Berliner Tageblall, 2 novembre IDU
humaines, libérales, démocraliques, de l'Europe occidentale, la Belgique a le droit d'exister parce qu'elle est une nation, et parce qu'elle a le sentiment et la volonté d'être une nation.
Nous reconnaissons que cette volonté peut être déterminée par certains éléments naturels ou moraux. Nous reconnaissons même qu'une société politique est d'autant plus parfaite que la volonté des habitants concorde avec l'histoire, la géographie, la langue, la race même ^ Toutefois l'essentiel, c'est le vouloir-vivre collectif. La nation est une personne morale qui doit avoir la seigneurie d'elle-même. On a l'habitude d'invoquer en la matière des mots ou de? images célèbres d'écrivains ou de philosophes, notamment de Michelet ou de Renan ^.
Mais en-somme, et il n'est pas difhcile de lui rendre cette justice, maintenant que la mort et les tragiques événements l'ont enfoncé, dans l'histoire, c'est Emile
1. En dépit de la divergence des races, il y a volonté d'unité dans la République Nord-Américaine; on a pu cependant redouter que cette République ne constituât pas un idéal de patrie. Les- Américains ne trouvent la patrie ni dan^j Thistoire ni dans le sang. II y avait cependant parmi eux une élite nombreuse •qui prétendait conserver l'américanisme, c'est-à-dire un certain idéal, une certaine manière d'agir, mise au service d'une certaine manière de penser; elle aimait à croire que l'Améiique représente une tradition puritaine, un idéal de justice et d'humanité. On a pu craindre qu'une immigration, provenant depuis quelques annéesde l'Europe orientale, une immigration d'autre part de citoyens à trait d'union menacjàl l'existence de la conscience nationale. On a douté de l'attachement de ces nouveaux citoyens à l'honneur et aux traditions. (Juelle tristesse pour l'élite à voir leur République menacer de ne plus représenter aucun idéal, de n'avoir plus de conscience nationale; d'être en un mot un État, plutôt qu'une Nation avec toute la force de sentimentalité et de spiritualité que les hommes de la vieille Europe mettent dans ce mot. Sous l'influence de l'élite, sous l'impulsion patiente, habile et noble du digne successeur de Washington et de Lincoln, un soufTle généreux a largement dissipé toutes ces appréhensions. Depuis ({ue l'Amérique lutte pour l'idéal de l'Occident, on est sur qu elle est une patrie.
2. La patrie, a écrit Renan, est un composé de corps et d'âme ; l'âme, ce sont les souvenirs, les usages, les légendes, les espérances, les malheurs communs ; le corps, c'est le sol, la race, la langue, les montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques. Voir aussi sir John Seeley, Expansion of England, p. 59.
OUivier, qui, à la tribune du Corps législatif, a lancé la définition la plus nette et aussi celle qui devait avoir le plus large retentissement pratique : « Ce qui constitue une nation, c'est la volonté de ceux qui la composent de vivre ensemble, volonté manifestée par une longue tradition ou par un consentement formellement exprimé '^ »
Ce consentement formel s'exprime par le plébiscite, qui doitavoir lieu au moment des remaniements de territoires 2. Une population ne doit pas être cédée comme un bétail : au moment de la faire passer sous une domination nouvelle, il faut lui demander si. telle est sa volonté. La doctrine allemande est unanime contre le plébiscite; et je n'ai pas l'intention d'examiner ici toutes les arguties juridiques qu'elle invoque à l'appui de cette thèse autoritaire que la province n'a pas de personnalité internationale, que le plébiscite d'annexion supposerait que l'on reconnaît à une partie du territoire un droit de sécession qui paraîtrait bien dangereux pour l'unité de l'État... Ces arguties ne s'appliqueraient d'ailleurs qu'à la transmission d'une province, et non en cas de l'annexion totale d'un État. Alors on adresse des objections pratiques contre le plébiscite en lui-môme. De quel droit, demande-t-on, la majorité prononcerait-elle sur. le sort delà minorité? — A quoi nous pouvons répondre que le droit sera encore moins respecté si on opère l'annexion sans consulter personne. — On ajoute que le plébiscite n'est jamais sincère, qu'il est facilement truqué, qu'il approuve toujours, qu'il s'incline devant la volonté de l'État annexant : alors pourquoi l'éviter? Et tous les raisonnements au sujet de la consultation directe du peuple sont les mômes en droit interne et en droit international. Des démocrates avérés, qui ricanent au sujet des plébiscites immanquablement approbatifs qu'a connus notre histoire de France, se sont indignés lorsqu'on leur a proposé de faire trancher par le peuple certains problèmes qui déchiraient notre conscience nationale.