‹ Démocratie; roman américainChapitre 2 sur 4 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

Si, malgré cet avertissement, le lecteur persiste à trouver îles analogies entre la démocratie et le parlementarisme américains et la démocratie et le ])arlementarisme français, la faute n'en sera pas à nous.

Le Tradiicteuu.

20 novembre 1882.

DÉMOCRxVTIE.

Pour des raisons que bien des gens trouvaient ridicules, Mrs. Lightfoot Lee avait résolu de passer i'iiiver à Washington.

Tout en jouissant d'une santé parfaite, elle alléguait, pour donner un motif à son voyage, que le climat de Washington lui serait favorable.

A New-York, ses amis étaient innombrables, et tout à coup elle manifesta le désir de revoir ceux qui habitaient les bords du Potomac, lesquels étaient pourtant bien moins nombreux.

A quelques intimes seulement elle avoua qu'elle était minée pur Tennui.

Depuis cinq ans que son mari était mort, elle avait

perdu tout goiit pour la société de New-York; le taux

de l'argent ne lui inspirait nul intérêt, et les gens qui

s*en occupaient ne lui en inspiraient guère davantage;

^a misanthropie avait envahi sou esprit chagrin.

Que valait celte foule d'hommes et de femmes, aussi monotones que les brunes maisons de pierre qu'ils habitaient?

Contre son désespoir, la pauvre veuve avait eu recours à des moyens désespérés.

Elle avait lu des ouvrages philosophiques allemands, et dans l'original encore !.. . et plus elle lisait, plus elle se décourageait, découvrant que tant de science n'aboutissait à rien... absolument à rien.

Quand une soirée tout entière elle avait causé d'Herbert Spencer avec un commissionnaire en marchandises fort lettré, versé dans la philosophie transcendantale, elle ne trouvait son temps nullement mieux employé que lorsque jadis elle s'occupait à flirter avec quelque jeune agent de change moins lettré, mais beaucoup plus agréable; bien au contraire, car sa flirtation pouvait la conduire à un résultat... elle l'avait, une fois du moins, menée au mariage ; tandis que la philosophie ne pouvait la conduire à rien ; sinon peutêtre à quelque autre soirée du même genre, ceux qui cultivent la philosophie transcendantale étant généralement des hommes âgés, mariés le plus souvent, et, s'ils sont dans les affaires, quelque peu enclins le soir à une douce somnolence.

Cependant Mrs. Lee fit de son mieux pour donner à ses études une application pratique. Elle se lança dans la philanthropie, visita les prisons, inspecta les hôpitaux, s'adonna à la littérature morale, et principalement à la lecture des ouvrages traitant du paupérisme et du crime, s'imprégnant à tel point des statis-

DÉMOCKATIE. 3

tiques du vice que son esprit faillit en perdre la notion de la vertu.

Tn jour, elle finit par en être révoltée contre ellemême, et elle reconnut qu'elle usait inutilement ses ^^

forces. ^^'•^''ix/''' '

Cette voie-là non plus ne semblait mener nulle part.

Mrs. Lee dut s'avouer qu'elle avait perdu le sentiment du devoir, et que tous les mendiants et tous les criminels de New-York pourraient se lever dans toute leur majesté et prendre la direction de tous les chemins de fer du continent, sans qu'elle s'en inquiétât.

Pourquoi s'en soucierait-elle?... Que lui importait la ville?.... Elle n'y pouvait rien trouver qui fût digne d'être sauvé.

Les nombres avaient-ils une vertu particulière? 'Pourquoi un million d'hommes qui se ressemblaient tous seraient-ils plus intéressants qu'un seul homme? Que pouvait-elle chercher à inculquer à l'esprit de ce (jrand monstre à un million de bras, pour le rendre digne de son affection ou de son estime?

La religion?,... Mais mille puissantes Églises faisaient 'de leur mieux, et elle croyait inutile de créer une nouvelle foi dont elle serait le prophète inspiré.

L'ambition?.... Un idéal populaire élevé?.... La passion du sublime et du pur?.... ^.Ht^-^ *^»«uV

Hien que ces mots l'irritaient. N'était-elle pas elle- '^^' même dévorée par l'ambition, et ne se rongeait-elle pas le cœur parce qu'elle ne pouvait trouver un seul objet digne d'un sacrifice?

Était-ce de l'ambition, de l'ambition réelle, ou seule-

ment r agitation de son esprit, qui rendait Mrs. Lightfoot Lee si araère contre New-York et contre Philadelphie, contre Baltimore et contre Boston, contre tous les genres de vie en général et contre la vie américaine en particulier?

Que désirait-elle donc?

Ce n'était pas une position sociale, car, par sa naissance, elle était une Philadelphienne éminemment respectable; son père avait été un pasteur célèbre; son mari avait été également irréprochable; ce dernier descendait d'un rameau des Lee de Virginie, qui s'était embarqué pour New-York à la recherche de la fortune, et qui l'avait trouvée, du moins en quantité suffisante pour retenir le jeune homme dans cette ville.

Sa veuve avait dans la société une place unique, que personne ne lui disputait. Quoiqu'elle ne fût pas plus brillante que ses voisines, le monde persistait à la classer parmi les femmes d'esprit; elle était riche, ou du moins assez riche pour se procurer tous les agréments que l'argent peut donner à une femme raisonnable dans une ville américaine; elle avait maison et voilure; elle s'habillait bien; sa table était bonne et son mobilier était toujours le premier enrichi des modèles les plus nouveaux de l'art décoratif.

Elle avait fait le tour de l'Europe et, après un grand nombre de voyages, qui avaient duré plusieurs années, elle était revenue en Amérique, portant, pour ainsi dire, d'une main un paysage d'un vert grisâtre, spécimen remarquablement gracieux du talent de Corot, et de l'autre plusieurs ballots de tapis et de broderies

de la Perse et de la Syrie, de bronzes et de porcelaines du Japon.

Elle prétendait avoir épuisé l'Europe pour trouver cela, et elle avouait franchement qu'elle était Américaine jusqu'au bout des ongles; elle ne savait, et au fond elle ne s'en souciait guère, s'il faisait meilleur vivre en Europe ou en Amérique; ni l'une ni Tautre ne lui inspirait un amour violent, et rien ne l'empêchait de médire de l'une et de l'autre; elle avait l'intention de jouir de tout ce que la vie américaine pouvait lui offrir, en bien comme en mal, de vider la coupe jusqu'à la lie, bien résolue à en tirer tout ce qu'on pouvait en tirer et à en faire tout ce qu'on en pouvait faire... et puis c'était tout.

— Je sais bien, — disait-elle, — que l'Amérique produit du pétrole et des porcs; j'ai vu tout cela sur les steamers; on m'a dit qu'elle produit aussi de l'argent et de l'or. Toute femme peut donc faire son choix.

Pourtant, comme on l'a vu, le succès n'avait pas couronné les premiers efforts de Mrs. Lee.

Elle fut bientôt amenée à déclarer que New- York pouvait très-bien représenter le pétrole ou les porcs, mais qu'elle ne pouvait découvrir dans cette ville l'or de la vie.

La variété n'y manquait pas cependant : variété de peuples, d'occupations, de desseins et de pensées; mais tout cela s'arrêtait court après avoir poussé jusqu'à une certaine hauteur. Tout cela était incapable de se maintenir.

Mrs. Lee connaissait plus ou moins intimement une

douzaine de gens dont la fortune variait entre un million et quarante millions de dollars.

De leur argent faisaient-ils quelque chose qui différât de ce qu'en faisaient les autres?

Il est absurde, après tout, de dépenser plus d'argent qu'il ne faut pour satisfaire tous les besoins , il est insensé d'habiter deux maisons dans la même rue et d'atteler six chevaux de front à sa voiture.

Et pourtant, après avoir mis de côté un certain revenu suffisant pour tous besoins, que peut-on faire du reste?

Le laisser s'accumuler?

Le grand grief de Mrs. Lee était que cet argent s'accumulait sans changer les qualités de ses possesseurs.

Le dépenser en œuvres de charité et pour le bien public était sans doute louable, mais était-ce bien prudent?

Mrs. Lee avait lu assez d'ouvrages d'économie politique et assez de traités sur le paupérisme pour être presque convaincue qu'à l'État seul incombait le soin d'entretenir ces œuvres, et que de grandes charités privées faisaient aut;int de mal que de bien.

Et en supposant même qu'on dépensât son argent pour ces œuvres, pouvait-on faire autre chose qu'augmenter et perpétuer cette même espèce humaine dont elle se plaignait tant?

Ses amis de New-York ne savaient ce qu'ils devaient répondre à ces questions; quelquefois, ils avaient recours aux lieux communs en honneur, mais qu'elle foulait aux pieds avec une suprême indifférence, affir-

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mant que bien qu'elle .idmirât heaucoap le (îénic de M. Gulliver, le célèbre voyageur, elle n'avait jamais pu admettre, depuis qu'elle était veuve, la doctrine de Brohdingnac-, elle niait que celui qui faisait pousser deux brins dMierbe, là où auparavant il n'en poussait qu'un seul, eilt mieux mérité du genre humain que toute la race des politiciens.

Elle n'aurait rien eu à reprocher au philosophe, s'il avait exigé du moins que l'herbe filt aussi d'une meilleure qualité.

— Mais, — disait-elle, — je ne saurais affirmer en toute sincérité que je serais heureuse de voir deux hommes de New-York où je n'en vois maintenant qu'un seul; cette idée est trop ridicule; un homme et demi me ferait déjà mourir.

Puis venaient ses amis de Boston, qui lui suggéraient que ce qu'il fallait pour sa ville, c'était une culture supérieure, et qu'elle devrait se lancer dans une croisade en faveur d'universités et d'écoles d'art.

Mrs. Lee se tournait vers eux avec un doux sourire : —

— Savez-vous bien que nous avons à New- York la plus riche université de l'Amérique; mais que jamais, et ses maîtres en sont consternés, on n'a pu trouver d'étudiants même en les payant? Voulez-vous donc que je descende dans les rues et que je tende un guet-apens aux jeunes gens? Si ces païens refusent de se convertir, puis-je m'arroger le droit de les contraindre à la conversion par le fer ou par le feu? Admettons-le cependant Admettons que je conduise tous les jeunes gens

de la Cinquième Avenue ' à l'Université pour leur enseigner comme il faut le grec, le latin, la littérature anglaise, la morale et la philosophie allemande. Et puis?.... Cela se fait à Boston. Or, dites-moi franchement, qu'en advient-il? Je conviens que vous y avez une société brillante; un grand nombre de poètes, de savants, de philosophes, et d'hommes d'État du haut en bas de Beacon Street. Vos soirées doivent être étincelantes. Votre presse doit scintiller. Mais, alors, comment se fait-il que nous autres gens de New-York nous n'entendions jamais parler de tout cela? Nous n'allons pas beaucoup dans votre société; mais, quand elle nous reçoit, elle ne nous parait pas meilleure que la nôtre. 11 en est de vous comme de nous : vous croissez jusqu'à une hauteur de six pouces, et vous vous arrêtez. Pourquoi personne ne veut-il croître assez pour devenir un arbre et donner de l'ombre?

La moyenne des membres de la société new-yorkaise, quoique habituée à ce genre de raillerie méprisante de la part de ses leaders, usait de représailles dans son aveugle bon sens.

— Que veut cette femme? — disait-on. — Les Tuileries et Marlborough-House lui ont-elles tourné la tête?.... Se croit-elle créée pour un trône?.... Pourquoi ne revendique-t-elle pas les droits de la femme?.... Pourquoi ne monte-t-elle pas sur les planches?.... Si elle ne peut pas être heureuse comme tout le monde, qu'a-t-elle besoin de nous dire des sottises, uniquement

' Avenue des millionnaires

parce qu'elle regrette de n'être pas plus jçrande que nous-mêmes?.... Ouel avantage espère-t-elle retirer de sa médisance?.... Et, que sait-elle, après tout?....

Mrs. Lee certainement n'était pas une encyclopédie. Elle avait lu avec avidité et pêle-mêle un sujet , puis un autre.

Ruskin et Taine dansaient la ronde dans son esprit, tenant par la main Darwin et Stuart Mill, Gustave Droz et Algernon Swinburne.

Elle avait même cultivé la littérature de son propre pays. Elle était, peut-être, la seule femme de New- York qui foiiniU uq peu l'histoire d'Amérique.

Elle n'aurait certainement pas pu réciter la liste des Présidents dans leur ordre chronologique, mais elle savait que la Constitution divisait le gouvernement en trois pouvoirs : l'Exécutif, le Législatif et le Judiciaire ; elle savait que le Président, le Speaker' et le Chief- .lustice' étaient des personnages importants, et elle se demandait instinctivement si ces personnages ne pourraient pas lui fournir la solution du problème qu'elle voulait résoudre et si ce ne seraient pas là les arbres ombreux qu'elle entrevoyait dans ses rêves.

Voilà donc où l'on pouvait trouver le mot de l'énigme, l'explication de son malaise, de son mécontentement, de son ambition , appelez cela comme vous le voudrez.

Tel un passager sur un grand steamer n'a ni trêve ni repos qu'il n'ait visité les machines et causé avec l'ingénieur.

' Président de la Chambre des Représentants. • président de la Cour Suprême.

10 DÉMOCRATIK. -,•

Elle voulait étudier de ses propres yeux l'action des forces premières ; toucher du doigt le lourd mécanisme de la société; mesurer avec son propre esprit la puissance des forces motrices.

Elle était déterminée à pénétrer jusqu'au cœur de ce grand mystère américain de la démocratie et du gouvernement en Amérique.

Elle ne se souciait guère de savoir où sa course la conduirait, car elle n'accordait pas à la vie une valeur excessive, ayant déjà épuisé, comme elle le disait, au moins deux existences, et étant devenue, par suite, insensible à l'excès. . ,

— Quand on pleure un mari et un enfant, — disaitelle, — sans perdre ni le courage ni la raison, on devient ou très-dure ou très-douce. Je suis maintenant dure comme l'acier. Frappez mon cœur avec un marteau de forge, et le marteau rebondira.

Peut-être, après avoir épuisé le monde politique, tenterait-elle encore quelque autre étude ; elle ne disait pas où elle irait alors , ni ce qu'elle ferait ; mais pour le moment elle voulait voir ce que la politique renferme de curieux et d'amusant.

Ses amis lui demandaient quelle espèce d'amusement elle s'attendait à trouver dans cette fourmilière illettrée de gens communs qui, à Washington, représentaient des corps électoraux si déplorablement, qu'en comparaison, New-York était une nouvelle Jérusalem et Broad Street un bosquet d'Académus.

A quoi elle répliquait que si la société de Washington était vraiment mauvaise, elle aurait trouvé tout ce qui

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lui manquait, car, satisfaite de sa découverte, elle retournerait alors avec plaisir à New-York, ayant précisément éprouvé la sensation qu'elle recherchait.

Au fond, cependant, l'idée de n'étudier que les hommes ne lui souriait guère. Ce qu'elle désirait voir, avant tout, c'était le choc des intérêts de quarante millions d'âmes et de tout un continent, concentrés à Washington, dirigés, contenus, contrôlés par des hommes ordinaires, ou ne se laissant ni diriger, ni contenir, ni contrôler; les formidables forces du gouvernement et le mécanisme de la société à l'œuvre. Ce qu'elle voulait étudier, c'était le pouvoir.

Peut-être la force de la machine se confondait-elle un peu dans son esprit avec celle de l'ingénieur, le pouvoir avec les gens qui en jouaient.

Peut-être était-ce, après tout, l'intérêt humain qui l'attirait vers la politique, et, quoiqu'elle le niât fortement, la passion d'exercer le pouvoir pour le pouvoir même suffisail-elle amplement à éblouir et à égarer une femme dont la curiosité avait épuisé toutes les ressources ordinaires.

Mais pourquoi épiloguer sur les motifs qui la poussaient?

Le théâtre était devant elle, le rideau allait se lever, les acteurs étaient prêts à entrer en scène; elle n'avait qu'à se promener tranquilleuicnt au milieu des comparses, voir comment la pièce était jouée et comment se produisaient les effets dramatiques; comment les grands tragédiens déclamaient; comment le directeur jurait.

Le 1" décembre, Mrs, Lee prit le traia pour Washington, et, à cinq heures de l'après-midi, elle faisait son entrée dans la maison qu'elle avait récemment louée Square Lafayette.

Au premier coup d'œil, elle haussa les épaules d'un geste tout à la fois de dédain et de dépit, en découvrant des barbarismes étranges dans le choix des rideaux, des papiers et des tentures, et elle consjicra ses deux premières journées à se rendre maîtresse, au prix d'efforts surhumains, de tout ce qui l'entourait.

Dans ce combat inégal et terrible, l'intérieur de cette malheureuse maison souffrit comme si un démon l'eût habitée; pas une chaise, pas un miroir, pas un tapis, ne pestèrent en place; et au milieu de la plus affreuse confusion, la nouvelle locataire était assise, calme, semblable à la statue d'Andrew Jackson dans le square qui était sous ses fenêtres, donnant ses ordres avec autant de sang-froid que ce héros en a jamais montré.

Vers la fin du deuxième jour, la victoire couronna ses efforts : cette maison hérétique, plongée jusqu'alors dans les ténèbres de Tignorance, inaugurait une nou^ velle ère.

Les richesses de la Syrie et de la Perse avaient été semées sur les mélancoliques tapis de Wiltou; les comètes brodées et l'or tissé du Japon et de Téhéran dissimulaient de méchants rideaux; un mélan{j[c bizarre d'esquisses, de peintures, d'éventails, de broderies, de porcelaines, jetés çà et là, cloués, accrochés au mur; finalement, le fameux tableau, l'autel domestique, le paysage mystique de Corot fut hissé à la place voulue, au-dessus de la cheminée du petit salon, et alors, seulement alors, tout fut terminé : les rayons du soleil couchant se glissèrent doucement à travers les fenêtres, et la paix régna dans cette maison rachetée du mauvais goiU, comme dans le cœur de sa maitrcsse.

— Je crois que cela finira par aller, Sibylle, — dit Mrs. Lee en passant la revue de l'appartement.

— Il le faut bien, — répliqua Sibylle. — Il ne te reste plus ni une assiette, ni un éventail, ni une écharpe de couleur. Tu seras forcée d'envoyer acheter quelquesuns de ces foulards que portent les vieilles négresses des rues, si tu as encore quelque chose à couvrir. Mais à quoi bon tout cela? Espères-tu que ce sera du goilt d'un être humain quelconque, à Washington? On te croira folle!

— Que m'importe ! pourvu que j'aie une meilleure opinion de moi-même, — répliqua sa sœur avec calmo.

Sibylle — Miss Sibylle Ross, —était la sœurde Madeleine Lee.

Le plus perspicace des psychologues n'cdt pu découvrir le moindre trait, la moindre qualité appartenant

à la fois aux deux sœurs, et c'était là, précisément, le motif de l'amitié dévouée qui les unissait.

Madeleine avait trente ans. Sibylle en avait vingtquatre.

Madeleine était impénétrable. Sibylle transparente.

Madeleine était d'une taille moyenne; elle avait un gracieux visage, une tête bien posée, et une chevelure d'or avec des reflets bruns, assez abondante pour encadrer un visage mobile et plein d'expression. Ses yeux n'avaient jamais la même nuance pendant deux heures consécutives, mais ils étaient plus souvent bleus que gris. Les gens qui lui enviaient son sourire disaient qu'elle cultivait l'humour afin de montrer ses dents. Peut-être avaient-ils raison; mais il faut reconnaître, en revanche, que jamais elle n'aurait pris l'habitude d'accompagner ses paroles de gestes divers, multiples, si elle n'avait eu conscience que ses mains étaient non-seulement belles, mais encore expressives. Elle s'habillait avec la même recherche que les femmes de New-York; mais, les années venant, elle manifestait les symptômes d'une tendance dangereuse à s'écarter des conventions.

On l'avait entendue exprimer une opinion peu flatteuse sur le compte de celles de ses compatriotes qui se prosternaient aveuglément devant le veau d'or de M. Worth, et elle avait même dû livrer un combat, aussi long qu'acharné, contre une de ses amies des plus coquettes, qui avait accepté une invitation au thé de l'après-midi chez M. Worth et y était allée. La vérité était que Mrs. Lee avait des tendances a rtis-

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tiques qu'il convenait d'enrayer à temps; impossible autrement de savoir ce qui en adviendrait. Jusqu'alors ces tendances n'avaient pas causé {jrand mal ; elles contribuaient plutôt à lui donner ce genre vaporeux, le privilège de quelques femmes, aussi indescriptible que le reflet du crépuscule, aussi impalpable que le brouillard d'un été de la Saint-Martin, et qui n'existe que pour les personnes qui sentent plutôt qu'elles ne raisonnent.

