I. \ ihc X!l. ,i!'!. L
cralie, les gouvernants ou les diplomates essaient de présenter ces annexions comme réclamées par les intéressés. C'est un peu ce que fit Desporles à Genève ^.
Lorsque les idées démocratiques perdent de leur ferveur avec Tavènement du Directoire, le principe des nationalités perd aussi de sa force, cesse de recevoir même cet hommag-e extérieur. Après la campagne d'Italie, le Directoire constitue des républiques transalpines, mais leur impose des constitutions sans consulter le vœu des habitants. Lors du traité de Campo-Formio (i5 octobre 1797), on vitla France, revenant aux errements des traités de Westphalie, participer à la distribution de territoires sans s'enquérir delà volonté des habitants, ni même de la souveraineté : l'Autriche cède Liège, les Pays-Bas, Juliers et une partie du Palatinat qui n'étaient pas à elle ; de son côté, la France cède la Vénétie qui ne lui appartenait pas. Aussi — nouvelle illustration de l'idée de solidarité entre la liberté démocratique et le principe des nationalités — la France, infidèle, en droit international, au principe delà souverainetépopulaire, le verra ajourné chez elle ^.
De 1800 à i83o, éclipse de l'idée de souveraineté populaire dans toute l'Europe, y compris la France : éclipse par conséquent du principe des nationalités, dans la poUtique de Napoléon et dans celle du Congrès de Vienne.
Napoléon brasse pays et peuples au gré de son caprice. Il en est qui, par sa volonté, changent de maître tous les deux ans. La France est moins pour lui un État
1. Félix Desportes, entré dans la carrière diplomatique par la protection de Dumouriez, a trompé le Directoire pour en obtenir l'annexion de Genève: « Une députation solennelle, lui écrivait-il, précédée d'une foule de citoyens qui faisaient retentir l'air des cris de « Vive la grande Nation ! Vive le Directoire exécutif! » est venue m'annoncer cette résolution (d'être annexé à la France). J'ai accepté en votre nom le vœu du peuple genevois... » y. Frédéric Barbey, f^élix Desporles et V annexion de Genève à la France, 1791-179y, Genève, 1915.
2. Sur les caractères souvent conlradictoires de la politique étrangère de la Révolution, voir les pages synthétiques de M. Fagniez, « Deux peuples et deux politiques », dans Correspondant, 25 novembre 1915, p. 717.
national que la base d'une monarchie universelle qui aurait étouffé les vies nationales particulières. Cependant celte méconnaissance si complète du principe des nationalités a servi à le dégager : la conscience d'une nation s'affirme par l'opposition à une volonté qui prétend la détruire. Les savants et les penseurs allemands, Fichte en tête, dégagent la pensée d'une Allemagne unique, assez forte pour résister à un nouveau Napoléon. La Prusse, qui mène la lutte contre le conquérant» peut se donner comme la patronne de l'indépendance des peuples. La politique des nationalités de Napoléon III achèvera ce quel'oncle avait commencé. D'autre part, la formation du royaume italien a créé dans la péninsule une conscience profonde, active, d'une unité morale couronnant l'unité géographique. Le mouvement unitaire italien ainsi déclanché ne s'arrêtera que lorsqu'il sera satisfait.
La formation de Tunité italienne, et aussi, il faut l'ajouter, la formation de l'unité allemande, résultaient d'ailleurs des principes professés par Napoléon à Sainte- Hélène : (( Une de mes plus grandes pensées, lit-on dans le Mémorial, avait été l'agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu'ont dissous, morcelés les révolutions et la politique. J'eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation... Le pouvoir souverain, qui, au milieu de la grande mêlée, embrassera de bonne foi la cause des peuples, se trouvera à la tête de l'Europe et pourra tenter tout ce qu'il voudra. »
Le Congrès de Vienne donne quelques satisfactions à un certain nombre de gouvernements, il n'en donne aucune aux peuples. Aussi la libération de la puissance napoléonienne cesse bientôt d'apparaître comme un bienfait, puisque les aspirations nationales ne sont pas satisfaites. En Italie, on ne tarde pas à regretter amèrement les temps napoléoniens. Le Congrès de Vienne, par réaction contre la Révolution et l'Empire, prétend reconstituer l'Europe d'pprès les bases historiques de la fin du dix-huitième siècle : les gouvernements légitimes de cette époque sont restaurés. Talleyrand imagine de
fournir au Congrès de Vienne ce principe de \3i légitimité qui lui semble plus avantageux pour la France que le pur arbitraire de l'Europe déguisé sous le titre de politique des convenances.
