questions politiques ne sont pas des questions de droit, niais des questions de force. Aussi l'indignation était-elle si générale contre elle, dans toute l'Allemagne, que les troupes destinées pour le Slesvig durent faire le détour par Breslau et Berlin pour ue pas s'exposer à des manifestations hostiles en Bavière et en Saxe. Le résultat d'une telle conduite parut alors si évident à tous que le représentant anglais écrivait après le vote du 14 janvier : « déclaration des deux grandes puissances germaniques est une violation flagrante de la constitution fédérale. Les Etats secondaires poussent de hauts cris : Ils disent que la Diète est virtuellement dissoute. » Ainsi la Prusse n'a pas eu à briser les porte* pour sortir de la maison : elles n'existaient plus!
Quant aux projets hostiles contre la France qui out toujours guidé l'Autriche dans sa politique allemande, qui pourrait les contester ? M. Thiers a dit que, dans le différend danois, l'Autriche avait suivi lu Prusse pour la modérer. Ce n'est pas exact. Elle l'a suivie pour s'assurer des alliances contre nous. Dès les premiers mois de 1864, le géuéral prussien de Mauteuffel apporta a Vienne un projet de convention stipulant la mobilisation de l'armée prussienne dans le cas d'une attaque de la Vénétie par les Italiens seuls, — la coopération dans le cas oit la France interviendrait. Après la convention du 15 septembre, le cabinet de Vienne invoqua la convention Mantcullel. M. de Bismark répondit que la convention n'était pas applicable à ce cas , et c'est ce qui amena la chute de M. de ltechberg. Notre diplomatie ne s'y est, du reste, jamais méprise; elle accueillit fort mal la tentative de Frédéric-Joseph à Francfort, et c'est un. mémorandum péremptoire de M. Brenicr, en date du 5 mars 1851, qui arrêta le prince Schwartteuberg après Olmiitz.
L'Autriche nous a secondés un moment lors de la guerre de Crimée, mais elle nous a combattus dans tous les arrangements qui ont suivi, dans l'affaire des principautés comme dans celle du Monténégro.
Dans l'affaire de Pologne, elle nous a leurrés. Tant que notre alliance avec la Russie n'a pas été brisée, elle a plutôt favorisé l'insurrection ; dès que l'hostilité
nation de l'Autriche en Italie était une menace perpétuelle contre nous. La guerre d'Italie a détruit cette situation. (Assentiment sur plusieurs bancs.) Pour cela elle mérite d'être appelée une guerre glorieuse, une grande guerre, aussi grande que la guerre de Crimée. (Nouvel assentiment.) Et , en vérité , si après avoir relevé d'hier un noble pays, après l'avoir formé de ses propres mains, notre gouvernement l'avait traité avec violence , sans respect , s'il s'était opposé à l'occasion qui s'offrait à lui de se compléter, il se fût montré imprévoyant, coupable, et nous aurions le droit de lui demander compte du sang et de l'argent que nous aurions prodigués pour une œuvre devenue vaine !
Plusieurs membres. Vous avez raison !
M. Emile Ollivirr. La guerre commence. Ici, messieurs, pas d'hésitation sur le jugement à prononcer. Tout dépend du but que nous voulions atteindre. Avions-nous une arrièrepensée d'agrandissement? Désirions - nous arrondir notre frontière? Il ne fallait pas rester neutre. Il fallait se placer avec résolution soit du côté de la Prusse , soit du côté de l'Autriche, occuper un certain nombre de territoires, et, à la paix, dire : « Comptez avec nous! » et le vainqueur, quel qu'il fût, eût compté. Mais cette politique, elle eût été immorale !
Restait alors à se prononcer pour celui des deux combattants qui avait raison ; mais ils avaient également tort. Nous ne pouvions prendre parti pour l'Autriche, qui opprimait Venise; ni pour la Prusse, qui opprimait les duchés. Nous ne pouvions que rester neutres! C'est ce que nous avons fait. (Très-bien! très-bien!)
