PRÉTENDUE BANQUEROUTE DIPLOMATIQUE DE LA DÉMOCRATIE
SOMMAIRE
L'affirmation de l'infirmité internationale de la démocratie par Bismarck, Maurras, Bainville, Broglie, Tocqueville, Sembat, Hauriou...
SECTION I
La thèse de l'infirmité internationale de la démocratie.
§ 1. — Les vertus de la monarchie : unité, continuité, permanence, secret.
I 2. — Les moyens de la monarchie : a) Alliances de famille ; b) L'influence extérieure de la personne du roi : Victoria, Edouard VPI ; c) Le personnel diplomatique serait supérieur dans les monarchies; d) L'histoire.
SECTION II
Examen de la thèse de l'incapacité diplomatique de la démocratie.
§ 1. — La continuité, prétendu privilège de la monarchie.
i 2. — Examen des moyens de la monarchie : a) Pactes de famille, alliances dynastiques. — Peu de poids des liens de famille dans les conflits des nations ; 6) Les revers de l'action personnelle du monarque.
I 3. — La prétendue infériorité du personnel diplomatique dans les démocraties. — Le recrutement du personnel diplomatique dans la bourgeoisie aisée : préventions démocratiques. — Le recrutement du personnel diplomatique des monarchies dans
l'aristocratie du royaume : ses résultats. — Le personnel de carrière. — Les outsiders. — Les grands diplomates qui ont bien servi la France.
§ 4. — L'aptitude diplomatique de la démocratie prouvée par l'histoire de la troisième République. — Double devoir de& démocraties qui sont en même temps de grandes puissances.
— Les erreurs de la diplomatie française : erreurs turque, bulgare, grecque. — La démocratie fait-elle la faiblesse descoalitions ? — Esquisse d'application à la diplomatie monarchique des procédés des contempteurs de la démocratie. — L'œuvre diplomatique d'un demi-siècle: le point de départ et le point d'arrivée : 1870-1914.— Période de recueillement et de reconstruction intérieure. — Œuvre de sécurité nationale : la reconstitution de l'Europe. — Volonté de règne de l'Allemagne. — Volonté de liberté de la France. — Le faisceau des alliances et des amitiés opposé à l'agression allemande. — Caractère essentiellement démocratique de la diplomatie de la République. — Œuvre de grandeur nationale :
. l'empire colonial. — Œuvre civilisatrice, idéaliste et généreuse^
— Caractère, démocratique de l'activité diplomatique. — La diplomatie et le commerce. — Conclusion.
On connaît la vieille idée de Bismarck sur l'incapacité gouvernementale de la République. Le chancelier pensait que ce régime ne pourrait pas durer en France^ et que, dans tous les cas, il ne durerait que le temps nécessaire pour achever l'œuvre d'écrasement commencée par les armées allemandes. C'est un préjugé^ un préjugé « né d'une vérité mutilée et qui s'est épanouie en une erreur totale ». Les faits ont apporté une écrasante réplique à ces affirmations. Mais, ripostent les royalistes, si la République a duré, ce n'est pas, selon le mot charmant de ,M. Charles Maurras, une (( durée vraie ». Ce n'est pas une durée utile, une durée qui permette une politique continue, surtout à l'extérieur : c'est la thèse que le distingué polémiste a soutenue dans ses articles à V Action française, et surtout dans des livres intéressants, mais très incomplets et chimériques : Ktel et Tanger (Paris, 1909), Enquête sur la monarchie. Un autre écrivain royaliste, un peu moins doctrinaire et plus historien que son collaborateur de l'Action française, spécialiste de politique extérieure, auteur de livres dont on ne peut s'empêcher d'admirer la facture, même lorsqu'on en rejette les conclusions^ M. Jacques Bainville, a prononcé contre la démocratie
la même condamnation. C'est la démocralie française qui a amené en Europe a le triomphe du germanisme » ; c'est la démocratie qui « aura valu cette défaite à notre pays, ce recul à la civilisation et à l'humanité ^ n.
