Faites un roi..., p
^2 DEMOCHATIE ET DIPLOMATIE
je crois, qu'il y a toujours quelque ûme de bonté dans les choses mauvaises. Tout n'est pas faux dans cette ihèse ; mais elle est faite d'un ensemble de vérités mutilées et partielles que Ton a forcées jusqu'à en faire des erreurs complètes.
La thèse monarchiste apparaît plutôt comme une vue académique que comme une théorie véritablement politique. On suppose, comme point de départ, une monarchie idéale que l'on pare de toutes les qualités contraires aux défauts de la démocratie : et on proclame sa supériorité sur le régime actuel. On suppose une opinion inexistante, un peuple sans volonlé, sans désirs, sans divisions, une masse inerte et obéissante de sujets dans laquelle il n'y aurait pas de citoyens. Mais (et, pour ma part, je crois que c'est heureuseiTient) le peuple français a une opinion, une. volonté : l'enfant a grandi; et restent complètement inutiles les regrets des parents et tous leurs discours sur sa gentillesse et son obéissance quand il était au berceau. Certes, je suis des premiers à revendiquer pour le patrimoine moral delà France le souvenir « delà royauté magnifique de Louis XIV ». Mais elle n'est plus, elle «le peut plus être qu'un souvenir. A s'hypnotiser sur un passé irrémédiablement mort, dont on ne voit d'ailleurs que les gloires et dont on se dissimule les misères, on se condamne à un pessimisme stérile qui est aux antipodes d'une doctrine véritablement politique, créatrice d'action pour le bien du pays.
Mais la thèse soulève aussi bien des objections de détail.
§ 1. — La continuité, prétendu privilège
DE LA monarchie.
II n'est pas douteux que, a priori^ des nombreux périls qui menacent la démocratie, et dont il importe de s'efforcer de la préserver par les institutions et par les mœurs^ c'est l'instabilité. Elle manque du point fixe. Les majorités sont balayées par des sautes du suffrage; les présidents passent, les ministres fuient. Qu'est-ce qui reste?
l'aptitude de la démocratie a la diplomatie 23
Eh bien 1 tout simplement, il reste la France! Au- •dessiis du régime bon ou mauvais, suivant les hommes elles temps, il y a la France. Il y a cette incontestable réalité morale qui s'appelle Tinstinct national, et dont Albert Sorel a lumineusement suivi l'action dans l'histoire de la Révolution, héritière inattendue, mais traditionaliste, de l'ancienne monarchie. Dans une lettre récente aux instituteurs, le président de la Chambre des députés invitait ces éducateurs de la jeunesse de France à leur faire comprendre et admirer la sagesse de la politique des anciens rois qui voyaient le danger menaçant de nos voisins de l'Est. Qu'ils leur fassent comprendre, disait M. Deschanel, « cette grande politique si habile, si avisée de l'ancienne France, pour laquelle ils n'inspireront jamais assez d'admiration à leurs élèves ». On peut se demander s'il y a vraiment une politique extérieure républicaine (Tu monarchique, et s'il n'y a pas seulement, avec des oublis momentanés ou des défaillances, une politique française.
Et sans doute, nous ne voulons pas, de notre côté, renverser le paradoxe en notre faveur et faire de la continuité de vues l'exclusif honneur des gouvernements républicains. Nous ne voulons pas davantage solliciter les faits et nous demander, après d'autres, si vraiment peut prétendre représenter la tradition et la stabilité une monarchie qui s'est appuyée sur les protestants avec Louis XIII, qui les a persécutés avec Louis XIV ; qui a été colonisatrice avec Louis XIV, pour être anticoloniale avec Louis XV, et redevenir coloniale avec Louis XVI. La République, certes, peut faire de nombreux mea calpa. Mais, si nous avouons ces fautes, a-t-on le droit de conclure que le régime constitutionnel en est responsable, alors qu'au cours des siècles on a vu tous les régimeg essuyer des échecs aussi lourds ou bien pires ?
