‹ Démocratie, et politique étrangèreChapitre 76 sur 134 · Gide, loc. cil., p · texte numérisé non relu

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munaulé nationale; l'affaiblissement du sentiment patriotique par des préjugés ou des passions; l'erreur coupable de certains esprits, cependant généreux, qui auront tendu à mettre la France démocratique à la merci du militarisme prussien; la stupide conception, qui pèse sur la mémoire de Jules Simon, d'une « armée défensive », invincible au dedans et incapable de faire la guerre au dehors, comme si un gladiateur n'est pas nécessairement condamné, s'il n'a qu'un bouclier, à être vaincu par celui qui peut manier à la fois le bouclier et le glaive; c'est l'erreur de ceux qui prétendent adapter les institutions militaires à une certaine conception politique, alors qu'elles doivent être exclusivement adaptées à la sécurité extérieure du pays, et que, s'il y a contradiction entre la sécurité extérieure du pays et les institutions politiques, ce sont les institutions politiques qui doivent être changées... Cela, ce n'est pas l'esprit démocratique, c'est tout au plus l'esprit démagogique, l'esprit antimilitariste, l'erreur coupable ^

Le vent, terriblement salubre, de la guerre, aura dissipé bien des fumées. Elle nous débarrassera d'abord, au moins pour quelque temps (car je ne me fais pas beaucoup d'illusions sur l'efficacité de l'enseignement parles faits), des théories qui, sous le manteau démocratique, tendaient, avec une inconscience coupable, à la ruine de la première démocratie du monde, de la démocratie française. — Elle nous débarrassera définitivement aussi de l'esprit militariste : ce qui fait la force d'une caste militaire, c'est qu'elle constitue une élite de héros dont le « métier » est le sacrifice : mais avec la guerre moderne, telle que l'a faite le service universel, ce principe a disparu; c'est la destinée de tout citoyen de devenir un héros. Il n'y a pas une nation et son armée, il y a une nation en armes. L' « active » conserve cependant son rôle magnifique: elle contient d'abord les cadres supérieurs, le corps des experts, des tech-

1. La conception de l'armée défensive avait fait des adeptes: M, Jaurès, Ilunianilé, ♦) août 19()(), et surtout V Année noiwelle ; M. Chéron, sous-secrélaire d'iUat à la Guerre, discours au banquet de la Société des vétérans, 1906.

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niciens militaires; elle reste le conservatoire nécessaire des traditions et même de la mystique du soldat : car il n'y a pas un art militaire nouveau, ni à proprement parler un esprit militaire nouveau ; il y a seulement un progrès de l'ancien ; l'active est encore le bouclier qui arrête la première poussée de Fennemi, et permet à la nation de se pénétrer de sa vigueur et de son esprit. Si on voulait, pour l'opposer à l'esjwit militariste, définir le véritable esprit militaire, on n'aurait qu'à décrire l'admirable esprit de l'armée française *.

§ 2. — La démocratie serait également inapte

A SOUTENIR LA GUERRE -QUELLE n'a PAS PU PREPARER.

Le premier besoin de la guerre, c'est la discipline, tant à l'intérieur du pays qu'à l'armée; or, affirme-t-on, la démocratie est incompatible avec la discipline. H n'est pas douteux que la liberté pourrait dégénérer en anarchie. Mais celte déviation n'est pas fatalement inévitable. La démocratie, au milieu d'oscillations nécessaires, peut se tenir dans la formule d'équilibre : la liberté est le droit de se discipliner soi-même pour ne pas être discipliné par les autres. Il n'y a pas, en fait, d'armée plus disciplinée que l'armée française, et j'ai montré ailleurs^ que noire démocratie a consenti à une discipline plus stricte que celle que Napoléon III avait essayé de lui imposer.