Sibylle n'avait rien de tout cela. Où elle se trouvait, l'imagination abandonnait toute contrainte pour prendre son essor. Rarement jeune femme plus droite, plus nette, plus gaie, plus sympathique, plus superficielle, plus chaleureuse, plus rigidement pratique, ne passa sur notre planète. Il n'y avait place dans son esprit ni pour les monuments funèbres, ni pour les Guides des Voyageurs; elle n'aurait pu vivre ni dans le passé, ni dans l'avenir, eût elle-même passé ses journées dans des églises et ses nuits dans des tombeaux.

Elle n'était pas excentrique comme Madeleine, Dieu merci!

Madeleine n'était pas un membre fort orthodoxe de l'Église ; les sermons l'ennuyaient, et les pasteurs ne manquaient jamais d'agacer son système nerveux, qu'elle avait fort irritable.

Sibylle adorait simplement et dévotement le dieu des ritualisles; elle s'inclinait humblement devant les Pères Paulistes ■. Ouand elle allait à un bal, elle avait

' Congrégation formée par des ecclésiastiques épiscopaliens ou anglicans.

ÎG DÉMOCRATIE.

toujours le meilleur cavalier de la fête, chose qui lui semblait toute naturelle, car elle l'avait demandé dans ses prières, et sa foi en devenait en quelque sorte encore plus vive. Sa sœur avait grand soin de ne jamais se moquer d'elle à ce sujet, ni de heurter ses opinions religieuses.

— Elle aura bien le temps, — di?aitelle, — d'oublier la religion le jour où la religion lui manquera.

Madeleine n'était pas femme à déranger ses habitudes pour se rendre régulièrement à l'église. Pour son propre compte, elle n'était pas entrée dans une église depuis des années; elle prétendait que les pratiques religieuses faisaient naître en elle des sentiments peu chrétiens; mais Sibylle avait une excellente voix, bien formée et bien cultivée : Madeleine insista pour qu'elle chantât à l'église, dans le chœur, et, par cette petite manœuvre, elle rendit moins frappante la divergence de leur conduite.

Madeleine, ne chantant pas, ne pouvait accompagner sa sœur à Téglise.

Ce sophisme exorbitant semblait parfaitement suffire à Sibylle qui l'acceptait de bonne foi, comme un principe évident par lui-même.

Madeleine était raisonnable dans ses goûts. Elle ne gaspillait pas l'argent. Elle n'étalait aucun luxe. Elle allait plus souvent à pied qu'en voiture et elle ne portait ni diamants ni brocarts. Et pourtant elle produisait généralement l'impression d'une femme aimant le luxe.

Sa sœur, au contraire, recevait ses toilettes de Paris, et elle les portait, comme toutes ses parures, selon les

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règles de la mode; elle était correcte avec bonne humeur, et elle pliait ses épaules rondes et blanches sous tel fardeau que l'autocrate de Paris daignait leur imposer.

Madeleine ne se mêlait jamais de rien, et c'était elle qui payait toujours les notes.

Avant d'avoir passé dix jours à Washington, les deux sœurs s'y étaient fait une situation agréable et elles suivaient sans aucun effort le courant mondain.

La société les avait accueillies avec bonté; il n'y avait pas de raison pour qu'il en fùl autrement.

Mrs. Lee et sa sœur n'avaient pas d'ennemis; elles n'avaient aucune charge publique, et elles faisaient de leur mieux pour se rendre populaires.

Sibylle n'avait pas en vain passé des étés à Newport ' et des hivers à New-York; ni sa tournure, ni son visage, ni sa voix, ni ses manières, n'avaient besoin d'apologie. La politique n'était pas son fort. Elle se laissa entraîner une fois au Capitole, où elle s'assit pendant dix minutes dans la tribune du Sénat.

Personne ne sut jamais quelle impression elle y éprouva; avec son tact féminin, elle fit en sorte de ne pas se trahir. A dire vrai, la notion qu'elle avait des corps législatifs était bien vague ; quelque chose d'intermédiaire entre l'église et l'opéra; mais il lui en était resté dans le cerveau l'idée d'une représentation quelconque.

Dans son esprit, le Sénat était un endroit où Ton

'I.e Trouville de l'Amérique.

allait pour réciter des discours, et elle supposait naïvement que ces discours avaient une utilité et un but; mais comme ils ne l'intéressaient pas, elle ne retourna jamais en entendre d'autres.

Cette idée du Congrès est assez répandue, si répandue que bien des membres du Congrès la partagent euxmêmes.

Sa sœur avait plus de persévérance et plus de courage : pendant deux semaines elle alla au Capitole presque tous les jours.

Au bout de ce temps, l'intérêt qu'elle y trouvait commença à se détendre, et elle se dit qu'il valait mieux lire tous les matins les débats dans le Congressional Record '. Quand elle s'aperçut que c'était une tâche laborieuse et quelquefois peu instructive, elle commença à sauter les passages ennuyeux; et quand les questions intéressantes vinrent à faire défaut, elle se résigna à la fin â passer le tout.

Toutefois elle avait encore assez d'énergie pour aller de temps en temps dans la tribune du Sénat, quand elle apprenait que quelque brillant orateur devait prendre la parole sur une question intéressant profondément le pays.

Elle écoutait alors avec l'intention sincère d'admirer, si elle le pouvait; et chaque fois qu'elle en eut l'occasion, elle admirait réellement.

Elle ne disait rien, mais elle écoutait attentivement. Elle avait envie d'apprendre comment fonctionnait le

' Compte rendu sténographique officiel.

mécanisme gouvernemental et quelle était la valeur des hommes qui le faisaient mouvoir.

Les uns après les autres, elle les fit passer dans son creuset et les éprouva par les acides et par le feu. Bien peu sortirent entiers de cette épreuve, et s'ils en réchappaient, ils étaient plus ou moins défigurés, selon qu'elle avait trouvé en eux plus ou moins d'impuretés.

De tous ceux qui subirent cette épreuve, un seul conserva assez d'originalité pour l'intéresser après l'expérience.

Dans ses premières visites au Congrès, Mrs, Lee était quelquefois accompagnée de John Carrington, avocat de Washington, âgé d'environ quarante ans, (jui, en sa qualité de Virginien et de parent éloigné de son mari, se donna lui-même le litre de cousin et prit un pied d'intimité, que Mrs. Lee accepta parce que Carrington lui plaisait et parce qu'il avait été rudement traité par la vie.

Il appartenait à cette malheureuse génération du Sud née en pleine guerre civile, et, comme la plupart des Virgmiens instruits de la vieille école de Washington, il avait compris dès le début de la guerre que sa propre ruine et celle de son pays en seraient de toutes les façons la conséquence, prévision qui avait accru son malheur peut-être.

A vingt- deux ans il s'était engagé comme simple soldat dans l'armée confédérée et avait modestement porté le fusil pendant une campagne ou deux; puis, il s'était peu A peu élevé au grade de capitaine eu premier dans son régiment et avait terminé son service

dans Pélat-major d'un major général, faisant toujours scrupuleusement, mais sans enthousiasme, ce qu'il croyait être son devoir. Quand les armées du Sud eurent rais bas les armes, il était retourné sur la plantation de sa famille, ce qui ne lui fut pas difficile, attendu que cette plantation n'était qu'à quelques milles d'Appomatox ', et il s'était mis immédiatement à étudier le droit; puis il avait laissé sa mère et ses sœur> tirer le parti qu'elles pourraient de la plantation épuisée, et s'était établi avocat à Washington, espérant ainsi subvenir à ses besoins et aux leurs.

11 eut un certain succès, et, pour la première fois de sa vie, l'avenir ne lui apparaisait pas absolument sombre.

La maison de Mrs. Lee était une oasis pour lui, et il était tout surpris lui-même de se trouver presque gai dans la société de ses cousines. Cette gaieté était d'une nature fort calme, et Sibylle, quoique sur un pied de parfaite amitié avec lui, le trouvait incontestablement terne; mais cette lourdeur avait un charme pour Madeleine, qui, s'étant mieux rendu compte que sa sœur des qualités diverses du vin de la vie, avait appris à apprécier certaines délicates nuances d'âge et de bouquet inappréciables pour des palais plus jeunes ou plus grossiers.

Il parlait avec lenteur et une certaine difficulté, mais il avait quelque chose de la dignité, d'autres disaient

* Endroit où a eu lieu la reddition de l'armée du Général Lee au Général Grant.

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de la raideur, de la vieille école virginieunc, cl vingt années de continuelles responsabilités et d'espérances déçues y avaient ajouté une nuance de souci qui confinait à la tristesse.

Son grand charme consistait à ne jamais parler de lui et à ne paraître même jamais penser à sa personne.

Instinctivement, Mrs. Lee lui accorda sa confiance.

— C'est un type! — dit-elle. — 11 réalise l'idée que je me fais de George Washington à trente ans.

Un matin de décembre, Carrington entra dans le petit salon de Mrs. Lee, vers midi, et lui demanda si elle voulait aller au Capitole.

— Vous aurez l'occasion d'entendre aujourd'hui, — dil-il, — un grand discours qui pourrait être le dernier de cette importance de notre plus grand homme d'État.... viendrez-vous?

— Un magnifique spécimen de notre matière brute indigène, n'est-ce pas? — répondit-elle ironiquement.

Elle venait de lire, en effet, la fameuse description des poHliciens américains de Dickens.

— Précisément, — dit Carrington; — c'est le Géant de la Prairie de Péonie-, l'enfant chéri de l'illinois; l'homme à qui il n'a manqué que Irois votes pour être au printemps dernier le candidat de son parti à la Présidence, et qui a été battu uniquement parce que dix petits intrigants sont plus malins qu'un seul grand intrigant. Enfin c'est l'Honorable Silas P. Ratcliffe, Sénateur de l'illinois; il redeviendra sans doute candidate la Présidence.

— Qu'est-ce que signifie le P. devant son nom ? — demanda Sibylle.

— Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu prononcer son second nom, — dit Carrington. — Peutêtre cette lettre signifie-t-elle Péonie ou Prairie ; je ne saurais le dire.

— C'est cet homme dont l'aspect m'a tant frappée lorsque nous sommes allés au Sénat la semaine dernière, n'est-ce pas?.... Un grand homme massif, six pieds de haut, avec un air fort sénatorial et fort digne, une grosse tête et d'assez beaux traits? — demanda Mrs. Lee.

— Lui-même, — répondit Carrington. — Il faut l'entendre parler. 11 est la pierre d'achoppement du nouveau Président, qui n'aura de repos qu'il n'en vienne à un accommodement avec lui ; aussi est-ce l'opinion de tout le monde que le Géant de la Prairie de Péonie aura le choix entre le Département de l'Intérieur et celui des Finances. S'il en prend un des deux, ce sera celui des Finances, car il manie les affaires politiques sans scrupules, et il a besoin de patronage pour la prochaine Convention Nationale.

Mrs. Lee était charmée d'assister aux débats, et Carrington était charmé de se trouver à côté de sa cousine et d'échanger avec elle des remarques rapides sur les orateurs et les discours.

— Vous êtes-vous jamais trouvé avec le Sénateur? — demanda-t-elle.

— J'ai souvent rempli les fonctions de conseil devant ses comités. C'est un excellent président, toujours attentif et généralement poli.

— OÙ est-il né?

— Sa famille est de la Nouvelle-Augleterre, et je la crois honorable. Il sera sorti de quelque coin de la vallée du Connecticut, je pense; mais je ne saurais dire si c'est du Vermont, du New-Hampshire ou du Massachusetts.

— Est-il iûstruit?

— 11 a reçu une sorte d'éducation classique, là-bas, dans un des collèges de sa province. Je soupçonne qu'il n'a pas plus d'éducation qu'il n'en faut. 11 est venu dans l'Ouest au sortir du collège, et, étant alors jeune et tout frais émoulu de la pépinière de l'abolitionnisme, il s'est lancé dans le mouvement anti-esclavagiste dans l'Hlinois, et, après de longs efforts, il a fini par monter avec la marée. 11 serait incapable de recommencer ce qu'il a fait.

— Et pourquoi?

— Parce qu'il est plus vieux, plus expérimenté, et moins sage. En outre, il n'aurait plus le temps d'attendre. Pouvez-vous voir ses yeux d'ici?.... Voilà ce que j'appelle des yeux yankees.

— Ke calomniez pas les Yankees ', — dit Mrs. Lee; — je suis à moitié Yankee moi-même.

— Est-ce les calomnier?.... Pouvez-vous nier qu'ils ont des yeux?

— Je vous concède que certains d'entre eux ont des yeux ; mais les Virginiens ne sont pas bons juges de l'expression qu'ils peuvent avoir.

' Les Yankees proprement dits sont les habitant!) de la Nouvelle-Augleterre, c'est-à-dire des États au oord-ouest de l'Union.

•2i DÉMOCRATIE. ' , * ^

— Ses yeux sont froids, d'un gris d'acier, et plutôt petits; ils ne sont pas désagréables quand il est de bonne humeur, mais ils sont diaboliques quand il est en colère, et pires encore quand il lui vient des soupçons; oh! dans ces moments- là, ils vous surveillent comme si vous étiez un petit serpent à sonnettes bon à tuer au moment propice.

— Est-ce qu'il ne regarde pas les gens en face?

— Si; mais son regard n'est pas affectueux. Ses yeux semblent demander seulement quel avantage il pourrait tirer de vous. Oh! le Vice -Président* lui a accordé la parole; nous allons l'entendre. Une voix rude, n'est-ce pas? comme ses yeux. Des manières rudes, comme sa voix. Tout est rude en lui.

— Quel dommage qu'il ait l'air si horriblement sénatorial! — dit Mrs. Lee. — Autrement je l'admirerais presque.

— Le voilà à son affaire , — continua Carrington. — Remarquez comme il esquive tous les pièges du raisonnement. Quelle belle chose d'être Yankee! Avec quel génie ce gaillard-là dirige un parti ! Voyez-vous comme tout cela est bien mené? Il flatte le nouveau Président et tâche de se concilier sa faveur ; il réunit son parti et lui donne une vigoureuse direction. Voyons maintenant comment le Président en agira envers lui. Je parie dix contre un pour RatcUffe. Venez, voilà cet âne bâté du Missouri qui se lève. Allons-nous-en.

Comme ils descendaient l'escalier et sortaient du

' Le Vice-Président de l'Union est en même temps Président du Sénat.

UÉMUCRATIE. ii

Capitolc, Mrs. Lee se tourna vers Carrington, comme si, sortant d'une profonde réflexion, elle eùl enHn pris une décision.

— Monsieur Carriuglon, — dit-elle, — je veux faire la connaissance du Sénateur Ratcliffe.

— Vous le rencontrerez demain soir à voire dîner de Sénateurs, — répondit Carrington.

Le Sénateur de New- York, l'Honorable Schuyler Clinton, était un vieil admirateur de Mrs. Lee, et sa femme était sa cousine , plus ou moins éloignée.

Il n'avait pas perdu de temps pour faire honneur à la lettre de crédit qu'elle avait ainsi sur eux, et il les avait invitées, elle et sa sœur, à un diner solennel, aussi imposant qu'il pouvait l'être grâce à la présence de tout le monde de la haute politique.

M. Carrington, leur parent, avait été également invité, et, des vingt personnes qui étaient à table, il était presque le seul qui n'eût ni emploi, ni titre, ni commettants.

Le Sénateur Clinton reçut Mrs. Lee et sa sœur avec un touchant enthousiasme , car elles étaient des spécimens fort curieux des habitants de son district électoral. Il leur serra les mains, et il dut évidemment faire un effort pour ne pas les embrasser, car le Sénateur avait des égards excessifs pour les jolies femmes; il avait fait la cour à toutes les demoiselles ayant quelque prétention à la beauté, qui avaient fait leur apparition dans l'État de New-York depuis plus d'un demisiècle. Il chuchota en môme temps une excuse à l'oreille de Mrs. Lee : il regrettait beaucoup de devoir se priver

du plaisir de l'avoir à côté de lui à dîner ; Washington était la seule ville d'Amérique oii cela eiU pu se faire; de fait, les dames y étaient très-pointilleuses quant à l'étiquette ; mais, d'un autre côté, il avait la triste consolation qu'elle y gagnerait, car il lui avait destiné pour voisin Lord Skye, le Ministre d'Angleterre.

— Un homme des plus agréables, et célibataire, ce que j'ai le malheur de ne plus être ; et je me suis risqué à placer à votre gauche le Sénateur Ratcliffe, de l'IUinois, dont je vous ai vue hier écouter avec transport l'admirable discours. J'ai pensé que vous aimeriez peut-être à faire sa connaissance. Ai-je eu raison?

Madeleine l'assura qu'il avait deviné son plus secret désir.

11 se tourna ensuite vers sa sœur avec une affection encore plus chaleureuse : —

— Quant à vous, ma chère.. . chère Sibylle, que puis-je faire pour vous rendre le dîner agréable? En donnant à votre sœur une couronne de noblesse, je n'ai que le regret de ne pas avoir un diadème à vous offrir. Mais j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir. Le premier secrétaire de la Légation Russe, le comle Popoff, vous conduira ; c'est un charmant jeune homme, ma chère Sibylle; et j'ai placé de l'autre côté le sous-secrétaire au Département de l'intérieur ; vous le connaissez.

A l'heure convenable, les convives se rangèrent autour de la table, et Mrs. Lee remarqua que les yeux, gris du Sénateur Ratchffe se fixèrent un moment sur son visage, lorsqu'on s'assit.

n^lMOCRATIE. 27

Lord Skye était très-fin, et, à toute autre époque de sa vie, Mrs. Lee n'aurait peut-être pas mieux ain»é que de causer avec lui du commencement à la fin du diner. (Jrand, mince, chauve, gauche, il recourait dans la conversation, chaque fois que cela lui convenait, à ce bégaiement étudié propre à une certaine classe d'Anglais. Observateur perspicace, doué d'un grand esprit qu'il avait l'habitude de dissimuler, humoriste se contentant de rire en silence de son propre esprit, diplomate se servant avec beaucoup de succès du masque de la franchise. Lord Skye était l'un des hommes les plus populaires de Washington. Tout le monde reconnaissait en lui un critique impitoyable des manières américaines; mais il avait l'art d'assaisonner ses sarcasmes avec une certaine bonne humeur, et il n'en était que plus aimé. 11 était admirateur convaincu des femmes américaines; leur voix seule lui déplaisait; et il n'hésitait môme pas à se moquer un peu, à l'occasion, des singularités nationales de ses propres compatriotes ; une manière évidente de flatter leurs cousines d'Amérique.

11 se serait volontiers consacré tout entier à Mrs. Lee; mais la politesse exigeait qu'il accordAt quelques attentions à .son hôtesse, et il était trop bon diplomate pour manquer d'égards envers une hôte.s.se qui était la femme d'un Sénateur, alors .surtout que ce Sénateur était le Président du Comité des Affaires Étrangères.

La première fois que Lord Skye détourna la tète, Mrs. Lee se jeta sur son Géant de Péonie, alors occupé à manger .son poi.s.son tout en se demandant pourquoi

le Ministre d'Angleterre ne portait pas de gants, alors que lui-même avait fait le sacrifice de ses convictions, en mettant la plus grande et la plus blanche paire de gants de chevreau français qu'on eût pu se procurer pour de l'argent dans l'Avenue de Pennsylvanie.

Il fut quelque peu tourmenté par un certain sentiment de gêne qu'il éprouvait au milieu de ce monde élégant, et il sentait, dans ce moment, que le vrai bonheur ne se rencontre que parmi les simples et honnêtes enfants du travail.

Une certaine jalousie secrète contre le Ministre d'Angleterre se cache toujours dans le cœur de tout Sénateur américain, s'il est vraiment démocrate ; car la démocratie bien comprise est le gouvernement du peuple, par le peuple, au profit des Sénateurs, et il y est toujours à craindre que le Ministre d'Angleterre ne comprenne pas, comme il le devrait, ce principe politique.

Lord Skye courait le risque de commettre deux maladresses : il pouvait blesser le Sénateur de New-York en négligeant sa femme, ou vexer le Sénateur de l'Illinois en accaparant l'attention de Mrs. Lee.