Et ce qui aide à conserver cette tradition nationale, c'est la forte ossature administrative, dont les premiers linéaments ont été dessinés par la monarchie, par Louis XIII et Richelieu, par Louis XIV, qui ont été vigoureusement reconstruits par Napoléon, après être
passés au creuset de la Révolution, et que la République a eu la sagesse de conserver en les assouplissant. Ce sont ces fortes charpentes administratives qui ont admirablement résisté à tous les orages, survécu à toutes les révolutions, triomphé de l'instabilité et d& rincompétence ministérielle; ce sont notamment ce& grands « commis » du ministère des affaires étrangères, dont le labeur ininterrompu, en dépit des changements de gouvernement et même de régime, conserve, dans un effort le plus souvent anonyme, les tradilionsde la politique française: La Besnardière, de 1796 l\ 1819^ servit ainsi la France sous le Directoire, le Consulat, TEmpire, la Restauration; les Cent-Jours, la seconde Restauration. Sous l'ancien régime, ces bons serviteurs du pays avaient à défendre leurs doctrines contre les^ faiblesses des hommes, contre les fantaisies des courtisans, parfois même contre leâ intrigues des alcôves; ils continuent aujourd'hui à défendre les mêmes traditions contre les fantaisies démocratiques, contre Tinstabilité ministérielle. La France se survit toujours.
La forme parlementaire du gouvernement démocratique offre un danger spécial d'instabilité; mais, comme nous aurons à le voir dans un chapitre suivant, il y a des améliorations à attendre d'une réforme des institutions et d'une amélioration des mœurs. D'ores et déjà, dans nos institutions telles qu'elles sont organisées par les lois de 1875, nous avons, tout au moins en germe, un élément important de stabihté qu'il suffit de confirmer et de développer : la présidence de la République (V. injra).
Mais surtout, si le duc Albert de Broglie vivait encore^ il aurait de la peine à célébrer sur le mode lyrique ces jours idylliques oii, « la signature royale une fois donnée, tout était dit; où aucune discussion de prince ou de chambre législative ne venait en contester la validité; où r honneur monarchique et la foi du gentilhomme en assuraient le respect ». Est-ce le roi de Prusse qui a donné l'exemple du respect de l'honneur monarchique en violant la neutralité de la Belgique qu'il avait promis de respecter et de faire respecter? De quelle ga-
ranlie a été la « foi du gentilhomme » dans la promesse donnée par le roi de Grèce de voler au secours de la Serbie attaquée par la Bulgarie? ou bien est-ce sur le trône de ce dernier pays qu'il faut aller chercher le modèle de la loyauté diplomatique? Au contraire, la démocratie française, dans laquelle le môme auteur s'attristait de ne trouvera rien ni personne », s'est montrée prête à observer de tous points et sans murmure un traité dont elle ignorait les clauses.
§ 2. — Seule, la monarchie disposerait
DES v< MOYENS » d'aVOIR ,UNE DIPLOMATIE.
a) Les pactes de famille, les alliances dynastiques. — Au premier abord, il n'est pas douteux que les relations familiales entre les princes peuvent avoir une certaine influence sur la politique étrangère. On l'a vu dans le& Balkans, où TAUemagne a su tirer quelques avantages politiques de son importation de princes. xMais la guerre actuelle montre aussi combien peu pèsent les liens de famille dans les furieux conflits où les peuples, par l'agression brutale des deux empires germaniques, se trouvent maintenant engagés. Le roi d'Angleterre, le tsar, l'empereur d'Allemagne sont cousins germains. Avec un optimisme auquel les événements ont infligé un complet démenti, les Allemands, faisant allusion aux. rapports de parenté de Guillaume II et d'Edouard VII^ disaient que « le sang est plus épais que l'eau ». Mais on disait aussi que les entrevues du neveu et de l'oncle n'étaient cordiales qu'à l'arrivée*.
Le roi Albert de Belgique est fils de la princesse Marie de HohenzoUern, de la branche princière de ce nom, séparée de la branche régnante depuis plusieurs
1. La mère de Guillaume II, la princesse Victocia d'Angleterre, était en elTet la sœur du roi Edouard VII, le père de Georges V, notre allié d'aujourd'hui. Georges V, d'autre part,, se trouve le cousin germain du tsar par sa mère, la reine douairière Alexandra, princesse de Danemark et sœur de l'impératrice douairière de Russie, Maria Feodorovna, que le gouvernement allemand a expulsée d'Allemagne avec une grosi?ièreté si odieuse.
siècles, et restée catholique; c'est à cette branche qu'appartient le roi de Roumanie. Le roi Albert appartient par la ligne paternelle à la maison allemande de Saxe-Cobourg et Gotha. Le roi de Roumanie, actuellement en guerre avec l'Allemagne, est non seulement d'une famille allemande, mais encore il est né Allemand.
