Emile OUivier, Empire libéral, t. VIII, p
aussi, à ce genre d'intermédiaire. Je ne veux pas parler ici des personnages doublement marrons puisque, sans qualité offlcielle,ils sont mis au service de négociations occultes, irrégulièrement engagées : ainsi, M. Pondère, ancien administrateur colonial et devenu directeur d'une compagnie commerciale congolaise, sert de courtier « marron » entre M. Caillaux, ministre des Finances, d'une part, et d'autre part le baron de Lancken, premier secrétaire de l'ambassade allemande, et M. Semm- 1er; ces pourparlers, sur lesquels nous reviendrons dans le prochain chapitre, portaient sur la concession d'un chemin de fer destiné à relier le Cameroun au Congo français. Mais il y a aussi des « marrons » employés par la diplomatie officielle. Un des plus connus de la troisième République fut M. Jules Hansen, danois d'origine, naturalisé français, conseiller d'ambassade honoraire.
Lorsque M. Floquet devint un personnage important de la troisième République, il fut nécessaire de le réconcilier avec l'ambassade de Russie, qui ne lui pardonnait pas le fameux cri de jeunesse, lors d'une visite du tsar à Paris : « Vive la Pologne, monsieur ! » Ce fut M. Hansen qui négocia la réconciliation. Il fut chargé de missions plus importantes, notamment au cours des négociations relatives à l'alliance franco-russe. C'est lui que M. de Freycinet envoya auprès d'Alexandre III, alors en Danemark, pour lui proposer une convention militaire *.
Les négociations sont donc conduites, normalement par l'intermédiaire des fonctionnaires du corps diplomatique, exceptionnellement par les marrons, exceptionnellement enfin par de hauts personnages et notamment par des membres du gouvernement envoyés en mission extraordinaire : « Au début de 1912, le gouvernement anglais fut informé qu'il serait agréable à l'empereur allemand qu'un membre du cabinet se rendît à Berlin pour examiner les relations entre les deux pays.
1. Freycinet, Souvenirs, t. II, p. 488; M. Hansen a écrit des sortes de mémoires ; V Alliance russe, Flammarion, 1897 ; VAni' hassade à Paris de M. de Mohrenheim, ihid., 1906.
172 DE>fOCRATIE ET DIPLOMATIE
Lord Haldane fut désigné pour aller à Berlin et discuter la situation avec le chancelier allemand. Il n'était à aucun degré un plénipotentiaire; il avait mission d'examiner sans mandat pour conclure, mais il était naturellement pleinement au courant des vues du gouvernement. . , Les résultats négatifs de sa mission furent le trait le plus remarquable de cet événement ^
Le personnel diplomatique se complète par les attachés militaires et les attachés commerciaux. L'attaché militaire auprès d'une ambassade n'est pas un attaché d'ambassade; quoique participant des immunités du corps diplomatique, il n'en fait pas partie; il n'est pas investi de la représentation politique; il sert son pays et son armée, il ne représente pas le gouvernement; il n'est qu'un officier en mission à l'étranger, sous la protection et le patronage de l'ambassadeur, plutôt que sous son autorité. L'origine de cette fonction assez délicate remonte à la Sainte-Alliance : les trois-souverains coalisés étaient convenus de se tenir réciproquement au courant des opérations de leurs armées respectives et chacun d'eux avait pour cela détaché au quartier général de chacun des deux autres un de ses propres aides de camp. Cet aide de camp était considéré par le souverain allié comme un hôte; et par conséquent l'attaché militaire ne doit pas se transformer en espion pour essayer, par la corruption ou d'autres moyens illicites, d'obtenir des renseignements qu'on voudrait lui cacher. Mais il doit voir de ses propres yeux ' tout ce qu'il est possible, et en user au mieux des intérêts de son propre pays.
