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LA DÉMOCRATIE EST-ELLE APTE A PRÉPARER ET A SOUTENIR LA GUERRE

PRÉTENDUE INCAPACITÉ GLEKRlÈUE DE LA REPUBLIQUE

La démocratie est peut-être moins portée que les autres régimes politiques à provoquer la guerre; est-

jeclifis et de moyens, qui assurera à jamais le respect de -ces principes. Être neutre, ce n'est plus possible ni désirable quand la paix du monde entier et la liberté des peuples sont enjeu, quand la menace de cette paix et de cette liberté vient de l'existence de gouvernements autocratiques, appuyés sur la force, et qui imposent leur volonté sans tenir compte de la volonté des peuples. )> Certesy la société des nations démocratiques est un idéal magnifique, digne de tous les eflbrts; mais il ne servirait point de dissimuler les obstacles qui s'accumulent autour de lui ; le plus grave, c'est évidemment l'Allemagne, son peuple, son gouvernement. Obéissant, soit à une pensée politique, soit peut-être à une conviction véritable, le président Wilson fait peser toute la responsabilité de la guerre sur le seul gouvernement, et nullement sur le peuple, de l'Allemagne. Cette guerre a été décidée « à la m^anière des vieilles querelles d'autrefois, dans l'intérêt de la dynastie ou d'un petit groupe d'ambitieux ». Le grand homme d'État américain néglige donc Vunaniniité avec laquelle le Reichstaga approuvé, le 4 août 1914, le crime de ses gouvernants et l'ardeur avec laquelle le peuple allemand tout entier s'est rué daiîs une guerre dont il attendait toutes sortes d'avantages ! Des libertés réduites qui lui sont laissées, le peuple allemand n'a nullement usé pour éviter la guerre. C'est le fait !

1. Je laisse de côté les aspirations, plus ou moins avouées, plus ou moins conscientes, d'une minorité honteuse, qui verrait, dans l'avènement de la démocratie dans la politique étrangère, un moyen de faire régner la paix quand même, serait-ce au prix de l'existence de la France ! .Je ne sais quels résultats produirait, avec le service militaire obligatoire et universel, le suflrage universel appliqué à la déclaration ou à l'acceptation de la guerre. Mais je sais bien qu'un gouvernement doit repr^aenler non pas seulement une majorité passagère, mais le pays, personne morale, conscient de sa mission historique et de se» devoirs.

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elle aussi capable qu'eux, toutes choses égales d'ailleurs, de la préparer et de la soutenir?

Comme on a prononcé la banqueroute diplomatique de la République, on s'est empressé de proclamer son incapacité guerrière. Les juges et les considérants de l'arrêt sont sensiblement parallèles dans les deux. cas. L'homme d'État qui ricanait de la prétention de la République à avoir, comme les monarchies, une politique étrangère, se gaussait de sa prétention à défendre les frontières du pays. Le livre dont nous avons parlé à plusieurs reprises : Faites un roi, sinon faites la paix^ indiquait suffisamment, par son titre, l'option qui, dans le sentiment de l'auteur, s'imposait à la France ; comme elle ne voulait pas faire un roi, il ne restait à laF'rance républicaine qu'à subir toutes les avanies, à encaisser tous les coups, affronter toutes les humiliations, patienter devant toutes les violations de ses droits, renoncer à toutes les alliances, sauf à celles qui auraient consisté dans une soumission déshonorante aux puissances susceptibles de la menacer. Fî/îià' Galliœ f « Félicitez la République d'êti:e inférieure au roi pour la guerre et la préparation diplomatique de la guerre. Un savant est fort inférieur pour les crocs à un tigre; mais il ne se sent point humilié de n'être pas ce. fauve superbe, celte belle bête de proie.... Vouloir une République propre à la guerre, c'est vouloir une charrue qui serait en même temps un canon... » La condamnation vaut d'ailleurs aussi bien pour la guerre défensive que pour la guerre offensive : « Belle confiance étourdie... Ne me dites pus que vous ne voulez pas de conquêtes, que vous ne visez qu'à vous défendre : pur verbiage... Aller à la guerre sous des Jules Favre, des Poincaré, des Barthou, des Trochu, des Gambetta, des Clemenceau? Nous serions encore condamnés à cela? Comment osez-vous, trop connus, vous qui, en paix, n'êtes déjà que des conducteurs assez médiocres, vous proposer pour chefs de guerre? Retirez-vous, vous puez: la défaite ^ »

1. Un neutre d'un pays démocratique, un Suisse, M, William / Martin, prononce de son côté la condamnation de la République

Celte thèse a naturellement trouvé un écho chez les fidèles théoriciens de la monarchie, tant en France qu'en Angleterre. Un publiciste anglais <îonnu, Dr. T.J. Dillon, vient de dresser un véritable réquisitoire contre la démocratie, qu'il rend responsable de toutes les infériorités des Alliés ^