Si nous considérions les reines ou princesses, nous verrions que l'impératrice de Russie appartient à la maison allemande de Hesse, que la reine de Belgique est de la maison de Bavière, que la belle-mère du kronprinz d'Allemagne est princesse russe, que l'épouse du prince héritier du Monténégro, Danilo, est de la famille de Mecklembourg, qu'une fille de Léopold P"" de Belgique avait épousé l'archiduc Rodolphe, héritier d'Autriche, que le prince de Wurtemberg, qui commande en Belgique, a épousé une sœur de la reine des Belges. Les princes sont obligés de subir les fatalités historiques de leurs peuples.
Les alliances dynastiques se sont donc montrées impuissantes à assurer la paix internationale. Par contre, ne menacent-elles pas les intérêts nationaux ? Le prince, qu'on présente souvent comme devant incarner la pureté de la tradition nationale, et, comme on dirait peutêtre aujourd'hui, le « nationalisme intégral», appartient en réalité à la plus internationale des familles, et à chaque génération les épouses des rois apportent un nouveau tlot de sang étranger. Sans doute, on a pu dire que dans une grande famille royale comme la maison de France, le sang des prinjces domine l'apport des sangs étrangers '. Mais dans des familles moins illustres ne serait-il pas possible de trouver des exemples, empruntés aux événements les plus récents, de princes auxquels leurs alliances privées ont peut-être fait oublier les intérêts de leurs peuples?
1. Tous les princes de la maison de Bourbon, depuis Henri IV jusqu'au comte de Chambord, sont nés de femmes étrangères et épousent des étrangères. Si j'enregistre ici ce paradoxe de notre doctrinarisme politique, loin de moi d'ailleurs la pensée d'insinuer, contre l'histoire, que nos rois ont eu d'autres préoc- ■cupations dans leur politique étrangère que la grandeur de la France.
Et si on objecte que ces princes' auxquels nous faisons allusion n'appartiennent pas à des dynasties nationales, mais à des dynasties fraîchement importées, que penser de ce rejeton d'une dynastie vraiment nationale — l'héritier de Monténégro — qui, marié à une Allemande, se réfugie chez les ennemis de son pays, tandis <iue le roi, son père, chassé par l'invçision, trouve un asile chez ses alliés ^ ?
Si un prince use de ses alliances de famille dans l'intérêt de son pays, il pourra aussi arriver que son partenaire se laisse influencer par des liens de même nature au détriment des intérêts dont il a la charge. Bref, les alliances de familles présentent au moins la même somme d'inconvénients que d'avantages.
b) Les revers de Vaction personnelle du monarque. — « Nous n'avons pas d'État », gémissent les monarchistes s'appropriant un mot d'Anatole France. Nous n'avons pas d'État, parce que personne n'est là pour Tincarner. Un président, élu pour sept ans, ne peut gérer les affaires du pays avec l'esprit qu'y apporterait un monarque, c'est-à-dire avec le sentiment qu'il gère ses propres affaires et la sorte de dévouement égoïste qui en résulte. Les intérêts du monarque et ceux de sa famille se confondent avec les intérêts du pays; dés lors je monarque est conduit, comme par son égoïsme personnel et familial, à consacrer tous ses soins à la bonne gestion des affaires de l'Etat. Le roi tient à laisser à ses enfants un grand héritage : un pays ordonné, prospère, etc. Cette conception me paraît, je l'avoue, un peu simpliste, et, pour tout dire, quelque peu puérile. Il serait curieux de rechercher, dans l'histoire, les effets de l'amour paternel du monarque sur la bonne gestion des affaires publiques. Avec cette conception, un monarque sans enfants serait moins dévoué aux affaires publiques qu'un monarque qui en aurait : et combien cette présomption serait contredite par l'histoire, et par des exemples récents comme ceux de Ca-
1. Le 2t mai 1916, le roi Nicolas a adressé à son ministre, M. Uadovitch, une lettre de protestations contre celle attitude <du prince Mirko.
roi de Roumanie ou de Léopold II de Belgique! Constatons simplement le fait : tout chef d'État, quel qu'il soit,, consacre toutes ses facultés au bien public, sanè que son zèle ait besoin d'être excité par l'aiguillon des intérêts de la descendance. D'ailleurs le dévouement ne suffit pas. Resie donc à savoir si l'hérédité est le meilleur des moyens pour porter à la tête de l'État le plus digne au point de vue de la capacité, du talent, du caractère.
Il pourra arriver d'ailleurs que ces hasards amèneront à la tête de l'État des personnages qui n'auront ni l'intelligence ni le dévouement ; il y a des individus qui compromettent leur patrimoine; il y a eu à bien des périodes, dans bien des pays, de mauvais monarques à qui on a pu attribuer cette devise : « Après nous, le déluge. )) Washington, Lincoln, Roosevelt ne se sont-ils pas consacrés avec plus de zèle aux intérêts de l'Amérique que Georges III, Georges IV ou Guillaume IV aux intérêts de l'Angleterre ?
