‹ Démocratie, et politique étrangèreChapitre 44 sur 134 · Séance du 3 mars 1863, Discours, t. I, p · texte numérisé non relu

Séance du 3 mars 1863, Discours, t. I, p

plicité démocratique dans un monde qui ne Test pas. Cela apparut surtout à Constantinople, où toutes les. grandes puissances de l'Europe, plus la Perse elle même, étaient représentées par des ambassadeurs, qui exerçaient en toute facilité leur droit d'accès auprès du sultan, ce qui était de grande importance dans un pays de pouvoii* personnel, tandis que le ministre des États-Unis devait en principe se borner à discuter avec le ministre des Affaires étrangères ou le grand vizir, alors qu'il avait toutes difficultés à accéder auprès du sultan, qui cependant tranchait personnellement les grandes questions. Aussi un acte du Congrès du i""' mars 1898 a autorisé le président des États-Unis à déterminer le rangde ses envoyés. Les négociations qu'il engagea en ce sens n'aboutirent d'ailleurs que longtemps après ^ La simplicité démocratique n'est pas un article d'exportation. Elle peut nuire à la grandeur du pays. La modestie n'est pas une vertu chez les individus; elle peut être facilement un vice chez les nations.

Il y aurait bien une solution démocratique de la difficulté : elle consisterait à établir Végalité entre tous les représentants des divers États dans une même capitale et à abolir toutes les distinctions et privilèges. Mais cette réforme ne peut être opérée unilatéralement ; elle ne peut être que l'œuvre d'un congrès international, qui aurait nécessairement à compter avec tous les préjugés persistants dans les nations monarchiques.

Il y a une autre tendance démocratique contre laquelle il convient de réagir : refuser une rémunération légitime à proportion de la valeur de l'individu et de Tinaportance de la situation -. Il a fallu lutter pour obtenir de la démocratie américaine qu'elle assurât à ses repré-

1. Julien Gordon, The proper grade of diplomatie représentation, dans Norlh American lieview, janvier 1905, p. 58.

2. Sur ce point encore, la démagogie de droite se rencontre avec la démagogie de gauche : le 17 février 1916, M. Gaudin de Villaine proi)Osait au Sénat la réduction à un maximum de 10.000 francs de tous les traitements civils. Par un mystère que l'on se dispense de nous expliquer, l'État réussirait à être servi sans rémunérer les services.

sentants à l'étranger une situation convenable ^ ; le référendum suisse a repoussé un projet d'augmentation du traitement des agents diplomatiques. 11 ne faut pas que les représentants de la France à l'étranger apparaissent comme ayant une situation mesquine, étriquée, gênée dans les entournures, par rapport aux représentants des autres puissances. En particulier, ainsi que le souhaitait Sieyès pour son Grand Électeur, et toutes proportions gardées, l'ambassadeur de France doit incarner l'éclat « d'une nation polie, élégante et magnifique- » . On a souvent décrit la société artificielle et brillante que formaient, dans l'Europe « dont ils n'habitaient que les hauteurs », les diplomates d'autrefois. C'était une sorte de « sacré collège ». C'est l'époque de Louis XIV et de Louis XV qui est considérée généralement comme l'âge d'or de la diplomatie. Les diplomates de ce temps mettaient au service du roi, dont ils étaient des sortes d'intendants, une variété infinie de ressources et d'aptitudes. Ils avaient mission de duper les rivaux de

1. On n'y est pas encore arrivé, s'il faut croire H. Thompson Rich, Our Diplomatie Service, dans Forum, novembre 1916, p. 611. Au témoignage de M. Taft, il faut être millionnaire pour se payer le luxe d'être ambassadeur des États-Unis. Il en résulte que les États-Unis n'ont pas un corps diplomatique à la hauteur de sa misF^ion. Les États-Unis ne sont pas propriétaires des hôtels des ambassades. Un jour qu'il se trouvait dehors à Londre?, par une nuit de mauvais temps, M. Ghoate reçut d un policeman le conseil qu'il se trouverait mieux « à la maison ». Et M. Choate répondit : « .Je n'ai pas de maison. — Alors, lui fut-il riposté, vous êtes l'ambassadeur américain. »