Sadowa arrive. En retour de l'abandon de Venise , on demande notre médiation; nous l'accordons. Nous sauvons Vienne , nous empêchons la ruine complète de l'Autriche, nous stipulons en faveur des États secondaires vaincus, en
entre le cabinet des Tuileries et celui de Saint-Pétersbourg s'est produite, elle a écrase les malheureux Polonais par la mise en état de siège de la Galicie.
Espérons que les nécessités salutaires de l'adversité modifieront cette politique !
faveur des Vénitiens au midi et des Danois des duchés au nord. Pouvions-nous faire plus? Il faut répondre nettement à cette question ; nous sommes au vif des choses. Oui ! on le pouvait! Oui, on pouvait adopter pour politique d'empêcher les annexions iniques de )a Prusse. Et d'après ce que j'ai dit, vous en êtes, j'espère, convaincus, les prétextes et les raisons légitimes n'eussent pas manqué ; ils n'eussent pas manqué surtout en faveur des duchés ! Le traité de 1852 avait été déchiré par la Prusse et par l'Autriche, mais en le déchirant, ces deux puissances avaient déclaré qu'elles s'engageaient à ne rien étahlir de définitif dans les duchés avant d'avoir consulté les puissances signataires du traité de Londres (1). Rien ne s'opposait donc à ce que nous dissions au roi de Prusse : « Vous ne vous annexerez pas le Hanovre et Francfort, qui ne veulent pas de vous, et si vous vous v obstinez, nous nous opposerons à l'iniquité par la force des armes. » Nous le pouvions, nous en avions le droit, — devions-nous le faire? S'il y a quelqu'un dans cette assemblée qui le pense, qu'il se lève, et qu'il ose le dire! (Mouvement.) Oui, qu'il se lève, dans cette assemblée, celui qui osera soutenir que nous devions allumer une conflagration universelle ! Ponrquoi ? pour empêcher les duchés d'appartenir à la Prusse! Le droit s'y opposait; mais en quoi cela nous menaçait-il ? Les deux puissances uniquement intéressées à ce que les duchés n'appartiennent pas à la Prusse, ne sônt-ce pas la Russie et l'Angleterre?
M. Morin (de la Drôme). Et la France?
M. Emile Ollivier. Vous me répondrez, monsieur Morin; mais, au nom du ciel, laissez-moi parler.
La Russie est intéressée à ne pas voir dans les mains d'une puissance forte le port de Kiel. L'Angleterre est intéressée à ne pas voir le nombre des marines secondaires s'accroître. Nous n'avons aucun intérêt de ce genre (2>. Notre gouver-
(1) Nota collective du 31 janvier 1864.
(2) Et ceci n'est pas en contradiction avec ce que j'ai dit pins haut sur la justice comme principe d'une politique. Aucun intérêt ne doit être pris en considération s'il n'est conforme a la justice. Mais une nation ne <!oit pas s'armer pour
DES PRINCIPES DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE, ETC. 43ô
nement a donc eu raison , après avoir tout fait pour arrêter le vainqueur, — et M. de Bismark a attesté que ces efforts n'avaient pas été médiocres, — de ne pas pousser sa résistance jusqu'à la guerre, jusqu'à une guerre terrible.
Le passé est apprécié : regardons maintenant l'avenir.
Les faits sont regrettables, mais ils sont consommés, nous avons dù les laisser s'accomplir. Quelle attitude devons-nous prendre désormais? Telle est l'interrogation à laquelle il me reste à répondre résolument, sans équivoque, sans tergiversations, ni dans la pensée ni dans la parole.
Pour éluder la difficulté, ne nous faisons pas d'illusions. M. Garnier-Pagès vient de vous dire que ce que fait M. de Bismark ne durera pas. Eh bien, il se trompe; ce que fait M. de Bismark durera, et non-seulement ce qu'il fait durera, mais ce qu'il fait s'étendra. (Mouvements prolongés en sens divers.) Ce que fait M. de Bismark s'étendra; et un jour va arriver, jour plus ou moins prochain, mais certain, où, la Confédération du Sud s'étant organisée militairement à la prussienne, la Confédération du Nord étant définitivement constituée , les deux confédérations iront l'une vers l'autre et se tendront la main, à travers le Mein, malgré le traité de Prague. (Nouveaux mouvements.) Messieurs, les interpellations qui se discutent aujourd'hui n'auraient aucune signification si elles n'amenaient pas des explications et un débat sur ce fait. ^C'est vrai ! — Parlez! parlez!) Oui ! un jour viendra où la Confédération du Sud organisée voudra s'unir à la Confédération du Nord organisée ! Ce jour-là , que ferons-nous? Ce jour-là, que devrons-nous faire? (Mouvement d'attention.)
