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Pillet, les Leçons de la guerre présente

du droit inlernational — nous pouvons constater qu'elle est resiée muette devant la violation de la Belgique ; le monde officiel n'a pas élevé une protestation contre le crime sans nom de l'assassinat de !a race arménienne. L'Espagne, dont nous admirons l'esprit chevaleresque, dont nous aimons les penseurs, les poètes et les artistes, dont le roi s'est dépensé sans compter pour adoucir le sort de nos prisonniers, l'Espagne assiste, abrite dans ses ports, puis libère, en lé protégeant, un sous-marin qui a assassiné, qui va assassiner des noncombattants, des fem^mes et des enfants. Elle a raison, en vertu de la même technique, puisque ces femmes -et ces enfants ne sont pas espagnols. Cet état du droit international correspond d'ailleurs à un développement insuiffisant de la conscience humaine. C'est sans doute une des grandes tristesses de ce temps qu'on ait pu, en plein vingtième siècle, au mépris des engagements les plus solennels, assassiner une nation neutre, sans q«'un gouvernement non belligérant — un seul — ait fait entendre la moindre protestation ^

Mais e^est surtout une douleur, mélangée de honte, «de constater que le meurtre de la Belgique n'a pas soulevé, même chez les petites nations qui semblaient le plus dire<itement menacées — Suède, Hollande, Suisse démocratique — l'unanimité, sur laquelle on était en droit de compter, de ta protestation des conscienceî& individuelles. Au stade actuel du droit international, la liberté des nationalités, le droit à Texislence des petits Etats ne peuvent s'appuyer que sur les eourants essentiellement variables de la politique et sut la bonne volonté des grands États. On ne peut pas croire que ce soit là la dernière étape du droit international.

Cependant, nos yeux peuvent discerner, à un horizon encoi'e lointain, l'aube d'une ère nouvelle. L'entrée en guerre des États-Unis marquera peut-être un tournant

1. Il y aurait injustice à ne pas menlionner que seul, parmi toutes les représentations nationales neutres, le Pariemeni du Brésil, en ordonnant l'iTisertion, aux re(u«iils olliciels, de la conférence du sénateur Ruy Darbosa, a p^rotesté contre la violation de la neutralité belge.

dans -l'histoire du droit international. Sans doute, ils luttent pour le prestige ; la grande démocratie ne pouvait incliner son honneur devant l'insolence de l'auto- -cratie prussienne. Mais, « et c'est ce qui constituera devant le monde son honneur historique, elle a entendu la plainte de l'humanité tout entière, elle a invoqué le droit universel ». Dans ces documents à jamais mémorables qui lui assureront, auprès de la postérité, une place à côté des « pères » de la République américaine et qui proclament la rupture avec le militarisme prussien, le président Wilson n'invoque qu'en passant et comme à titre accessoire les droits particuliers de l'Amérique. Il insiste, au contraire, avec une admirable largeur de vues, sur la nécessité, pour une grande nation comme celle aux destinées de laquelle il préside, de venger la violation systématique des lois internationales, et d'assurer les droits de l' humanité ^ .

De cette semence d'idées généreuses, le monde attend une riche moisson de justice et de paix. Après la liberté et l'égalité des nations, il faut faire triompher l'idée de leur solidarité, ou, si l'on aime mieux une

1. « Si le gouvernement impérial a l'intention de poursuivre la guerre sous-marine... sans égard pour ce que le gouvernement des États-Unis considère... comme les principes d'humanité unanimement reconnus, le gouvernement des États-Unis <levra finalement en tirer la conclusion qu'il ne lui reste qu'une voie à suivre... C'est avec la plus grande répugnance que le gouvernement desÉtats-Unis fait une démarche de ce genre, mais il se voit obligé de l'entreprendre au nom de l'humanité et des droits des nations neutres. » (Note du 20 avril 1916, à la suite du torpillage du Sussex.) « Ce n'est pas la vengeance qui doit être notre but. ...c'est simplement la revendication du droit de l'humanité,' dont nous ne sommes qu'un champion individuel... Après nous être décidés à des mesures si pleines de conséquences,.expliquons clairement notre but, qui est la défense des principes de paix et de justice contre les puissances autocratiques et égoïstes... « (Message du 2 avril 1917 invitant le Congrès à constater que la guerre existe entre les États-Unis et l'Allema.L'ne du fait de cette dernière puissance.) — D'après le vieux canoniste François de Vittoria, la communauté internationale est directement atteinte par toute injustice, quels qu'en soient les auteurs ou les victimes. Et la solidarité est telle entre les divers États que chacun d'eux peut poursuivre, au nom de la société humaine, la réparation de l'injustice. Cf. Joseph-Barthélémy, F. de Vittoria, 1904.

