V. René Pinon, la Destruclion des Arméniens
2. The war Ihrough danish eyes, by a Dane, dans la série Oxford Pamphlets, 1914-15, n* 57.
d'approuver la délimitation imposée à la Belgique: « Non, 38o.ooo fois non pour les 38o.ooo Belges que vous sacrifiez à la peur 1 » Une statue élevée à Bruxelles marque la permanence des aspirations belges : la Belgique réclame, pour son unité, à la Hollande, le Limbourg et à l'Europe, le grand-duché de Luxembourg^
Ce tableau rapide, où n'ont été indiquées que les aspirations nationales les plus marquantes, met en lumière le nombre impressionnant et la complexité des problèmes politiques qui se poseront au moment du règlement des comptes. II s'agirait en somme d'une refonte générale du Vieux Monde sur la base démocratique de l'adhésion volontaire des populations à leurs groupes étatiques.
D'autre part, la guerre apparaît, du côté des Alliés, comme une croisade des peuples opprimés. La Russie intervient pour défendre la liberté de la Serbie ; l'Angleterre pour protéger l'indépendance de la Belgique. Les Alliés sont entrés en lice pour la liberté des États contre les tentatives d'hégémonia allemande ; ils continuent la lutte pour l'affranchissement des populations maintenues, contre leur volonté, sous un joug détesté : ce n'est pas un pur hasard qui a réuni dans le même camp, afin de lutter pour l'égalité des États et la liberté des peuples, les grandes nations libérales de l'Europe : la France, l'Angleterre, l'Italie. Je puis ajouter : la Belgique; on a dit que toutes les idées libérales partent de France, et lui reviennent, après avoir fait le tour du Monde, par la Belgique. La logique la plus impérieuse appelait à ce groupe, la grande République américaine, qui est, avec l'Angleterre et la France, une des grandes métropoles de la liberté politique. Ce n'est pas non plus le hasard qui a réuni dans le même camp, pour maintenir sous la botte les peuples opprimés, l'empire autoritaire des Hohenzollern, la monarchie policière des Habsburg, et le despotisme san-
1. Jules Destrée, « le Principe des nationalités et la Belgique », - Grande Revue, mai 1916.
gainaire des sultans. La défense du principe démocratique des nationalités fait la sainteté de notre causée
SECTION III
LA LIBERTÉ DES NATIONS N EST PAS PLUS ABSOLUE QUE CELLE DES INDiVIDUS. — NÉCESSITÉ DE COMBINER LE PRINCIPE DÉMOCRATIQUE DES NATIONALITÉS AVEC LES AUTRES FACTEURS DE LA POLITIQUE INTERNATIONALE.
Ne craignons pas de proclamer le principe des nationalités,/ond^ sur Vêlement moral de la volonté humaine, comme Fidéal démocratique, comme l'idéal, par conséquent, des nations majeures, libérales et civilisées^. Tout le monde doit s'accorder à reconnaître que, dans l'Europe ou même dans le monde de Tavenir, il ne doit plus y avoir de peuple soumis contre son gré à la domination d'un autre peuple, gouverné, administré, jugé, surveillé, peut-être persécuté par des hommes d'une autre catégorie, d'une autre famille ; subordonné à des préfets, des gendarmes, des policiers étrangers ; condamné à perpétuité aux humiliations et aux souffrances de la situation de vaincu. Que le règne du droit arrive et détrône la force ! C'est le vœu unanime. Alors, il y a unanimité en faveur du principe des nationaUtés? Non. Et à affirmer sa croyance en lui, on s'expose à apparaître à des esprits sages, pondérés et, en même temps, libéraux, comme un idéologue dangereux.
En réalité cependant, la divergence ne se produit pas sur le principe ; il s'agit encore ici, d'une divergence analogue à celle que nous avons rencontrée à propos de la diplomatie secrète : c'est avant tout une divergence
1. Albert Dauzat, « le Principe des nationalités ", Revue politique el parlemenlaire, 1913, t. III, p. 46; J. Holiand-Rose, Nalionaiity as a faclor of Modem History, 1916.