Je n'hésite pas à dire que c'est le problème le plus grand qui se soit imposé, depuis longtemps, à la méditation et à la responsabilité du gouvernement français, et suivant la manière dont il sera résolu, nous irons à la paix ou à une série de luttes interminables. Nous ne saurions trop nous péné-
tont ce qui est juste ; il est encore nécessaire que la satisfaction d'un intérêt . national grave s'y joigne.
trer de l'importance de cette situation, et trop nous représenter la lourde responsabilité qu'une erreur ferait peser sur chacun d'entre nous... (Interruptions.)
Quelques membres. Laissez donc parler l'orateur!
M. Henri Didier. C'est un parti pris d'interrompre.
M. Emile Ollivier, Je sais bien que c'est un parti pris de la part de quelques membres... (Non! non! — Parlez! parlez!) N'importe, cela ne m'arrêtera pas.
On ne pourra pas du moins me reprocher de n'être pas dans le débat. (Parlez ! parlez !)
Pour moi, une politique inadmissible, c'est celle qui consiste à dire : Ce qui s'est passé a humilié, abaissé la France; subissons-le avec résignation ; essayons seulement d'empêcher que l'œuvre commencée ne se termine.
Je ne puis pas m'associer à ce langage. Si la France a été abaissée...
Quelques membres. Mais non ! mais non !
Autres membres. Mais laissez donc parler!
M. Emile Ollivier. Si la France a été humiliée, si la France a été diminuée, je ne comprends *pas qu'elle accepte l'outrage, je ne comprends pas qu'elle accepte l'humiliation, je ne comprends pas qu'elle accepte la diminution. Si l'établissement de la Confédération est un péril, si elle est un affaiblissement, je dis à mon pays : O mon pays ! ne recule pas devant le péril, ne courbe pas la tète sous l'humiliation; tire l'épée, venge ton honneur et rétablis ta puissance ! (Vif mouvement d'approbation.) Oui, messieurs, je crie cela du fond de mon àme, car si je n'ai pas aimé mon pays depuis d'aussi longues années que l'honorable M. Thiers, je l'aime aussi ardemment que lui.
Quelques membres. Et nous aussi nous l'aimons ardemment.
M. Emile Ollivier. Oui! je le dis du fond de mon àme, si l'agrandissement prussien est une humiliation pour nous, à quoi donc occupons-nous notre temps? Chaque minute d'hésitation, c'est trop ! chaque minute de retard, c'est trop! Effaçons immédiatement l'outrage, détruisons cette Confé-
dération qui nous menace, demandons au pays, qui ne nous les refusera pas, les sacrifices qu'une telle résolution exige. Et qu'on ne me réponde pas qu'il faut se réserver pour le moment où la Confédération du Sud voudra se fondre dans la Confédération du Nord. Mais alors il n'en sera plus temps ; mais alors l'unité que vous voulez empêcher sera irrévocable; mais alors les armées du Midi, équipées, disciplinées, s'uniront contre nous à l'armée prussienne elle-même, compacte, frémissante, pleine de patriotisme et d'ardeur; cette Allemagne que vous voulez empêcher de... (Bruit.)
M. Granirr de Cassaonac. Qu'est-ce que cela nous fait? Pourquoi faites-vous cette évocation? Croyez-vous quelle nous effraye?
M. le président Walewski. Je vous prie, messieurs, de pas interrompre.
M. Émilb Ollivier. Vous ne me troublez pas par vos interruptions calculées... (Parlez! parlez!) Je laisse à l'opinion publique le soin d'apprécier cette tactique, et je continue. Cette Allemagne, que vous voudrez empêcher d'être, sera. Pour arrêter la Prusse, il n'y aura pas de moment plus favorable.
