M. Clemenceau, Homme enchaîné, 28 mars
On sail que la politique crispinienne était d'une gallophobie si furieuse que Bismarck, dont les espérances étaient dépassées, avait été obligé de la calmer. Elle continuait avec la môme frénésie lorsque M. Barrère prit possession de son poste. Très rapidement, on assiste à d'heureuses modifications : M. Barrère négocie le traité de commerce; en 1900, il conclut avec M. Visconti-Venosta les accords méditerranéens; il obtient la liberté de la France au Maroc en échange de la liberté italienne à Tripoli. Dès 1907, notre ministre des Affaires étrangères peut donner à la Chambre l'assurance qu' « en aucun cas et sous aucune forme l'Italie ne pourrait être ni l'instrument, ni l'auxiliaire d'une agression contre la France ». En octobre 190.3, les souverainsitaliens sont sympathiquement accueillis à Paris ; à Algésiras, nous commençons de recueillir les premiers fruits de l'amitié italienne, prélude du grand résultat : l'entrée en lutte de l'Italie à côté de la France, résultat qui n'a éclaté qu'après un duel de plusieurs mois (décembre 1914-înai 1915) entre notre ambassadeur et le grand champion de l'Allemagne, x\I. de Bulow^. On peut bien reconnaître, avec le juge que nous citions tout à l'heure, que M. Barrère « a véritablement rencontré le succès ». Il est seulement exagéré de dire qu'avec un ambassadeur allemand il soit le seul dans ce cas. Des résultats qu'il a obtenus à Rome, on peut rapprocher ceux remportés à Londres depuis environ la même époque (1898) par M. Paul Cambon, en qui de bons juges voient la personnalité la plus éminenle de la diplomatie contemporaine. C'est lui qui, au lendemain de Fachoda, réalisa l'union des deux nations rivales ; par la confiance illimitée et l'estime particulière qu'il avait inspirées à Edouard VII, il est un des meilleurs agents de l'Entente cordiale ; il échange avec sir Edward Grey (22 et 28 novembre 1912) des lettres qui déterminent l'attitude de l'Angleterre au cas d'attaque delà l'rance par une tierce puissance; et ces documents sont le germe de l'alliance actuelle. En se félicitant des ententes et des alliances d'aujourd'hui, il ne faut pas oublier ceux qui en furent les bons ouvriers. Oh ! je
il'ig-nore pas rargument des pessimisles : tout résultat diplomatique, alliance russe, Entente cordiale, amitié franco-italienne, découle de la force des choses. Ainsi^ on constate un succès : les diplomates n'y sont pour rien. On enregistre un échec : les diplomates en sont responsables. Admirable méthode pour gagner à tout coup.
Impuissants à satisfaire la gloutonnerie des appétitsallemands, les diplomates se sont trouvés par là même hors d'état d'empêcher la guerre : cette justice, cependant, leur est due qu'ils l'ont prévue et hautement prédite. En 1914, ^I- Paléologue, ambassadeur à Saint- Pétersbourg, qui est un des plus éminents parmi les diplomates de carrière (il y est entré en 1880, à 21 ans), donne à notre gouvernement la preuve la plus énergique de sa conviction que la guerre est inévitable : il offre sa démission pour le cas où des dispositions internes de la législation française affaibliraient l'instrument militaire de l'alliance. Notre gouvernement avait été prévenu auparavant par nos représentants auprès des gouvernements aujourd'hui ennemis, et notamment par M. Jules Gambon, notre ambassadeur à Berlin, un des diplomates les plus incontestés de notre temps. Dans ses dépêches de 1918 et de 1914, sonne presque toujours cet avertissement : l'Allemagne ne craint pas la guerre ; son gouvernement est disposé à en accepter allègrement les redoutables responsabilités. Ce ne sont pas nos diplomates qui ont contribué à répandre dans le pays des illusions entretenues par l'ignorance et l'esprit de parli : « 11 y a dans, le pays (en Allemagne), lit-on dans le Livre jaune '■, des forces de paix, mais inorga-^ niques et sans chefs populaires... Ces éléments préfèrent, par raison ou par instinct, la paix à la guerre; mais ce ne sont que des forces politiques de contrepoids, dont le crédit sur l'opinion est limité, ou des forces morales de silence, passives, et sans défense contre la contagion d'une poussée belliqueuse... Un exemple éclairera cette idée : les 110 députés socialistes sont des