2. On lira avec profit la belle étude du maître Boutronx: « la Conception française de la nationalité », dans Bibliothèque universelle, 1915, t. IV, p. 10.
sur la méthode, sur l'atlitude à observer à Tégard de principes, dont la justice en elle-même est reconnue sans difficultés.
Les uns considèrent que nous vivons dans un pauvre monde où les éléments irrationnels s'insurgent contre les données de^notre raison et qu'il nous faut incline^r, devant les nécessités de fait, l'orgueil de notre esprit ; d'autres, au contraire, prétendent apporter dans les sciences politiques la méthode de la logique et des mathématiques : ils professent que, un principe étant bon en lui-même, toutes ses conséquences le sont nécessairement, et qu'on n'a qu'à marcher les yeux fermés dans la voie droite où mène la logique. Ainsi y a-t-il des adeptes du principe démocratique des nationalités qui le considèrent comme une panacée universelle, capable de faire disparaître toutes les tares de la politique internationale, comme une formule magique susceptible d'assurer l'avènement de la paix perpétuelle. Il y a un moyen terme à déterminer entre l'enthousiasme aveugle pour les principes et unréalisme terre à terre, dépouillé de tout sentiment d'équité et de toute considération de justice.
Si l'on veut voir clair dans cette question, il est nécessaire de désarticuler cette notion du droit démocratique, afin d'en apprécier les divers éléments. Il est d'abord nécessaire de le considérer en lui-même, et en second lieu au point de vue des obligations que son existence crée à la charge des États qui ne sont pas directement intéressés dans la question.
Et tout d'abord considérons le droit en lui-Tnême.
A. — Le principe examiné en lui-même.
1° Éviter les duperies du sentiment et le romantisme des nationalités .
On risque en pareille matière d'être entraîné à des erreurs dangereuses par les illusions et les entraînements prenant leur source dans le souci le plus respecta [)lo de la liberté, l'horreur de loppression et le senli-
.Ioseph-Bauthélemt. 29
menl de la justice. Il y a dos âmes généreuses qui semblent perpétuellement en quête d'un tort à redresser. Il suffit qu'on leur signale un peuple soumis à un gouvernement à rencontre de sa volonté nationale pour que leur conscience soit immédiatement inquiète. Il y a en effet, certainement, des peuples qui ont des aspirations nationales contrariées : mais on ne peut Taffirmer qu'après un examen sérieux, approfondi, impartial de chaque espèce. Nous savons ce que c'est que (( le peuple » dans la politique interne : sous la Révolution — Taine l'a bien montré — c'était une minorité qui allait parfois jusqu'à commettre des crimes. Le peuple dont les politiciens invoquent la volonté n'est encore souvent qu'un cercle restreint, mais agissant. Nous devons être prévenus par conséquent qu'il peut en être de même des prétendues aspirations nationales. Il faut donc essayer de traverser la couche superficielle des intellectuels et des politiciens, pour atteindre vraiment la conscience profonde du peuple. Dans la plupart des cas où se pose le problème des nationalités, il y a la masse du pays dont 41 est très difficile de connaître les tendances: elles se résument dans le désir d'un gouvernement régulier, assurant une sécurité suffisante aux personnes et aux transactions agricoles ou commerciales. Là-dessus, il y a soit une aristocratie, de naissance ou de fortune S soit une élite intellectuelle, qui désire une modification de la distribution étatique des territoires et des populations. C'est cette minorité qui fonde les revues, crée une agitation, envoie ses émissaires dans les pays étrangers : évitons de prendre pour des aspirations nationales des opinions peut-être isolées et qui, quelque respectables qu'elles soient, ne méritent pas qu'on
l. Certains observateurs superficiels ont écrit que les provinces baltiques de la liussie étaient allemandes : cependant la partie allemande de la population se réduit à la noblesse et aux « barons baltes », qui jouissent de privilèges féodaux étendus, mais ne représentent qu'une petite partie de la population: 7 p. 100 dans les villes, 1 p. 100 dans les campagnes. Les Lettons progressent au détriment des Allemands dans la propriété des terres, les professions libérales, la presse.