Un Anglais encore jeune aurait fait l'un et l'autre ; mais Lord Skye avait étudié à fond la constitution américaine.

Aussi la femme du Sénateur de New-York le considérait-elle comme un homme des plus agréables, et le Sénateur de l'Illinois était-il arrivé à se convaincre qu'après tout, même dans les cercles frivoles et élégants, la vraie dignité ne court pas risque d'être méconnue;

DEMOCRATIB. '29

un Sénateur américain représente un Etat souverain; le grand État de l'illinois est aussi vaste que l'Angleterre, en en déduisant, comme il convient, le Pays de Galles, l'Ecosse, l'Irlande, le Canada, l'Inde, l'Australie, et quelques autres îles et continents; et, en somme, il était parfaitement clair pour lui que LordSkye n'était pas très-redoutable, même dans une société légère; Mrs. Lee n'avait-elle pas été assez bonne pour dire elle-même ou à peu près que nulle position n'équivalait à celle d'un Sénateur américain?

Dix minutes suffirent à Mrs. Lee pour faire tomber à ses pieds l'homme d'État convaincu.

Ce n'était pas sans but qu'elle avait étudié le Sénat.

Elle avait saisi avec un instinct infaillible un trait caractéristique propre à tous les Sénateurs : une soif naïve et inextinguible de flatterie, -engendrée par une dose journalière de cette flatterie qui leur est servie par leurs amis et par leurs subordonnés, qui leur devient à la fin nécessaire comme un petit verre de liqueur, et qu'ils avalent avec un grave sourire d'ineffable contentement.

Un seul regard jeté .sur le visage de M. Ratcliffe avait montré à Madeleine qu'elle n'avait pas à craindre d'employer avec lui de trop grossières flatteries; le respect qu'elle se devait à elle-même, et non celui qu'elle éprouvait pour lui, était la seule limite qu'elle dut observer dans l'usage qu'elle se proposait de faire de cette amorce féminine.

Elle commença l'attaque avec une simplicité et une gravité apparentes, un grand calme et une conscience

évidente de sa propre force, ce qui promettait de la rendre d'autant plus redoutable.

— J'ai entendu votre discours hier, monsieur Ratcliffe. Je suis heureuse d'avoir l'occasion de pouvoir vous dire combien il m'a impressionnée. Il m'a paru fait de main de maître. Ne trouvez-vous pas qu'il a produit un grand effet ?

— Je vous remercie, madame. J'espère qu'il contribuera à rallier notre parti; mais jusqu'à présent nous n'avons pas eu le temps d'en apprécier les résultats. Cela demandera encore plusieurs jours.

Le Sénateur parlait, en vrai Sénateur, un langage étudié, condescendant, et il se tenait même un peu sur la réserve.

— Savez-vous..., — dit Mrs. Lee en se tournant vers lui, comme s'il eût été son ami le plus cher, et ses regards plongeaient profondément dans ses yeux, — savez-vous que tout le monde m'avait dit que je serais frappée par l'infériorité des capacités politiques à Washington? Je n'en avais rien cru, et depuis que j'ai entendu votre discours je suis certaine qu'on se trompait. Et vous-même, croyez-vous qu'il y ait moins d'hommes de valeur dans le Congrès de nos jours qu'autrefois?

— Oh! madame, il est bien difficile de répondre à cette question. Le gouvernement n'est plus aussi simple que jadis. Nos coutumes sont différentes. La vie publique compte nombre d'hommes fort capables , beaucoup plus qu'auparavant, et la critique est aujourd'hui plus développée et plus libre.

rr: 4vais-je raison de croire qq'il y a\'^\ upe graphe

ressemblance entre votre façon de parler et celle de Daniel Webster? Vous êtes du même pays, n'est-ce pas?

Mrs. Lee avait louché là le point vulnérable de M. Katcliffe ; sa tête, en effet, avait dans ses lignes (générales une lointaine ressemblance avec celle de Websier, et il en était fier, comme il l'était aussi de sa parenté éloignée avec le commentateur de la Constitution ; il se mit à penser que Mrs. Lee était une personne décidément fort intelligente.

11 admit modestement que celte ressemblance de la forme oratoire de Webster avec la sienne existait réellement; ce qui fournit à Mrs. Lee l'occasion de parler de l'éloquence de Webster, et la conversation passa bientôt à la di.scussion des mérites de Clay et de Calhoun '.

Le Sénateur constata que sa voisine, une femme élégante de New-York, habillée avec un goût exquis, ayant une douceur séduisante dans sa voix et dans ses manières, avait lu les discours de Webster et de Calhoun.

Elle ne jugea pas h propos de lui dire qu'elle s'était fait apporter les volumes par le bon Carrington, ni que celui-ci lui avait manjué les passages dignes d'être lus; mais elle eut soin de diriger la conversation, et elle critiqua avec quelque habileté el avec plus d'esprit encore les points faibles de l'éloquence webstérienne.

' Webster, Clay, Calhoun, ont été les meilleurs orateurs américains.

disaat avec un fin sourire et en jetant un regard sur les yeux étincelanfs de joie de RatcliFfe : —

— Mon jugement n'a pas grande valeur, monsieur le Sénateur; mais il me semble que nos pères se sont attribué une valeur trop grande, et, jusqu'à ce que vous me démontriez le contraire, je persisterai à croire que le passage de votre discours d'hier qui commence ainsi : « Notre force repose dans l'entrelacement et l'enchevêtrement de la masse des principes isolés.. . C'est la chevelure du géant à moitié endormi.... qui se nomme le Parti... », égale, quant au style et au pittoresque, tout ce que Webster a pu dire de plus fort.

Le Sénateur de l'Illinois happa cette mouche brillante comme l'aurait fait un énorme saumon de quelque deux cents livres; son gilet blanc eut un chatoiement argenté, quand lentement il vint à la surface avaler l'hameçon. Il ne fit aucun effort perceptible pour se débarrasser de l'arme barbelée, mais, nageant doucement jusqu'à ses pieds, il se laissa tirer à terre comme s'il y avait trouvé un véritable plaisir.

De misérables casuistes pourront se demander si ce jeu était loyal de la part de Mrs. Lee; si une flatterie aussi grossière ne devait pas gêner sa conscience; et si une femme, quelle qu'elle soit, peut, sans s'abaisser elle-même, se rendre coupable d'aussi impudentes faussetés.

Elle aurait, quant à elle, hautement protesté contre le soupçon d'hypocrisie. Elle aurait allégué pour sa défense qu'elle avait moins loué Ratcliffe que critiqué Webster, et que son opinion ainsi exprimée sur l'éio-

DÉMOCRATIR. 33

quence américaine à rancienne mode était parFaitement sincère.

Mais elle ne pouvait nier qu*à dessein elle avait laissé le Sénateur en tirer des conclusions bien différentes des siennes.

Elle ne pouvait pas nier non plus qu'elle avait l'intentiou formelle de le flatter dans la mesure nécessaire et qu'elle se félicitait d'y avoir réussi.

On ne s'était pas levé de table, que déjà le Sénateur s'était tout à fait livré; il s'exprimait naturellement, finement, et avec quelque esprit. Il lui raconta des histoires de l'IUinois ; il apprécia la situation politique avec une liberté extraordinaire, et exprima enfin à Mrs. Lee le désir de lui rendre visite, s'il pouvait espérer la trouver chez elle.

— Je suis toujours chez moi le dimanche dans l'aprèsmidi, — dit-elle.

Il était aux yeux de Mrs. Lee le grand prêtre de la politique américaine; h lui incombaient l'interprétation des mystères, la solution des hiéroglyphes politiques. Avec son aide, elle espérait pouvoir sonder les profondeurs de la science du gouvernement et trouver dans ce lit vaseux la perle qu'elle cherchait, la pierre mystérieuse qu'elle croyait cachée quelque part dans la politique. Elle voulait comprendre cet homme, le tourner et le retourner, faire sur lui des expériences et s'en servir comme les physiologistes modernes se servent de grenouilles et de chats.

Ou'il fiU bon ou mauvais, elle voulait se rendre compte de ses idées.

11 était veuf, il venait de l'Ouesl, et avait cinquante ans ; il habitait à Washington, dans une pension bourgeoise, un appartement plus que simple, meublé de documents ofBciek et égayé par des politiciens et des coureurs de places, comme lui, venus de l'Ouest.

L*été, il se retirait dans une maison solitaire, en bois, blanche, avec des volets verU; autour quelques mètres carrés de gazon mal soigné et une barrière blanche ; son intérieur était encore plus lugubre : des poêles en fonte, de la toile cirée pour tapis, des murs blancs, froids, nus, et dans le salon une grande gravure représentant Abraham Uncohi; et tout cela à Péonie, dans riUinois!

Quelle égalité pouvait-il y avoir entre ces deux combattants? Qu'avait-il à espérer? Qu avait-elle à craindre?

Et pourtant Madeleine Lee avait trouvé son égal dans M. Silas P. Ratcliffe.

Mrs. Lee ne tarda pas à êlre très-connue; son salon devint le rendez-vou» favori de cette calé{;orie d'hommes et de femmes qui ont l'art de toujours trouver une maitresse de maison chez elle, art déhcat (jue bien des gens ignorent.

Carrington allait chez ses cousines plus souvent que tout autre, si bien qu'on le prenait presque pour un membre de la famille; si d'adieurs Madeleine avait besoin d'un livre de la bibliolhè<iue ou d'un domestique supplémciilaire pour un diucr, elle était toujours sûre que Carriuglon lui procurerait l'un ou l'autre.

Le vieux baron Jacobi, Ministre de Buljyarie, devint éperdumcnt amoureux des deux so-urs, comme il avait coutume de le devenir de tout (gentil minois et de toute fi{;ure agréable.

C'était un Parisien roué, spirituel, cynique et usé; depuis bien des années, il était retenu à Washington autant par ses <lcttes <iuc par ses appointements de minisirc; se lamentant sans cesse qu'il n'y eût pas «l'Opéra à Washington, il faisait de temps en temps de mystérieuses visites à New-Vork; il dévorait les romans

3b DÉMOCRATIE.

français et allemands, et passait pour connaître tous les personnages remarquables du siècle ; ses souvenirs étaient au demeurant chargés d'anecdotes amusantes; excellent critique d'art , il ne craignait pas en musique de juger la méthode de Sibylle; amateur de bric-à-brac, il se riait de l'étalage que Madeleine faisait de riens de toute sorte, et de temps en temps il lui apportait un plat persan ou un morceau de broderie , tout en affirmant que ces objets lui faisaient horreur. Ce vieux pécheur ne croyait qu'à la perversité et au mal ; il acceptait cependant les préjugés de la société anglo-saxonne, étant trop intelligent pour importuner les autres de ses opinions. Il eût été tout prêt à épouser sur-le-champ l'une ou l'autre des deux sœurs, les deux à la fois plutôt qu'une; mais comme il le disait avec une nuance de regret sentimental à Sibylle : —

— Si j'avais quarante ans de moins, mademoiselle, vous ne chanteriez pas devant moi avec autant de calme.

Son ami Popoff était un jeune Russe, intelligent et gai, aux traits kalmoucks très-prononcés, impressionnable comme une jeune fille, et passionnément épris de musique ; il restait des heures entières au piano de Sibylle , lui apportait des airs russes qu'ensuite il lui enseignait; pour dire toute la vérité, il ennuyait même, par ses assiduités, Madeleine, qui avait entrepris le rôle de duègne auprès de sa jeune sœur.

Quant à M. C. C. French, c'était un visiteur d'un genre tout à fait différent; jeune encore et membre du Congrès, représentant du Connecticut, il aspirait à

jouer en politique le rôle du gentlemau bien élevé qui se donne pour mission la ré^îénération morale de son pays et de son temps. Il avait des principes de réformateur, mais malheureusement pour lui, il paraissait infatué de sa personne. Au reste, assez riche, assez iulelligent, assez bien élevé, assez honnête, assez.... vulgaire ; ses hommag^es se parlag;eaient entre les deux sœurs; il excitait la colère de la plus jeune en l'appelant par sou petit nom : Miss Sibylle, avec un air de familiarité protectrice. 11 se croyait un maitre en ce qu'il appelait • le badinage '-, et les maladroits efforts qu'il ne cessait de faire pour faire de l'esprit exaspéraient iMrs. Lee. Quand il se mettait à pérorer avec la solennité qui est de mise au debattimj club \ ce genre d'éloquence poussait bien mieux encore à bout la patience de ses auditeurs que sou badinagc; mais, en dépit de tous ces ridicules, il était utile, car il avait toujours les poches pleines de racontars politiques, et il s'intéressait vivement à l'avenir de son parti.

Tout autre était M. Hartbeest Schneidekoupon, citoyen de Philadelphie, quoique résidant presque toujours à New-Vork ; il s'était laissé séduire par les charmes de Sibylle, et faisait tous ses efforts pour gagner son jeune cœur en l'initiant aux mystères de la circulation monétaire et du tarif protectionniste, questions auxquelles il s'était cnlièremeul voué. Dans l'intérêt de ces deux sujets, et aussi pour veiller sur le bonheur de Miss Hoss, il faisait des visites périodiques à Washington,

' Cercle d'étudiants «exerçant dans l'art oratoire : Conférence Mole de l'Amérique.

OÙ il s'enfermait au sein d'innombrables commissions et donnait des diners dispendieux aux membres du Congrès.

M. Schneidekoupon était riche, âgé d'environ trente ans, grand et mince, les yeux brillants, le visage glabre; ses manières étaient étudiées, et il était trèsloquace. 11 avait la réputation d'exécuter avec la plus grande aisance les acrobaties intellectuelles les plus I variées, autant pour s'amuser lui-même que pour étonner le modee. Un jour, il parlait art et discutait science à propos de tableaux faits par lui-même; le lendemain, il était littérateur et écrivait dans un but humanitaire un livre sur La Noblesse de la Vie; plus tard, il se vouait au sport, courait dans un steeple-chase, jouait au polo, et se donnait un attelage à quatre; dernière métamorphose : il avait fondé à Philadelphie la Revue Protectionniste, en faveur de l'industrie américaine; sa revue, qu'il rédigeait lui-même, était à ses yeux un marchepied pour arriver au Congrès, au Ministère, et à la Présidence. Vers la même époque, il acheta un yacht, et ses amis engagèrent de gros paris sur la question de savoir lequel des deux, du yacht ou de la revue, coulerait le premier. C'était, somme toute, un aimable et excellent garçon malgré toutes ses excentricités, et il apportait à Mrs. Lee les naïfs épanchements d'un politicien d'occasion.

M. Nathan Gore, du Massachusetts, présentait le type d'un caractère beaucoup plus élevé; bel homme à la barbe grise, au nez droit et finement découpé, aux yeux pénétrants, dans sa jeunesse il avait cultivé la

poésie avec succès; ses satires avaient fait du bruit daus leur temps, et ou les cite encore pour le piquant et l'esprit de quelques vers; puis M. Gore étudia l'Europe pendant plusieurs années, jusqu'à ce que sa fameuse Histoire de tEspiujne en Amérique l'eût placé subitement à ki tète des historiens américains; ilgajjua à cela le poste de ministre à Madrid, où il fut trop heureux de rester pendant quatre ans, car on sait que la diplomatie est pour un citoyen américain l'équivalent le plus exact d'un titre de noblesse. Un mouvement du personnel l'avait de nouveau rendu à la vie privée, et, après avoir passé quelques années dans la retraite, il était revenu à Washinjjton, dans l'espoir que son ancien poste lui serait de nouveau confié. Tout l'résident croit s'honorer en ayant-au moins un littérateur à sa solde, et M. Gore avait beaucoup de chances d'arriver à sou but, car il avait l'appui éucrgi({ue de la majorité des délégués du Massachusetts. H était horriblement égoïste, colossalement suffisant, et pas peu vaniteux, mais il était fin; il savait se taire, flatter trèsadroitement, et il avait appris à fuir la satire. Ce n'était qu'en confidence et en présence d'intimes seulement qu'il parlait eneore en toute Uberté, mais Mrs. Lee n'était pas encore de ceux-ci.

Voila pour les hommes; quant aux femmes, il n'en mamiuait pas dans le salon de Mrs. Lee; mais, après tout, celles-là peuvent se dépeindre elle-mèmes beaucoup mieux que ne pourrait le faire un pauvre romancier.

Il se formait géuéralemenl un double courant de

conversation parallèle : l'un autour de Sibylle, Tautre autour de Madeleine.

— Miss Ross, — dit le comte Popoff en introduisant un jeune et bel étranger, — vous m'avez permis de vous présenter mon ami le comte Orsini, secrétaire de la Légation d'Italie. Êles-vous chez vous celte aprèsmidi?... Le comte Orsini chante d'ailleurs.

— Nous serons ravies de recevoir le comte Orsini. Vous avez bien fait de venir si lard, car je rentre à l'instant ; je viens de faire des visites aux membres du Cabinet. Quelles gens baroques!... J'ai ri aux larmes pendant une heure.

— Est-ce que vous trouvez ces visites amusantes? — demanda Popoff de l'air grave d'un diplomate.

— Certainement! J'y suis allée avec Julia Schneidekoupon, tu sais, Madeleine; les Schneidekoupon descendent de tous les rois d'Israël, et ils sont plus fiers que Salomon dans toute sa splendeur. Eh bien! figuretoi que nous étions allées chez une femme vulgaire, venue Dieu sait d'où, et que j'entendis entre elle et Julia cette stupéfiante conversation : " Quel peut être votre nom de famille, madame? » — - Mon nom est Schneidekoupon y-, répliqua Julia avec hauteur. — >• Avez-vous des amis que je puisse connaître, par hasard? ^ — - Je ne crois pas > , dit Julia d'un ton sec. — « Enfin!... je ne me souviens pas d'avoir entendu ce nom. Mais je suppose que cela ne fera rien. C'est égal, j'aime à connaître ceux qui me rendent visite. " Lorsque nous fûmes dans la rue, je me mis à rire au point que je faillis tomber dans une attaque de nerfs ;

DËMOTRATIE. 41

Julia, elle, ne voyait pas la plaisanterie du tout.

Le comte Or.^ini ne parut pas non plus comprendre la plaisanterie, car il ne rit que juste ce quUl fallait, assez, cependant, pour montrer ses dents.

Hienn'é{jalcla vanité et la suffisance naïve et enfantine d'une secrétaire de légation italienne à vinf^t-cinq ans.

Pourtant, crai(;nant que l'effet de sa beauti- personnelle ne fiU peut-être diminué par un silence prolongé, il se risqua à murmurer incontinent : —

— Ne trouvez- vous pas très-étrange la société en Amérique?

— La société!.... — dit en riant Sibylle gaie et moqueuse. — Il n'y a pas de serpents en Amérique, pas plus qu'en Norvège.

— Des serpents, mademoiselle!... — répéta Orsini avec une expression de doute, semblable à celle d'un hommo qui n'est pas sur qu'il doive se risquer sur de la glace peu épaisse et se décidant à avancer pru' demment. — Des serpents!... moi , je les appellerais plutôt des colombes.

Un rire encourageant de Sibylle changea en conviction son espoir d'avoir fait un bon mot dans cette langue inconnue. Son visage s'éclaira, la confiante lui revint-, une ou deux fois il se répéta doucement à lui-même :

— Non, pas des serpents.... ce seraient plutôt des colombes.

Mais l'oreille fine de Mrs. Lee avait saisi au vol la remarque de Sibylle, et elle y découvrit une ccriaine condescendance qui n'était pas de .son goOt.

.'•2 DÉMOCRATIF.

Les impassibles figures de ces suaves secrétaires de légation paraissaient accepter trop facilement comme toute naturelle l'idée qu'il n'y avait pas de bonne société hors de l'ancien monde. Elle se jeta donc dans la conversation avec une énergie qui agita le colombier.

— La société en Amérique?.... Oui, certes, il y a une société en Amérique, et une très-bonne société encore; mais son code est particulier, et les nouveaux arrivés le comprennent rarement. Je vous dirai ce qu'il en est, monsieur Orsini , et vous ne courrez plus jamais le risque de commettre aucune erreur. La société, en Amérique, comprend toutes les femmes honnêtes, ayant de bonnes manières et un langage agréable, et tous les hommes bons, braves, et sans prétentions, qui respirent entre l'Atlantique elle Pacifique. Ils ont tous un laisser-passer pour toutes les villes et tous les villages, « valable pour la génération actuelle «, il dépend de chacun de faire ou de ne pas faire usage de cette passe comme il lui convient et au gré de son caprice. 11 n'y a absolument pas d'exceptions à cette règle, et ceux qui disent : « Abraham est notre père ^ fournissent à coup aùr de la matière à cet humour qui est le principal produit de notre pays.