Quelques membres. C'est évident !
M. Emile Ollivier. Rien n'est terminé encore ; les mécontentements de la première heure existent encoredans les pays annexés ; dans les pays du Sud on hésite ; dans le Nord on délibère ; partout on se reconnaît et on se cherche. Si vous voulez agir, c'est l'heure. Attendre, sachez-le bien, et mes paroles seront recueillies et rendront témoignage de la vérité, attendre, être patient comme vous le conseillez, c'est consolider l'unité allemande, la rendre définitive, sans avoir le bénéfice de l'assistance que cependant vous lui aurez donnée en laissant faire ! (Mouvements en sens divers.)
A mon avis, ce n'est pas de la bonne politique. Je ne vois qu'une conduite qui soit digne, qui soit sage, qui soit habile, c'est d'accepter sans arrière-pensée...
M. Granier de Cassaonac. Je demande la parole.
M. Emile Ollivier. ... C'est d'accepter sans arrière-pen-
sée, c'est d'accepter sans pusillanimité, c'est d'accepter sans inquiétude, c'est d'accepter avec confiance une œuvre qui, j'en suis convaincu, n'est pas dirigée contre nous. (Mouvement.)
* Si vous saviez à quel point l'unité est devenue une passion profonde au cœur de l'Allemagne! Depuis le jeune homme qui se passionne pour les abstractions orgueilleuses de la philosophie jusqu'à la jeune fille qui d'une voix basse répète un lied ému . tous désirent , appellent , attendent l'unité de la patrie. Dans le peuple, ce sont des légendes qui expriment le sentiment commun. Le vieux Barberousse •n'est pas mort : il vit retiré avec sa cour dans une montagne de Thnringe. Il est assis devant une table de pierre; sa barbe blanche descend jusqu'à terre. Lorsque les corbeaux auront cessé de voler autour.de la montagne, il ressuscitera; il suspendra son bouclier à un arbre desséché, et l'arbre commencera à bourgeonner et à verdir, et un meilleur temps recommencera pour l'Allemagne.
Aucun observateur sérieux ne s'est mépris sur ce mouvement (1) ; mais une foule de roitelets étaient là, aux aguets. Que fit alors le peuple allemand? Ce qu'avait fait le peuple italien dans une situation pareille. Ne pouvant réaliser l'unité dans le fait, il la réalisa dans l'idéal ; ne pouvant s'unir en politique, il s'unit dans la littérature et dans l'art. De grands écrivains, Lessing, Schiller, Gœthe, Herder, lui construisirent sur les nuages de la fantaisie une patrie abstraite, et ils la firent si belle, si lumineuse et si touchante qu'à la contempler tous oublièrent les misères du présent, et se mirent à aimer, à servir, à chanter cette création de leurs larmes et de leurs espérances. Ainsi autrefois
(1) Pitt écrivait en 1803, peu de temps avant sa mort, sur nue feuille» volante : t La situation du corps allemand n'est bonne ni pour les pays allemands ni pour l'Europe. » — Eu 1821, Chateaubriand écrivait uV lierlin dans un mémorandum : » L'Allemagne, comme l'Italie , désire aujourd'hui l'unité, et avec cette ideV. qui restera dormante plus ou moins longtemps selon les événements et les hommes, on pourra toujours, en la réveillant, être sûr de remuer les peuples germaniques. » — En 1831, M. Quinet écrivait : « 11 ne manqua à la Prusse qu'un homme qui regarde et connaisse son étoile en plein jour. -
l'Italie s'oublia aux divines consolations de Dante, d'Arioste, de Pétrarque, aux enchantements de Raphaël, de Michel- Ange, de Cimarosa et de Rossini.