mellele feu au monde ^ Ne jugeons pas les problèmes soumis à noire senliraentalilé d'après la mesure de FAlsace-Lorraine. En 1871, la France était, dans toute la force du terme, une personne morale; elle était unifiée^ elle était majeure ; i'Alsace-Lorraine était une partie intégrante de la patrie la plus une que l'histoire ait jamais connue. L'Alsace avait vibré de toutes nos émotions, avait souiïert de toutes nos douleurs. C'est une partie de notre chair pantelante qui nous a été arrachée. La plaie est encore ouverte : les annexés de 71 vivent encore; ce sont leurs fils, à peine leurs petits-fils, qui soutirent de la séparation. Il n'y a jamais eu dans l'histoire du jnonde une protestation aussi unanime que celle des Alsaciens-Lorrains. Ne disons pas, ne laissons pas dire, à propos des ambitions d'un peuple sur un territoire, habité par une population mélangée, quelque légitimes que soient par ailleurs ces ambitions: C'est leur Alsace-Lorraine ! C'est une assimilation qui, dans l'immense majorité des cas, serait inexacte, et souvent serait impie. Je m'abstiens de citer des exemples concrets pour éviter de froisser, peut-être chez des amis ou alliés, des susceptibilités nationales, toujours prêtes à se hérisser.
1. Un des exemples les plus frappants de ces mouvements nationaux créés artificiellement du dehors, dans un intérêt po- Iiti({ue, me parait être le mouvement lithuanien. Les Lithuaniens paraissent d'origine aryenne, ont une langue voisine du sanscrit, et formaient au quatorzième siècle un duché ; à cette époque, la dynastie des Jagellons acquiert par mariage la Pologne, et depuis cette épo^iue l'histoire lithuanienne se confond avec celle de la Pologne. Les Lithuaniens sont catholiques comme les Polonais, et la masse du [)euple se considère comme polonaise. En 1862 se créa un mouvement national /"ayorZ-se par la Russie, qui y voyait un moyen de lutte contre, d'une part, les barons baltes germaniques, d'autre part contre les grands propriétaires polonais ; un journal lithuanien était imprimé à Saintl*étersbourg. D'autre part,' à Tilsitt, à rexirémitc de la i^ru;!se. orientale, résident des Allemands d'origine lithuanienne, protestants et russophobes : ils ont fondé en 1883, dans un infércl allemand, cette fois-ci, la Société des amis de la Lilhuanie. \. Pro LilJiaaniai Bulletin mensuel i\n bui'eau d'informations^ de Litiuiaiiie. Paris, Lausanne, le Lithuanien.
i2°'1Se rendre compte que la complexité des problèmes nationaux rend souvent inapplicable la solution purement juridique.
Certes, si on se trouvait en présence d'une volonté certaine, claire, indiscutable, unanime ou tout au moins quasi unanime, des individus habitant un territoire, le droit serait clair. La manière donlla France a acquis la Savoie et le comté de Nice est un de ses titres de gloire : le plébiscite triomphal de 1860, confirmé par le plébiscite quotidien de l'adhésion sans réserves à la nouvelle patrie, est un des hommages les plus clairs qui aient été rendus au droit des peuples. Mais les problèmes diplomatiques ne se présentent malheureusement pas dans cette forme schématique. Il arrive très souvent, surtout précisément dans les régions où se pose actuellement le problème des nationalités, que le brassage des peuples, par suite de la conquête, de l'invasion, de la dénationalisation systématique par le vainqueur, a rendu les aspirations contradictoires : ici un îlot de telle nationalité est englobé dans une' vague d'une nationalité différente ; et la même nationalité recommence aiUeurs à constituer une autre enclave, ou bien à enclaver encore un îlot d'une autre nationalité. On ne peut cependant pas constituer un État sous la forme d'un archipel dont les éléments seraient réunis par des ponts enjambant sur les autres États. « La macédoine de peuples entraîne, en Macédoine, la macédoine des questions. » Dans d'autres pays, le brassage est arrivé à un mélange encore plus intime, de sorte que les rivalités nationales s'expriment par des discussions de pourcentage. Le problème diplomatique se réduit-il alors à une simple opération arithmétique : la nationalité qui a 34 p. 100 delà population doit-elle l'emporter sur celles qui n'en ont chacune que 33 p. 100?