Une autre objection beaucoup plus grave, tout en étant très voisine de la précédente, est celle qui se fonde sur les vices de l'organisation de l'autorité dans la dé-

1. Bazaine-Hayter, Bougie, etc., la Nation armée, un vol. de Ja Bibliothèque générale des sciencei=; sociales, Alcan; Charmont, l'Armée et la liémocratie, dans le Droit et l'Esprit démocratique, p. 148; Messimy, l'Armée républicaine de demain, Revue politique et parlementaire, 1901, t. XX\ III, p. 554; l^aul Simon, Puissance militaire et Démocratie, ibicL, 10 septembre 1906; Moch, V Armée dune démocratie; Demougeot, Citoyen et Soldai; Herzeele, le Problème des milices; Faguet, l'Armée et la Démocratie, dans Problèmes politiques du Temps présent.

2. Problèmes de politique et finances de guerre, Alcan, 1915, p. 99 ; le Droit public en temps de guerre, 1915-1916.

mocratie. La direction de la guerre suppose des décisions énergiques, rapidement prises, promptement exécutées. Il faut surprendre l'ennemi par des manœuvres foudroyantes, et déjouer les siennes avec la même célérité. Ces conditions supposent nécessairement une autorité constituée avant fout en vue de l'action ; or la démocratie cherche le contrôle, c'est-à-dire la délibération. Toutes choses égales d'ailleurs, l'avantage restera à celui des belligérants qui peut se décider le plus vite, dans les conditions de secret les plus parfaites, sans se heurter à des résistances, sans être obligé de rendre compte avant que l'exécution ait surpris l'ennemi. Une volonté très concentrée, unique même, promptement obéie, entraîne une incontestable supériorité sur des pouvoirs émiettés, qui doivent discuter de toutes choses et se mettre laborieusement d'accord avant d'agir. Ce serait à la démocratie qu'incomberait la responsabilité d'un grand nombre des mécomptes des Alliés pendant la première période de la guerre. Pendant que les gouvernements autoritaires des empires du Centre agissaient, les gouvernements démocratiques des Alliés délibéraient et discutaient. Ces derniers manquent d'initiative ; ils sont toujours surpris par l'ennemi, ils n'agissent qu'après révéncment; rien n'est fait à temps. Ici encore, on constate la permanence, à travers les siècles, -des vices de la démocratie : il suffirait, pour apprécier la conduite des démocraties occidentales, de transposer les critiques que Démosthène adressait aux Athéniens dans sa première et dans sa quatrième philippique. Le principe démocratique, dont on ne discute pas, en théorie, la valeur pour le temps de paix, est, en temps de guerre, nettement obstructif; la représentation populaire met tous ses soins à exercer sa suprématie avec ostentation et quel qu'en soit le prix. Sa vanité morbide serait choquée si elle n'avait pas sans cesse à sa disposition, pOur les interroger, les ministres, dont l'un est spécialement chargé de la direction de la guerre Outre qu'elle les sommera indiscrèlemont de publier des renseignements que l'ennemi est très désireux de connaître, ils perdront, en débats purement

verbaux, un temps qui serait précieux pour l'action.

D'autre part, le régime démocratique, et notamment le régime parlementaire qui est celui des démocraties occidentales, est avant tout un régime de partis et un régime d'opinion : en dépit des efforts en vue de l'Union sacrée, l'esprit du régime subsiste ; on se demandera en Angleterre si le service militaire obligatoire est en conformité avec les principes du parti radical, si l'adoption d'un tarif nécessaire ne violera pas un des principes fondamentaux du libéralisme ; on sera perpétuellement hanté par le souci de l'opinion, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Avant de porter un coup à l'ennemi, on se demandera ce que penseront les neutres. Partout, du côté des démocraties, la réflexion, la discussion, la délibération, le retard.