Cependant il vint un moment où les calamités furent si dures que ce peuple, qui vivait les yeux levés en haut, regarda autour de lui. Partout il vit la désunion, la petitesse, l'obstacle et les haies qui séparent dans le champ qui devait être uni. Alors il ferma ses livres et ses poètes; il appela Gœthe un païen; il se mit à rechercher comment il pourrait accommoder mieux sa patrie terrestre , et ceux qui eussent été des théologiens, des philosophes et des poètes, quelques années auparavant, devinrent des historiens , des économistes , des publicistes, des savants.
L'Allemagne est lente à se mouvoir; mais, dès qu'elle entre dans une voie, elle s'y avance jusqu'au bout avec une ténacité indomptable. De ce jour, elle a aimé ceux qui ont favorisé sa passion et elle a détesté ceux qui ont paru la contrarier. L'Autriche n'a en rien contribué a la création de la littérature nationale, ni aux premiers essais d'union matérielle : l'Allemagne l'a détestée. La Prusse lui a crée un champ d'asile pour ses penseurs, une école militaire pour ses, soldats; elle lui a donné une certaine unité matérielle par le zollverein : aussi l'Allemagne l'a-t~elle aimée jusqu'au point d'en tout subir. Et lorsque réunie à Francfort, dans l'église Saint-Paul, sous les plis du drapeau noir, rouge et or, elle a pu prononcer une parole libre, elle a dit : L'Autriche hors de la confédération ! le roi de Prusse empereur d'Allemagne ! Ne contrarions pas un tel mouvement. Notre grandeur nous a toujours paru identique à celle de l'humanité ; ne renonçons pas à cette belle tradition, et chaque fois qu'une nation surgit dans le monde, au lieu de lui faire obstacle et de la maudire, envoyons-lui par nos messagers la myrrhe et l'encens \
M. Thiers nous démontrait hier qu'une des plus constantes préoccupations de la politique fraivraise doit être de surveiller la Russie, qui guette Constântinople. (C'est cela î c'est vrai !)
Pour empêcher cet événement qui lui donnerait la domination du monde, qu'y a-t-il à faire? Empêcher à tout prix l'alliance de l'Allemagne et de la Russie. (C'est vrai! — Très-bien !) Or, non-seulement il est facile d'empêcher l'alliance de l'Allemagne et de la Russie, mais ce qui est difficile, c'est de la créer. . . (Mouvement.) et bien loin de partager l'opinion de l'honorable M. Thiers, qui pense que les intérêts sont tellement identiques entre la Prusse et la Russie que, sans se préoccuper de savoir si une alliance est faite entre eux, on peut affirmer qu'elle se fera, je dis que toute l'histoire des peuples allemands est une protestation pleine de défiance contre l'alliance russe... (Interruptions diverses.) Attendez je vais vous le prouver. L'alliance russe ne sera jamais pour le peuple allemand qu'une alliance désespérée, dans laquelle il se jettera seulement pour se défendre contre nous. Le peuple allemand n'a pas oublié cette parole de son grand Frédéric : - La Russie à Constantinople, c'est dans deux ans la Russie à Kœnigsberg. » Aussi, messieurs, toutes les fois que le sentiment public s'est manifesté en Allemagne, — laissez-moi dire ces choses à notre pays pour qu'il se rassure, — toutes les fois que le sentiment public s'est manifesté librement, l'Allemagne s'est prononcée contre la Russie. En 1848, l'assemblée des notables ( Vorparlament) réunie à Francfort déclarait qu'aucun souverain allemand ne peut et ne doit s'allier jamais avec la Russie. En 1854, la chambre des députés de Berlin déclarait, par l'organe de son rapporteur Virchow, que l'alliance avec la Russie était impossible, que l'Allemagne et la Prusse étaient intéressées à ce que leur puissant et redoutable voisin n'augmentât pas sa puissance, et surtout qu'il fallait tenir grand compte de l'antipathie que le peuple nourrit contre la Russie ! Et ce langage était approuvé dans les livres, dans les brochures, dans les journaux. Il était si contagieux qu'un de ces Allemands qu'on appelle un mangeur de Français, Menzel, a écrit : - Tôt ou tard, il faudra que nous fassions la guerre à la Russie. »
Ceux-là seuls peuvent se méprendre sur cette situation qui étudient la politique dans les protocoles des cours et des
chancelleries, et non pas dans le cœur des peuples. Il y a en Prusse, dans la cour, dans l'armée, un parti qui déteste la France, et il a raison de la détester, car c'est la France qui a porté atteinte à ses privilèges, qui les mine par son incessante propagande. Ce parti, c'est le parti de la Croix, c'est le parti féodal ; ce parti dont la foi a été exprimée dans le testament, célèbre en Allemagne, de Frédéric-Guillaume III : «« Mes enfants, dit dans ce document le monarque de 1813, efforcez- vous toujours de maintenir une alliance intime avec l'Autriche et avec la Russie. » On ne saurait accuser le roi actuel et son frère défunt de n'avoir pas été des fils respectueux et tendrement attachés à la mémoire paternelle, et cependant telle a été la force des choses et l'impulsion toute -puissante de leur peuple que, sacrifiant leur culte de famille, leurs sentiments personnels, l'un a abandonné la Russie dans la guerre de 1854, l'autre a défait l'Autriche à Sadowa.