Les deux écrivains précisent qu'ils n'incriminent ni les hommes, ni un système donné de politique étrangère. Ce sont les institutions seules qui seraient res- |)onsables, dans quelque esprit qu'on entende les faire fonctionner. M. Maurras se fait fort d'administrer « une démonstration précise de cetle vérité que : sept ans de politique d'extrême gauche... firent à la patrie française un tort beaucoup moins décisif que... trois années <le république conservatrice^ ».
Ces ouvrages ne contiennent en somme que l'écho modernisé de doctrines courantes chez des publicisles, monarchistes ou modérés, du milieu du dix-neuvième siècle : du duc Albert de Broglie, dont nous aurons à <îiter les écrits; d'Alexis de Tocqueville, qui, dans la Démocratie en Amérique, a proclamé : « Quant à moi, je n'hésite pas à dire que c'est spécialement dans la conduite des affaires extérieures que la démocratie m'apparaît comme décidément inférieure aux autres formes de gouvernement. »
La thèse de l'impuissance de la Répubhque à défendre les intérêts de la France dans le monde a trouvé un appui inatlendu chez des écrivains dont les sentiments républicains ne sont cependant pas douteux. M. Charles Maurras a pu mettre en épigraphe de son livre une phrase d'un préfet de la République, héros d'un des ilivres les plus succulents de M. Anatole France, et, dans l'espèce, porte-parole évident de l'auteur : « Ne sois pas de mauvaise foi : tu sais bien que nous n'en avons pas, de politique extérieure, et que nous ne pouvons pas en avoir ^. n xVlais surtout l'affirmation royaliste de « l'impuissance fondamentale de la République française devant IKurope » semble avoir été reprise dans une œuvre très vivante, de style alerte, familier, pittores<|iie,
1. Le (JoLip d'Agadir cl la guerre d'Orienl, Paris. 1;»]:^ p. viii.
2. Kicl el Tanger, 2» édit., 11)13, p. cxiii. ,3. Le Mannequin d'osier, p. 18G.
enlraîiiant. Je veux parler de l'ouvrage de M. Marcef Sembal : Faites un roi, sinon faites la paix (Paris, 1918). Livre brillant, livre cependant d'une lecture ^difficile,, car on se demande à chaque instant si Tauteur parle sérieusement, ou s'il entend jouir de la surprise du lecteur ; s'il dit le fond de sa pensée, ou s'il développe un paradoxe. C'est là qu'aurait rendu de grands services au lecteur ce nouveau mode de ponctuation^ ce point d'ironie dont certains demandaient la création il y a quelques années et qui aurait aidé à lire entre les lignes la pensée aimablement dissimulée de l'auteur. Sa conclusion cependant paraît bien claire : céder à l'Allemagne tout ce qu'elle demande ; renoncer expressément à l'Alsace-Lorraine ; s'effacer devant l'Allemagne : en Afrique, au Maroc, au Congo; en Asie^ au chemin de fer de Bagdad, en Orient, en Extrême- Orient ; renoncer à l'Alliance russe, à l'Entente cordiale,, s'allier avec l'Allemagne et par là fonder une solide paix. Toute autre politique suppose la diplomatie ou la guerre; or la démocratie est incapable de diplomatie et de guerre. Faites un roi, sinon faites la paix. Et comme vous ne voulez pas le roi, faites la paix aux conditions qui viennent d'être indiquées. Le livre a eu un grand succès : en ce moment, il en est à sa 18® édition.
A ces opinions de polémistes, M. Hauriou est venu apporter l'autorité du droit public. Le savant doyen de Toulouse cherche des remèdes à F (( incapacité des démocraties libérales en matière de politique étrangère », à leur (( infirmité internationale * ».
Voilà l'affirmation. Mais nous ne pouvons rester sur ce terrain des idées générales, qui « représentent le plus grand nombre de réalités particulières à leur plus haut degré de simplification ». Il nous faut désarticuler une argumentation présentée dans une forme séduisante; et ce n'est pas sans quelque appréhension que j'entreprends à l'égard de MM. Maurraset Sembat cette tâche délicate qui rappelle le geste brutal du botaniste