Les jeunes gens alarmés, et ne comprenant pas le moins du monde la signification de cette sortie, regardèrent Mrs. Lee d'un air d'approbation douteuse, tandis que celle-ci, voulant mettre un morceau de sucre dans sa tasse, brandissait la pince à sucre sans avoir conscience de la légère absurdité de ce geste; Sibylle, de son côté, était tout ébahie et ouvrait de grands

veux, car sa sœur n'arborait pas souvent le drapeau américain avec autant d'éner^yie.

Ouelles que fussent, d'ailleurs, leurs réflexions inlimes, Mrs. Lee prenait la chose trop au sérieux pour s'en soucier ; soyons franc et avouons qu'elle ne se préoccupait de rien que de ce qu'elle venait de dire.

Lorsqu'elle fut arrivée à la fin de son discours, il y eut une petite pause; puis, on reprit tranquillement le cours de la causerie, là où le sourire naissant de Sibylle l'avait arrêtée.

Carrington entra.

— Qu'avez-vous fait au Capitole? — demanda Madeleine.

— Je suis allé au lobbij\

Carrington fit cette réponse du ton sérieux qui caractérisait son esprit.

— Déjà! et le Congrès n'a que deux jours d'existence!.... — exclama Mrs. Lee.

— Madame, — répondit C.irrington avec une malice des plus calmes, — les membres du Congrès sont comme les oiseaux, il n'y a que le ver matinal qui puisse les attraper •.

— Bonsoir, mistress Lee. Miss Sibylle, comment vous

' r,e lobby — le vestibule et les couloirs du Paiement. C'est là où st- rencontrent les membres du Con{](rès avec toutes sortes de chercheurs d'emploi!), de politiciens, et d'intrigants. Lobby, verbe, !>i|;nitie dire au lobby, intri(;uer, faire de la politique. Les lobhyistfi sont les courtiers plus ou moins honnêtes des tran;aclions parlemenlaires.

- Proverbe américain renversé : C'est l'oiseau matinal qui attrape des vers.

portez-vous? Auquel de ces deux messieurs êtes-vous en train de dévorer le cœur en ce moment?

C'était le style raffiné de M. French, s'abandonnant à ce qu'il se plaisait à appeler - son badinage ».

Lui aussi revenait du Capitole, et il n'était entré que pour prendre une tasse de thé.

Sibylle fit une moue qui exprimait clairement qu'elle se réservait d'infliger quelque correction personnelle à M. French; elle prétendit cependant ne pas avoir entendu sa question.

French s'assit auprès de Madeleine.

— Avez-vous vu Ratcliffe hier? — demanda-t-il.

— Oui, — répondit Madeleine; — il était ici hier soir avec M. Carrington et un ou deux autres de nos amis.

— A-t-il parlé poUtique?

— Pas un mot. Nous avons surtout causé livres.

— De livres !.... Qu'y connaît-il?

— Demandez-le-lui.

— Allons! nous sommes tous dans la plus ridicule des situations. Personne n'a le moindre renseijnement sur le nouveau Président. On jurerait qu'à cet égard tout le monde est dans les ténèbres. Ratcliffe dit qu'il n'en sait pas plus long que nous autres; mais ce ne saurait être vrai, il est trop \ieux politicien pour ne pas tenir quelques fils dans les mains; et pas plus tard qu'aujourd'hui un des pages du Sénat a confié â mon collègue Cutter que Ratcliffe l'avait chargé hier d'une lettre pour Sam Grimes, de North Rend, qui, tout le monde le sait, fait partie de la coterie immédiate du

Président... Tiens! M. Schneidekoupon!... Comment vous portez-vous?... Et depuis quand «rrivé?...

— Merci, ce matin, — répliqua M. Shneidekoupou, qui venait d'entrer dans le salon. — Oue je suis donc heureux de vous revoir, mistress Lee! Comment trouvez-vous Washington? Je croyais que Julia était venue vous voir, et je pensais la trouver ici.

— Elle vient de nous quitter. Elle a passé toute l'après-midi à faire des visites avec Sibylle. Elle prétend que vous l'avez amenée ici pour vous servir dans vos affaires politiques... pour lobbyer en votre faveur, monsieur Schneidekoupon. Est-ce vrai?....

— C'est vrai, — fit-il en riant; — mais elle ne m'est pas d'une grande utilité; aussi suis-je venu pour vous enrôler vous-même.

— Moi!

— Oui, vous. Vous savez que nous nous attendons tous à voir le Sénateur Hatcliffe nommé Secrétaire du Trésor, et il est très-important pour nous autres qu'il marche droit, du moins en ce qui louche les questions de circulation monétaire et du tarif général. Je suis donc venu afin de me mettre avec lui en rapport plus direct, comme on dit en diplomatie. Je voudrais qu'il vint diner avec moi au restaurant Welckley; mais sachant qu'il se méfie toujours quand on essaie de parler politique avec lui, j'ai cru que j'aurais plus de chance en l'invitant à un diner prié, et j'ai amené Julia. Je tâcherai d'avoir Mrs. Schuyler Clinton, et je compte sur vous et sur votre sœur pour assister Julia.

— Moi!... à un diner de lobby!... Est-ce convenable?

— Pourquoi pas?.... Vous dresserez vous-même la liste des invités.

— Jamais je n'ai entendu chose semblable ; mais ce sera certainement amusant. Il est inutile que Sibylle m'accompagne ; mais vous pouvez compter sur moi.

— Pardon; mais Julia compte également sur Miss Ross, et elle ne se mettra pas à table sans elle.

— Enfin, — consentit Mrs. Lee après quelques hésitations, — si vous pouvez décider Mrs. Clinton et si votre sœur y vient.... Et qui encore?

— Choisissez vous-même vos invités.

— Je ne connais personne.

— Mais d'abord French : il n'est pas tout à fait ferré sur le tarif, mais il en sait assez pour les exigences du moment. Ensuite nous pouvons inviter M. Gore. Il a à faire son affaire, et il ne demandera pas mieux que de nous aidera faire les nôtres. Il ne nous reste plus à choisir que deux ou trois personnes, et un convive pour remplir les vides.

— Invitez le Président de la Chambre. J'ai envie de faire sa connaissance.

— Je l'inviterai, et Carrington, et mon Sénateur de Pennsylvanie. Tout ira à merveille. Rappelez-vous que ce sera chez Welckley, samedi, à sept heures.

Pendant tout ce temps. Sibylle était restée au piano; quand elle eut fini de chanter, on eut bientôt persuadé à Orsini de la remplacer pour montrer qu'il était possible de chanter sans en faire souffrir la beauté.

Le baron Jacobi vint aussi, et il trouva à les critiquer tous deux.

La petite Miss Dare, surnommée par ses amis le Diable, et qui était sans cesse absorbée par quelque flirtation avec un secrétaire de légation quelconque, entra, ayant Pair d'ignorer tout à fait la présence de F^opoff, ce qui ne l'empêcha pas de se retirer avec lui dans un coin, tandis qu'Orsini et Jacobi tracassaient la pauvre Sibylle et se contredisaient l'un l'autre au piano.

Chacun parlait sans prêter grande attention aux réponses qu'il recevait, quand enfin Mrs. Lee mit tout le monde à la porte.

— Nous sommes des gens rangés, — dit-elle, — et nous dînons à six heures et demie.

Le Sénateur Hatcliffe n'avait pas manqué de rendre sa visite de l'après-midi du dimanche à Mrs. Lee.

Peut-être ne serait-il pas conforme à la stricte vérité de dire qu'ils parlèrent livres toute l'après-midi; mais quelle qu'eût été la conversation, elle n'avait fait que confirmer l'admiration de M. Ralcliffe pour Mrs. Lee, qui, sans le vouloir, avait joué un rôle plus dangereux que n'eût pu le faire une coquette accomplie.

Rien n'exergait sur le politicien, ennuyé de sa solitude, une impression si profonde que le repos qu'il trouvait dans le salon de Mrs. Lee, et lorsque Sibylle lui chantait un ou deux airs d'une grande simplicité, qu'elle donnait pour des cantiques étrangers, le Sénateur était ou passait pour être orthodoxe', le cœur <le M. Ratcliffe ressentait pour celte charmante fille la tendresse d'un père ou celle d'un frère aine.

' Kn Amérique, le dimanche, on ne peut faire que do la musique sacrée.

48 DÉMOCRATIB.

Ses collègues du Sénat eurent bientôt remarqué que le Géant de la Prairie prenait l'habitude de regarder du côté de la tribune des dames.

Un jour, M. Jonathan Andrews, correspondant spécial du Sidereal System de New-York, journal trèsfavorable à la polilique de M. Ratcliffe, s'approcha fort perplexe du Sénateur Schuyler Clinton.

— Pouvez-vous me dire, — fit-il, — ce qui est arrivé à Silas P. Ratcliffe? 11 n'y a qu'un moment, je l'entretenais à sa place d'un sujet très-imporlant ; je lui demandais son avis, qu'il me fallait envoyer à New- York le soir même, lorsque, au milieu d'une phrase, il s'arrêta, se leva sans me regarder, et quitta la salle des séances ; et le voilà maintenant qui cause à la tribune avec une dame dont la figure m'est inconnue.

Le Sénateur Clinton, ayant fixé lentement ses lunettes â'oVf regarda vers l'endroit indiqué.

— Ah! Mrs. Ligthfoot Lee!... Je vais lui dire quelques mots moi-même.

Et tournant le dos au correspondant spécial, il courut avec une agilité toute juvénile après le Sénateur de rillinois.

— Diable! — murmura M. Andrews, — qu'est-ce qui prend ces vieux fous ?

Et voyant Mrs. Lee causer confidentiellement avec Ratcliffe, il murmura encore plus bas : —

— Ne serait-ce pas le cas d'en faire une correspondance?

Lorsque le jeune M. Schneidekoupon alla voir le Sénateur Ratcliffe pour l'inviter au dîner chez Welckley,

DKMOCRATIB. 49

il le trouva accablé de travail, il le lui dit du moios, <'l très-peu disposé à causer.

Non ! ce n'tMait pas le mo:ncQt de diaer en ville. Dans la situation actuelle des affaires publiques, il lui était impossible de trouver du temps pour de semblables di-^tracliuns. 11 regrettait de décliner la politesse de M. Schneidekoupon, mais il avait des raisons impérieuses de s'abstenir pour le moment des plaisirs du monde; il n'avait ftiit qu'une exception à celte règle, et cela uoiqucmeot à la demande pressante de son vieil ami le Sénateur Clinton, et dans une occasion tout à fait particulière.

M. Schneidekoupon oe put dissimuler sa contrariété, d'autant moins qu'il avait eu l'intention de prier M. et Mrs. Clinton d'être de la partie, ainsi qu'une charmante dame qui allait rarement dans le monde, mais qui avait h peu près consenti à venir.

— Oui donc? — demanda le Sénateur.

— Une certaine Mrs. Lightfoot Lee, de New-York. Vous ne la connaissez probablement pas assez bien pour l'admirer comme moi; mais je trouve que c'est la femme laplusintelligenle que j'aie jamais rencontrée.

Les yeux froids du Sénateur restèrent pendant un instant fixés sur le visage ouvert du jeune homme avec une étrange expression de doute; puis il dit solennellement et de son ton sénatorial le plus grave : —

— Mon jeune ami, à mon âge, les hommes ont à s'occuper d'autres choses que des femmes si intelligentes qu'elles soient. Oui encore sera de votre diner?

M. Schneidekoupon lui nomma ses invités.

4^^:^:^,^ .^.JLM'MBmm

— Et VOUS dites que c'est pour samedi soir à sept heures ?

— Samedi à sept heures.

— Il y a peu de chances que je m'y trouve, néanmoins je ne veux pas refuser d'une manière absolue. Peutêtre au dernier moment pourrai-je m'y rendre. Mais ne comptez pas sur moi... ne comptez pas sur moi. Bonjour, monsieur Schneidekoupon.

Schneidekoupon était un jeune homme d'un esprit un peu naïf, ne voyant pas plus loin que ses voisins dans les secrets de l'univers, et il s'en alla en jurant cordialement contre « ces sacrés airs d'importance que les Sénateurs savent se donner ».

Il raconta à Mrs. Lee toute la conversation, comme il crut devoir le faire pour ne pas l'attirer à sa réunion sur de fausses apparences.

— Voilà ma mauvaise chance habituelle, — dit-il ; — me voici forcé de demander à une foule de gens de se rencontrer avec un homme qui, en même temps, me déclare qu'il ne viendra probablement pas. Pourquoi diable ne pouvait-il pas répondre, comme l'aurait fait tout autre, par oui ou par non? J'ai connu une dou zaine de Sénateurs, mistress Lee, et ils sont tous comme cela. Ils ne songent jamais qu'à eux-mêmes.

Mrs. Lee sourit d'un sourire un peu forcé et calma son esprit irrité ; elle ne mettait pas en doute que le dîner serait très-agréable, que le Sénateur vînt ou non ; en tout cas, elle ferait tout son possible pour qu'il se passât bien, et Sibylle mettrait sa toilette la plus récente.

Pourtant elle paraissait un peu soucieuse, et M. Schneidekoupon ne put s'emp<^cher de lui dire qu'elle était une. femme charmante; qu'il avait déjà dit à Hatcliffe qu'elle était la femme la plus spirituelle qu'il eût jamais rencontrée, et il aurait pu ajouter la plus obligeante, et que, pour toute réponse, Hatcliffe n'avait fait que le regarder comme s'il eût été un singe vert.

Mrs. Lee rit de bon cœur à ces propos et le congédia dès qu'elle le put.

Après son départ, elle se promena de long en large dans le salon, réfléchissant.

Elle devina pourquoi Hatcliffe avait subitement changé de ton. Elle savait maintenant qu'il viendrait à ce diner, et elle devinait les motifs qui le décidaient à y assister.

Était-il possible qu'elle se trouvât entraînée dans une aventure frisant de très-près une flirtation avec un homme qui avait vingt ans de plus qu'elle ; un politicien de riUinois, un Sénateur énorme, massif, chauve, aux yeux gris, à la tète à la Webster, et (jui vivait à Péonie?

Cette idée était trop voisine de l'absurde pour être croyable; mais, à tout prendre, la chose en elle-même était assez amusante.

— Je suppose que les Sénateurs savent se défendre aussi bien que les autres hommes, — telle fut sa conclusion Hnale.

Elle ne pensa qu'au danger qu'il courait lui-même; elle ressentit une certaine compassion pour lui en pcnsant aux conséquences d'un amour profond et tyrannique à l'âge du Sénateur.

Sa conscience était bien un peu troublée ; mais pour elle-même elle ne craignait absolument rien.

Pourtant il est bien avéré que de vieux Sénateurs ont exercé une étrangle fascination sur des femmes jeunes et belles. Ces femmes-là avaient-elles pris garde à ellesmêmes? Et qui, des Sénateurs ou des femmes, avait le plus besoin de se surveiller?

Quand Madeleine et sa sœur arrivèrent au restaurant Welckley, le samedi soir suivant, elles trouvèrent le pauvre Schneidekoupon d'une humeur peu convenable pour un amphitryon.

— 11 ne viendra pas!... Je vous avais bien dit qu'il ne viendrait pas !.... — fit-il à Madeleine en lui tendant la main. — Si jamais je deviens communiste, ce sera pour avoir le plaisir de tuer un Sénateur.

Madeleine le consola avec douceur, mais il continua, derrière le dos de M. Clinton, à se servir contre le Sénat du langage le plus blessant et le plus inconvenant, et à la fin il sonna et commanda d'un ton brusque au maître d'hôtel de servir le diner.

A ce moment même, la porte s'ouvrit, et l'imposant Sénateur Ralchffe apparut sur le seuil.

Ses regards rencontrèrent à l'instant ceux de Madeleine, qui faillit éclater de rire, lorsqu'elle vit que le Sénateur s'était habillé avec une recherche qui faisait absolument oublier la morgue sénatoriale; il portait même une fleur à .sa boutonnière... et de plus... il n'avait pas de gants !

Après avoir fait au Sénateur Ratcliffe une description si enthousiaste des charmes de Mrs. Lee, Schneide-

koupon ne pouvait faire moins que de le prier de la conduire à table, ce qu'il fit incontinent.

Cette circonstance, ou le Champagne, ou quelque influence occuilc, produisit sur lui un effet extraordinaire. Il semblait avoir rajeuui de dix ans; son visa^je était radieux ; ses yeux étincelaicnt; il paraissait décidé à établir sa parenté avec l'immortel Webster, en le surpassant en jovialité. Il se lança tête baissée dans la conversation; riant, plaisantant, s'amusant, aux dépens d'autrui, racontant des anecdotes en dialecte yankee et dans celui de l'Ouest; traçant de petits croquis très-vifs de certains événements politiques fort drôles.

— Jamais de ma vie je n'ai été plus surpris, — dit h voix basse à Schneidekoupon le Sénateur Krebs, de Pennsylvanie, assis en face de lui — .le ne croyais pas Uatcliffe si amusant.

Et M. Cliulon, qui était placé près de Madeleine, de l'autre côté, murmura tout bas à son oreille : —

— J'ai {;rand'peur, ma chère mislress Lee, que vous ne soyez responsable de tout cela. Il ne parle jamais comme cela au Sénat.

Bien plus : Uatcliffe, prenant un plus haut vol, se mit à retracer les derniers moments du Président Lincoln avec une émotion si vraie que les larmes en vinrent aux yeux de ses auditeurs.

Les autres invités étaient éclipsés. Le Speaker mangeait tout seul son canard et buvait son Champagne à part s.ins faire un signe. M. (iore lui-môme, qui n'avait pas rhal)ilud>: de mettre sa lumière sous aucune espèce de boisseau, ne fit aucun effort pour s'emparer de la

parole, et il applaudit avec enthousiasme à la conversation de Ratcliffe assis en face de lui.

De méchantes langues pourront dire que M. Gore ag^issait ainsi parce qu'il voyait en M. Ratcliffe un Secrétaire d'État possible ; toujours est-il que, dans un aparté que tous les convives purent entendre, il dit à Mrs. Clinton : —

— Quel brillant!... quel esprit original!... Quelle sensation il produirait à l'étranger!...

Il est bien vrai qu'abstraction faite de l'impression qu'une conversation peut momentanément produire, il y avait dans cet homme quelque chose de grand; une sagacité pénétrante et pratique; une grande hardiesse à s'affirmer; une façon de parler avec largeur de ce qu'il savait.

Carrington était la seule personne à table froidement attentive et qui critiquât avec un parti pris d'hostiUté.

L'impression que Ratcliffe fit sur Carrington commençait peut-être par être gAtée par une ombre de jalousie, car il était de méchante humeur, et il ne parvenait pas à cacher entièrement son irritation.

— Si seulement on pouvait avoir la moindre confiance en cet homme! — murmura-t-il à French, qui était assis à côté de lui.

Cette malencontreuse remarque porta French à chercher le moyen de jouer un tour à Ratcliffe, et, selon sa manière habituelle, produit d'un mélange de fatuité et de principes élevés, il .se mit à attaquer le Sénateur, sous forme de badinage, sur le chapitre délicat de la réforme de l'administration civile, sujet presque aussi

DÉMOCRATIR. 55

dan{;erenx dans une conversation politique, à Washinf^ton, que l'était jadis, avant la guerre, la question de l'esclava^îe ellc-m<^me.

French était partisan de la réforme, et il ne perdait jamais l'occasion de Faire étala{je de ses opinions; mais malheureusement il ne pesait guère, et son procédé était parfaitement ridicule; si bien que Mrs. Lee, bien que chaudement disposée pour la réforme, se ralliait parfois au parti opposé, quand French se mettait à parler.

11 n'eut pas plus tôt décoché sa petite flèche au Sénateur, que cet astucieux personnage y vit une bonne occasion de se donner le plaisir qu'il s'était souvent promis d'administrer à M. French une correction qui, il le savait bien, amuserait la société.

Mrs. Lee, quoifjue ré/orwalrice et un peu effrayée de la rudesse avec laquelle Ratcliffe traitait son contradicteur, ne put blibncr le Géant de la Prairie comme elle l'aurait dû, lorsque celui-ci, après avoir jeté le pauvre French à terre, le roula dans tous les sens dans la poussière.