Afin de défendre la répartition opérée à Vienae, se fonde alors en Europe un système de politique à la fois dirigé contre la démocratie et le principe des nationalités : c'est le système de la Sainte-Alliance. Il est incarné par Melternich, qui, cependant, n'en est pas le créateur. La préoccupation directe de cet homme d'Etat est de conserver l'Empire d'Autriche reconstitué, dans les limites géographiques les plus favorables. Or, la conservation de l'Autriche n'était possible qu'à la condition que les peuples divers, retenus sous le joug impérial, fussent étroitement mélangés, et que les nationalités i>e pussent pas être distinguées : pour cela, il ne fallait pas leur permettre d'élever la voix; il ne fallait pas que les nationalités opprimées pussent exprimer leurs aspirations par des élections et un régime représentatif. Le despotisme était la condition de l'unité autrichienne. C'est par une continuation du système de Metternich que le Parlement autrichien, qui s'était dissous au mois de mars 1914» ne fut jamais convoqué depuis la déclaration de guerre, en dépit de l'exemple donné par les Allemands et même par les Turcs : il importait d'imposer le silence aux nationalités dont la plupart, à l'exception des Magyars et de quelques Polonais et Ruthènes, étaient opposées à la guerre. « La liberté politique, dit Stuart Mill, est l'épreuve qui, tôt ou tard, attend les Etats composites ^ » 11 fallait, d'autre part, évitera l'Autriche la contagion, à la fois, des idées libérales et des idées nationales : c'est pourquoi le mouvement démocratique et le mouvement des nationalités devaient être tenus soigneusement enrayés dans les pays voisins, au nord et au sud, en Allemagne et en Italie.
L'oppression de Metternich rendit plus étroite encore la solidarité logique entre la démocratie et le principe
1. Gouvernement représentatif, trad. Dupont White, chap. xvi, p. 3^7.
des nationalités. En Allemag^ne, comme en Italie, le mouvement en faveur de Tunité nationale était un mouvement libéral et anliabsolutiste. En luttant pour son existence nationale, l'Italie proclame qu'elle lutte pour la liberté individuelle ; la chute de la domination autrichienne en Italie devait marquer la fin de la réaction européenne; l'Italie prétendait être non seulement « unifiée », mais « délivrée ». La bannière de Mazzini en i83i portait d'un côté « Unité et Indépendance », et de l'autre « Liberté, égalité, humanité ». De même, le mouvement national allemand se fil sôus la devise Durch Einheit zur Freiheit : Par l'unité à la liberté.
C'est, en somme, après Tébranlement libéral de i83g, et plus précisément de 1882 à 1862, que se produisent les progrès les plus marqués du principe des nationalités. Tandis que, de i8i4 à 1848, la diplomatie Iraditionnelle brille d'un vif éclat, se manifeste par une série de conférences et de Congrès qui ont contribué au maintien de la paix du Monde, le droit nouveau tend à se dégager» Le mouvement démocratique de 1848 est le signal d'un renouveau du mouvement national en Allemagne et surtout en Italie.
Malgré les avertissements de Thiers, Napoléon III fait du principe des nationalités la base de sa politique. En dépit de tous les moyens savamment accumulés pour diriger le suffrage universel, il n'en reste pas moins que la démocratie césarienne invoque comme principe la souveraineté du peuple, la volonté nationale, exprimée par les élections mais surtout par les plébiscites; le régime devait transporter à l'extérieur les principes sur lesquels il fondait sa politique intérieure. Le 18 mars 1867, au nom du gouvernement impérial. Rouher mit en lumière l'homogénéité de la souveraineté nationale et du principe des nationalités; et si la gaucliefit entendre de violentes protestations, c'est que l'opposition considère comme une sorte de devoir de ne jamais approuver les représentants d'un gouvernement détesté, c'est aussi qu'elle savait à quoi s'en tenir lorsque Rouher demandait que l'on respectât à l'extérieur « la sainteté du suffrage universel » comme Napo*
léon III Vavait fait à l'intérieur. Mais si l'on fait abslrac-^ tion de la politique interne, on est obligé de reconnaître, dans ce discours de Rouher, l'exposé le plus net de la doctrine démocratique appliquée à la diplomatie : « Le principe des nationalités, la souveraineté des populations, font solennellement et légitimement les gouvernements... Au nom du gouvernement, je déclare que le principe de la souveraineté du peuple est la seule base juste et vraie sur laquelle puisse se fonder un gouvernement. Vous dites qu'à l'exlérieur, il doit y avoir une politique différente de celle de l'intérieur; non, il y a des principes que nous appliquons; dans notre pays, ils sont bons, ils sont sérieux; ils sont la consécration du droit populaire. Si on les applique ailleurs, nous croyons devoir les respecter, à moins que nous ne soyons en face d'une question qui intéresse, soit notre honneur, soit notre dignité, soit nos intérêts permanents; car alors, il faut supposer que l'acte du pays étranger est une véritable agression dirigée contre l'unité de la nation. Voilà le droit. » Le débat est d'ailleurs très nettement posé sur le terrain de l'identité de la démocratie et du principe des nationalités, puisque Thiers, pour combattre « le principe fatal, chimérique, puéril, des nationalités » s'en prenait à sa source : la souveraineté nationale et le pouvoir constituant reconnu . du peuple. Il n'y a pas, disait-il, de volonté du peuple; le peuple ne sait pas ce qu'il veut, et la preuve, c'est que la démocratie a. trainé la France à travers les stations innombrables d'un interminable calvaire constitutionnel : « Le principe nouveau que l'honorable M. Emile Ollivier a prétendu déduire du principe des nationalités, c'est-à-dire du consentement des populations, est un principe arbitraire, très souvent mensonger, et qui n'est au fond qu'un principe de perturbation quand on veut l'appliquer aux nations. »
Une des plus émouvantes et éloquentes manifestations du principe des nationalités, est la protestation vibrante des députés alsaciens devant l'Assemblée nationale de Bordeaux, le 17 février 1871. Elle a posé devant l'Europe, qui a laissé s'accomplir le crime, l'op-
lion impérieuse entre la doctrine matérialiste et autoritaire de l'Allemagne prussianisée, et la doctrine spirituelle, humaine, libérale du « droit national fondé sur l'autonomie des peuples, et sur la souveraineté de leur conscience pour décider de leurs propres destinées ».