autre expression excluant à sa base l'idée de moralité, de leur interdépendance. A l'heure actuelle, une violation du droit international est assimilée en quelque sorte à un délit civil, ne donnant d'action qu'à la victime de ce délit, et non comme une infraction criminelle atteignant la sécurité commune de la société des nations. L'effort des juristes doit tendre à créer des organismes juridiques tels que l'atteinte qui leur serait portée intéresserait tous les États adhérant à cet organisme. Quel progrès serait < réalisé par exemple si tous les États cosignataires des conventions de la Haye formaient une espèce d'association dont tous les membres devraient se sentir atteints par la violation dont l'un d'eux serait victime ! Que tous et chacun soient solidairement garants des engagements contractés en commun. Le droit international aspire à une sanction véritablement juridique, c'est-à-dire un châtiment infligé par une puissance supérieure à celle qui a commis l'infraction. Ce n'est que le jour où les nations seront soumises à cette autorité commune qu'elles sortiront de « l'état de nature », comme le disait Thiers à la tribune du Corps législatif. L'organisation de cette puissance collective de la civilisation est peut-être l'œuvre de demain. Cette guerre dont on n'avait prévu ni l'importance, ni l'étendue, pourra être suivie de réformes auxquelles on n'aurait pas pu croire. Chaque siècle voit l'écroulement de ce qu'on croyait immortel et la victoire de ce que les hommes les plus sages déclaraient impossible. Il n'est pas interdit d'espérer que, du terrible creuset où elle subit d'indicibles tortures, l'humanité sortira régénérée.

L'œuvre d'aujourd'hui, qui préparera cette organisation de l'Europe, et même celle du monde, c'est la constitution d'une fédération des Alliés. Les destinées du groupe magnifique des victimes du militarisme allemand ne doivent pas être abandonnées aux fluctuations des démocraties, pas plus qu'aux incohérences des bureaucraties ou aux surprises des monarchies. C'est dès maintenant qu'il faut prendre des mesures pour empêcher de se désagréger le bloc de ceux qui luttent

Joseph Bar iHÉi,KM\. 33

pojar le droit, pour la liberté et l'égalité des nations. Il faut que les alliances, ententes ou collaborations actuelles soient fondues et consolidées dans une fédération constituée au grand jour, confirmée par un vote des Parlements, qui seront appelés ainsi à manifester expressément l'adhésion des peuples, et dont les conditions serontdéfînies pour une durée déterminée. 46 /losie discere : le i^' mars i8i4»les puissances alliées signaient, au traité de Ghaumont, un^ entente valable pour vingt ans, par laquelle elles déclaraient faire bloc contre la France et s'engageaient à entretenir sous les armes chacune i5o.ooo hommes, tandis que l'Angleterre s'engageait à fournir un subside annuel de i5o millions. C'est le principe de cette entente qu'il faudrait rénover, perfectionner, retourner ensuite contre l'Allemagne en lui donnant toutefois un caractère purement défensif. — C'est là l'œuvre du moment : il faut profiter de la malléabilité où se trouvent les choses dans le foyer incandescent de la guerre pour opérer les grandes transformations. C'est maintenant que l'œuvre est possible, tant que de misérables antagonismes se trouvent éclipsés dans la grandeur de l'œuvre commune ; maintenant aussi qu'elle est opportune : l'Allemagne comprendrait sans doute qu'elle ne pourrait, sans danger pour l'avenir de sa vie économique, s'interdire irrémédiablement la reprise de relations normales avec une fédération aussi puissante ; cette considération aviverait sans doute son désir de la paix, et contribuerait peut-être à abaisser ses prétentions au sujet des conditions dans lesquelles ce désir pourrait se réaliser. Puisse la France trouver encore un Talleyrand capable d'accomplir cette œuvre et d'en tirer pour la France tous les profits qu'elle est susceptible de procurer !