Comme il est cependant nécessaire de constituer de ces éléments divers un État unique, il y a nécessairement des nationalités dont les aspirations ne sont pas satisfaites et qui s'estimeront opprimées, et nous pour
rons à notre tour pousser le cri désespéré de Rousseau : « Eh! quoi ! la liberté ne se maintient qu'à l'appui delà servitude? — Peut-être ^ ! »
3" Ne pas exagérer les illusions sur V Eldorado démocratique de la paix par la satisfaction des aspirations nationales.
De cette simple constatation que les événements ne se plient pas à nos désirs pour nous présenter des problèmes simples, il résulte que le principe démocratique des nationalités n'est pas le « Sésame, ouvre-toi 1 » qui doit inaugurer, l'ère de la pacification générale et perpétuelle -. On pourrait même être tenté de soutenir que
1. La Roumanie lianscarpathique, qui ept encore sous la domination hongroise, comprend une population dont la moitié environ est roumaine: sur 8.760.000 habitants, il y a 4.000.000 de- Roumains, 2.200.000 Hongrois, 1.000.000 de Serbo-Croates, 730.000 Allemands. Depuis un millier d'années les Roumains soutiennent contre les Hongiois une lutte sans trêve, d'abord religieuse et économique, et, depuis le dix-neuvième siècle, incontestablement nationale. La sincérité des aspirations nationales des Roumains soumis au joug autrichien ressort, d'une façon évidente, des persécutions incessantes qu'ils subissent, à propos de leurs écoles, de leur langue, de leurs couleurs nationales, des élections ; les Hongrois se conduisent à leur égard comme les Prussiens à l'égard des Polonais. Le prêtre catholique Lucaciu, député roumain au Parlement de Budapest, a siibi trois années d'emprisonnement pour avoir présenté à: l'empereur les doléances de ses compatriotes (Lacour-Gayet, les Roumains de Transylvanie, 1915). — Les Polonais passent pour n'être pas parfaitement tolérants à l'égard des Lithuaniens, des Ukrainiens, des Juifs. Si - la Grande Pologne » était réalisée, il y aurait peut-être encore des mécontents. Au moment où s'impriment ces lignes, les convulsions révolutionnaires semblent menacer l'unité et Texistcnce de la patrie russe : en même temps que la Plnlande, c'est l'Ukraine qui proclame son autonomie. Or les prétentions des Ukrainiens poussent jus(iu'à cent kilomètres de Cracovie et jusqu'à cent cinquante kilomètres de Varsovie : les Ukrainiens opprimeraient de ce côté des Polonais. Par ailleurs, les Ukrainiens prétendent détacher de la patrie russe les Cosaques du Don, les Tatars des bord-s de la mer Noire, les Juifs d'Odessa, les immigrés du Nord qui ne désirent aucunement cesser iètre Russes pour devenir Ukrainiens.
2. « Que la i)aix acquise par la victoii'e ne soit pas une paix, mais bien la i>aix, la paix pure de tous germes de guerres» la
454 L\ DKMOCBATIE DES xNATIOxNS
le principe dérnocralique des nationalités serait plutôt une source de guerre, puisqu'il éveille la conscience d'un droit qu'il n'est pas toujours possible de satisfaire.
Il y a une g-rande part de vérité dans le tableau touchant des nationalités affranchies, maîtresses- chacune de leurs propres destinées, et se tendant désormais la main qu'elles avaient tenue jusque-là sur la garde de leurépée. Il ne faudrait cependant pas s'hypnotiser sur cette allégorie idyllique. Il est permis de se demander si on assurerait au monde un maximum de tranquillité avec un grouillement d'Étals nationaux, livrés au nationalisme le plus exalté. C'est un devoir pour la diplomatie de se demander si un grand État polonais romantique," allant de Pétrograd à Breslau, s'étendant de la Baltique à la Méditerranée, et se livrant à des tours de valse tantôt avec l'Allemagne, tantôt avec la Russie, ne serait pas lui danger pour la paix de l'Europe K -
Quelque satisfaction d'ailleurs que l'on donne aux principes, l'enchevêtrement des nationalités conservera toujours sous la cendre des foyers de mécontentement, et surtout, comme on va le voir, il n'est pas de peuple qui soit prêt à se contenter de la justice, de la seule justice : avant d'arriver à TEldorado démocratique de la paix, il nous faudra supprimer la diversité des intérêts nationaux et les rivalités qui, jusqu'ici, en ont découlé nécessairement. — Si jamais l'Etat autocratique ancien disparaissait partout pour faire place èrl'Etat-nation, si un jour l'État coïncidait partout avec la nation, disparaîtraient en même temps les guerres causées par cette divergence : il n'y aura plus de guerres de nationalités; cela ne signifie pas qu'il n'y aurait plus de guerres. L'Italie, qui s'est formée au nom du principe des nationalités, réclame autre chose que ce qui lui est dû au nom de la nationalité seule.