D'ailleurs, la guerre est menée dans la démocratie par des amateurs, qui ne doivent le pouvoir qu'à des circonstances qui n'ont aucun point de commun avec l'aptitude à diriger la guerre; c'est par exemple leur situation dans le Parlement, leur talent oratoire, leur aptitude à intriguer dans les couloirs. L'institution parlementaire a été créée pour les débats, les tournois oratoires, les délais. Au contraire, le gouvernement autocratique s'adapte parfaitement aux conditions de la guerre. « Les démocraties, disait déjà Isocrate dans son discours troisième, honorent ceux dont l'éloquence persuasive gouverne la multitude, mais les monarchies honorent ceux qui sont le plus capables de gérer les affaires de la nation. La monarchie surpasse la démocratie non seulement dans la routine ordinaire de l'administration, mais spécialement dans la guerre, car les monarchies sont mieux en mesure que les démocraties de lever des troupes, d'en user de la meilleure manière possible, de les armer en secret, de faire des démonstrations militaires, de foncer sur quelques voisins, d'intimider les autres. »

En outre, ces personnages, appelés à diriger la guerre par des circonstances qui n'ont avec elle que de très lointains rapports, forment un comité qui contient par conséquent en lui-même le germe de la délibération et

du retard. Aussi, un publiciste anglais a-t-il pu appeler le ministère de son pays « le comité Trop Tard », the Too Late Comrnittee. Il est arrivé trop tard pour contre-balancer les plans allemands à Constantinople, trop tard pour accepter les diverses offres de coopération du gouvernement libéral de la Grèce, trop tard pour empêcher la Bulgarie de se mettre au service de TAllemagne, trop tard pour mettre la Serbie en mesure de se sauver, trop tard pour lui apporter un secours efficace, trop tard pour éviter au Monténégro le sort de la Belgique et de la Serbie, trop tard pour épargner à la Roumanie l'invasion...

Dans la lutte d'une monarchie contre une démocratie, l'infériorité de la démocratie, toutes choses égales d'ailleurs, s'accuse : elle s^ multiplie en progression géométrique dans une coalition de démocraties contre une coalition de monarchies. Ici, c'est l'ordre, l'énergie, la rapidité de conception, l'unité, la discipline dans l'exécution ; là, c'est le flottement, l'incertitude, les con\ersations, les échanges de notes, les actions discordantes, de telle sorte que l'ennemi discipliné peut vaincre tour à tour ses adversaires émiettés \

Telle est la thèse de l'infériorité guerrière de la République. Il importait de la développer ; car elle met en lumière des périls qu'il ne faut pas méconnaître, mais qu'il importe et qu'il n'est pas impossible de conjurer. Nous en revenons toujours au même point : à la nécessité d'organiser l'autorité dans la démocratie, et de la renforcer en temps de guerre; c'est un problème de droit constitutionnel qui n'est pas insoluble.

1. On pouvait lire dans un journal démocratique cette condamnation de la démocratie comme conductrice de la guerre : « La grande faiblesse reste, pour la Ouadruple-Enlente, son organisation politique, mal adaptée aux besoins de la guerre. On a vu en France les intrigues parlementaires égarer, débiliter, compromettre l'action du gouvernement... Le ministre de la Guerre doit consacrer la meilleure partie de son temps à leur donner (aux parlementaires) des audiences privées et à répondre à leurs incessantes questions et interpellations publiques... En Angleterre, le mal est un peu difTérent... Ces pays, où toute décision est rendue si difficile, doivent ensuite, par surcroit, se mettre d'accord... » (Alb. Bonnard, Journal de Ge- Mue, 4 janvier 1916.)

C'est la seule conclusion qu'il soit permisS de tirer de l'examen de l'histoire des démocraties.