§2. — Solidarité logique du principe démocratique ET du principe DES NATIONALITES SAINEMEMT ENTENDU.
Ce n'est pas à un pur accident historique, qui aurait été provoqué par exemple par le système de Metternich,^ que l'on peut attribuer la conjonction des aspirations démocratiques et du mouvement des nationalités. Nous ne nous trouvons pas en effet en présence de deux principes qui puissent être considérés isolément, mais bien en présence de deux aspects d'un même principe : à savoir qu'un peuple n'est pas une chose, objet de droit, mais une personne, sujette de droit; que c'est donc sa volonté qui la gouverne, et non une volonté étrangère; que c'est sa volonté qui détermine l'État auquel elle doit appartenir. Et par là nous avons indiqué que l'élément fondamental du principe des nationahtés comme du principe démocratique est un élément moral, un élément spirituel : la volonté d'une population de former à elle seule un État nouveau, de se rattacher à un État déjà existant, de sortir au contraire d'un État auquel elle se trouve liée contre son gré.
Cette volonté peut être, il est vrai, déterminée ou, tout au moins, influencée par des éléments matériels qui sont loin par conséquent d'être négligeables. Mais les Allemands ont fait passer au premier plan ces éléments matériels, négligeant l'élément moral, qui est l'élément essentiel et, avec celte déformation matérialiste d'une idée morale, ils arrivent à justifier tous leurs attentats contre le droit : nouvelle preuve que nous ne « parlons pas la môme langue », que les mots, même dans leur exacte transposition linguistique, n'ont pas pour eux et pour nous la même signification.
C'est ainsi que pour eux, das Nationalitritsprinzlp ne correspond aucunenaent à un consentement quelconque des membres d'une société, mais exprime des fatalités transcendantes, purement extérieures, et qui attacheraient cette société, quelles que soient ses aspirations, h un groupe étatique. Pour s'assimiler des peuples qui résistent, ils ont trouvé une formule commode : ils découvrent chez ces « frères » indociles, des « traces de germanisme inconscient ». C'est au nom de ce « germanisme inconscient » que, depuis i8i5, ils ont affirmé leurs prétentions à Tencontre du Danemark. Au mois d'août 1871, dans sa brochure intitulée : Qu'est-ce que nous réclamons de la France, le professeur Treitschke invoquait le (( germanisme inconscient » des Alsaciens : sans doute ils résistent, mais les Allemands savent mieux que ces malheureux eux-mêmes ce qui leur est bon. Cette théorie est bien restée dans le fonds commun des idées allemandes puisque, le 12 mai 1916, la Rheinische Westfaelische Zeitung gémissait en constatant que « beaucoup de Flamands n'ont pas conscience de leur germanisme ».
Quels sont donc, en dehors naturellement d« la volonté du plus fort, les motifs qui doivent, daiïs l'idée de déformation matérialiste de nationalités, déterminer le groupe étatique auquel doit se rattacher un peuple? Ce sont l'histoire, la race, la langue, la religion.
Nous ne pensons nullement à nier le rôle capital de Ihistoire dans la formation de la nationalité : les traditions, les souvenirs de gloires conquises ou d'épreuves subies en commun constituent bien un des premiers éléments constitutifs de ce qu'on a appelé /'dm^ d'une nation. Mais, au point de vue des principes démocratiques, l'histoire ne mérite d'être considérée que dans la mesure où elle a contribué à constituer cette conscience nationale : « Une nationalité, a écrit M. Lavisse, est une œuvre de l'histoire, ratifiée par la volonté des hommes '. » L'erreur, évidemment volontaire, des Allemands est de s'attacher à l'histoire en elle-même. Ils