paix assise, solidement, sur le principe des nationalités et de la justice internationale. » (Anatole France, Discoui^s à la cérémonie italienne à la Sorbonne, 22 juin 1916).
1. Comme on le verra plus tard, nous croyons d'ailleurs que» sur ce point, la solution diplomatique concorde avec la solution juridique et démocratique.
Je précise d'ailleurs que, s'il ne faut pas exagérer la portée pacificatrice du principe des nationalités, il ne faut pas non plus la méconnaître. En donnant satisfaction aux aspirations et aux volontés des peuples, on supprime incontestablement des causes de guerre. Le traité de Vienne (i8i5), le traité de Berlin (1878J, par leur méconnaissance des principes, ont été le berceau de guerres qui ont désolé l'Europe (V. supra, p. /|i5).
Il est encore permis de croire, sans être taxé d'utopie, que la propagation, dans le sentiment des peuples, du droit démocratique des nationalités, aurait une vertu pacificatrice, puisqu'elle suppose que les peuples, à la ditrérence des troupeaux, ne peuvent pas avoir de propriétaires, et qu'elle met ainsi un frein aux instincts brutaux de conquêtes.
4** Le droit démocratique est un idéal avec moratoire.
Une politique étrangère serait condamnée à la plus dangereuse stérilité si elle prétendait méconnaître les faits. Lamartine, représentant de la plus idéaliste des républiques, doit concilier son idéalisme de poète avec le positivisme de l'homme d'Etat : « Les traités de i8i5,' dit-il dans son manifeste aux puissances (4 mars .1848), n'existent plus en droit aux yeux de la République française; toutefois, les circonscriptions territoriales de ces traités sont un fait qu'elle admet comme base et comme point de départ dans ses rapports avec les autres nations. »
Le respect du fait est d'ailleurs autre chose que la déférence obligatoire devant ce qu'il est impossible d'empêcher. Il doit encore correspondre au sentiment que la société des nations, comme une société nationale, a besoin de stabilité. Il y a des moments où il faut marquer un arrêt dans la voie du progrès vers ridéal et planter sa tente : une société des nations ne peut pas vivre dans une crise perpétuelle, pas plus qu'un État dans une révolution continue. 11 faut qu'il y ait des moments où l'eiTervescence se calme, où les
États ne soient pas menacés de dissolution, se sentent à l'abri des intrigues des voisins ambitieux. Le besoin de stabilité est un des premiers besoins de rhumanité. Les idéalistes reprochent aux juristes de faire la théorie du statu qiio : certes les juristes n'ont pas choisi la^ meilleure part, mais leur rôle est nécessaire ; comme Marthe dans l'Évangile, ils assurent la satisfaction des nécessités immédiates de la vie, tandis que les autres, comme Marie, s'abîment dans la contemplation de l'idéal. Ils se trouvent bien contraints de reconnaître une certaine valeur aux traités conclus par les organes constitutionnels des Élats et ils sont bien obligés d'ajouter que le peuple d'un de ces États ne peut pas unilatéralement méconnaître, sur-le-champ, la portée de ces traités ^
Ils sont bien obligés d'admettre, comme une règle positive, le droit d'un État constitué à défendre son unité contre la sécession d'une de ses parties, de même qu'un gouvernement établi a le droit de défendre son existence contre la révolution. Le droit démocratique des nationalités, c'est le droit naturel; l'ordre établi, c'est la loi écrite. Imagine-t-on ce que serait une société si, tout d'un coup, on supprimait la loi écrite, en décidant que désormais les hommes seraient seulement soumis au droit naturel, interprété par chacun selon sa propre conscience? Ce serait l'état de la société des nations si, tout d'un coup, toute loi positive était supprimée au profit de la liberté absolue de chaque État d'agir conformément à ses aspirations. La querelle entre les idéalistes et les juristes provient de ce qu'ils ne voient qu'un seul côté de la question : les juristes insistant sur le besoin d'ordre, les idéalistes sur le
1. La diplomatie du second Empire, qui semble avoir été le plus logique avec l'idéologie démocratique, n'admettait pas qu'un engagement diplomatique pût valoir à rencontre du suffrage universel. C'était la doctrine exprimée dans la circulaire de notre ministre des Affaires étrangères du 4 décembre 1862 : <« Les principes de notre droit public ne nous autorisent pas à établir dans un document officiel que nous refuserions indéfiniment de reconnaître un souverain qui aurait été élu par le suffrage libre et spontané de la Grèce, en désaccord avec les engagements qui lient les puissances entre elles. »