— Connaissez-vous assez d'économie politique, monsieur French, pour savoir quels sont les plus fameux produits du Connecticut?

M. French, avec sa modestie ordinaire, suggéra qu'il pensait que c'étaient ses hommes d'Ktat.

— Non, monsieur! Lii encore vous êtes dans le faux. Los saltimbanques forains vous battent sur votre propre terrain. Mais il n'y a pas un enfant des États-Unis qui ne sache que les plus célèbres produits du Connec-

ticut sont les notions yankees ', les muscades en bois, et les horloges qui ne marchent pas. Or, votre réforme de l'administration civile est justement une idée de Yankee; c'est une muscade en bois; c'est une pendule avec un cadran et un mouvement simulés. Vous le savez bien ! Vous êtes précisément de la vieille école des colporteurs du Connecticut. Vous avez colporté vos muscades en bois jusqu'à ce que vous soyez arrivé au Congrès, et à présent vous les tirez de votre poche, et non-seulement vous demandez que nous les prenions au prix qu'il vous plaît, mais vous nous faites même des sermons sur nos péchés, si nous n'en voulons pas. Fort bien, nous ne nous occupons pas de cela tant que vous le faites chez vous. Injuriez-nous tant que vous voulez devant vos électeurs. Obtenez autant de voix que vous pouvez. Mais ici, n'allez pas vous livrer à ces manœuvres électorales, car nous vous connaissons trop intimement, et nous avons tous été un peu nous-mêmes dans le commerce des muscades en bois, monsieur French.

Le Sénateur Clinton et le Sénateur Krebs ne purent contenir leur joie et montrèrent qu'ils approuvaient vivement cette correction, à leur avis, infligée avec énormément d'esprit au pauvre French.

Comme Ratdiffe l'avait dit, ils étaient tous dans le commerce des muscades. '

French, la victime, essaya de leur tenir tête; il soutint

' Par yankees notions on entend, en Amérique, des idées ingé- j

nieuses, astncieuses, etc., etc., et aussi certains petits objets 1

fabriqués dans ces États ; comme on dit en France : Articles de Pa7-is.

que les muscades étaient réelles ; qu'il ne vendait pas de marchandises qu'il ne pût garantir; et que principalement l'article en question était actuellement garanti par les conventions nationales de l'un et de l'autre partis politiques.

— Alors, ce qui vous manque, monsieur Frcucli, c'est une école d'éducation élémentaire. Vous avez besoin d'étudier un peu l'alphabet. Ou si vous ne voulez pas me croire, demandez aux Sénateurs, nos collègues, qui sont ici, quelle chance il y a pour vos réformes aussi longtemps que le citoyen américain sera ce qu'il est.

— Vous ne trouverez pas beaucoup d'encouragement dans l'Etat que je représente, monsieur French, — grommela le Sénateur de Pennsylvanie avec un ricanement, — Voulez-vous venir en essayer?

— Bon!... bon!.... — dit le bienveillant M. Schuylcr Clinton, dont les yeux rayonnaient doucement à travers ses lunettes d'or. — Ne soyez pas trop dur pour French. Ses intentions sont bonnes. 11 n'est peut-être pas très-prudent, mais il agit bien. J'en sais plus làdessus que n'importe lequel de vous, et je ne nie pas que la chose ne soit tout à fait mauvaise. Seulement, commeleditM. Ratcliffe, la difficulté viendra du peuple, et non pas de nous. Occupez-vous donc du peuple.

French, qui regrettait un peu tardivement .son attaque, se contenta de souffler à l'oreille de Carrington: —

— Ouel tas de vieux enragés scélérats cela fait!

— Ils ont pourtant raison sur un point, — répondit Carrington; — leur conseil est bon. Ne demandez jamais

à aucun d'eux de réformer quoi que ce soit, ils vous réformeraient vous-même.

Le diner se termina aussi brillamment qu'il avait commencé, et Schneidekoupon était enchanté de son succès. Il avait fait tout particulièrement l'aimable auprès de Sibylle en lui confiant ses espérances et ses craintes au sujet du tarif et des finances.

Lorsque les dames quittèrent la table, Ratcliffe ne put rester pour fumer un cigare; il fallait qu'il rentrât chez lui, où plusieurs personnes l'attendaient. Il allait prendre congé de ces dames, puis il s'en irait tout de suite.

Mais lorsque les hommes se levèrent, environ une heure plus tard, ils trouvèrent M. RatcUffe encore occupé à dire adieu aux dames, charmées par son intéressante conversation; et quand enfin il partit réellement, il dit à Mrs. Lee, comme tout naturellement :

— Vous serez chez vous demain dans l'après-midi comme à l'ordinaire?

Madeleine sourit, s'inclina, et il sortit.

Lorsque les deux sœurs rentrèrent chez elles en voilure, ce soir-là, Madeleine fut plus silencieuse que d'habitude.

Sibylle bâilla convulsivement et s'excusa ensuite.

— M. Schneidekoupon est très-aimable et a un bon caractère, mais l'avoir une soirée tout entière, c'est beaucoup trop ; et cet horrible Sénateur.... Krebs, il n'a pas dit un mot, mais en revanche il a beaucoup bu , beaucoup plus qu'il ne convenait, ce qui, il est vrai, ne pouvait guère le rendre plus bête qu'il n'est déjà. Décidément les Sénateurs ne me plaisent pas.

Puis, d'un air fatigué, après une pause : —

— Voyons, Maude, puis-je espérer que lu as trouvé ce que tu cherchais? II me semble que tu dois en avoir assez, de la politique, ^i'es-tu pas encore arrivée au fond de ton grand mystère américain?

— J'en suis bien près, je crois, — dit Madeleine se parlant à elle-même.

Ce dimanche, l'après-midi fut orageuse, et pour en affronter les périls, il fallait être bien avide de société.

Quelques intimes cependant firent, comme d'habitude, leur apparition chez Mrs. Lee.

Le fidèle Popoff s'y trouvait, ainsi que Miss Dare, accourue en toute hâte sous prétexte de passer une heure avec sa chère Sibylle.

Était-ce bien son but?

Toujours est-il qu'elle resta toute l'après-midi dans un coin en compagnie de Popoff.

On y vit aussi Carrington et le baron Jacobi.

Schneidekoupon et sa sœur dînèrent chez Mrs. Lee et restèrent après le diner; Sibylle et JuUa Schneidekoupon échangèrent leurs idées sur la société de Washington.

De son côté, M. Gore eut également la bonne idée de se dire, en présence de la certitude qu'il avait de rester seul dans son appartement, que la maison de Mrs. Lee n'étant qu'à un pas de son hôtel, il ferait aussi bien de courir la chance d'y trouver de la distraction.

Enfin, le Sénateur Ratcliffe fit son apparition comme il l'avait annoncé , et, s'étant installé avec une tasse de

DÉMOCRATIE. 6t

thé auprès de Madeleine, il put bientôt s'abandonner aux douceurs d'une causerie en I6te-à-tète, la société l'ayant, comme d'un commun accord, laissé seul avec elle.

Le bruit des conversations couvrant sa voix, M. Halcliffe ne tarda pas à devenir confidentiel.

— Je suis venu dans l'intention de vous proposer, au cas où vous seriez disposée à entendre une discussion intéressante, de venir au Sénat demain. Je sais que (iarrard, de la Louisiane, se propose d'attaquer mon dernier discours, et je serai probablement, dans ce cas, obligé de lui répondre. Vous ayant pour juge, je parlerai mieux.

— Suis-je donc un juge si aimable? — demanda Madeleine.

— Je ne sache point que les juges aimables soient les meilleurs, — dit-il ; — c'est la justice qui est l'ûmc d'une bonne critique, et ce n'est que la justice que je vous demande et que j'attends de vous.

— A quoi servent vos discours? — deraanda-t-elle. — Mettront-ils fin à vos embarras?

— Je n'en sais trop rien encore. Pour le moment, nous traversons une accalmie; mais cela ne saurait durer longtemps. En effet , je ne crains pas de vous le dire, à condition, bien entendu, que vous ne le répétiez à âme qui vive, nous avon-^ pris nos mesures pour arriver coûte que coûte à une solution. Certains gentlemen, et je suis du nombre, ont écrit des lettres destinées à être mises sous les yeux du Président, quoique ne lui étant pas direclemenl adressées, et de celte façon nous espé-

rons tirer de lui une dcclaralioii quelconque nous permettant de savoir à quoi nous en tenir.

— Oh! — dit Madeleine en riant, — je le sais déjà depuis huit jours.

— Vous savez quoi?

— Que vous avez écrit une lettre à Sam Grimes, de North Bend.

— Et, qu'est-ce qu'on vous a dit de ma letlre à Sam Grimes, de North Bend? — s'écria Ratcliffe avec une certaine vivacité.

— Oh! vous ne savez pas comme j'ai admirablement orgfanisé ma police secrète, — dit-elle. — Le représen tant Cutter a interrogé contradictoirement un des pages du Sénat et l'a amené à avouer qu'il avait reçu de vous une lettre à mettre à la poste, et que cette lettre était adressée à M. Grimes, de North Bend.

— Et naturellement Cutter l'a raconté à French, et French vous l'a répété, — dit Ratchffe, — je vois ce que c'est. Si je m'en étais aperçu, French n'en eût pas été quitte à si bon compte hier soir, mais je préfère vous raconter mon histoire moi-même et sans ambages. C'a été ma faute. Je n'aurais pas dû me fier à un page. Rien ici ne reste longtemps secret. Mais ce que M. Cutter n'a pas découvert, c'est que plusieurs autres gentlemen ont simultanément écrit des lettres du même genre. Votre ami, M. Clinton, a écrit; Krebs a écrit; et un ou deux autres encore.

— 11 ne faut pas vous demander ce que vous avez écrit, je suppose?

— Pardon! Nous sommes convenus de nous montrer

Ir^s-doux et lrès-conciIi;nit)!, cl d'insi<;lcr uniquement auprès du Président pour qu'il nous donne une idée de ses intentions, afin que nous n'allions pas les combattre, .l'ai fait une peinture très-vive de l'effet déplorable produit par la situation actuelle sur le parti, et j'ai laissé entendre que je n'avais nulle ambition personnelle à j^ralifier.

— Et quel sera le résultat, selon vous?

— Je crois que d'une façon ou d'une autre nous arriverons à arranffcr les choses, — dit Ratcliffe. — La seule difficulté viendra du défaut d'expérience et de la méfiance du nouveau Président. Il croit que nous intriguons pour lui lier les mains, et il songe à nous prévenir en nous liant les nùtres. .le ne le connais pas personnellement, mais ceux qui le connaissent et qui sont bons juges disent que, malgré son entêtement et son esprit borné, il est assez honnête et viendra à résipiscence, .le ne mets nullement en doute la possibilité d'arranger toute l'affaire eu une heure d'entretien avec lui; mais, à moins d'être appelé, je n'irai certainement pas le voir, et me faire demander serait déjà un arrangement.

— Oue craignez-vous donc alors?

— (JuMl ne froisse tous les chefs importants du parti pour se concilier ceux (|ui ne le .?ont pas, par exemple, des gens à seiitimenis, comme votre ami French, et qu'il ne fasse des nominations absurdes sans prendre conseil. A propos, avez-vous vu French, aujourd'hui?

— Non, — répondit Madeleine, — je pense qu'il ne doit pas encore être revenu de la façon dont vous

ei DÉMOCRATIE.

l'avez traité hier soir. Vous avez été bien dur pour lui.

— Pas le moins du monde, — dit Ratcliffe, — les réformateurs ont besoin de cela. Sa sortie contre moi était un défi. J'ai vu cela à son air.

— Mais cette réforme est-elle réellement aussi impossible que vous le dites?... N'y a-t-il absolument aucun espoir?...

— La réforme qu'il propose est absolument irréalisable, et il n'est pas même à souhaiter qu'elle se réahse jamais.

— Il y a certainement quelque chose à faire pour mettre un frein à la corruption, — poursuivit Mrs. Lee de son air le plus sérieux. — Faut-il que nous soyons éternellement à la merci des voleurs et des brigands? Un gouvernement honnête est -il impossible dans une démocratie?

Sa parole, dont la chaleur avait élevé le diapason, attira l'attention de Jacobi, qui. de l'autre bout du salon, s'écria : —

— Que dites-vous là, mistress Lee?... Çue parlez-vous de corruption?

Tous les hommes prêtèrent l'oreille et firent cercle autour d'eux.

— Je demandais au Sénateur Ratcliffe ce que nous deviendrons si l'on ne met un frein à la corruption, — dit Madeleine.

— Oserais-je prier M. Ratcliffe de nous laisser entendre sa réponse? — demanda le baron.

— Ma réponse, — dit Ratcliffe, — est qu'aucun gouvernement représentatif ne saurait être pendant long-

temps meilleur ou pire que la société qu'il représente. Purifiez la société, et vous purifiez le gouvernement. Mais si vous essayez de purifier le {gouvernement par des moyens arlifiriels, vous ne ferez (iu'a{y{jraver le mal.

— Voilà la réponse d'un vérilable lionime d'Ktat, — dit le baron .lacobi, en s'inclinant profondément, mais d'un ton légèrement sarcastique.

Carrington, dont le visage s'était assombri h ces mots, se tourna tout à coup vers le baron et lui demanda quelle conclusion il prétendait tirer de cette réponse.

— Oh! — s'écria le baron avec un regard des plus malicieux, — à quoi bon ma conclusion? Vous autres Américains, vous ne vous croyez pas soumis aux lois du reste de l'univers. Vous ne vous souciez pas de l'expérience. J'ai soixante-quinze ans, et j'ai toujours vécu au sein de la corruption. Je suis corrompu moi-même, seulement j'ai le courage de le reconnaître à haute voix, et vous autres, vous ne l'avez pas. Rome, Paris, Vienne, Pétersbourg, Londres, toutes ces villes .sont corrompues ; il n'y a que Washington qui soit pure. Eh bien ! je vous affirme que, dans tout le cours de mon existence, je n'ai trouvé société renfermant autant d'éléments de corruption que celle des États-Unis. Les enfants dans les rues sont corrompus et s'entendent à me filouter. Les villes sont toutes corrompues, les grandes comme les petites, et corrompus aussi sont et les comtés et les législatures des États et les juges. On' ne voit qu'hommes trahissant à la fois la confiance publique et la confiance privée, volant de l'argent et se sauvant avec les deniers publics. Il n'y a qu'au Sénat qu'on ne prend

pas d'argent. Et vous, messieurs les Sénateurs, vous déclarez bien hautement que vos grands États-Unis, la tête du monde civilisé, n'ont rien à apprendre de l'Europe corrompue. Vous avez raison... parfaitement raison. Les grands États-Unis n'ont pas besoin de modèles. Je regrette beaucoup de n'avoir pas cent ans à vivre encore. Si je pouvais alors revenir dans cette ville, je m'y trouverais très-heureux... beaucoup plus heureux que je ne le suis à présent. Je me sens heureux où il y a le plus de corruption, et sur l'honneur!

— s'écria le vieiMard d'un ton et avec des gestes ardents,

— les États-Unis seront à cette époque plus corrompus queRome sous Caligula,pluscorrompusque l'Église sous Léon X, plus corrompus que la France sous le Régent!

Quand le baron eut achevé sa petite harangue, directement adressée au Sénateur qui était assis au-dessous de lui, il eut la satisfaction de voir tout le monde rester muet et écouter avec une profonde attention. H semblait prendre plaisir à tourmenter le Sénateur, et il eut la satisfaction de le voir visiblement ennuyé.

Ratcliffe lança au baron un regard dur et répondit brusquement que ces assertions n'étaient nullement prouvées.

La conversation languit, et tous, à l'exception du baron, se sentirent soulagés, lorsque Sibylle, sur la prière de M. Schneidekoupon, s'assit au piano et chanta un de ses prétendus cantiques.

Aussitôt le chant achevé, Ratcliffe, qui paraissait étrangement déconfit par la harangue de Jacobi, prétexta un travail pressant et se retira.

Les autres le suivirent bientôt en masse, ne laissant derrière eux que Carriiiglon et Gore; ce dernier, assis près de Madeleine, se vit bientôt entraîné par elle dans la discussion d'une question qui la rendait perplexe et l'obsédait malgré elle.

— Le baron a mis le Sénateur en déroule, — dit Gore avec une certaine bésilation. — Pourquoi Ralcliffc s'est-il ainsi laissé fouler aux pieds?

— Je voudrais bien que vous m'expliquiez le pourquoi, — répondit Mrs. Lee. — Dites-moi, monsieur Gore... vous qui êtes ici le représentant d'une culture supérieure et du goût littéraire... soyez assez bon pour me dire ce qu'il faut penser du discours du baron Jacobi? A qui et à quoi faut-il croire? M. Ratcliffc a l'air d'être honnête et prudent. ENt-il cormptionniste ' ? Il a foi dans le peuple, il le dit, du moins. Dit-il la vérité ou non?

Gore avait trop l'expérience de la politique pour se laisser prendre à un piège de cette nature. Il éluda la question.

— M. Hatcliffe n'a à s'occuper que des choses pratiques; son affaire est de légiférer et de conseiller le Président, ce qu'il fait excellemment. Nous n'avons point un politicien aussi pratique, il n'est pas juste d'exiger encore de lui une croisade.

— Non, — interrompit brusquement Carrington, — mais il n'a pas besoin d'empêcher les croisades de passer. Il n'a pas besoin de parler de verlu et de s'opposer en même temps au châtiment du vice.

' Tire-t-il avantage de la corruption officielle ? veul-il la maintenir? etc., etc.

— C'est un adroit et pratique politicien, — répondit Gore. — D'abord, il fAte toujours le côlé faible de toute tactique politique qu'on lui propose.

Madeleine poursuivit avec un soupirde découragement:

— Qui donc a raison?... Est-il possible que nous ayons tous raison h la fois? La moitié de nos sages déclare que le monde va tout droit à la perdition; l'autre moitié affirme qu'il est perfectible à l'infini. On ne peut avoir raison des deux côtés. Il n'y a qu'une chose dans la vie, — continua-t-elle en riant, — qu'il faut que j'aie et que j'aurai avant de mourir. 11 faut que je sache si l'Amérique a raison ou tort, .lustement la question a pour moi en ce moment un intérêt trèspratique, car je voudrais savoir si réellement je dois me fier à M. Ratcliffe. Si je le jette par-dessus bord, tout doit aller avec lui, car il est un type.

— Pourquoi ne pas vous fier à M. Ratcliffe? — dit Gore. — J'ai moi-même grande confiance en lui, et je ne crains pas de le dire.

Carrington, pour qui Ratcliffe commençait à incarner l'esprit du mal , l'interrompit en disant qu'il imaginait que M. Gore avait d'autres guides, et de plus sûrs et de plus dignes de sa confiance, que M. Ratcliffe; tandis que Madeleine ayant découvert avec une perspicacité toute féminine un point faible dans l'armure de M. Gore, lui demanda à brûle-pourpoint s'il croyait également aux idées que Ratcliffe représentait.

— Pensez-vous vous-même qu'une démocratie soit le meilleur gouvernement, et que le suffrage universel .soit une bonne chose?

M. Gore fut cloué au mur et, Hlléralement aux abois, il eut comme l'énergie du désespoir, et dit : —

— Ce sont là des sujets que je traite rarement en société; je les range auprès de la doctrine d'un Dieu personnel, d'une vie future, d'une religion révélée, des sujets sur lesquels on doit méditer dans la solitude. Mais puisque vous me demandez ma profession de foi politique, je vais vous la donner. La seule condition que je mette à cette confession, c'est que vous la gardiez. pour vous, et que vous ne la répétiez jam.tis ou du moins pas comme venant de moi. .le crois à la démocratie. Je l'admets. Je la servirai et je la d^îfendrai fidèlement. Je crois en elle parce qu'elle me parait être la conséquence inévitable de ce qui l'a précédée. La démocratie affirme ce fait que les masses se sont élevées de nos jours à une intelligence supérieure à celle du temps passé. Toute notre civilisation tend h ce but. Pour [nous, nous voulons y contribuer dans la mesure de notre pouvoir. Et je serais moi-même beureux de voir le fruit de nos efforts. J'accorde que ce n'est qu'un essai, mais c'est la seule voie qui vaille la peine que la société s'y engage, la seule conception de ses devoirs assez vaste pour satisfaire ses insliucls, le seul but digne d'un effort ou d'un sacrifice. Tout autre pas ne serait qu'un pas fait en arrière, et, quant à moi, je ne me soucie pas de rabâcber le pa«sé. Je suis beureux de voir la sociélé victorieuse des difficultés qui enrayent sa marclie, et dans cette lutte personne n'a le droit de demeurer neutre.