Cette confédératron des alliés apparaît, en ce moment, comme le seul remède susceptible de pallier la menace du militarisme allemand. Ce serait, je crois, une illusion singulièrement dangereuse de croire que ce péril disparaîtra après la convulsion présente. Certains se bercent de l'espoir qu'il sera possible de rogner au fauve crocs et grifïes, afin de le rendre inofl'ensif. Mais

comment ce rêve pourrait-il se réaliser? Signerons-nous, avec le pays du chiffon de papier, une convention de désarmement réciproque, nous décidant de nous-mêmes à jouer ce rôle de dupes auquel nous invitait, il y a quelques années, le chimiste philosophe Ostwald ^ ? Dans peu d'années, nous serions la chose de l'Allemagne. Quant à imposer, par la force, à cet empire, une limitation unilatérale de ses armements, qui peut sérieusement y songer? Les interventions dans les affaires intérieures d'un autre pays répugnent singulièrement au tempérament des nations libérales alliées. Elles soulèvent, chez les peuples qui y sont soumis, des colères légitimes, et surexcitent le sentiment national. Il faut aussi se pénétrer de cette idée que la paix sera tout de même la (in delà guerre et que chaque État reprendra, chez lui, le cours de sa souveraineté. Et puis, quelle victoire faudrait-il pour être en droit d'attendre un résultat efficace de pareilles interventions? Peut-on espé rer mieux qu'un léna, complété par des Eylau et des Friedland ? La Prusse était démembrée, à l'est, à l'ouest; elle subissait, pendant dix-huit mois. Inoccupation des armées françaises; elle payait une lourde indemnité de guerre; elle se voyait interdire, par les articles additionnels au traité de Paris (3 septembre 1808), de mettre sur pied, pendant dix ans, une armée de plus de 42.000 hommes... Cependant, son honneur national s'exaltait, frémissant sous ces humiliations; et, sept ans après, le roi de Prusse entrait à Paris, à la tête d'une armée de 190.000 hommes, sans compter les réserves. Voilà la leçon décourageante que prononce l'histoire pour ceux qui voudraient conjurer le péril du mihtarisme allemand par des combinaisons diplomatiques ! Or, loin de se laisser aller à des illusions dangereuses, il faut avoir le courage de voir en face nos lendemains : après le point, à prétentions finales, qui sera mis à cette

1. Dans la Grande Reuue (française) du 10 mai 1910, il poussait la France à faire le Grand Pas, c'est-à-dire à donner le signal du désarmement en se dévétarrt la première, unilatéralement, de son armure. C'était au moment où l'Allemagne accu* mulait ses moyens d'attaque.

guerre par le traité de paix, il est à redouter que le fléau prussien ne fasse peser, sur l'Europe et. le monde, une menace plus lourde que jamais. Vaincre l'Allemagne, c'est difficile. Mais une entreprise eijcore plus hérissée de difficultés sera d'empêcher l'Allemagne, même vaincue, de s'annexer, plus ou moins ouvertement, ses alliés d'aujourd'hui. Devant ce bloc formidable de la Mitteleuropa, devant cette puissance qui, dominant le centre de l'Europe, enfoncerait encore un coin au cœur de l'Asie, tout autour de ce domaine des Hohenzollern, s'étendant de Hambourg à Bagdad, il faut dresser une autre muraille que la barrière interrompue des actions isolées, des volontés hésitantes, des négociations incertaines. L'unité régnera dans le camp ennemi par la suzeraineté de la Prusse sur l'Allemagne, de l'Allemagne sur l'Autriche, la Bulgarie, la Turquie. Les nations libres et égàlitaires de l'Entente devront créer entre elles une unité aussi forte, grâce à une machinéry^ comme disait M. Balfour, instituée par un acte réfléchi et conscient de leur volonté.

Oh I sans doute, le militarisme allemand se trouvera calmé par la conviction, chèrement acquise, que décidément la guerre est une mauvaise affaire pour l'Allemagne et que celle fameuse industrie nationale a cessé d'être payante. Mais il faudra encore compléter ce progrès « moral » par une union des États tendant à punir le premier, quel qu'il soit, qui osera porter atteinte à là paix.

Si elles ne veulent pas se trouver dans cette alternative, ou d'être soumises à la volonté allemande, ou d'étoufl^er sous le poids d'une paix surarmée, il faut que les nations alliées avertissent solennellement la Prusse que toutes ses tentatives se heurteront au faisceau compact de leurs forces conjuguées !