besoin de justice ^ Il arrive aux premiers d'exagérer dans le sens d'un atlachemenl religieux à Tordre établi qui prolonge les injustes oppressions ; aux autres, d'exagérer dans le sens d'une impatience fébrile qui compromettrait la vie de l'humanité et aboutirait à l'anarchie. Et je ne dis pas que la conciliation entre les deux tendances soit facile à réaliser; tout ce que l'on peut dire, c'est que, pour une période dont la durée est fixée par la clause rébus sic stantibus, le monde a le droit d'assurer sa tranquillité par des traités. Pendant ce temps, on n'exige pas des nationalités une abdication définitive de leur droit démocratique : on les prie seulement de consentir un moratoire. Qu'un certain nombre d'habitants de Dublin aient consenti à faire le jeu de l'Allemagne, à poignarder dans le dos leur État et en même temps l'Europe, au milieu de la plus grande lutte pour la justice que l'histoire ait enregistrée, c'est un crime pour lequel le droit démocratique ne peut aucunement servir de circonstance atténuante.
La doctrine du droit naturel des peuples n'est que la transposition à la doctrine internationale de l'effort de la Révolution dans le domaine de la politique interne : il s'agit de réorganiser la société des nations, comme la société nationale, sur les bases fournies par la seule raison. Sur les deux domaines, l'entreprise se heurte aux mêmes difficultés : il n'y a d'institution politique durable que celle qui a des racines dans le passé. La vie des peuples, comme la vie de la nature, ne fait pas de sauts ; la continuité est sa grande loi.
C'est cependant dans son aspect négatif que le principe démocratique apparaît avec le plus de netteté; des personnes humaines ne peuvent pas, contre leur volonté, être transférées d'un État à un autre comme un troupe.au change de propriétaire.
1. C'est, je crois, la portée de la controverse entre mon cher maître, le professeur Pillet, et le professeur italien Cimbali.
5" VappUcatlon des pruicijjes démocratiques dans le droit public interne est susceptible, en bien des cas, d'atténuer l'acuité des problèmes nationaux.
A quelque degré que Ton s'arrête dans la gamme desolulions possibles à apporter aux problèmes nationaux, on en revient toujotfrs à la nécessité de l'application du droit démocratique. Il ne faut pas que les personnes humaines soient considérées comme des choses, purs objets d'un droit qui leur serait étranger et supérieur. La liberté politique, à l'intérieur de l'État, est apparue, à l'expérience, comme le moyen le plus propre à atténuer la vivacité des conflits nationaux à l'intérieur de l'État. C'est par la liberté politique, à l'intérieur de l'État britannique, qu'a été atténuée- progressivement, en dépit de soubresauts de violence, de plus en plus espacés et de plus en plus faibles, la question irlandaise : et nous ne lui concevons pas d'autre solution que le home rule. C'est par la liberté politique qu'a été résolu le problème national dans les dominions de l'Empire britannique : c'est par la liberté politiffuc, par un accroissement d.u rôle des assemblées que, vers iS^o, l'Anglelerre a mis fin, au Canada, aux luttes entre Français et Anglais et à toute velléité séparatiste; c'est par la reconnaissance de la plus large liberté politique qu'a été clos le conflit entre le Transvaal et la métropole. Au contraire, le refus de liberté politiquea exaspéré les revendications nationales contre les empires du Centre. En s'obstinant à « piétiner le cadavre d'une nation », la Prusse a conservé toute leur vigueur aux protestations polonaises. La politique policière des Habsburg contre les Roumains de Transylvanie, la lutte contre les écoles, la langue et les coutumes, les attentats scandaleux et souvent sanglants contre la liberté des élections, ont entretenu la vie des revendications séparatistes. Nous sommes encore au milieu de la fournaise d'où sortira l'Europe nouvelle, et nous ne savons ce que sera cette Europe. Mais nous pouvons croire qu'un pas serait réa-
Usé vers la paix et l'équilibre du monde si les nationalités soumises à l'empire des Habsburg recevaient chacune leur homeraleK II y aurait dans une large concession de la liberté politique un frein contre le danger de la Mitteleuropa, c'est-à-dire contre la mainmise complète de l'Allemagne sur l'Autriche.