— Et supposons que voire tentative vienne à avorter, — dit Mrs. Lee, — supposons que la société opère sa

70 DÉMOfiRATIi:.

propre ruine par le suffra^je universel, la corruption et le communisme.

— Je voudrais, mistress Lee, vous voir m'accompagner un soir à l'Observatoire, je vous montrerais Sirius. Avez-vous jamais fait la connaissance d'une étoile fixe? Je crois que les astronomes en comptent environ vingt millions qui sont visibles pour nous et des millions en nombre infini qui ne le sont pas-, chacune d'elles est un soleil comme le nôtre et peut avoir des satellites comme notre planète. Admettez que vous voyiez une de ces étoiles fixes augmenter subitement en éclat et qu'on vous dise que c'est un satellite qui s'y est précipité, s'y est consumé, y a termine sa carrière, perdu à jamais ses forces vives. Ce sera curieux, n'est-ce pas? Mais quoi !... c'est la phalène qui vient se brûler à votre bougie.

Madeleine eut un frisson.

— Je ne puis m'élever à la hauteur de votre philosophie. Vous vous promenez parmi les infinis-, moi, je suis finie.

— Pardon! seulement j'ai la foi, non peut-être dans les vieux dogmes, mais dans les nouveaux; foi en la nature humaine, foi en la science, foi en ce triomphe du meilleur. Soyons loyaux envers notre époque, mistress Lee. Si notre siècle doit succomber, mourons sur la brèche. S'il doit vaincre, soyons les premiers à conduire les phalanges. En tout cas, ne soyons ni poltrons, ni sophistes. Voilà! ai-je correctement récilé mon catéchisme? Vous l'avez voulu! Maintenant faites-moi le plaisir de l'oublier. Je perdrais ma réputation dans mon pays si cela était connu. Bonsoir!

Le loudeiiiaii) , Mrs. Lee fil, comme il couvenait, soa apparition au Capitole, car elle iie pouvait s'en dispenser après que le Sénateur Ratcliffe avait clairement témoi{jné le désir de l'y voir.

Elle y alla seule, Sibylle ayant formellement refusé de remettre le pied au Capitole; et d'ailleurs, elle s'était dit qu'après tout, ce n'était pas le moment de se faire accompa^jner par Carringtou.

Mais Ratcliffe ne parla pas : les débats avaient été, contre toute attente, ajournés.

Il alla rejoindre Mrs. Lee dans la tribune, et s'assit à cùlé d'elle aussi lon{îlemps qu'elle voulut bien le lui permettre; il fut de plus en plus confidentiel : il lui confia qu'il avait reçu de (irimes, de Nortli Bend, la réponse attendue, et qu'elle renfermait une lettre de la main du Président élu, à M. Grimes, et ayant trait aux avances que M. Halcliffe et ses amis lui avaient faites.

— Ce n'est pas une bien aimable lettre, — dil-il; — des passages en sont vraiment injurieux. .le voudrais vous en lire un spécimen et avoir votre opinion sur la manière dont un tel langage mériterait d'être traité.

Et tirant la lettre de sa poche, il chercha le passage et lut ce qui suit : —

^ Je ne saurais perdre de vue que ces trois Sénateurs.... >

— Cela veut dire Clinton, Krebs et moi.

passent pour f& membres les plus influents de

ce qu'en langage populaire l'on nomme la clique séna*

toriale, qui a acquis une notoriété générale. Tout eu recevant toujours leurs communications avec le respect qui leur est dû, je dois continuer à conserver une entière liberté] d'action et consulter d'autres conseillers politiques au même titre qu'eux. En tout cas, mon premier but doit être l'obéissance à la volonté du peuple, volonté qui n'est pas toujours fidèlement représentée par ses représentants nominaux. »

— Oue dites -vous de ce précieux échantillon du sans gêne présidentiel?

— Ma foi, son courage ne me déplaît pas, — dit Mrs. Lee.

— Le courage est une chose et le sens commun en est une autre. Cette lettre est une insulte voulue. Une fois déjà il m'a obstrué la voie. 11 espère recommencer. C'est une déclaration de guerre. Que faut-il faire?

— Ce qui vaudra le mieux pour le bien public, — répondit bravement Madeleine.

Ratcliffe la regarda en face avec une joie si peu déguisée, il était si parfaitement impossible de méconnaître ou de ne pas voir l'expression de ce regard, qu'elle se rejeta brusquement en arrière.

Elle n'était pas préparée à une démonstration aussi franche.

Les traits de Ratcliffe reprirent aussitôt leur dureté, et il poursuivit : —

— Mais qu'est-ce qui vaudra le mieux pour le bien public?

— Quant à cela, vous le savez mieux que moi, — dit

Madeleine. — Une chose seulement est claire pour moi. Si vous vous laissez conduire par vos sentiments personnels, vous commettrez une erreur plus garantie que la sienne. Mais il Faut que je m'en aille, car j'ai des visites à faire. La prochaine fois que je viendrai, monsieur llatcliffe, il faudra mieux tenir votre parole.

Lorsqu Us se revirent, Ratcliffe lui lut, dans sa réponse à M. Grimes, le passage ainsi conçu : —

» C'est le sort commun à tout chef de parti d'être exposé à des attaques et de commettre des fautes. Il est vrai, comme le dit le Présidcut, que je n'ai pas fait exception à cette loi. Convaincu, comme je le suis, que de grands résultats ne peuvent être obtenus que par de grands partis, j'ai abandonné toutes mes opinions personnelles, quand elles n'ont pu mériter l'assentiment général, .le continuerai à suivre cette voie, et le Président peut compter en toute confiance sur mon adhésion désintéressée à toutes les mesures intéressant le parti, alors môme que je n'aurais pas été consulté dès l'origine. "

— N'avez-vous jamais refusé de marcher avec votre parti? — demanda Mrs. Lee après avoir écouté attentivement.

— Jamais! — répondit Hatcliffe avec fermeté.

— N'y a-t-il rien de plus puissant que la fidélité à un parti? — demanda encore Mrs. Lee après un moment de profonde réflexion.

— Rien, excepté la fidélité à la nation! — répliqua Ratcliffe d'un ton plus ferme encore.

Attacher à la queue de sa robe un homme d'Etat éminent et le promener comme un ours apprivoisé est, pour une femme jeune et spirituelle, une distraction beaucoup plus certaine que de s'attacher à lui et d'être traînée à sa remorque comme une squaw indienne.

Ce fut la première grande découverte politique de Madeleine Lee à Washington, et cette découverte était infiniment plus précieuse que tout ce que lui avait enseigné la philosophie allemande , avec l'édition complète des œuvres d'Herbert Spencer par-dessus le marché.

Elle ne pouvait douter que les honneurs et les dignités attachés à une carrière publique ne fussent une récompense suffisante pour les peines qu'elle impose.

Elle se prépara une petite tâche quotidienne : elle se promit de lire, l'une après l'autre, les biographies et les lettres des Présidents américains et de leurs femmes, si toutefois elle réussissait à trouver les traces des lettres de ces dernières.

Quel triste spectacle ccsfut, depuis George Washington jusqu'au dernier titulaire ; quelles vexations, quelles déceptions, quelles douloureuses erreurs, quelles mœurs répréhensibles ! Pas un ne se rencontra, qui dans la

réalisation d'idées élevées n'ait été combattu, vaincu, injurié! Quelle amertume sur les visages de ces chefs Fameux qui se nomment Callioun, Clay, Webster-, et comme on y Ut les défaites, les ambitions non satisfaites! Quelle suffisance et quelle emphase sénatoriale; quel besoin insatiable de flatterie, quel désespoir à l'arrêt du sort! Et que valaient-ils, après tout?

C'étaient des hommes pratiques, ceux-là ! ils n'avaient point de grands problèmes à résoudre; nulle question ne se présentait à eux qui sortît des règles ordinaires de la plus vulgaire morale et des simples devoirs. Comment ne réussirent-ils qu'à tout embrouiller? Quelles constructions pour la montre ils avaient élevées pour n'arriver qu'à obscurcir l'horizon! Est-ce que le pays n'aurait pas été plus heureux sans eux? En aurait-il été plus malheureux? Quel abime plus profond que celui au bord duquel ils l'ont conduite aurait pu s'ouvrir sous les pieds de la nation?

L'esprit de Madeleine se fatigua de la monotonie de celle histoire. Elle discuta ce sujet avec Uatcliffe, qui lui avoua franchement que l'altrait de la politique consiste dans la possession du pouvoir. 11 accorda que le pays pourrait fort bien se passer de lui.

— Mais je suis ici, — dil-il, — et je compte bien y rester.

Il avait très-peu de sympathie pour la morale subtile et, en véritable homme d'Étal, il méprisait la politique philosophale. Il aimait le pouvoir et il songeait à être Président. Cela suffisait.

l'antôt c'était le côté tragique, tantôt c'était le côté

comique de ces choses qui se présentait à l'esprit de Mrs. Lee, et parfois elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer.

Washington plus que toute autre ville du monde fourmille de certains êtres naïfs : hommes et femmes, qui sont étrangement hors de leurs places, dont il serait cruel de rire, et sur lesquels il serait ridicule de pleurer. Heureusement la classe qui se respecte les voit rarement ; ce n'est qu'accidentellement qu'elle les rencontre.

Un soir, Mrs. Lee alla à la première réception du Président.

Sa sœur Sibylle avait positivement refusé d'affronter la foule; Carrington avait prudemment fait observer qu'il craignait de n'être pas suffisamment reconstruit • pour se sentir chez lui en cette auguste présence; Mrs. Lee fut donc forcée d'accepter M. French pour cavalier, et elle traversa avec lui le Square pour se joindre à la cohue qui se ruait sur les portes de la Maison-Blanche.

lis prirent leurs places dans les rangs des citoyens et ils purent enfin entrer dans le salon de réception.

Là, Madeleine se trouva devant deux personnages qui avaient l'air de pantins et qui auraient pu être de bois ou de cire, tant ils donnaient peu signe de vie : c'étaient le Président et sa femme.

Ils se tenaient tous deux près de la porte, raides et gauches ; leurs visages n'exprimaient aucun signe d'in-

' Après la capitulation des États Sécessionnistes, on entreprit ce qu'on a appelé leur recomtruction ou réorganisation ; or, Carrington était de la Virginie, un des États Sécessionnistes.

telUgence, tandis que leurs maios se tendaient d'ellesmêmes vers la colonne de visiteurs avec la raideur mécanique de poupées.

Mrs. Lee commença par rire, mais son rire expira bientôt sur ses lèvres. Il était clair que pour le Président et pour sa femme ce n'était point là matière à ridicule, lis se tenaient là, comme des automates, représentant la société qui défilait devant eux.

Madeleine saisit M. Freuch par le bras.

— Allons, — dit-elle, — conduisez-moi tout de suite quelque part où je puisse contempler ce spectacle... Là ! dans ce coin. Je ne me figurais pas que c'était si horrible !

M. French supposa qu'elle pensait aux hommes et aux femmes à l'air étrange qui fourmillaient dans les salons et, avec sa manière si pleine à son sens d'humour et de délicatesse, il fit quelques jeux de mots sur les gens qui passaient devant eux. Mais Mrs. Lee n'était d'humeur ni à s'expliquer, ni même à écouter; elle l'arrêta court.

— Là, monsieur French! A présent, allez-vous-en et laissez-moi seule. Je veux être seule pendant une demiheure. Après, vous viendrez me chercher, s'il vous plait.

Elle resta là, les yeux fixés sur le Président et sur sa femme, tandis que le flot interminable s'écoulait devant eux en leur serrant les mains.

Quel spectacle étrange et imposant et avec quelle vivacité il se grava dans l'esprit de Mrs. Lee! Quel terrible avertissement pour l'ambition! Et dans toute

cette foule, il n'y avait, en dehors d'elle-même, personne qui sentît le ridicule de cette exhibition.

Pour tous les autres cette besogne était une partie régulière des devoirs du Président , et ils n'y voyaient absolument rien de ridicule. Ils étaient convaincus que cette singerie bouffonne du cérémonial monarchique était une institution démocratique. Selon eux, ce spectacle ennuyeux à périr était aussi naturel et aussi convenable que jamais les cérémonies de l'Escurial le furent pour les courtisans des Philippe et des Charles. 11 lui produisait l'effet d'un cauchemar, aussi bizarre que les rêves et les visions d'un fumeur d'opium.

Soudain elle sentit que c'était là la fin de la société américaine ; à la fois son rêve et la réalisation de ce rêve. Elle en gémit intérieurement.

— Oui! j'ai enfin trouvé la conclusion! Nous deviendrons des figures de cire et nous parlerons comme des poupées à ressort. Nous nous tournerons et nous retournerons, et nous donnerons des poignées de main. Personne n'aura de but dans ce monde, et il n'y aura pas d'autre monde. Cela dépassera toutes les horreurs de V Enfer. Quelle épouvantable vision de l'éternité!

Soudain , comme à travers un brouillard , elle vit s'avancer le mélancolique visage de Lord Skye.

11 vint à côté d'elle, et sa voix la rappela à la réalité,

— Ces choses-là vous amusent-elles? — demanda-t-il d'un ton vague.

— Nos plaisirs sont tristes, à la façon de notre

peuple, — répondit-elle, — mais cerlainemenl cela m'intéresse.

Ils gardèrent le silence pendant un instant, observant la ronde lentement tourbillonnante de la démocratie; enfin Lord Skye reprit : —

— Pour qui prenez-vous cet homme... cet homme lonjî et maigre, avec une grande femme à chaque bras?

— Cet homme, — répliqua-t-elie, — peut-être un employé de ministère ou un représentant de Tlowa au Congrès, avec sa sœur et la sœur de sa femme. Est-ce qu'ils choquent votre grandeur?

Il la regarda avec une résignation comique.

— Vous voulez dire que ces femmes valent bien une comtesse douairière. J'y consens. Mon sens aristocratique s'incline, mistress Lee. Je les inviterai même à diner, si vousm'yautorisez et si vousvoulez vous trouver avec elles. Mais la dernière fois que j'ai invité à dîner un membre du Congrès, il m'a répondu au crayon, sur ma propre enveloppe, qu'il amènerait deux de ses amis avec lui, deux électeurs très-influents de la ville de Yahoo, ou quelque autre endroit semblable ; des nobles, de par la grâce de la nature, dit-il.

— Vous auriez âù les accueillir avec plaisir.

— C'est ce que j'ai fait. Je voulais voir deux nobles de par la grâce de la nature , et je savais d'avance que ce serait une société plus amusante que celle de leur représentant. Ils vinrent; c'étaient des gens très-recommandables, l'un en cravate bleue, l'autre en cravate rouge. Tous les deux avaient des épingles en diamant à leurs

chemises, et ils étaient très-soigneusement brossés, au moins quant à leur chevelure. Ils ne dirent rien, mangèrent peu, burent moins encore, et leur tenue fut beaucoup meilleure que la mienne. Quand ils s'en allèrent, tous les deux m'ont demandé à la fois de descendre chez eux lorsque j'irai visiter Yahoo.

— Vous ne manquerez pas d'hôtes si vous agissez toujours ainsi.

— Je ne sais. Je pense que c'était pure ignorance de leur part. Ils n'en savaient pas plus long, et ils étaient assez réservés. Je ne me plains que de n'en avoir rien pu tirer. Je voudrais bien savoir si leurs femmes auraient été plus amusantes.

— Est-ce que les femmes sont amusantes en Angleterre, Lord Skye?

II la regarda les yeux à moitié clos et dit eu traînant ses paroles : —

— Vous connaissez mes compatriotes?

— Presque pas.

— Alors parlons d'un sujet moins sérieux.

— Volontiers.

— Je voudrais savoir la cause de l'air si mélancolique que vous avez ce soir.

— Cette question est-elle bien amicale, mistress Lee? Ai-je vraiment l'air mélancolique?

— D'une mélancolie inexprimable, ce me semble. Je meurs d'envie d'en connaître la raison.

Le Ministre d'Angleterre promena un regard froid sur tout le salon et l'arrêta longuement sur le Président et sur sa femme, qui continuaient toujours à distribuer

DÉMOCIIATIE. 81

machinalement des poig^nées de main; ensuite il la regarda de nouveau bien eu face sans mot dire. Elle insista.

— II faut que cette énigme soit résolue. Cela m'étouffe. Je n'éprouverais pas la moindre tristesse à voir ces mêmes gens travailler ou jouer, si jamais ils jouent, ou à l'église ou dans uue salle de conférences. Pourquoi pèsent-ils sur moi ici comme un horrible fantôme?

— Je ne vois pas d'énigme là dedans, mistress Lee. Vous avez répondu vous-même à votre question : c'est qu'ils ne sont ici ni au travail ni au jeu.

— Alors reconduisez-moi bien vite chez moi, s'il vous plall. Sans cela j'aurais une crise de nerfs. La vue de ces deux pauvres êtres à la porte est trop lugubre pour que je la supporte. La tête me tourne de regarder ces nobles personnages. Je ne croirai j;imais qu'ils soient réels. J'en viens à souhaiter que la maison prenne feu. Je voudrais un tremblement de terre. Si seulement quelqu'un pinçait le Président ou tirait les cheveux de sa femme...

Mrs. Lee ne renouvela pas l'expérienced'une visite à la Maison-Blanche, et pendant quelque temps elle parla avec fort peu d'enthousiasme des fonctions de Président.

Elle exposa véhémentement ses opinions au Sénateur Hatcliffe. Celui-ci essaya en vain de lui faire comprendre que tout le monde avait le droit de voir le premier magistrat du pays et qu'il était obligé de recevoir tout le monde; les choses étant ainsi, il n'y avait pas moyen de procéder d'une façon moins susceptible d'objections.

— (Jui a donné ce droit au peuple? — demanda Mrs. Lee. — D'où vient-il, ce droit?.. A quoi sert-il?... Vous en savez plus long, monsieur Ratcliffe ! Notre premier magistrat est un citoyen comme n'importe qui. Qu'est-ce qui lui a mis dans son cerveau fêlé de cesser d'être citoyen pour singer la royauté? Nos gouverneurs ' ne se rendent jamais ridicules. Pourquoi ce pauvre malheureux ne se conteute-t-il pas de vivre comme tous les autres et de veiller à ses propres affaires? Si seulement il pouvait savoir quelle drôle de figure il fait !....

Mrs. Lee se hasarda même à affirmer qu'elle voudrait être la femme du Président, rien que pour mettre un terme à cette folie; rien au monde ne pourrait jamais l'amener à consentir à une semblable comédie; dût-elle indisposer le public, se voir mettre en accusation, et voir son mari destitué par le Congrès; tout ce qu'elle demanderait , ce serait le droit d'être entendue par le Sénat et de présenter sa propre défense.

Cependant l'impression générale très-répandue à Washington était que Mrs. Lee ne demanderait pas mieux que d'être à la Maison-Blanche. N'étant connue que d'un nombre relativement peu considérable de personnes et se laissant rarement aller à une discussion, même avec les personnes qu'elle fréquentait, Madeleine passait pour une habile intrigante qui poursuivait un but bien arrêté.

On peut affirmer sans courir risque de se tromper, que tous les habitants de Washington sont ou fonc-

' Les gouverneurs des différents États de l'Union.

tioniiaires ou aspirants fooctionoaires; s*ils n'avouent pas leurs projets, on peut les taxer d'hypocrisie, d'une hypocrisie fort stupide ; s'il y a un petit nombre de gens qui, en apparence, font exception, ils rentrent tùt ou tard dans la règle {générale.

Il était donc tout naturel de supposer que Mrs. Lee postulait un poste quelconque.

Pour les VVashin[;toniens, c'était un fait acquis que Mrs. Lee épouserait Silas P. Ratcliffe.

Il n'était pas étonnant non plus que lui de son c6té fût heureux de prendre une femme intelligente et élégante avec vingt ou trente mille dollars de revenu.

Il était parfaitement naturel qu'elle acceptât le premier homme public du jour ayant des chances sérieuses d'arriver à la Présidence, un homme encore jeune relativement, n'ayant pas trop mauvaise tournure, et, dans cette entreprise, elle, avait les sympathies de toutes les femmes raisonnables de Washington qui n'étaient pas des rivales possibles; car, selon elles, la femme du Président a une bien plus grande importance que le Président lui-même; et, ma foi, elles ne sont pas loin de la vérité, il faut bien que l'Amérique le sache !