Nos ennemis se sont naturellement empressés de proclamer la même faillite guerrière de la République. Les difficultés présentes, écrivait la vieille Vossische Zeitung, mettent au jour u l'effondrement total de l'autorité, état-major Ou gouvernement. II y a des Français qui aperçoivent clairement le péril et qui, derrière les nouvelles prétentions de la Chambre à la souveraineté, voient poindre le dernier problème de la république : Une république peut-elle faire la guerre?... L'homme compétent est suspect : le parlementaire ^st incompétent. De l'incompétence parlementaire, sont sorties les lacunes de préparation de l'armée. Le contrôle parlementaire ne peut aboutir qu'au désordre. » (3i mai iQiS.) A la réunion de la chambre des agricul-

au point de vue de la préparation àla guerre : « Les Français... savent que la République, faute d'avoir pu préparer la guerre, coûte au pays des milliards et des torrents de sang. Mais ils lui savent gré de ne pas l'avoir préparée. Car ils ont pour eux leur conscience et le respect du monde... » {Bibliothèque universelle, septembre 191.5, p. 433.) Un autre journal à tendances démocratiques enregistraitla même infériorité de la démocratie : « La délibération publique, le droit de tous de participer à ^l'exercice du pouvoir donnent à coup sûr, dans la paix, de précieuses garanties à la liberté et à la probité publiques et doivent être considérées comme des formes de gouvernement plus dignes de peuples majeurs et conscients de leurs droits comme de leurs devoirs. Pour la guerre, c'est bien différent. » (Journal de Genève^ 11 janvier 1916.)

1. Docteur E. J. Dillon, The Fruits of Amateurisme dans Forinighlly Review, février 1916, p. 203 ; M. Baumann fait à cette étude une réponse intitulée : Is democracy to blâme ? ibid., mars 1916, p. 421; dans le même ordre d'idées, J. Ellis Barker, Democracy and the Iron Brown of War, dans Nineleenlh Century, février 1916 ; Viator, The Twenty-two, dans The National Review, septembre 1915, p. 64 ; Anonyme, Twenty-two, dans Saturday Review, 19 février 1916, p. 172. Ces deux derniers litres font allusion aux vices du gouvernement de l'Angleterre par 22 hommes, les 22 membres du Cabinet avant la création d'un comité de guerre dans le Cabinet, au mois de décembre 1916, par l'énergique initiative de M. Asquith.

teurs de Poméranie, le baron Wangenheim, après une charge à fond conlre la démocralie, le parlementarisme et la réforme électorale, a ajouté : « La guerre nous a appris clairement que la conception universelle de la démocratie a fait naufrage. Où serions-nous arrivés dans cette guerre si on s'était soumis aux exigences de la démocratie de fortifier le parlementarisme et le socialisme?... Voyons, d'après la situation dans les États ennemis, où ils vont avec leurs gouvernements parlementaires : à l'abîme. » (Frankjurter Zeitung, 22 février 1916.)

Telle est la thèse. Il semblerait bien, après les victoires de la Marne, des Flandres, de la Somme, de Verdun, alors que l'initiative des opérations est passée aux Alliés; que l'organisme militaire de l'Allemagne absolutiste s'écrase et qu'au contraire celui des démocraties occidentales devient tous les jours plus alerte; il semblerait enfin qu'après deux années de luttes glorieusement soutenues par les armées de la République, la discussion de cette thèse apparaisse comme superflue. Mais que le mouvement se démontre en marchant, c'est peut-être vrai en matière philosophique; cela reste douteux dans les controverses politiques. L'aryumentum baculiriuin n'a pas de prise sur les passions et les préjugés. L'histoire n'impose pas ses leçons; il faut l'interroger pour qu'elle réponde. La thèse vaut donc d'être examinée. D'autant mieux qu'en somme elle part souvent d'un point de départ exact qui ne devient faîix que par l'exagération, par la transformation arbitraire de difficultés en impossibilités. Ces difficultés, il importe de les connaître, afin de les vaincre; il importe de montrer à la démocratie de quel côté elle penche pour l'empêcher d'y tomber.

§ 1. — La démocratie se heurte a des difficultés spéciales en ce qui concerne la préparation a la guerre.

a) Tout d'abord, en effet, les préoccupations de la démocralie sont tournées vers les problèmes de poli-

tique intérieure. Ayant pour raison d'être la poursuite de la justice par l'égalité et la conquête de la liberté, elle perd rapidement le goût de raclion extérieure : d'où une tendance à lésiner au profit de l'organisation du bien-être social, au détriment des dépenses nationales; il fallait des canons lourds,, on eut des retraites ouvrières ;, la démocratie veut la paix^ uui budget dé pa?ix, des œuvres de paix. D'où encore la prompte lassitude de la veillée des armes, l'abandon du deuil des provinces perdues, la déperdition de forces 'dans des querelles intestines, politiques ou religieuses, qui n'épargnent ni l'armée ni la marine; celles-ci peuvent se trouver d'une part démoralisées parle contre-coup de ces luttes,, d'autre part dépourvues des chefs, des armements, des approvisionnements nécessaires pour le jour où des événements les appelleraient à remplir leur formidable mission. L'appréciation de Thucydide sur la démocratie athénienne conserve toujours son actualité : tt Engagés dans des luttes pour le pouvoir, les Athéniens ne donnaient pas une suffisante attention aux menaces extérieures, et ils se laissaient absorber pair des altercations mutuelles à l'intérieur du pays. Ils n'auraient pas été conquis si, par leurs querelles intestines, ils ne s'étaient pas mis hors d'état dé résister à leurs ennemis. »