0° Le principe du droit démocratique ne peut servir de mobile exclusif d'action à la politique étrangère d'un grand pays.
A invoquer, en lui attribuant une valeur absolue, le principe des nationalités, on s'expose d'ailleurs à se tenir complètement en dehors de la vie, à planer dans une sphère qui a été jusqu'ici étrangère à la politique pratique. Il n'y a pas, dans l'histoire, un État qui soit resté jusqu'au bout, pendant, par exemple, 4a durée d'un règne, fidèle à la notion démocratique des nationalités. Napoléon III lui-même s'était laissé conduire par. l'ambition à incliner vers la théorie allemande des races pour justifier ses visées sur la Belgique. L'Italie réclame Trente et Trieste au nom du principe des nationalités; le Brennœr et la frontière du.royaume italien de 1811, au nom du principe des frontières naturelles; la côtedalmate et toutes les frontières extrêmes de l'ancienne république vénitienne, au nom de Thistoire; la prépondérance dans l'AdViatique et la ville albanaise de Valona, au nom de l'équilibre ; des îles du Dodécanèse, pour avoir des bases navales; des territoires en Asie Mineure et des rectifications de frontières en Afrique, pour sa population surabondante. La réalisation des aspirations de nos alliés {dont je ne prétends pas mettre en doute la légitimité) fera passer sous leur domination des Allemands (à Bozen), des Serbes, des Albanais, des Grecs. La Russie tsarisle, qui avait accepté la guerre déclarée par l'Allemagne au nom du principe des nationalités, revendiquait Conslantinople
1. Nouvelle application de l'idée que « démocratie signifie paix ».
et les Détroits au nom du libre accès à la mer, nécessaire à la respiration de son énorme terri loire. Chaque État prétend conserver dans sa main le jeu complet des principes, et abattre, au moment voulu, la carte qui peut le faire gagner.
Le penseur, le moraliste, dans son cabinet, a le droit de dégager des principes absolus ; l'homme d'État a le devoir de se demander ce que deviennent ces principes au contact de la pratique. Or, dans bien des cas, le principe des nationalités couvre une ambition de conquête au profit d'un État constitué, plutôt qu'une entreprise de libération des nationalités opprimées. La Révolution française a lancé la formule du droit national, reprise avecr persévérance par le second Empire : c'est au nom du droit national que s'est formée l'unité allemande, et c'est en violant le droit national que l'Allemagne s'est agrandie. L'Italie des nationalités est partie ouvertement pour une guerre d'expansion au nom de r « égoïsme sacré ».
Le prétendu principe démocratique n'est très souvent que la robe dont on habille des ambitions. « Dans le désastre universel, a écrit M. Luzzatti, les patries triomphent ^ » Ce n'est pas assez dire : nous assistons, en réalité, à une explosion des idées nationalistes, à une fièvre générale d'annexions, qui semble toutefois avoir épargné l'Angleterre, la France et les États- Unis^..
Nous demeurons fidèles à la maxime : « Il importe peu que la France grandisse en étendue, pourvu qu'elle grandisse en hauteur. » (Le mot est de Rouher, i5 mars 1867.) Et c'est très bien. Mais il ne faut pas exagérer et continuer à prétendre gérer notre politique d'après notre incurable sentimentalisme, dans un monde où les sentiments tiennent bien peu de place ^. Nous