Enfln le personnel diplomalique comprend des attachés commerciaux nommés parmi les agents du grade
1. E. Cook, How Britain stroue for peace — a record of Anglo- German négociations, 1898-19U, publié au commencement de la guerre; L. J. Maxse, An uglij chapter in secrel diplomacy, dans The National Reuieiv, octobre 1915, étude assez passionnée contre la mission de lord Haldane. La guerre a amené la création de « hauts commissaires »^ les uns chargés de missions permanentes (M. Guernier en Angleterre, M. Tardieu aux États- Unis), d'autres chargés d'une mission déterminée, comme celle, confiée à M. Jonnart, d'obtenir l'abdication du roi Constantin.
de secrétaire de seconde classe ou de consul de seconde classe, et placés auprès des grandes ambassades dans les capitales qui sont en même temps de grands centres commerciaux. Cette institution est en très grande faveur auprès du Parlement; elle est critiquée par les partisans de la diplomatie traditionnelle, qui lui reprochent de remplir sous un titre plus brillant la mission qui est celle du personnel consulaire ; elle risquerait, d'après eux, de décourager les consuls de faire un travail dont l'attaché commercial recueillerait le fruit, de réunir des renseignements dont il se ferait honneur. Tout le monde reconnaît d'ailleurs que cette institution a eu son heure d'utilité, tout au moins comme institution transitoire, poursecouer l'apathie du monde industriel et commercial. Par une activité et une initiative à laquelle on rend communément justice, M. Jean Périer, attaché commercial à l'ambassade de Londres, a donné les meilleurs arguments en faveur de cette fonction : en une année, il reçoit plus de 5.ooo lettres et plus de 2.000 visites ^
Le service consulaire est la seconde couche de la représentation de la France à l'étranger. Il est composé d'un grand nombre de fonctionnaires appelés consuls, qui résident dans toutes les villes du monde où il y a de grands intérêts français ou un grand nombre de Français. L'ambassadeur ou le ministre a la direction des consuls dans toute l'étendue du pays où il est accrédité. Leur mission est de protéger les sujets français et de donner assistance à notre commerce. C'est en ce qui touche cette assistance au commerce que le régime consulaire est exposé au plus grand nombre de critiques; on lui reproche son apathie qui ne tient pas toujours aux vices des personnes, ses procédés archaïques d'information et de recrutement. Peut-être y aurait-il lieu d'appliquer la maxime : ah hoste disccre. Mais, encore
1. Décret 4 avril 190« ; loi 7 décembre 1908; Laubie, les Allachés commerciaux, 1907; R. Millet, loc. cit.; Marin, Rapport, 22 décembre 1913, n* 3318, t. II, p. 98.
ici, n'exagérons rien, ne ballons pas noire coulpe, ne nous humilious pas : « Le corps consulaire étranger, dit un homme qui a vu les choses de près, ne vaut pas le nôtre... 11 y a chez nos consuls des trésors de savoir, de patriotisme et de bonne volonté à condition qu'on sache les utiliser. Mettez à leur tête des hommes qui les connaissent et qui les aiment, vous verrez ce qu'ils donneront ^ »
Un historien connu, dont j'ai cité l'opinion sur le corps diplomatique, en résumait le rôle dans ces trois termes : 1° la représentation; 2° l'espionnage; 3° la préparation des grands traités internationaux. Or, disait-il : i° la représentation est inutile; a** l'espionnage serait beaucoup mieux fait par des gens du pays, sur lesquels l'attention ne serait pas appelée, et 3° les grands traités internationaux seraient rédigés par des envoyés extraordinaires que l'on désignerait au fur et à mesure des besoins. Conclusion : il faut supprimer le corps diplomatique. Quoiqu'on ne nous en ait pas prévenus, ce n'était évidemment qu'un paradoxe. Si j'avais à résumer à mon tour les fonctions spéciales du corps diplomatique, en dehors de celles qu'il remplit comme instrument des volontés du ministre, je les exposerais ainsi :
1» C'est d'abord la protection individuelle des sujets français à l'étranger. Cette protection s'applique parfois aux intérêts les plus considérables : ce sont alors des incidents bruyants et autour desquels la presse démagogique ne manque pas de faire du bruit. Mais, en général, elle s'étend à des objets en eux-mêmes peu importants; pour une grosse entreprise capitaliste qui
1. René Millet, loc. cil.; et sur l'organisation méthodique des consulats allemands, Louis Marin, Rapport, 22 décembre 1913, p. 163. Cf. le vœu de la Commission des affaires extérieures^ 15 mars 1916. J'ai entendu un diplomate nord-américain affirmer que, jusqu'en 1906, les consuls des États-Unis avaient été choisis au hasard parmi les personnes ayant rendu des services électoraux, ou parmi celles désirant faire faire à leurs enfants un voyage à l'étranger, et que leur principale préoccupation était d'étudier les boissons nationales dans chaque nouveau pays.