Faut-il voir dans cette confédération le germe des « États-Unis d'Europe » ? La formule frappe les esprits, et peut servir de véhicule à l'idée. Elle aurait toutefois le double inconvénient d'embrasser plus et moins qu'il ne convient d'étreindre. D'aboid, la Sainte-Alliance des peuples ne peut pas être constituée à l'image des

États-Unis ; ensuite elle devra comprendre des peuples hors de l'Europe, et ne comprendra pas toute TEurope. Et d'abord, nous ne pouvons pas penser à constituer avec les anciennes nations une confédération analogue à celle que nous admirons dans l'Amérique du Nord. Sur le sol de la vieille Europe, encombré de monuments du passé, on ne peut transporter les architectures américaines. Chacune des nations y possède une personnalité marquée, une physionomie aux traits fortement accusés, tout un passé lourd de traditions : on ne peut aucunement les comparer aux tout jeunes États, à peine nés à l'indépendance, qui étaient représentés, en 1787, au Congrès de Philadelphie. Une fusion des vieux États européens, analogue à celle qui fut alors opérée, n'est qu'un rêve. Ce n'est même pas un beau rêve K Là meilleure armure de la paix sera une « Sainte-Alliance » — l'expression est de M. Chardon — des peuples libres et pacifiques. Cette Sainte-Alliance, et c'est là le second motif pour lequel nous ne pouvons l'appeler les États-Unis d'Europe, réservera une place à part, une place de choix à la République américaine. Cette grande démocratie aurait produit en vain le formidable effort dont nous sommes les témoins émus et. reconnaissants si elle (Jevait, dans la suite, se replongeiv dans son isolement et se désintéresser de l'avenir de l'humanité. S'il nous est permis d'espérer une amélioration dans la condition du monde, nous devons l'attendre du bloc indissoluble des grandes et vieilles démocraties majeures de l'Occident : Angleterre, États- Unis, France, Italie. Appuyées à l'est sur la Russie, et par toute la surface du monde sur les communautés filiales ou alliées de l'Angleterre, elles constitueront une force irrésistible, impuissante, à raison de l'opposition des intérêts, à faire le mal, toute-puissante pour l'empêcher. C'est de la force des démocraties unies que la paix pourra naître.

1. Napoléon, assagi, à Saintfe- Hélène, songeait à une Europe unifiée comme il avait unifié la France et pour laquelle on pouvait rêver « l'application du Congrès américain ou celle des amphyctionsde la Grèce »>,

Dans cette Sainte-Alliance des peuples, enfin, nous ne voyons pas de place possible pour les empires du Centre et pour leurs complices. D'abord, à cause du devoir de la haine sacrée : qui ne hait pas le crime n'est pas loin d'être indifférent à la vertu. Et aussi, s'il était besoin de cette raison supplémentaire, parce que l'histoire nous enseigne à l'évidence que l'idée d'égalité des États répugne à TAllemagne, et qu^elle ne paraît pas prête à se dépouiller de cet esprit de domination essentiellement contradictoire avec la notion de confédération. D'ailleurs, les porte-parole de l'Allemagne officielle n'ont pas assez de sarcasmes pour Tutopio d'une (( Europe organisée » et pour le rêve, malsain, à leur gré, d'une humanité régie par le droit : ce seraient là des aspirations honteuses des peuples « vieillis, fatigués, devenus paresseux » ; elles seraient « contraires aux intérêts de l'humanité qui veut sans cesse du sang jeune *■ ».