Athènes, la plus vaste et la plus puissante des républiques grecques, dont la flotte commandait la mer, fut grande tant qu'elle respecta le principe d'autorité, tant qu'elle se soumit à des chefs et accepta la direction d'un seul homme comme Aristide, Thémistocle, Cimon, Périclès ; ce dernier,, on le sait, exerça une sorte de dictature de la persuasion, que Thucydide, quatre siècles avant Jésus-Christ, décrivait dans ces termes: « Périclès, homme de grand mérite et de grande intelligence, dont rinlégrité était une garantie certaine contre la corruption, mit l'ordre dans le peuple par des mesures appropriées ; il n'était pas dirigé par le peuple, mais c'était lui qui était son principal directeur... » La décadence commença pour Athènes aussitôt que celte démocratie se laissa aller à la démagogie et refusa de se laisser gouverner par les meilleurs. Deux siècles avant Jésus- Christ, le plus pénétrant des historiens de l'antiquité, qui fut en même temps un homme d'action, diplomate «t général, le Gréco-Romain Polybe, relevait cette loi de l'histoire des démocraties : « Après avoir atteint grâce à l'habileté de Thémistocle au plus haut degré de pouvoir et de gloire, Athènes tomba peu après dans la faiblesse et le malheur. La cause de ce changement brusque était dans une constitution inappropriée du gouvernement, car l'État athénien se trouvait comme un navire sans capitaine, »

Venise fut une grande puissance tant qu'elle eut un doge effectif; elle commença de décliner lorsqu'elle fut gouvernée par le conseil des Dix, et lorsque le doge ne fut plus qu'un chef purement décoratif, vex in purpura, senator in curia, in urbe captivus, extra urbem privatus. Venise est morte, comme l'ancienne Athènes, d'avoir plusieurs têtes et de n'avoir pas de tête *.

1. Amelot de La Houssaye, Histoire du gouvernement de Venise, 1677. V. le chapitre sur << les Principales causes delà décadence de Venise ».

Tant qu'elle se soumit à ses sladlhouders, et surtout sous le gouvernement de Guillaume le Taciturne, la république de Néerlande domina la mer, colonisa le monde, monopolisa le commerce universel, et fut l'État le plus riche de l'Europe. En i65o, elle revisa sa constitution; elle supprima la fonction suprême du stadthouder, qui excitait Vinvidia democratica. De i65o à 1672, la république fut acéphale : pendant ces 22 ans, elle subit défaite sur défaite, perdit sa suprématie navale, son commerce mondial, et tomba au second rang des puissances; la suprématie passa à l'Angleterre, énergiquement gouvernée par Gromwell.

La seule conclusion qu'il soit permis de tirer de ce coup d'œil historique, c'est que la république peut faire la grandeur d'un pays, à la condition de reconnaître et d'organiser le principe d'autorité; qu'elle se perd lorsqu'elle l'oublie, lorsque les intérêts des partis font oublier ceux de l'État.

Cet hommage rendu à la vérité historique, il faut ajouter que toutes les affirmations sur l'incapacité guerrière de la république, la proclamation de son inaptitude à défendre les frontières, la qualification qu'on lui inflige quelquefois de u gouvernement de l'étranger » tandis que la monarchie seule serait .« nationale », relèvent de la pure polémique de partis et n'ont aucune espèce de rapports avec la science politique ou historique. En fait, à égalité de nombre, d'armement, de courage et de chance, le succès ou l'échec de la guerre dépend, quel que soit le régime, de l'habileté ou du défaut d'habileté des chefs militaires, secondés ou au contraire paralysés par l'habileté ou le défaut d'habileté chez un ou deux membres du gouvernement ; le succès de la guerre ne dépend pas de la forme superficielle des constitutions politiques, mais d'une ou deux ou trois personnalités qui en sont chargées. Il n'y a pas de raison pour que ces personnalités aient moins d'intelligence et de caractère dans le régime républicain que dans le monarchique. En outre des aptitudes des dirigeants, il y a un autre facteur <lu succès militaire : c'est l'esprit de la nation. Il ne

dépend pas des institutions politiques : il est souvent meilleur dans les démocraties en guerre que dans les monarchies.

Il y a une expression qui a cours actuellement en Angleterre pour qualifier la démocratie : Tamateurisme. Au contraire, la monarchie serait le régime des compétences. C'est une vue purement théorique et le contraire pourrait être aussi facilement démontré.