attire raltenlion publique, combien de petits commerçants, professeurs, employés, ouvriers émigrants font quotidiennement appel à nos représentants !^ Ceux-ci sont assaillis d'un véritable flot de petites réclamations : une dame a perdu ses bagages; un voyageur a été molesté par lés agents de la douane ; un ouvrier se trouve sans travail et demande à être rapatrié...
2" Le personnel à l'étranger doit s'occuper en second lieu du développement du commerce. C'est là le rôle propre des consuls, mais ils le remplissent sous la direction des ambassadeurs : à eux, il appartient de protéger les commerçants, d'attirer les capitaux, de signaler les débouchés, de fournir toutes les informations qu'ils ont pu se procurer par leur connaissance spéciale des lieux. Un industriel en vêtements, poteries, articles de fer-blanc écrira par exemple à un consul en Chine pour lui demander quels débouchés ces produits divers trouveraient dans sa circonscription. Le consul devra faire une enquête et fournir une réponse. Les avoines française^ risquent d'être contaminées par une rouille qui sévit dans certaines régions de l'Italie : l'ambassadeur fera immédiatement des démarches à Rome pour arrêter les exportations et faire prendre toutes autres mesurés nécessaires... Ces fonctions sont particulièrement délicates dans les pays non civilisés, ou à demi civilisés, ou dans ceux (comme le Mexique, le Venezuela ..) où l'ordre public n'est pas toujours très bien assuré.
3" Mais la fonction la plus importante des agents diplomatiques, ce n'est pas la protection exercée individuellement sur des sujets, c'est la protection de l'ensemble des intérêts de l'État représenté, c'est le maintien des bonnes relations entre les États, c'est aussi l'effort pour maintenir la clarté, la stabilité, la certitude dans les relations internationales. Et cette œuvre ne saurait se réaliser par la seule signature, à des espaces plus ou moins éloignés, de chiffons de papier plus ou moins solennels. Elle ne peut être assurée que par des conversations quotidiennes, tenues sur le ton amical avec le gouvernement des pays auprès desquels les
agents diplomatiques sont accrédités. Cette partie du rôle des agents diplomatiques 'est d'une complexité infinie, et dont il est difflcile de se rendre compte. Les mécanismes sociaux et économiques des États modernes deviennent tous les jours plus complexes et plus solidaires; partout se manifeste la tendance à étendre le rôle de la puissance publique, à la faire intervenir dans le domaine économique et social; et, à mesure que s'étend le rôle de TÉtat, devient plus complexe le rôle de l'ambassadeur. Ajoutons qu'il est l'œil el l'oreille du gouvernement; qu'il doit saisir les opportunités des ententes ou des alliances, et donner aussi en temps voulu le signal d'alarme. Il n'y a pas de fonctions plus délicates. Et, pour ma part, je m'émerveille qu'elles soient remplies le plus Souvent d'une façon satisfaisante. Je trouve ici encore une occasion d'admirer la solidité de nos vieilles charpentes administratives qui ont résisté à tant d'orages, à tant d'imprudences et de fautes. N'y touchons qu'avec respect; ne commettons pas la folie de les vouloir abattre; bornons-nous à les entretenir, à les étayer, à les améliorer partiellement. Rendons-nous compte qu'en dépit de quelques éruptions superficielles desquelles nos amis s'alarmèrent et nos ennemis se réjouirent d'une façon tout à fait exagérée, la France a conservé la constitution la plus saine et l'ossature la plus robuste.