Il y avait, pourtant, quelques femmes qui ne se ralliaient pas à cette opinion aimable quoique mondaine du mariage proposé. Ces dames étaient sévères dans leurs commentaires sur la conduite de Mrs. Lee, et elles n'hésitèrent pas à affirmer qu'elle était la mijaurée la plus rusée et la plus ambitieuse qu'elles eussent jamais rencontrée.

Il arriva par malheur que la respectable et conve-

nable Mrs. Schuyler Clinton partagea cette opinion, et qu'elle ne fit aucun effort pour le cacher. Elle était justement indignée contre sa cousine parce qu'elle était par trop mondaine et parce qu'elle devait probablement arriver à une très-haute position.

— Si Madeleine Ross épouse ce vieux grossier et affreux politicien de l'Illinois, — dit-elle à son mari, — je ne lui pardonnerai jamais de ma vie.

M. Clinton essaya d'excuser Madeleine , et il alla même jusqu'à faire remarquer que la différence d'âge n'était pas plus grande que dans leur propre cas; mais sa femme réduisit sans pitié cet argument en pièces.

— En tout cas, — dit-elle, — moi, je ne suis pas arrivée veuve à Washington dans le but de séduire le premier candidat venu à la Présidence, et je n'ai jamais donné au public le spectacle de mes indécentes ambitions dans les tribunes mêmes du Sénat; Mrs. Lee devrait rougir d'elle-même. C'est une chatte sans cœur et sans entrailles, et qui n'a rien d'une femme.

La petite Victoria Dare, qui babillait comme les vents et les torrents, avec une indifférence absolue pour ce (ju'elle disait et pour la personne à qui elle s'adressait, avait l'habitude de rapporter à Mrs. Lee des échantillons de ces commérages.

Elle affectait toujours un léger bégaiement quand elle disait quelque chose de très-osé , et se donnait un air de simplicité langoureuse.

C'était pour elle une très-grande satisfaction de voir qu'on accusait Madeleine des péchés qu'elle-même, Miss Dare, commettait.

OKMOCRATIE. 85

Depuis des années tout Washington était d'accord sur ce point que Victoria ne valait guère mieux que les pires ; qu'elle avait constamment violé toutes les règles des convenances et scandalisé toutes les honnêtes Familles de la ville; qu'enfin il n'y avait rien de bon en elle. On ne pouvait nier cependant que Victoria ne fût amusante et qu'elle ne possédât une sorte de charme irrégulier, et pour cette raison, elle était universellement tolérée.

Voir Mrs. Lee rabaissée à son propre niveau était pour elle un plaisir sans mélange, et elle répétait trèssoigneusement à Madeleine tous les meilleurs morceaux des conversations qu'elle ramassait dans ses courses.

— Votre cousine, Mrs. Clinton, dit que vous êtes une cha... cha... chatte, mistress Lee.

— Je ne crois pas cela, Victoria, Mrs. Clinton n'a jamais rien dit de semblable.

— Mrs. Marston dit que c'est parce que vous avez attrapé un ra... ra... rat, et que le Sénateur Clinton n'était qu'une sou... sou... souris.

Naturellement toute cette publicité inattendue irritait beaucoup Mrs. Lee, surtout lorsque parurent dans les journaux des notes vagues et courtes, bientôt suivies par d'autres plus longues et plus formelles, relati- Ycment aux vues matrimoniales du Sénateur RatcUffe ; ces notes étaient accompagnées de descriptions de sa personne faites par d'audacieuses correspondantes de journaux qui ne l'avaient jamais vue.

Lorsque pour la première fois elle lut ces articles, Madeleine se trouva irritée et mortifiée au point d'en pleurer; elle voulait quitter Washington le lendemain ;

rien que la pensée de Ratcliffe lui fut odieuse. Mais il y avait dans le style des journaux quelque chose de si extraordinairement vulgaire, de si odieusement révoltant pour sa pudeur de femme, qu'elle frissonna comme à la vue d'une araignée venimeuse.

Le premier accès de honte passé, cependant, son naturel se révolta , et elle se promit de poursuivre sa route comme elle avait commencé , sans se préoccuper de la malignité et de la vulgarité répandues sur la surace entière des États-Unis.

Elle ne tenait pas à se marier avec M. Ratcliffe; elle aimait sa société et elle était flattée de sa confiance; elle espérait, bien plus, l'empêcher de jamais lui demander sa main, ou du moins reculer le plus possible cette échéance; mais toutes les méchancetés et tous les commérages du monde ne l'empêcheraient pas de l'épouser, et il lui faudrait d'autres et plus fortes raisons pour le repousser. Avec le courage du désespoir, elle alla même jusqu'à se moquer de sa cousine, Mrs. Clinton ; non-seulement elle permit à son vénérable mari de lui faire publiquement la cour et de lui exprimer des sentiments d'une ardeur juvénile, mais elle l'y encouragea, simplement parce qu'elle savait que cela irriterait et exaspérerait l'excellente dame qu'il avait pour épouse.

Carrington était celui que la tournure de cette affaire avait le plus péniblement affecté. Il ne pouvait se dissimuler plus longtemps qu'il était lui-même aussi amoureux qu'il convient à un grave et digne Virginien.

Ce n'est pas que Mrs. Lee eût été coquette envers lui, loin de là ; elle ne l'avait jamais ni flatté, ni encouragé;

mais dans sa lutte solitaire contre la destinée, Carrington avait trouvé en elle une affectueuse amie , toujours prête à aider là où son aide était nécessaire, prodiQue de son argent toutes les fois qu*il lui en indiquait un emploi utile, pleine de ressources et d'inspirations là oii l'argent et la sympathie ne suffisaient pas.

Carringtou la connaissait mieux qu'elle ne se con naissait elle-même. Il lui choisissait ses livres; il lui apportait le dernier discours ou le dernier rapport du Capitole ou des ministères; il connaissait ses indécisions et ses fantaisies, et tant qu'il les comprenait, il l'aidait à se les expliquer.

Carrington était trop modeste et peut-être aussi trop timide pour jouer le rôle d'amoureux déclaré, et il était trop fier pour laisser croire qu'il voulait échanger sa pauvreté contre la richesse de sa cousine. Mais il n'en fut que plus inquiet quand il reconnut l'attraction évidente que la ferme volonté et l'énergie sans scrupules de Ratcliffe exerçaient sur elle. H voyait que Ratcliffe faisait de constants progrès; qu'il flattait toutes les faiblesses de Mrs. Lee par la confiance et la déférence qu'il lui témoignait, et que dans un temps trèscourt, Madeleine devrait ou l'épouser ou se résignera passer pour une coquette sans cœur.

Il avait ses raisons personnelles pour mal penser du Sénateur RatcliCfe, et son intention était d'empêcher le mariage; mais il avait affaire à forte partie; loin de se laisser dérouter, le Sénateur était homme à avoir raison de nombreux rivaux.

Ratcliffe n'avait peur de personne. Ce n'était pas en

vaiQ qu'il s'était frayé iui-mérae son chemin dans la vie, et il savait ce que valent une tête froide et une inébranlable confiance en soi-même.

Son robuste américanisme et sa forte volonté lui permirent de traverser sans encombre les trappes et les pièges de la société de Mrs. Lee, où de tous côtés des rivaux ou des ennemis l'assaillaient. Sur leur terrain, il n'était guère plus qu'un écolier, il est vrai ; mais lorsqu'il pouvait les attirer dans son propre domaine, le domaine de la vie pratique, il manquait rarement de fouler aux pieds ses adversaires.

C'étaient ce sens pratique et cette froide volonté qui avaient séduit Mrs. Lee ; car elle estimait que les hommes n'avaient pas besoin de grâce féminine; et pourvu qu'ils eussent assez d'esprit pour reconnaître sa propre supériorité, cela lui suffisait. Pour elle les hommes ne valaient qu'en raison de leur force et du cas qu'ils savaient faire des femmes.

Si le Sénateur avait poussé la force jusqu'à rester maître de son humeur, il aurait beaucoup gagné à ses yeux; mais dans ce moment, il était exposé à tant d'ennuis, il avait à faire de si violents efforts pour conserver son sang-froid dans la vie politique, qu'il n'était plus capable de supporter cette contrainte et de constamment se tenir sur ses gardes dans la vie privée.

Mrs. Lee lui avait insensiblement imposé celte opinion, qu'en matière de raffinement elle lui était supérieure, ce qui l'irritait et lui faisait quelquefois montrer les dents comme un bouledogue; mais il s'exposait ainsi à recevoir en retour un coup de patte bien

appliqué comme sait en dunuer ua chat de race, quand OQ se permet avec lui de trop grandes familiarités; coup de patte inoffensif en apparence, mais qui ne laisse pas que de faire saigner.

Un soir, Katcliffe était de plus méchante humeur encore qu*à l'ordinaire-, il venait depuis un moment, de garder un morne silence, quand, se ranimant enfin, il prit un livre sur la table, jeta un regard sur le tilre, et le feuilleta.

La malechance voulut que ce fût un volume de Darwin que Mrs. Lee venait d'emprunter à la bibliothèque du Congrès.

— Est-ce que vous comprenez ces choses- là? — demanda tout à coup le Sénateur avec ironie.

— Pas très-bien, — répliqua Mrs. Lee, un peu piquée.

— Pourquoi essayez-vous de les comprendre? — insista le Sénateur. — Quel avantage pouvez-vous en tirer?

— S'il ne nous apprenait qu'à être modeste... — répondit Madeleine, tout à fait à la hauteur de la circonstance.

— Parce qu'il prétend que nous descendons des singes? — riposta rudement le Sénateur. — Croyezvous descendre des singes?

— Pourquoi pas? — dit Madeleine.

— Pourquoi pas?.... — répéta Hatcliffe en riant d'un air bourru. — Je n'aime pas cette parenté ! Avez-vous l'intention d'introduire vos parents éloignés dans la société?

— Ils y apporteraient plus d'éléments d'amusement

que ne le font bien des membres de cette sociétr, — répondit Mrs, Lee, avec un doux sourire qui annonçait l'orage.

Mais Ratcliffe n'y fit pas attention; au contraire, le défi de Mrs. Lee n'eut d'autre effet que d'exaspérer sa mauvaise humeur; or, toutes les fois qu'il perdait son calmel il devenait sénatoria, et Websterien.

— De tels livres, — dit-il, — sont la honte de notre civilisation, ils dégradent et abêtissent notre divine nature; ils ne conviennent qu'aux despotismes asiatiques, là où les hommes sont réduits au niveau des brutes; je puis fort bien comprendre qu'un homme comme le baron Jacobi les accepte ; lui et ses maîtres n'ont rien à faire au monde qu'à fouler aux pieds tous les droits humains. M. Carrington, naturellement, approuve également ces idées-là, lui qui croit au droit divin du fouet pour les nègres ; mais que vous vous joigniez à eux, vous qui professez des idées philanthropiques et des principes libéraux, voilà qui est étonnant, incroyable; c'est indigne de vous.

— Vous êtes bien dur pour ces pauvres singes, — répliqua un peu sévèrement Madeleine quand le Sénateur eut achevé sa tirade. — Les singes ne vous ont jamais fait de mal; ils ne s'occupent pas de politique; ils ne sont même pas électeurs; s'ils l'étaient, vous seriez enthousiasmé de leur intelligence et de leurs vertus. Après tout, nous leur devons une certaine 'reconnaissance, car que feraient les hommes dans ce triste monde, s'ils n'avaient hérité de la gaieté des singes et... de leur art oratoire?

Ratcliffe, il faut lui rendre cette justice, se soumettait de bonne QTàce au châtiment, surtout quand il venait des malus de Mrs. Lee, et ses accès Intermittents d'insubordination étaient toujours suivis d'une soumission parfaite; mais s'il permettait à Mrs. Lee de corriger ses fautes, il n'entendait nullement être traité eu écolier par les amis de la maison, et il ne laissait pas échapper une occasion de le leur faire comprendre.

Mais cela ne suffisait pas toujours. Soit qu'il n'eût guère d'idées en dehors de sa sphère personnelle, soit qu'il ne vouhU point s'aventurer sur un terrain douteux, il avait une tendance constante à rabaisser les discussions à son propre niveau.

Madeleine se creusait vainement la tête pour savoir s'il agissait de la sorte pour cacher son ignorance ou par prudence.

— Le baron m'a fort amusée avec ses récits sur la société de Bucharest, — dit Mrs. Lee; — je n'avais pas idée qu'elle fût si gaie.

— Je lui montrerais volontiers notre société de Péonie, — répliqua Ratcliffe. — Il y trouverait un cercle brillant de vrais gentilshommes de la nature.

— Le baron prétend que leurs politiciens sont de fort rusés gaillards, — ajouta M. French.

— Ah! il y a des politiciens en Bulgarie il y en a

vraiment? — demanda le Sénateur, dont les idées sur le voisinage de la Roumanie et de la Bulgarie étaient des plus vagues, et qui pensait d'une façon générale que tous ces peuples-là vivaient sous des tentes, portaient des peaux de mouton avec la laine en dedans

et vivaient de lait caillé. — Ah! ils ont des politiciens!... Je voudrais les voir essayer leurs ruses chez nous, dans l'Ouest.

— Vraiment!... — dit Mrs. Lee. — Imaginez-vous Attila et ses hordes tenant des réunions politiques dans rindiana?

— En tout cas, — ajouta French au milieu d'un éclat de rire, — le baron dit qu'on ne pourrait trouver dans tout rillinois un ramassis de canailles plus accomplies que parmi ses amis les poUticiens.

— Vraiment? — fit Ratcliffe avec colère.

— N'est-ce pas, mistress Lee? Moi, je ne le crois pas.... et vous? Quelle est sincèrement votre opinion à ce sujet? Ce que vous ignorez des choses poUtiques de rillinois ne vaut pas la peine d'être su; croyez-vous réellement que ces Bulgaracailles ne soient pas en état de diriger une convention d'État dans l'IUinois?

Ratcliffe n'aimait pas le sarcasme, surtout sur ce sujet, mais il ne put se fâcher de la liberté que French s'était permise et qui n'était qu'une riposte fort modérée, en somme, aux muscades en bois. Son grand but était de détourner la conversation de l'Europe, de la littérature et des arts, et la raillerie était après tout une échappatoire.

Carrington comprenait très-bien que le côté faible du Sénateur était son ignorance absolue en matière de moralité. Il se berçait de l'espoir que tôt ou tard Mrs. Lee s'en apercevrait et en serait choquée; c'est pourquoi rien ne lui semblait plus nécessaire que de laisser Ratcliffe se compromettre.

DÉMOCRATtE 83

Sans parler beaucoup, Carrioffton visait toujours à le faire parler. Mais bientôt il s'aporçut que Ralcliffe avait parfaitement démasqué cette tactique, et au lieu de {jAter sa position, il contribua encore à l'améliorer.

L'audace de cet homme était par moments stupéfiante, et alors que Carriugton le croyait embourbé à fond, on le voyait se délivrer, par un vigoureux effort, des lacs et du chasseur, et en sortir plus audacieux et plus dangereux que jamais.

Quand Mrs. Lee le serrait de trop près, il admettait franchement le bien fondé de ses accusations,

— Ce que vous dites est vrai en grande partie. En politique il y a bien des choses qui sont dégoûtantes et écœurantes, grossières et mauvaises. Je vous accorde qu'on y trouve de la malhonnêteté et de la corruption. Nos efforts doivent tendre à les diminuer le plus possible

— Vous pourriez expliquer à Mrs, Lee comment elle doit s'y prendre pour cela, — dit Carrington, — vous en avez fait l'expérience, .l'ai entendu dire que dans une certaine circonstance vous fiHes poussé à prendre des mesures bien sévères contre la corruption.

Ilalcliffe parut mécontent du compliment, et il jeta à Carrington un de ces regards froids qui ne présageaient jamais rien de bon. Sur-le-champ, il releva le défi.

— Oui, c'est vrai, et je le regrette beaucoup. Voici l'histoire, mistress Lee-, elle est bien connue de tout homme, f^mme ou enfant dans l'Ktat de l'IUinois, de sorte que je n'ai aucune raison de la gazer. Dans les plus mauvais jours de la guerre, il y avait presque une

certitude que moo État serait emporté par le parti de la paix, et cela frauduleusement, à ce que nous croyions; mais frauduleusement ou non, il était de notre devoir de le sauver. Si l'ïllinois avait été perdu, à ce moment, nous aurions aussi perdu Télection présidentielle, et probablement avec celle-ci l'Union. En tout cas, je croyais que le sort de la guerre dépendait du résultat électoral. J'étais alors gouverneur ', et toute la responsabilité retombait sur moi. Nous exercions un contrôle absolu sur les comtés du Nord et sur le pointage des votes. Nous ordonnâmes aux fonctionnaires d'un certain nombre de comtés préposés à cette opéralion de ne pas envoyer leurs rapports jusqu'à nouvel ordre, et, après avoir reçu les votes de tous les comtés du Sud et avoir appris le nombre exact des votes qu'il nous faudrait pour avoir la majorité, nous envoyâmes des dépêches à nos fonctionnaires du Nord, les invitant à manipuler les votes de leurs districts de telle et telle manière, de façon à dépasser le chiffre de votes de nos adversaires et à nous assurer l'État. Voilà ce qu'on a fait, et comme depuis je suis devenu Sénateur, je suis en droit de supposer que ma conduite a été approuvée. Je ne suis pas fier de cette affaire, mais je la recommencerais et ferais même pis si je savais par là sauver ce pays de la désunion. Naturellement je ne comptais pas sur l'approbation de M. Carriugton. Je crois qu'à ce moment il travaillait à ses projets de réforme en portant les armes contre le gouvernement.

' Gouverneur de riUinois.

— Oui, — dil Carringtou sèchemenl , — et vous avez été plus fort que moi. Comme le vieil Écossais, vous vous inquiétiez peu de qui portait les armes pour le peuple pourvu que vous eussiez la main daas les urnes.

CarringtoQ avait manqué son but. L'homme qui a commis un meurtre pour son pays est un patriote cl non un assassin, alors même qu'il reçoit un siège au 8éuat pour sa part de butin. On ne peut demander à des femmes de pénétrer les motifs qui guidèrent ce patriote quand, dans un temps de révolution, il a sauvé du même coup son pays et son élection.

L'hostilité de Carrington contre Ratcliffe était parfaitement anodine en comparaison de celle que lui marquait le vieux baron Jacobi.

il n'est pas aisé d'expliquer la cause de cette auimosité, à moins d'admettre qu'un diplomate et un Sénateur sont des ennemis naturels; et d'ailleurs il déplaisait à Jacobi, l'admirateur avéré de Mrs. Lee, de trouver Ratcliffe sur son chemin. Ce vieux diplomate immoral et plein de préjugés n'avait que haine et mépris pour un Sénateur américain qui représentait, à ses yeux d' Européen, la combinaison la |)lus parfaite de la plus insupportable suffisance avec le plus sot orgueil, de l'éducation la plus étroite avec les manières les plus communes.

Le pays du baron Jacobi n'ayant pas de relations particulières avec les États-L'nis, et sa légation à Washington n'ayant d'autre utilité que de constituer une place pour le baron, celui-ci n'avait aucune raison pour déguiser ses antipathies personnelles, et pour un peu

il se serait cru chargé d'exprimer tout haut le mépris que ses collègues professaient tout bas pour le Sénat, mais qu'ils étaient obligés de dissimuler. Et cette mission, il l'accomplissait avec un religieux scrupule. Il ne perdait jamais une occasion de lancer la pointe aiguisée de la rapière de sa dialectique à travers les jointures de la grossière et épaisse morgue sénatoriale. 11 était ravi quand il pouvait dévoiler avec habileté à Madeleine quelque nouveau côté de l'ignorance de Ratcliffe.

Dans de semblables occasions sa conversalion étincelait d'allusions historiques, de citations en une demidouzaine de langues, se rapportant à des faits bien connus que la mémoire d'un vieillard ne pouvait pas se rappeler avec précision, dans tous leurs détails, mais que l'honorable Sénateur connaissait sans doute par cœur et qu'il lui serait aisé, évidemment, de développer. Et son visage voltairien prenait un air de politesse en écoutant les répliques de Ratcliffe-, elles trahissaient invariablement une ignorance absolue de la littérature, des arts, et de l'histoire en général.