Renan affirmait l'incompatibilité entre une politique extérieure entreprenante et la politique de réformes sociales, entre ée qu'il appelait le patriotisme et le socialisme ^ Sans aller jusqu'à cette affirmation trop absolue, et qui semble d'ailleurs démentie par l'exemple allemand, nous avons déjà reconnu le penchant incontestable de la démocratie à se laisser hypnotiser par les problèmes de la politique intérieure ; les publicistes anglais sont unanimes à reconnaître que la démocratie de leur pays s'absorbe dans les home mattevs au détriment des questions extérieures. C'est un péril pour la démocratie ; ce n'est pas un abîme où elle lombe nécessairement. Il n'est pas douteux qu'il y a pour ceux

\. La Réforme intellectuelle et morale, p. 39.

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qui assument la responsabilité de ses destinées urne grande mission d'éducation, un grand devoir de courage; mais il faut ajouter aussitôt que les hommes de courage n'ont pas manqué à la démocratie française : tout le monde pensera à l'homme qui, pour faire accepter à la France le service de liws ans, a risqué rimpopuJarité et ne l'a pas subie. — La Nouvelle-Zélande, qui est incontestablement le pays le plus démocratique du monde, a institué le service militaire obligatoire avant la métropole monarchique. Donc, péril, oui ; vice rédhibitoire, non.

6) La démocratie n'aime pa^ à prévoir. — Il est toujours difficile d'amener une démocratie à se prémunir contre des dangers aperçus seulement par une élite clairvoyante. Elle ne veut pas prévoir, elle n'aime pas qu'on l'entretienne des possibilités de l'orage. Entre un candidat qui lui montrera les nuages menaçants à l'horizon et lui recommandera d'assumer les charges militaires, et un autre candidat qui lui prodiguera des paroles rassurantes, qui le dispensera d'assumer des sacrifices immédiats, l'électeur choisira de préférence le second. Cependant la préparation militaire est le phis sûr moyen d'écarter la guerre et d'éviter, dans tous les cas, des pertes incalculables. Les dangers sont aperçus de l'élite; les ignorants qui forment la masse des électeurs peuvent être plus facilement trompés. — C'est encore un péril pour la démocratie et, d'une façon générale, pour tous les régimes où fonctionne le suffrage; il fait naître des devoirs correspondants pour les dirigeants; mais, en somme, rien n'indique qu'il y ait eu plus de démocraties que de monarchies absolues et bureaucratiques surprises par une tourmente.

Les faits, en ce qui concerne spécialement la démocratie française, ont été obscurcis par des préoccupations, a priori, d'ordre interne ou bien il 'ordre international. A l'intérieur, l'opposition a tenu à mettre à la charge de la République la faute de l'impréparation militaire; d'autres ont voulu accuser la faute des socialistes ou des pacifistes qui auraient empoché le vote des crédits nécessaires. — Au point de vue internatio-

nal, il en est qui ne sont pas loin de se féliciter de notre impréparation, dans laquelle ils voient la preuve éclatante de l'innocence de la France dans la responsabilitédu conflit qui ensanglante Thumanité ^ Mais les faits^ tels qu'ils ressortent des documents officiels et incontestables, prouvent avec une évidence tellement lumineuse la responsabilité des empires du Centre que la démocratie française n'a pas besoin de cette justification supplémentaire. — Il est certain que la France n'était aucunement prête à une guerre d'agression; il est certain également qu'elle n'était pas complètement prête à supporter une guerre défensive : on a certainement exagéré cette idée, afin de se donner une explication honorable de nos échecs militaires au début de la campagne; ces échecs s'expliquent partiellement par des erreurs stratégiques et aussi par des erreurs de science militaire relatives à l'importance du matériel d'ai'tillerie : erreurs qui ont été partagées par toutes les autorités militaires françaises, qu'elles soient d'opinions républicaines avancées, comme le général Percin, ou d'opinions modérées ou conservatrices^ comme le général Langlois.

Le problème est de savoir si la démocratie française a refusé de supporter les sacrifices nécessaires pour se préparer à la résistance contre une agression. Ici, les chiiïres, les faits concrets sont plus éloquents que toutes les considérations générales et que tous les raisonnements.

Or, depuis 1871 jusqu'à 1918, la démocratie française a consacré à la préparation de la guerre une cinquantaine de milliards^. Les budgets de la guerre et de la marine, qui s'élevaient à 5^7 millions en 1869, à 554 ^n 1871, ont suivi depuis cett^ époque une marche ascendante continue : 882 millions en 1881, 989 en 1891, 1 milliard 71 millions en 1901, 1 milliard 472 millions

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