On a dit aussi qu'une affaire appartenant à un seul homme qui y consacre tous ses soins afin de la transmettre prospère à ses enfants réussit mieux qu'une société par actions. Il y aurait là une étude à faire. La proposition ne me semble pas absolument fondée. Je ne vois pas ce qu'une entreprise cojnme le canal de Suez gagnerait à appartenir à un seul individu. Ce qu'il y a de certain, c'est que certaines affaires, à raison de leur importance, ne peuvent pas être gérées dans tous leurs détails par un seul individu. Et enfin cette comparaison mercantile de l'État avec une maison de nouveautés est loin d'être parfaite. Il est possible que, dans les affaires,, l'intérêt du gain personnel soit un excitant nécessaire. Un homme qui est à la tête d'un État dévoue toute son activité à cet État par sentiment du devoir, par souci de sa réputation et de sa responsabilité devant l'histoire.
G'estaussi une méthode d'argumentation au moins singulière que celle qui consiste à invoquer les interventions heureuses des monarques, en négligeant systématiquement toutes les hypothèses où ces interventions ont été regrettables. Napoléon lU contraria à plusieurs re-
prises, par d'intempestives interventions personnelles, î'œuvre de sa diplomatie officielle qui avait plus que lui le sens profond des intérêts véritables de la France. L'histoire ne tardera pas à dire si, en poignardant dans le dos la malheureuse Serbie, attaquée par les empires •du Centre, Ferdinand de Bulgarie n'a pas commis autre chose qu'un crime : une faute. Elle dira encore si, en se rendant complice de ce crime par une abstention contraire à la foi des traités et à la volonté de la représentation nationale, le roi Constantin n'a pas compromis les destinées de la Grèce. Quels exemples de noblesse dans cette intervention de monarques : l'un déclarant qu'il faut bien, ma foi, être avec le vainqueur; l'autre ayant l'air de se dire qu'il vaut mieux finir dans la boue que dans le sang, et menant tout tranquillement son pays à ane désagrégation et à une honte dont il ne peut sortir que par la révolution !
Faut-il rappeler ici les interventions déplorables de Guillaume II dans la diplomatie de son pays, et le mal qu'ont causé non seulement à l'Allemagne, mais au monde, ses impressions, ses impulsions, ses vues superficielles et flottantes, ses prétentions à l'omnicompétence, son activité multiforme et désordonnée * ? Il adresse à lord Tweedmouth, premier lord de l'Amirauté, une lettre fameuse, ayant pour but de rassurer l'opinion anglaise sur l'augmentation de la flotte allemande, et cette lettre «xaspère les défiances qu'elle se proposait d'apaiser. Il en fut de même delà fameuse interview au Daily Telegraph [2S octobre 1908), dont l'effet fut si contraire aux intentions de l'impérial interviev^é. Ce document stupéfiant apporte une nouvelle et intéressante contribua tien à cette notion de « l'honneur du gentilhomme » qui, dans les tableaux idylliques du duc de Broglie, forme la base de granit de la diplomatie monarchique, et sur laquelle nous avait déjà édifiés la conduite je ne dis pas du sultan, mais de certains princes chrétiens de la péninsule. Avec une ingénuité surprenante et frisant