1. Ces expressions sont empruntées à des articles du professeur Erich Brandenburg, dans la Tâgliche Rundschau des 30 et 31 janvier 1917. La lutte non pour Vexistence, mais pour la puissance, dit encore cet auteur, est un principe naturel de la vie des nations. Les « peuples qui ont un accroissement rapide de population, qui possèdent l'esprit d'entreprise, et par suite l'énergie et les capacités nécessaires à un développement supérieur, ne peuvent pas se laisser artificiellement enfermer dans des limites qui ont été fixées dans le passé. Et les peuples dont l'énergie vitale s'éteint, <^omme la France, ne veulent pas céder la place volontairement. Celui qui s'imagine que ces antagonismes... peuvent être aplanis... par quelques décisions de congrès montre qu'il n'a aucune idée de la nature et de la force de cet antagonisme. » Dans la Deutsche Tageszeitung du 2 février 1917, le comte de Reventlow proteste contre le souhait exprimé par le ministre allemand à Sofia « qu'une communauté européenne, fondée sur un large sentiment d'humanité, succède bientôt aux sanglantes divisions actuelles... Nous exprimons le point de vue national allemand en affirmant que les termes Europe, Univers, Jlumanilé ne sont que des mots vides de sens. Le public allemand professe la plus profonde indifférence à l'égard de ces naïvetés. » Dans la Vossische Zeilung (23 décembre 1915), Georg Bernhard déclare que l'avenir de la paix de l'Europe ne pourra être assuré que par l'hégémonie écrasante de l'Allemagne, appuyée sur l'Autriche : « On ne peut tendre autour de l'Europe un réseau de conventions internationales. C'est une mauvaise méthode. Elle désarme les forts au profit des faibles, comme Agamemnon fut f,ué dans son bain par Égisthe. Le droit n'a de solidité dans 1^

L'Allemagne ne lutte pas pour son existence, comme elle le répète dans ses proclamations à prétentions habiles et qui tendent à influencer l'opinion tant à Tintérieur qu'à l'extérieur de ses frontières. Elle n'a aucunement renoncé à lutter pour la puissance, c'est-à-dire pour la spoliation des peuples qui lui seraient inférieurs comme la France, parce qu'elle serait vieillie, ou la Russie, parce qu'elle serait trop jeune ! Contre ces appétits violents, il faut constituer une solidarité des peuples menacés, délibérément pacifique, mais fortement armée.

Cette conclusion sera sans doute décevante pour les idéalistes impénitents, pour les adeptes dé la religion du progrès. Nous ne proposons en somme qu'une adaptation, à peine un perfectionnement de l'ancienne théorie de l'équilibre. Sans doute, nous n'opposons pas des forces de même nature : sur notre plateau de la balance, nous ferons peser les forces morales. Au temps des armées mercenaires, on se serait justement fait taxer d'utopisme si on avait parlé des forces morales; mais, aujourd'hui que la guerre s'est démocratisée en ce sens que ce sont les peuples qui se battent, on cesserait d'être réaliste si on négligeait l'idéal. Il n'en reste pas moins qu'on ne brise des forces matérielles qu'avec d'autres forces matérielles.

C'est un des mythes les plus pernicieux jetés dans la circulation, par le courant généreux de 1848 qu'une idée l'emportera certainement parce qu'elle est noble et généreuse. « Ceci tuera cela » est un elîet oratoire, qui aveugle au lieu d'éclairer. Ceci qui était la barbarie a tué cela qui était la civilisation gréco-romaine. Dans les drames de la vie, le droit ne triomphe pas toujours au dénouement.

On ne fonde pas une doctrine de politique étrangère sur un sentimentalisme systématique, compliqué de

monde que s'il est soutenu par la force. Le meilleur mçyen d'assurer la paix en Europe est d'y constituer un groupe d'États assez fort pour qu'on n'ose pas s'attaquer à lui... L'Allemagne et l'Autriche-IIongrie doivent former un seul bloc, au centre de l'Europe. »

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l'ignorance de nos ennemis, de tios voisins, ou même de nos alliés... La vérité théorique doit transiger avec les réalités politiques! Tant que subsistera un État puissant qui prétendra assujettir le monde par un « cliquetis de sabres » dans les Vosges ou sur d'autres frontières, tant d'ailleurs qu'il y aura des nations qui, obéissant à une loi, à une loi cruelle, mais à une loi qui a été de tout temps celle de l'humanité, prétendront imposer leur volonté par la violence quand elles se sentiront assez fortes pour y réussir, la réalisation de l'idéal démocratique de la société des nations sera nécessairement ajournée. L'humanité serait condamnée à une épouvantable régression si l'on comptait, pour défendre la civilisation, sur les épées de plâtre brandies par les statues de la Justice, au fronton des Palais de la Paix. Pendant longtemps encore, l'idéal aura besoin de gros canons ^