La monarchie anglaise, à une de ses époques les plus aristocratiques dans les temps modernes, a été battue par ses colonies érigées en répubhques : la période de 1775 à 1783 est peu brillante pour l'Angleterre'; elle se caractérise par le règne de la plus détestable incompétence. Le gouvernement estexercé parle roi GeorgesIII, assisté de lord Norlh et de lord Georges Sackville, fils du duc de Dorset. Or, une douzaine d'années avant d'être spécialement chargé de la direction de la guerre, lord G. Sackville avait été expulsé de l'armée pour sa conduite à la bataille de Minden. Il avait été convaincu de désobéissance, et le conseil de guerre l'avait déclaré « indigne de servir Sa Majesté dans un service militaire quelconque ». Lorsqu'il eut quitté ses fonctions, on trouva sur son bureau des dépêches pressantes qui lui avaient été envoyées du théâtre de la guerre et qu'il n'avait seulement pas ouvertes. Il n'y a pas de grand pays démocratique où un pareil homme aurait pu être ministre de la Guerre.

Dix ans après avoir signé la paix avec les Etats-Unîs, l'Angleterre entama avec la France la guerre de vingtdeux ans qui ne dpvait se terminer qu'à Waterloo. Les huit ou neuf premières années, jusqu'à la paix d'Amiens, furent malheureuses pour l'Angleterre ; les deux plus désastreuses furent celles de l'expédition de Hollande, imprégnée cependant du plus pur caractère monarchique, puisqu'elle était commandée parle duc d'York, second fils du roi. Ce fut un lamentable insuccès dû à la valeur de Pichegru et de ses troupes et un désastre dû aux vices scandaleux du commandenient britannique : (( Les pertes dans les actions auxquelles prirent part nos troupes, dit un historien anglais, ne furent pas très

lourdes : mais nos dispositions sanitaires et hospitalières furent si mauvaises qu'en 1794 le nombre des tués oit morts dépassa de 18.596 le nombre des perles en 1793' (plus de 3o.ooo). Pendant toute cette expédition, la désorganisation régna en maîtresse, et les précautions brillèrent par leur absence. L'intendance était si mal organisée que, quelquefois, les hommes restaient qua^ rante huit heures sans toucher une ration; les chaussures nétaient pas remplacées quand-elles étaient hors d'usage, alors que les troupes marchaient sur la neige et traversaient les rivières gelées. Les officiers d'étatmajor étaient absolument ignorants de leur devoir, et aucun homme dans l'armée, y compris le général en chef, ne semblait se rendre le moindre compte du temps'. » La seconde expédition, en 1799, fut aussi désastreuse. C'est avec difficulté qu'on trouva des soldats. Après avoir perdu 10.000 hommes en cinq engagements, il'se rejeta vers la mer, espérant des transports^ et ses troupes n'échappèrent à l'internement que grâce à un échange avec des prisonniers français. Le due d'York ne se distinguait pas seulement par son incapacité, mais par le scandale de sa vie : on le vit souvent en public, accompagné du prince de Galles, en état d'ébriété complète ; il avait une maîtresse qui faisait ouvertement commerce du patronage militaire de son royal amant. On dit souvent que les démocraties ont la haine de la supériorité, qu'elles sont souvent cruelles à ceux dont le seul tort est de les dépasser. Y a-t-if cependant une démocratie qui aurait accepté comme commandant en chef un pareil personnage ? Et qu'on remarque qu'à cette époque l'Angleterre n'était pas encore ce qu'elle est devenue dans la suite : une monarchie ayant à sa tête un roi. Un tiers de la Chambre des communes était nommé par les propriétaires de bourgs pourris, qui, p'resque tous, étaient des lords. Le nombre total des électeurs n'excédait pas Soo.ooo. Le gouvernement était purement aristocratique.