1. Joscph-Barthélemy, les Insliluiions politiques de l Allemagne contemporaine, p. 179 et suiv.
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le cynisme, l'empereur dévoile les méthodes de fourberie systématique de sa diplomatie : le grand art, quand on ne peut intimider par des menaces, c'est de tromper tout le monde, d'endormir par des flatteries, d'allécher par de vagues insinuations, et, quand on manifeste ouvertement sa sympathie pour une puissance en conflit avec une autre, de donnera l'adversaire l'assurance secrète que cette manifestation n'est qu'une feinte sans importance. Aussi l'empereur se vante d'avoir à la fois poussé la Russie en Extrême-Orient et encouragé l'alliance anglo-japonaise. Mais le comble, c'est encore l'atlitude que le souverain s'attribue à l'égard des Boers : il avait ému le monde par un télégramme de sympathie au président Kruger, mais il dévoile au journaliste qu'à la même époque il faisait tenir à sa tante, la reine Victoria, un plan de campagne élaboré par la science militaire allemande, et qui devait assurer aux armes anglaises un succès écrasant. Dans l'alïaire du Maroc, Guillaume II découvre sa personne, s'engage à fond dans la lutte. Au moment du théâtral voyage à Tanger, c'est lui qui s'engage à protéger le sultan. C'est lui aussi, c'est sa dignité que la diplomatie allemande oppose à la nôtre. Et finalement, c'est un succès contre sa personne aussi bien que contre la diplomatie allemande qu'obtiendra notre fermeté. — Lorsque se dessinèrent les premiers symptômes de la crise actuelle, on fut en droit d'espérer une solution pacifique, une localisation 4u conflit austro-serbe, j usqu'au jour de l'intervention personnelle du kaiser. M. de Jagow paraissait au dernier moment favorable à une repri.se des négociations directes entre l'Autriche et la Russie. Mais, à son retour de Norvège, Guillaume II prend lui-même le gouvernail, rejette la proposition du tsar de suspendre la mobilisation et de recourir à la cour de la Haye ef rend la guerre inévitable par un brutal ultimatum. Et je n'enregistre ici que quelques soubresauts fâcheux de l'activité multiforme de ce souverain impulsif. C'est de toute la politique allemande, si fâcheuse pour l'Allemagne et pour le monde, qu'il est responsable. Le renvoi de Bismarck, qui est bien son acte personnel, de-
vail avoir une portée inlernalionale. Le premier chancelier n'était pas incapable d\in robuste bon sens. Il ne s'était pas laissé étourdir par les victoires de i863, 1866, 1870. Il pensait que l'Allemagne devait s'arrêter. L'édifice de l'unité allemande était achevé par la constitution de l'empire, il fallait hisser au faîte le drapeau : « Et maintenant, aimait-il à répéter, il faut penser à rendre la maison habitable. » Il voulait que l'Allemagne se contentât d'être la première des puissances de l'Europe et se dispensât d'absorber les autres. Dès lors son idéal était de concilier à l'Allemagne la confiance des grandes nations comme des nations secondaires de l'Europe. A l'égard de la Russie, Bismarck avait conclu la contreassurance. C'était son chef-d'œuvre diplomatique. Tout en fondant sa sûreté principale sur la Triple-Alliance, il évitait le grand danger que la Russie isolée ne vînt à s'allier avec la France. Quant à l'Angleterre, il évitait ce qui pouvait lui porter ombrage dans le monde. — Livré à lui-même, Guillaume II abandonna cette sage politique de consolidation du grand édifice impérial, pour une politique aventureuse de visées illimitées et de vain prestige. Lorsque la contre-assurance avec la Russie vint à expiration, Guillaume II s'abstint de la renouveler et fut ainsi un des premiers auteurs de l'alliance franco-russe. Et il rompit avec l'Angleterre le jour où il lui signifia qu'elle rencontrerait sur toutes les places du monde la concurrence allemande par sa déclaration retentissante : « Notre avenir est sur l'eau. » Ainsi fut compromise par un présomptueux monarque l'œuvre du premier chancelier.
La préoccupation héréditaire, que les monarchistes représentent comme un des éléments d'une bonne diplomatie, peut être une source de périls aussi bien que de prolits. On le démontrerait aisément par l'étude des origines françaises de la guerre de 1870 (méditée d'ailleurs depuis longtemps par Bismarck), des origines allemandes de la guerre de igi/i- On peut adresser bien des re[)roches à la démocratie ; elle conserve tout de même une incontestable supériorité: c'est qu'elle n'a pas de Kaiser, et pas de Kronprinz.
Le chef d'un État démocratique, sans jouir du même pouvoir qu'un monarque, n'est d'ailleurs pas complètement dépourvu d'influence. Sans doute, on ne saurait rapprocher des entrevues de famille les visites solennelles, annoncées au monde entier, et sur lesquelles le monde entier a les yeux constamment braqués, des présidents de la République aux chefs d'État étrangers. Il ne faut pas cependant en méconnaître la portée. Il ne faut pas surtout, obéissante notre manie essentielle nationale de nous dénigrer, attribuer à nos premiers magistrats une légèreté dont aucun, jusqu'ici, ne s'est rendu coupable. S'il a plu au tsar de s'épancher dans le sein de « M. Félix Faure » ou de ce « brave Fallières », <îomme dit M. Sembat, nous n'avons pas eu les sensationnelles révélations que cet auteur annonçait, et notre curiosité, dans une certaine mesure légitime, pourrait le regretter.
§ 3. — La THÈSE DE l'infériorité du personnel