1. E. d'Eichthal, Guerre et Paix inîernationale, 1909; doyen Hauriou, Figaro, 27 mai 1916 ; Chardon, la République victorieuse, 1916 ; G. Hanotaux, le Problème de la paix {Revue des Deux Mondes, 1" novembre 1916); Probus, /a Plus Grande France, 1915, p. 9 ; Probus, lettres au journal VOpinion, janvier et février 1917; Pillet, les Leçons de la guerre présente au point de vue de la science politique et du droit des gens, 1915 ; Cimbali, Dello stato présente del diritto internazionale e dei suoi futuri progressi, 1897 ; Cimbali, Délia nécessita di un nuovo diritto internazionale conforme allô spirilo dei nuoui tempi e délia vera civilla, 1904 ; Cimbali, // nuovo diritto internazionale e gli odierni congressi, conferenze, società e leghe per la pace, U.arbitrato e il disarmo, 1910 ; Elihu Root, ancien secrétaire d'État des États- Unis, Discours du 28 décembre 1915 à l'Arnerican Society of International Law, dans Revue du droit public, 1916, p. 120; Charles Maurras, le Pape, la Guerre et la Paix, 1917; Edgard Milhaud, la Société des nations, 1917; Maxime Leroy, T^re Wilson: la Société des nations, 1917. Plusieurs de ces ouvrages ayant paru après la composition de ce livre, nous ne pouvions, sans déborder notre cadre, en exposer et en critiquer les thèses, quelque intéressantes qu'elles soient.

Tandis que les positivistes me taxeront peut-être d'idéologie, les doctrinaires, les logiciens, les adeptes enthousiastes de la pensée abstraite, les « fiers-à-cerveau » reprocheront à mes conclusions d'être nuancées à l'excès.

Dans la première partie de cette étude, après avoir proclamé les principes de l'organisation démocratique de la diplomatie, j'ai dit aussitôt : s'il est nécessaire de diplomatiser la démocratie, de lui donner le goût et surtout la connaissance des problèmes internationaux, il ne faut pas se hâter de démocratiser la diplomatie. Que la politique française, en se laissantguider par le phare des idées démocratiques, n'aille pas s'écraser contre elles, comme le font, pendant des nuits d'orage, des mouettes éblouies et aveuglées. Ce qui importe avant tout, c'est de laisser aux représentants de la France la force et la liberté d'action nécessaires à l'accomplissement de leur mission. Si les intérêts du pays l'exigent, on conservera au gouvernement républicain des prérogatives que les logiciens qualilieraientde monarchiques.

Je suis allé — horresco referens ! — tout en condamnant l'abus, jusqu'à approuver, en certains cas, l'usage de la diplomatie secrète.

Et maintenant, voilà qu'après avoir essayé de dégager les principes démocratiques qui doivent inspirer la politique étrangère, je leur refuse tout caractère d'absolu. Ils ne sont pas exclusifs; ils expriment des tendances plutôt que des lois. Ils sont des guides, non des

maîtres. Avant tout, que la France vive, pour que les principes ne périssent pasi

Les peuples ne vivent pas de principes abstraits; ils «peuvent en mourir. Si, pendant des mois au lendemain de la Révolution, des esprits, peut-être généreux, en tous cas chimériques, ont pu, à Pétrograd, à Cronstadt, à Helsingfors, s'abîmer dans l'extase des principes absolus, c'est parce que, sur une ligne presque ininterrompue de la mer du Nord à l'Adriatique, des soldats des démocraties majeures tombaient quotidiennement pour leur assurer cette liberté !

Ce sont les maîtres eux-mêmes de la science politique qui nous enseignent la relativité de la valeur des doctrines. Rousseau présente une formule absolue des principes démocratiques, mais il n'ignore pas la différence entre la vérité théorique et la réalité politique : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. » Lorsqu'il descend des sphères élevées de la logique abstraite pour examiner les besoins constitutionnels de la Pologne, il s'éloigne en même temps des principes du Contrat social. Cependant le Contrat social marque une grande date dans l'histoire de la pensée politique. La Constituante savait que les principes de la Déclaration des droits n^étaient pas immédiatement applicables; elle en avait été avertie solennellement par Malouet : « Pourquoi, s'écriait-il, transporter les hommes sur le haut d'une montagne etleur montrer tout le domaine de leurs droits, puisque nous sommes obligés de les en faire descendre, d'assigner des limites et de les rejeter dans le monde réel où ils trouveront des bornes à chaque pas ? » Cependant, en dégageant des principes absolus qu'elle-même n'a pas suivis jusqu'au bout, et qui peut-être ne seront jamais réalisés, la Constituante a fait une œuvre soumise à la critique, mais dont il est imposj^ible de dire qu'elle a été vaine et stérile.