Comment nos informations ne seraient-elles pas contradictoires ? Vous prêtez l'oreille uniquement aux propos qui se tiennent dans les antichambres de la cour de Potsdam. J'écoute surtout ce qui se murmure dans l'àme du peuple allemand. D'un côté, je le sais, on dit : Russie, bénédiction pour elle! alliance avec elle! Mais de l'autre côté, on dit : Éloignement de la Russie ! défiance contre elle ! Mais alliance avec qui? Avec la France. (Très-bien! très-bien!)
Oui, messieurs, amitié avec la France, le jour où la France ne menacera pas. Comment en serait-il autrement? Des écrivains, dont beaucoup étaient soudoyés par la Russie, ont souvent dit en Allemagne, et on nous a souvent rappelé ce propos en France : que les Allemands nous appelaient l'ennemi héréditaire. C'est l'ami héréditaire qu'il faudrait dire. Sans doute nous avons été quelquefois funestes à l'Allemagne ; mais que de bien ne lui avons-nous pas fait !
Est-ce que nos combats pour la liberté ne lui ont pas profité à elle autant qu'à nous? Est-ce que 89 (1) n'a pas été
(1) « De ce jour et de ce lieu, disait Gœthe à ses compagnons au soir de
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fait pour l'Allemagne comme poar la France? * Avant 89, comme Ta dit Voltaire, on trouvait de quatre milles en quatre milles un prince, une princesse, des dames d'honneur et des gueux. N'est-ce pas nous qui avons porté le premier coup à ce gothique édifice en détruisant, par la main de Napoléon, plus de deux cents de ces principicules? \ Estce que 1830 et 1848 ne sont pas des dates allemandes aussi bien que françaises? Et qui donc a enlevé à l'Allemagne les deux-cauchemars qui pesaient sur sa poitrine et qui lui donnaient de mauvais rêves, la Russie et l' Autriche ? N'est-ce pas encore nous? N'est-ce pas nous qui, en Crimée, avons délivré l'Allemagne de la Russie (1)? Et sans notre consentement, se serait-elle affranchie de l'Autriche à Sadowa? Mais 1813! me dira-t-on.
Voilà le mur de séparation entre eux et nous ! Voilà le souvenir irritant qui nous laissera toujours ennemis, puisque c'est à cette époque de nos malheurs que commence la patrie allemande. Eh bien, il faut effacer ce souvenir et détruire cet obstacle. Qu'est-ce donc, après tout, que 1813? Que l'Allemagne ait le courage de l'entendre d'une bouche française : 1813! ce n'est rien autre chose que 89 retourné contre nous. Lorsque l'Allemagne a voulu se relever, nous
Valmy, date une époque nouvelle dans l'histoire du monde, et vous pourrez dire : J'y étais ! •
(l) Jusqu'à la guerre do Crimée, l'Allemagne était un fief de Nicolas. Un jour, le czar put dire aux officiers prussiens : a Messieurs, vous êtes mon avantgurde. » Titres, décorations, caresses étaient prodigués aux officiers allemands. Des mariages continuels resserraient les liens entre l'Allemagne et la Russie. Seulement les princesses russes gardaient leur religion lorsqu'elles épousaient des princes ulleuiands, et les princesses allemandes perdaient la lenr lorsqu'elles épousaient des princes russes. Nicolas était tellement sûr de sa domination que, lorsqu'il discuta avec lord Seymour le partage do la succession de l'homme malade, il ne parla de l'Allemagne que pour mémoire, et lors de la guerre de Crimée, il Ait tellement surpris, lorsqu'il apprit que l'Autriclre se prononçait contre lui, qu'il fit enlever la statuette du jeune empereur, qu'il portait toujours avec lui, et il se mit à pleurer sans prononcer une parole.
