Carrière délia Sera, 7 septembre
2. Voir l'étude pénétrante du baron Ernest Seillière, rimpérialisme nalioïKil, dans Bibliothèque universelle, 1915.
3. « Nos rapports avec la Turquie ne sontpas de nature sentimentale », proclame le prince deBûlow dans sa Politique allemande.
y serions complètement dépaysés. N'essayons pas de construire un droit a priori. Le droit n'est pas une -création artificielle et arbitraire : il doit être adapté à la société, non à la société idéale, mais à la société réelle. La vie est une lutte incessante de l'idée contre la matière, et il faut faire à cette dernière sa part. Ce «erait une gageure que de prétendre établir un programme de politique étrangère sur rignorance méthodique des faits les mieux établis et sur la méconnaissance systématique de la psychologie des peuples. « Qui veut faire Tange, dit Pascal, fait la bête. »
y" La diplomatie a toujours joué un rôle dans le mouvement des nationalités : elle doit en conserver le contrôle.
Il y a eu, dans une histoire qui n'est pas encore très ancienne, des combinaisons diplomatiques absolument étrangères au principe des nationalités, entendu dans un sens quelconque, et qui cependant ont parfaitement réussi. Par sa position, sa race, sa langue, ses mœurs, comme par la volonté de ses habitants, la Corse ne semblait pas appelée à être française. Elle ne s'est pas donnée à nous; nous l'avons achetée. Cependant, grâce en partie au hasard qui en a fait le berceau de Napoléon, grâce surtout au caractère accueillant de la communauté française, la Corse est devenue une partie intégrante de notre patrie. Aussi a-t-on pu dire que la politique et la diplomatie font les mariages durables, les mariages de raison, tandis que le principe des nationalités présiderait à des unions de sentiments, à des mariages d'inclination dont la fortune est douteuse.
La diploma.tie joue souvent un rôle analogue à celui de c(îs personnes obligeantes qui, dans des cas analogues, aident à l'éclosion de sentiments plus ou moins sincères. C'est souvent elle qui, dans des intérêts dive»-. crée ou contribue à préciser ou à compléter la con-cJence nationale : car, en fait, c'est du dehors que, le )liis souvent, prennent leur source les mouvements d'iji iép(^ndance; le principe des nationalités est fré-
quemment invoqué par un peuple désireux d'obtenir la sécession d'un territoire, pour un motif quelconque : se l'annexer, y exercer une sorte de protectorat, alTaiblir un État rival. Sans la Russie, qui s'est attribué le rôle de protectrice des peuples chrétiens des Balkans, la « conscience nationale » des peuples de la péninsule aurait été évidemment beaucoup plus longue à se préciser et à triompher. La diplomatie intervient donc en fait dans le principe des nationalités : elle intervient par conséquent avec les éléments et l'esprit de la diplomatie ancienne. La Bulgarie est l'enfant de douleur de la Russie. Sans la diplomatie russe, la nationalité bulgare ne serait certainement pas afTrancbie. Les Bulgares ne se sont jamais révoltés contre le joug; on a dit qu'il» «'aspiraient qu'à une seule liberté : celle de voler les moutons. C'est l'Europe qui leur a imposé l'émancipation. Au point de vue général, humain, cet aflranchissement a-t-il été un bien? Les Bulgares ne sont plus massacrés par les Turcs, et c'est parfait; mais ils se sont alliés à leurs anciens massacreurs pour massacrer à leur tour. Virtuoses de la trahison et de la mauvaise foi internationale, ils constituent, pour la paix, une menace permanente. On les a affranchis du Turc, pour les soumettre à un prince allemand. Quel avantage ! On avait vu en eux les futurs gendarmes de l'Europe, préposés au maintien de Tordre dans les Balkans ! Parce qu'une population a été massacrée et persécutée pendant des siècles, parce que ses hommes ont été réduits en esclavage et ses femmes dans une situation encore pire, elle a droit à notre pitié : il n'en résulte aucunement, comme on a eu tort de le croire, qu'elle ait droit à l'indépendance, réservée aux nationalités majeures, mûres pour la liberté et dignes de conduire elles-mêmeg leurs destinées.
L'excès des malheurs des Bulgares leur créait une sorte de caractère sacré; ils étaient malheureux, on les a crus vertueux. Ainsi s'est formée l'image-^d'uno Bulgarie idéale, qui a masqué la Bulgarie réelle, non seulement pour les idéalistes et les philanlhi opes,àla suite de A'ictor Hugo et de Garibaldi, mais encore pour les di-
plomates et les liommescrÉlal, à la suite de Gladstone. Nous avons longtemps vécu sous l'émotion des récils des Biilgarlan atrocities et, parce que les femmes roumélioles étaient systématiquement outragées par les pachas, nous avons attribué à la Bulgarie les sentiments d'un honnête homme insulté. Les erreurs bulgares sont dues à ces erreurs de sentiment, à l'idéologie dédaigneuse des faits, au dogmatisme ignorant des réalités. En ces matières où se trouve engagé le sort de la démocratie française, évitons le romantisme et les iWusions décevantes du sentiments
Depuis i8^j8 régnait, dans certains milieux français, une sorte d'enthousiasme pour la Hongrie, entretenu par la courtoisie amicale que nos compatriotes rencontraient dans ce pays. On en restait aux sentiments indiqués dans ces vers — médiocres — des Châtiments :
On mangeait un douteux lapin
Et Ton buvait à la Hongrie;
On ne peut pas vivre sans pain,
On ne peut pas non plus vivre sans la patrie !
Les Hongrois se disaient alors opprimés par François- Joseph, qui appela les Russes à son secours. Les Magyars, une fois soumis, ont repris leur rôle de bourreaux des Roumains de Transylvanie, et leur union avec leurs' anciens oppresseurs paraît plus intime que jamais^ 1
Il est des doctrinaires qui ne parlent de rien moins que de supprimer la diplomatie ancienne et de'lui substituer partout l'application systématique du principe démocratique. Quelle formule profondément illusoire et creuse lorsqu'on la confronte avec la complexité infinie des problèmes pratiques ! Il y a des groupes ethniques qui ont des aspirations vers le droit démocratique et qui ne sont pas majeurs pour en avoir l'exercice.