1. Bunbury, Narrai ive of Campaign in Aorlh Ilolland^ Londres, 1849 ; cité dans Social Enyland, t. V, p. 386.

En i8o4, lorsque Bonaparte brisa la paix d'Amiens, on put dire que « non seulement le gouvernement n'avait pas préparé une armée, mais avait rendu impossible la préparation d'une armée ». Le génie de Wellington permit d'éviter le désastre, mais il dut lutter avec le gouvernement pour obtenir de l'argent, des hommes, des munitions. Il était violemment attaqué à la Chambre des communes comme manquant de courage et de capacité. En dehors de sa bravoure, qui n'était pas contestable, l'armée monarchique de l'Angleterre ne supportait pas la comparaison avec les armées démocratiques de Bonaparte, de Pichegru, de Dumouriez. Quelle résistance offre donc, à l'épreuve des faits, le dogme de la supériorité de la monarchie, au point de vue de la préparation, de la conduite de la guerre, du respect des compétences?

Les esprits systématiques et prévenus s'emparent de toutes les difficultés rencontrées par les Alliés depuis l'attaque allemande pour en faire des arguments contre la démocratie et la République ^ C'est une façon absolument arbitraire d'interpréter l'histoire. Nous avons échoué à Gallipoli ; mais nous n'y étions pas seuls; nous y étions accompagnés, peut-être plus qu'accompagnés, par l'Angleterre monarchique, qui elle-même y allait sur la requête urgente de la Russie autocratique. On a beaucoup exagéré notre « impréparation »; elle a cependant existé, mais elle n'est pas due à la forme démocratique de nos institutions. Elle est d'abord la preuve indiscutable de notre volonté de paix ; tandis que la préparation de l'empire allemand en vue de l'attaque, préparation qui lui a valu les seuls avantages qu'il ait remportés en deux ans de guerre, prouve son exécrable préméditation. Notre impréparation relative

1. Nous avons rencontré dans notre première partie Taffirmation que la difficulté de coordonner l'action des puissances de l'Entente est due à l'esprit démocratique de leurs institutions. Nous avons montré et nous n'y reviendrons pas : l'^ que les difficultés de l'Entente proviennent en réalité de la complexité des aspirations des puissances qui la composent ; 2° qu'en fait, l'histoire ne donne pas d'exemple de coalition ■européenne plus étroite que l'Entente.

a été due, en partie, à une erreur de techniciens qui n'avait aucun rapport avec la forme du gouveraemenl : notre état-major semble bien n'avoir pas assez cru à î'arlillerie lourde réglée par des avions ; il semble avoir conçu une guerre d'offensive avec une artillerie légère, mol3ile, très rapide; erreur rapidement reconnue, et largement réparée. On pourrait d'ailleurs soutenir que la démocratie vaut mieux comme préparation morale dé la guerre ; cheî^ aucun des pays, dans les deux groupes de belligérants, l'âme nationale n'a opposé à l'ennemi un bloc plus compact que dans la démocratie française : par Tunion des cœurs, la coordination des volontés, la réconciliation des classes, l'oubli des partis, le dégoût des anciennes querelles, l'apaisement des doctrines d^ haine, elle a offert au monde un spectacle d'une grandeur incomparable. L'avance de l'Allemagne, comme l'a Irès^ profondément fait remarquer M. d'EichthalS vient de ce que, dès le temps de paix, elle sacrifie la liberté à la coordination déjà presque militaire. La Fi'ance a dû revenir de très loin et elle y a admirablement réussi « grâce à ce que notre système politique a laissé d'intact, de vibrant et de vivant dans notre organisation militaire et industrielle ». Les qualités delà race française ont permis une improvisation magnifique, mais dont il ne faut pas exagérer la portée : la victoire de la Marne, qui semble devoir marquer comme un des événements capitaux des temps modernes, eût été impossible sans l'armée, les armements, les canons, les munitions préparés dès le temps de paix. Toutes les affirmations dogmatiques n'effaceront pas de l'histoire le témoignage du général Joffre : « Le gouvernement de la République peut être fier de l'armée qu'il a préparée. »

Quelle puissance de déformation faut-il que procure la passion politique pour rendre la démocratie « responsable des cinq invasions de 1792, i8i4, i8i5, 1870, 1914 » ! Il est vrai que les polémistes qui, en pleine guerre, prononcent cette accusation, prétendent englo-

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