Le pins grand adversaire de la politique prussienne, en 1848, 1810, 1850, a été Nicolas. 11 n'entra de nouveau en bonnes relations avec son beau-frère qu'après Olmiitz. Mais l'indifférence des Berlinois pour lui était alors devenue telle qu'il se dispensait d'entrer dans la ville et se reudait directement à l'otsdam.
vaincre et nous envahir, elle a compris qu*il ne lui suffirait pas de réunir des hordes plus nombreuses que celles qui au cinquième siècle franchirent le Rhin : elle a inscrit sur ses enseignes, par la main des Stein, des Hardenberg, de Bliicher lui-même, comme une invocation destinée à lui rendre le Dieu des armées favorable; elle a inscrit nos devises de liberté sur les enseignes qui précédaient ses bataillons (1), afin que, notre grandeur éclatant jusque dans notre défaite, le monde apprit que nous ne pouvions être vaincus que par nous-mêmes (2)! (Vive approbation.)
L'un des hommes qui, en Allemagne, représentent avec le plus de noblesse et d'éclat la cause libérale, a écrit récemment, à propos des derniers événements, la phrase que voici : « Nos deux nations ont assez souvent montré qu'elles ne redoutent pas la guerre ; elles peuvent maintenant déclarer sans crainte pour leur honneur qu'elles sont affamées de paix. » J'accepte ces paroles de l'illustre M. de Sybel, et je prends, au nom de mon pays, la main qu'il lui offre, et je dis après lui : Nous aussi nous sommes affamés de paix ; mais nous voulons la paix dans l'honneur, la paix dans la dignité, la paix dans la force ! Si la paix était dans la faiblesse, dans l'humiliation, dans l'abaissement, je dirais sans
(1) Stein avait porté la main sur lc^ privilèges de la noblesse, brisé le servage, émancipé la terre, l'industrie, la commune, le commerce. Ilardenherg continua sou œuvre. En 1M 1 1, il avait annoncé officiellement rétablissement prochain d'états généraux. De Riga, où il était réfugié, avant même que Stein eût commencé la réforme de la Prusse, il avait adressé au roi de Prusse un mémoire fort détaillé dans lequel on lisait notamment ceci : u La puissance des principes do la révolution est si forte, ils sont si généralement répandus et reconnus, que l'État qui ne les accepte pas doit s'attendre à la ruine ou à être forcé de les accepter... Donc une révolution dans le bon sens, conduisant au grand but du perfectionnement de l'humanité par la sagesse du gouvernement et nou par l'impulsion venant do l'intérieur ou île l'extérieur, tel est notre but, notre principe dirigeant. Principes démocratiques dans un gouvernement monarchique, ceci me parait la forme appropriée a l'esprit du temps. » — Le 23 mars 1813, lilùeher dit aux Saxons : « Nous vous apportons l'aurore d'un jour nouveau, » et il annonce la liberté sans laquelle aucune liberté n'existe, la liberté de la presse.
(2) Napoléon l'avait bien compris», lorsqu'il disait à Fontainebleau : « Ce ne «ont pas les armées alliées, ce sont les idées libérales qui m'ont vaincu. »
hésiter : Mille fois plutôt, raille fois plutôt la guerre ! (Marques nombreuses d'approbation mêlée d'applaudissements. — L'orateur reçoit en descendant de la tribune les félicitations de plusieurs de ses collègues.)