2. « La Chambre, disait le rapporteur du budget des Affaires , étrangèrespour lt)03, sait trop ce que les mœurs de l'Extrême- Orient et du Levant imposent aux représentants d'une grande puissance et qu'un agent ne peut pas plus y prendre à bail une maison que s'y loger en garni, sous peine de souffrir dans son prestige et dans son influence... Habitués à juger par l'extérieur et à donner un grand poids aux apparences, ils mesurent la grandeur et la force d'une nation à la qualité de ses établissements... En ces matières, c'est beaucoup la façon de faire du plus grand nombre qui est déterminante. Quand toutes ou presque toutes les puissances s'accordent pour donner à leurs représentants dans telle ou telle capitale des résidences imposantes, ce serait une sotte économie que de vouloir déclasser, aux yeux d'un public qui est toujours snob par quelque côté, un agent dont l'utilité tient en grande partie à son prestige... »

leurs maîtres, d'espionner des secrets importants, et, dans la mesure de leur propre, sécurité, de fomenter des querelles intérieures si elles pouvaient être utiles au bien de leur État; ils se faisaient agents provocateurs, savaient employer la corruption, usaient du mensonge, détournaient les lettres, mettaient en circulation de fausses rumeurs. Ils n'oubliaient pas, pour la distraction de leurs maîtres, de tenir la chronique scandaleuse de la cour auprès de laquelle ils étaient accrédités. A leur œuvre, à leur activité, à leurs méthodes, s'applique à merveille la célèbre définition de Figaro : « Feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir ce qu'on ignore, d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend. . . ; s'enfermer pour tailler des plumes et paraître profond, quand on n'est, comme on dit, que vide et creux; jouer bien ou mal un personnage; répandre des espions et pensionner des traîtres; amollir des cachets, intercepter des lettres et tâcher d'ennoblir la pauvreté des moyens par l'importance des objets : voilà toute la politique ou je meure... » Ces diplomates d'un âge périmé ne tardent pas à faire place à d'autres de vues plus larges, mais sans scru* puies sur le choix des moyens.

Le dix-neuvième siècle est la grande époque, dominée par Talleyrand, bien au-dessous de lui par Metternich, et au second plan par les Pozzo di Borgo, les Nesselrode, les Brunnow, les Gortchakoflf. C'est encore l'âge par excellence du secret diplomatique, la lutte d'astuces, de détours, de combinaisons mystérieuses. « Savez-vous, écrivait lord Granville en i8o5, que le service diplomatique est une école de fausseté et de dissimulation? Je suis moi-même quelquefois choqué du degré de fourberie que je me trouve dans la nécessité de pratiquera » La courtoisie la plus exquise ne cesse de régner superficiellement entre ces rivaux qui n'ont d'autre ambition que de se tromper mutuellement. Ils formnieiil nue coterie, et prétendaient constituer une

1. l. ()!•(( (iiuiiville Leveson-Govver, Priuale Correspondance, 1781 à 1821, lettre de Saint-Pétersbourg à lady Bessborough, t. II, p. 115.

élite. Elle avait sa langue particulière, le français, sesconventions, ses traditions, ses préjugés, son esprit, et jusqu'à sa morale. Le diplomate de celte époque est parfait courtisan, homme du monde impeccable, brille dans les salons, est maître dans les épigrammes, et, en dépit de l'absence du télégraphe, un de ses bons mots a tôt fait le tour de l'Europe; il est d'une politesse raffinée; il porte avec lui « le parfum du grand siècle », du dix-huitième; quoi qu'en dise son estomac, il faut qu'il soit gourmet et un bon chef est une de ses qualités. Pendant que, dans l'ombre et le mystère, des commis, nourris dans le sérail, préparant les négociations, le diplomate passe une grande partie de son temps en promenades, en fêtes, en réjouissances; il donne le signal des plaisirs; la frivolité est pour lui un besoin de sa nature, mais elle est aussi une politique : une réunion mondaine était encore un champ clos où il continuait la lutte avec son rival; l'agrément des relations privées adoucissait le choc des intérêts publics i. On diminuerait singulièrement les diplomates de cette époque en voyant seulement en eux des' causeurs brillants ou de décoratifs écouteurs aux portes. Il y avait parmi eux des hommes d'une acuité d'esprit qui confinait au génie. S'il est vrai, comme on l'a dit, qu'ils considéraient la diplomatie comme un jeu, ils en connaissaient admirablement les règles. 11 est difficile de lire les Mémoires de Metternich sans être frappé, à côté de signes de petitesse, de marques singulières de grandeur. Son secrétaire Gentz lui fournissait peut-être les idées, mais c'était bien lui qui avait la manière. Il avait une connaissance remarquable de l'Europe^ un plan qui dépassait les limites de son État, un idéal de régime qu'il a défendu pendant quarante ans. Talleyrand a synthétisé les traits du diplomate de cette époque : le goût avoué de luxe, la frivolité apparente, le dédain des conventions morales joint à une extrême respectabilité extérieure, un esprit à fournir les meilleurs recueils d'anecdotes; mais aussi, il avait A un degré rare la préoccupation de

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