Après des années de travaux et de recherches, Taine était arrivé à cette seule conclusion ferme que les problèmes politiques et sociaux sont infiniment complexes. Aucun ne comporte une solution simpliste. Le raouve-

ment des peuples n'est pas comme un drame bien enchaîné, comme une œuvre d'art bien construite. Quinet disait : « On ne rature pas le livre des destins. Ce qui est écrit avec le sang ne s'efface pas avec de l'encre. »

Le rêve des idéologues politiques a toujours été de trouver la formule magique d'un mécanisme, constitutionnel ou législatif, qui dispense de l'effort conscient et volontaire, de ce que Montesquieu, dans son langage aujourd'hui suranné, appelait encore la vertu. Combien ce rêve devient plus attirant encore lorsqu'on le transporte dans le domaine international î Par un aménagement général des institutions internes, par une démocratisation concertée de la diplomatie dans tous les pays, par des clauses de traités, par des organismes internationaux, ne pourrait-on dispenser les États de la préparation militaire, affranchir l'humanité du réginie de surarmement et asseoir, automatiquement, d'une façon définitive, la justice et la paix?

Il ne faut pas exagérer le scepticisme à l'égard des institutions, des traités, de toute la « machinerie » constitutionnelle ou diplomatique. Mais les mécanismes les plus ingénieux seraient inefficaces à faire avancer le règne de la justice et de la paix, sans l'effort soutenu des nations justes et pacifiques. Il n'appartient ni aux jurisconsultes ni aux diplomates de « tisser la toile des jours nouveaux ». Leurs conceptions les plus belles sont sujettes à l'impérieuse domination des réalités politiques : le traité qui mettra à cette guerre un point à prétentions finales n'aura certainement pas le pouvoir en' chanteur d'apaiser les fermentations nationales, de calmer les aspirations populaires, de guérir le malaise des populations dont les vœux sont contrariés, de faire disparaître Tambition des gouvernants et des princes; et s'il avait cette vertu, aurait-ihcelle d'abolir les ressentiments d'autant plus violents et les déceptions d'autant plus cruelles que les espérances auront été plus insensées? Lorsqu'il s'agit des lois humaines, on peut remplacer les anciennes par des nouvelles; on n'abroge pas les lois naturelles ou morales et notamment cellelà qu'un État qui se sent fort tend à imposer sa volonté

par la force. Ce serait tromper la démocratie que de lui faire entrevoir pour demain une oasis de calme, de repos et de paix assurée, comme avec une pierre philosophale, par la seule affirmation et la seule propagation de principes dégagés par la logique abstraite. C'est un avenir de luttes et d'efforts qui s'offre à l'humanité. (( Nous le prédisons à. tous les siècles, s'écriait déjà M. Thiers en 1848; aucun n'aura l'honneur de finir; la veille même du jour où l'univers cessera d'être, il restera encore du bien à faire, que le zèle le plus ardent n'aura pu accomplir. » Cette conclusion ne .^comporte pas un pessimisme stérile et négateur d'action. La poursuite de l'absolu n'est pas nécessaire à l'effort. Pasteur savait qu'il ne supprimerait ni la maladie ni la mort. Comme lui, il faut travailler avec entrain pour le mieux, en se libérant de l'illusion dangereuse que, d'un seul bond, on parviendra à la réalisation du bien. Les mathématiciens enseignent qu'en multipliant à l'infini les côtés d'un polygone inscrit dans une circonférence, on tend toujours vers la circonférence sans l'atteindre jamais... Ainsi l'humanité s'achemine vers le bien.

C'est av«c ce sentiment des relativités et des possibilités que nous devons affirmer l'idéal de l'avenir. Cet idéal, c'est la gestion, par les peuples majeurs, de leurs propres affaires, une diplomatie loyale, ouverte, publique; c'est l'établissement d'une autorité supérieure aux États qui enlèvera au droitinternational son caractère fictif de code d'étiquette; c'est la suppression de toutes les servitudes, aussi bien collectives qu'individuelles; c'est l'orientation progressive de l'humanité vers un régime intérieur et international d'ordre, de solidarité, de justice et de paix; c'est enfin, comme le proclamait récemment le représentant en France de l'héroïque Serbie, le triomphe de la liberté, de l'égalité, de la fraternité des nations.

Introduction.

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