Le baron remporta son plus beau triomphe certain soir que Ratcliffe, attiré dans un piège par une allusion à Molière dont il croyait pénétrer le sens, se mit à pérorer sur l'influence désastreuse que ce grand homme avait exercée sur les opinions religieuses de son temps. Jacobi devina par une rapide intuition que Ratcliffe avait confondu Molière et Voltaire et, prenant un air tout à fait doucereux, il mit sa victime à la torture et la tourmenta avec de prétendues explications et des

DEMOCRATFK. 97

interrogations jusqu'à ce que Madeleine se crùl forcée par les convenances de l'interrompre et de mettre fin à cette scène.

Miiis même quand le St^nateur ne se laissait pa*" prendre, il n'échappait pas à l'assaut. Dans ce cas, le baron traversait les lignes et l'allait chercher dans ses propres positions, et une fois, par exemple, que Ratcliffe dc^fendait sa doctrine sur l'obéissance due au parti, Jacobi le réduisit au silence en lui disant ironiquement : —

— Votre principe est tout à fait correct, monsieur le Sénateur. Moi, aussi, comme vous-même, j'ai été jadis un excellent homme de parti : mon parti était celui de l'Église ; j'étais ultramontain. Votre système de parti n'est qu'un des vols commis par vous sur notre Église ; votre Convention Nationale n'est autre chose que notre Concile Œcuménique, vous abdiquez votre raison, tout comme nous le faisons, avant ses décisions, et vous-même, monsieur Ratcliffe, vous êtes cardinal. Ce sont des hommes capables, ces cardinaux ; j'en ai connu beaucoup; c'éiaient nos meilleurs amis, mais ce n'étaient pas des réformateurs. Étes-vous réformateur, monsieur le Sénateur?

Hatcliffe commençait à redoulcr le vieillard et à le prendre en haine; mais toute sa tactique ordinaire était impuissante contre cet impénétrable philosophe du dix-huitième siècle.

S'il avait recours aux procédés qui lui réussissaient au Congrès et qui consistaient à terroriser son adversaire et à se lancer dans le dogmatisme, le baron se contentait

de sourire et de tourner le dos, ou de faire en français quelque réflexion, d'autant plus amère pour son ennemi qu'il ne la comprenait pas et qu'il savait que Madeleine l'entendait fort bien et qu'elle avait peine à réprimer son sourire.

Les yeux gris de Ratcliffe devenaient plus froids et plus durs que jamais. Quand il finit par comprendre que les tracasseries du baron étaient systématiques et qu'avec une malicieuse habileté il cherchait à l'expulser de la maison de Madeleine, il jura, par un serment terrible, qu'il ne se laisserait pas battre par cet étranger à face de singe.

D'ailleurs, Jacobi lui-même avait bien peu d'espoir de réussir.

— Que peut un vieillard? — disait- il en toute sincérité à Carrington, — Si j'avais quarante ans de moins, ce grand imbécile n'irait pas loin. Ah! si je pouvais redevenir jeune et si nous étions à Vienne!

D'où Carrington put fort légitimement conclure que, si c'eût encore été de mode , le vénérable diplomate aurait tranquillement insulté le Sénateur pour lui loger ensuite une balle dans le cœur.

En février, la température prend une tiédeur d'été.

A cette époque, il arrive souvent en Virginie qu'une trompeuse échappée d'été se glisse entre deux tristes tempêtes de grtMe et de neige; il y a alors des jours et même des semaines où l'on se dirait en plein mois de juin; les plantes précoces commencent à se parer de fleurs qui ne redoutent pas le froid, et les branches nues des arbres des foréis protestent seules contre cette marche irrégulière des saisons.

Hommes et femmes s'amollissent, la vie devient toute sensuelle, comme en Italie, et se colore de toos chauds; on se sent marcher au sein d'une atmosphère ardente, palpable, radieuse, où tout semble possible; une brume légère s'étend sur les hauteurs d'Arlington ' et adoucit jus(ju'ii la sévère et éclatante blancheur du Capitole; la lutte de la vie semble se ralentir; le carême étend son ombre tranquille sur la société; de jeunes diplomates, inconscients du danger qu'ils courent, se lais-

' Colline près de Washington où se trouve un très-(;rand et très-beau cimetière, établi dans l'ancien domaine du Général I.ee.

sent séduire et demandent en mariage de folles jeunes filles; le sang dégèle dans le cœur et se répand dans les veiocs comme les filets d'eau cristalline qui dégouttent des blocs de glace ou de neige; on dirait que toute la glace et toute la neige de la terre, toute la dureté du cœur, toutes les hérésies et toutes les discordes, toutes les œuvres du diable se sont fondues par la puissance de l'amour et à la tiède haleine de la vertu confiante, de l'innocence.

Dans un monde pareil il ne devrait pas y avoir de perfidie, et il en existe beaucoup cependant. C'est même la saison où il y en a le plus. C'est le moment où les deux blancs sépulcres situés aux extrémités de l'Avenue ' exhalent d'épais miasmes d'achat et de vente. Les anciens s'en vont, les nouveaux arrivent. La fortune, les places, le pouvoir sont mis à l'encan. Oui offre le plus? .. Qui hait avec le plus de venin?... Qui intrigue le plus habilement?... Qui a fait la besogne politique la plus malpropre, la plus vile, la plus ténébreuse?... A celui-là la récompense

Le Sénateur RatcUffe était préoccupé et mal à l'aise.

Un essaim de chercheurs d'emplois s'acharnaient à suivre ses pas et assiégeaient son appartement pour arriver à lui faire endosser leurs réputations de carton.

Le nouveau Président devait arriver le lundi suivant.

En attendant, il se tramait des intrigues el des combinaisons dont le Sénateur était l'âme.

' Le Capitole et la Maison-Blanche, résidence du Président, bâtis aux deux extrémités de la grande avenue centrale, dite de Pennsylvanie.

Des correspondants de journaux rassommaieiil de leurs questions; des Sénateurs, ses collègues, rinvilaicnt à des conférences; mais son esprit était préoccupé avant tout de ses propres intérêts.

On eût pu croire que, dans ce moment, rien n'eût été capable d'arracher le Sénateur à la table de jeu j)()litique, et cependant, lorsque Mrs. Lee lui dit qu'elle devait aller le samedi suivant à Mouiit-Vernon ' avec quelques personnes parmi lesquelles devaient se trouver le Ministre d'Anjjleterrc et un gentleman irlandais, hôte de la Légation Britannique, le Sénateur lui fit la surprise de manifester un vif désir d'être de la partie.

Il lui expli([ua que la direction politique n'étant plus dans ses mains, il pouvait être certain de commettre des bévues neuf fois sur dix s'il faisait un mouvement quelconque ; que ses amis attendaient de lui qu'il fit quelque chose, alors qu'eu réalité, il n'y avait rien à faire ; que tous le* préparatifs étaient déjà faits, et qu'une excursion à Mount-Vernon, en ce moment, en compagnie du Ministre d'Angleterre, était après tout le meilleur emploi qu'il pût faire de son temps, puisque de cette façon il pourrait se cacher au moins pendant une journée.

Lord Skj e avait pris l'habitude de consulter Mrs. Lee toutes les fois qu'il se trouvait à court d'amusements (le société, et c'était elle qui lui avait suggéré l'idée de cette partie à Mount-Vernon, avec Carrington pour guide et M. Gore pour hors-d'œuvre et pour amuseur de

' Ancienne résidence du Général Washington.

l'ami irlandais que Lord Skye recevait splendidement.

Ce gentleman, qui portait le nom de Dunbeg, était un pair en décadence, ni riche, ni célèbre.

Lord Skye l'avait amené en visite chez Mrs. Lee et l'avait en quelque sorte placé sous sa garde. Il était jeune, pas mal de sa personne, assez intelligent; mais il attachait trop d'importance aux faits et entendait mal la plaisanterie. Il avait l'habitude de se tirer d'une difficulté par un sourire, et, quand il parlait, il était toujours distrait ou ému ; il commettait des étourderies et souriait ensuite comme pour s'excuser, ou encore ses paroles se pressaient en sortant de sa bouche et se barraient elles-mêmes le passage. Peut-être ses façons étaient-elles un peu ridicules, mais il avait bon cœur, bonne tête, et un titre.

11 trouva grâce aux yeux de Sibylle et de Victoria Dare, qui refusèrent d'admettre d'autres femmes dans la partie, mais elles ne firent aucune objection à l'admission de M. Ratcliffe.

Quant à Lord Dunbeg, c'était un admirateur enthousiaste du Général Washington, et, dans l'intimité, il laissait entendre qu'il était désireux d'étudier sous toutes ses faces la société américaine. Il était ravi d'aller avec une société peu nombreuse, et Miss Dare se promit à part elle de lui montrer une de ces faces de la société américaine.

La matinée était chaude, le ciel doux, le petit bateau à vapeur était amarré au quai tranquille où, seuls, quelques nègres regardaient nonchalamment les préparatifs du départ.

Carrington, avec Mrs. Lee et les jeunes filles, arrivèrent les premiers el s'appuyèrent à la balustrade en attendant l'arrivée de leurs compagnons.

Vint ensuite M. Gore, habillé avec goût, ganté, et portant un léger par-dessus de printemps; car M. Gore avait grand soin de sa tenue et tirait vanité de sa bonne tournure.

Puis, une jolie femme aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vêtue de noir, et tenant une petite fille par la main, monta sur le bateau ; Carrington s'approcha d'elle et lui serra la main.

Quand il revint auprès de Mrs. Lee, celle-ci le questionna sur sa nouvelle connaissance, et il lui répondit avec un léger sourire, comme s'il n'en était pas bien fier, que c'était une cUenle, une jolie veuve, bien connue à Washington.

— Tous les habitués du Capitole pourraient vous dire son histoire. Elle était la femme d'un lobbyist fameux, mort il y a à peu près deux ans. Les membres du Congrès ne savent rien refuser à un joli visage ; or elle incarnait à leurs yeux le type de la perfection féminine. Mais cependant ce n'est qu'une petite niaise. Son mari est mort après une très-courte maladie et, à ma grande surprise, il m'a fait son exécuteur testamentaire. J'imagine qu'il pensait pouvoir me confier ses papiers qui étaient importants et compromettants, car il parait n'avoir pas eu le temps de les revoir et de détruire ce qui en devait disparaître. Vous me voyez ainsi chargé dL> veiller sur sa veuve et sur son enfant. Elles sont heureusement bien pourvues.

— Vous ne m'avez pas encore dit son nom.

— $on nom est Baker... Mrs. Sam Baker. Mais le bateau quitte le quai, et M. Ratcliffe va rester en arrière. Je vais demander au capitaine d'attendre un peu.

Pendant ce temps, une douzaine de passagers étaient arrivés; parmi eux se trouvaient les deux comtes, suivis d'un valet de pied porteur d'un panier à lunch plein de promesses -, on était déjà en train de relever la passerelle, quand une voiture arriva à toute vitesse sur le quai; M. Ratcliffe sauta à terre et s'élança sur le bateau.

— Au large aussi vite que vous pourrez! — dit-il aux matelots nègres.

Un moment après le petît steamer commençait son voyage, battant de ses aubes les eaux boueuses du Potomac et envoyant au ciel une petite colonne de fumée, comme un encensoir d'un nouveau genre, en approchant du temple de la divinité nationale.

Ratcliffe, tout joyeux, expliqua avec quelle difficulté il avait pu échapper à ses visiteurs en leur disant que le Ministre d'Angleterre l'attendait et qu'il serait bientôt de retour.

— S'ils avaient su où j'allais, — dit-il, — vous auriez vu le bateau couler sous le poids des chercheurs d'emplois. L'État de l'Illinois à lui seul vous aurait fait trouver votre tombeau dans les flots.

Il était de très-bonne humeur et disposé à jouir de ce jour de congé, et lorsqu'ils passèrent devant l'arsenal avec son unique sentinelle et devant rar.«enal de

DÉMOfRATFE. 105

la marine avec un unique steamer de jyuerre en bois, incapable de tenir la mer, il montra à Lord Skye ces preuves de la g^randeur nationale et le menaça, comme du châtiment suprême pour les diplomates, de le renvoyer chez lui sur une fréf^ate américaine.

Tandis qu'on s^ibandonnait ainsi à l'esprit sénatorial d'un côté du bateau, Sibylle et Victoria, avec l'aide de M. <iore et de Carrington, faisaient l'éducation de Lord Dunbe{ï.

Miss Dare, ayant enfin trouvé un siège où elle pouvait se reposer et dominer en même temps les autres, prit un air plus sérieux et plus sévère qu'à l'habitude, et attendit que sou noble voisin lui donnât l'occasion de faire étalage de ses talents devant lui, exhibition qui, pensait-elle, pourrait faire entrer son existence dans une phase nouvelle.

Miss Dare était une de ces jeunes filles comme on en rencontre parfois en Amérique, dont la vie semble dénuée de but, et qui, tout en paraissant se consacrer aux hommes, ne s'en soucient nullement, mais qui ne connaissent de plus grand plaisir que de violer les règles de la société; elle ne faisait aucune parade des qualités qu'elle pouvait avoir, mais elle passait son temps à se moquer de tout le monde et d'elle-même.

— Quel beau fleuve! — remarqua Lord Dunbeg lorsijue le bateau prit le large sur la grande rivière. — Je suppose que vous y naviguez souvent?

— Je n'y suis jamais venue de ma vie avant aujourd'hui, — répondit la peu véridique Miss Dare. — Nous n'en faisons pas grand cas ; il est trop petit ; nous

sommes habitués à des fleuves bien plus grands.

— Je crains fort, dans ce cas, que vous n'aimiez pas nos rivières anglaises ; ce sont de simples ruisseaux eti comparaison du Potomac.

— Vraiment!... — dit Victoria avec un air de vague surprise. — Comme c'est curieux!... Dans ce cas, il me semble que je ne voudrais pas être Anglaise. Je ne pourrais pas vivre sans grands fleuves.

Lord Dunbeg eut un regard ébahi et laissa entendre que cela n'était guère raisonnable,

— A moins d'être comtesse, cependant, — poursuivit Victoria, pensive, en regardant Alexandrie ' sans faire attention à Sa Seigneurie. — Je crois que je pourrais m'y faire si j'étais c... c... comtesse. C'est un si joli titre!...

— Celui de duchesse est généralement considéré comme plus joli, — bégaya Lord Dunbeg, fort embarrassé.

Le jeune homme n'était pas habitué au persiflage féminin.

— Je me contenterai du titre de comtesse. Cela sonne bien. Je suis étonnée que vous n'aimiez pas ce titre.

Lord Dunbeg, inquiet, regarda autour de lui pour trouver une issue, mais il était barricadé.

— 11 me semble, — continua Victoria, — que ce doit être pour vous une responsabilité terrible que le choix d'une comtesse. Comment faites vous?

' Ville voisine de Washington.

Lord Dunbeg, quoique fort agacé, se joignit au rire géuéral lorsque Sibylle s'écria : —

— Oh! Victoria!...

Mais Miss Dare continua sans sourire et sans élever sa voix monotone : —

— Voyons, Sibylle, ne m'interrompez pas, s'il vous plait. La conversation de Lord Dunbeg m'iutéresse profondément, il comprend que mon intérêt est purement scientifique, mais il est nécessaire à mon bonheur de savoir comment on choisit des comtesses. Lord Dunbeg, comment recommanderiez vous à un ami de choisir une comtesse?

Lord Dunbeg commençait à s'amuser de son effronterie, et il essaya même pour la satisfaire d'établir quelques règles pour le choix d'une comtesse; mais longtemps avant qu'il eiit inventé sa première règle, Victoria s'était lancée sur un autre sujet.

— Qu'est-ce que vous aimeriez le mieux être. Lord Uunbeg... comte ou George Washington?

— George Washington, certainement, — fut la réponse courtoise mais un peu effarée du comte.

— Vraiment?... — demanda-t-elle langoureusement avec un air de surprise. — C'est effroyablement bon à vous de le dire, mais naturellement vous ne pouvez pas le penser.

— Mais si, vraiment, je le pense.

— Est-ce possible?... Je ne l'aurais jamais cru.

— Pourquoi pas, miss Dare?

— Vous n'avez pas l'air de désirer être George Washington.

— Mais encore une fois, pourquoi pas?

— Certainement. Avez-vous jamais vu George Washington?

— Non, naturellement. Il est mort cinquante ans avant ma naissance.

— .le le pensais bien. Vous voyez que vous ne le connaissez pas. Maintenant voulez-vous nous donner une idée de ce que vous vous figurez que devait être la figure de George Washington?

Lord Dunbeg fit une description flatteuse du Général Washington, avec des réminiscences du portrait de Stewart et de la statue de Jupiter Olympien par Grée nough avec les traits de Washington, qui se trouve dans le square du Capitole.

Miss Dare l'écouta avec une hauteur impatiente et, quand il eut terminé, elle compléta ses renseignements de la manière suivante : —

— Tout ce que vous venez de dire n'est que sor-

nelles excusez la vulgarité de l'expression. Si jamais

je deviens comtesse, je corrigerai mon langage. La vérité est que le Général Washington était un vigoureux fermier campagnard, aux traits très-durs, trèsgauche, très-illettré, et très-lourd; il avait très-mauvais caractère, il jurait toujours, et il était généralement ivre après son diner.

— Vous me renversez , miss Dare ! — s'écria Lord Dunbeg.

— Oh ! je connais toute la vie du Général Washington. Mon grand-père le connaissait intimement, et ils ont souvent passé ensemble des semaines entières à Mount-

Vernon. H ne faut croire un mot ni de ce que vous lisez, ni de ce que M. Carriugton vous dira. Il est Virginien, et il vous racontera un tas de belles histoires qui n'en finiront plus et dans lesquelles il n'y aura pas un mot de vrai. Nous sommes tous patriotes quand il s'agit de Washington, et nous nous plaisons à cacher ses fautes. Si je n'étais pas parfaitement sûre que vous ne le répéterez jamais, je ne vous dirais pas tout cela. La vérité est que même lorsque George Washington était encore enfant, il avait un caractère si violent que personne ne pouvait l'approcher. Un jour, dans un accès de rage, il coupa tous les arbres fruitiers de son père, puis, uniquement parce qu'on voulait le punir pour ce fait, il menaça de fendre la tète à son père avec une hachette. 11 a fait endurer à sa vieille femme toutes espèces de tourments. Mon grand-père m'a souvent raconté qu'il avait vu le Général pincer sa femme et lui lancer des jurons à la tète jusqu'à ce que la pauvre créature quittât la chambre tout en larmes; et comment une fois à Mount-Vernonil avait vu Washington, déjà très-vieux, s'élancer tout à coup sur un innocent visiteur, le chasser et le frapper sur la tète avec un grand bâton noueux, tout simplement parce qu'il avait entendu le pauvre homme bégayer, et qu'il n'avait jamais pu supporter le bégaiement.

Carrington et Gore éclatèrent de rire à cette description du Père de la Patrie, mais Victoria continua de sa voix douce et traînante à renseigner Lord Dunbcg sur d'autres points encore à l'aide d'informations tout aussi mensongères, jusqu'à ce que celui-ci en arrivât à

cette conclusion qu'elle était décidément la femme la plus excentrique qu'il eût jamais rencontrée.

Le bateau arriva à Mount-Vernon qu'elle était encore occupée à lui faire des descriptions de la société américaine et de ses manières; elle l'entretenait principalement des règles, en vertu desquelles une demande en mariage s'imposait à lui.

Il courait, disait-elle, un péril imminent : dans tous les États, au sud du Potomac, il est d'usage que les messieurs, principalement les étrangers, demandent dans chaque ville au moins une jeune fille en mariage.

— Et pas plus tard qu'hier, — disait Victoria, — j'ai reçu une lettre d'une aimable fille de la Caroline du Nord, une bonne amie à moi, qui m'écrit qu'elle est trèsennuyée parce que ses frères se sont rendus, avec des armes chargées, chez un jeune Anglais; elle craint fort qu'il n'en réchappe et après tout elle croit qu'elle l'aurait refusé, s'il avait fait sa demande

Cependant, Madeleine, sans se laisser troubler par les rires qui partaient de l'entourage de Miss Dare, babillait, grave et sérieuse, avec Lord Skye et le Sénateur RatcUffe à l'autre bout du bateau.

Lord Skye, un peu enthousiasmé aussi par la splendeur de la matinée, poussait des exclamations admiratives sur le magnifique fleuve et accusait les Américains de ne pas apprécier les beautés de leur propre pays.

— Votre esprit national n'a pas de paupières, — dit-il. — Il lui faut une lumière éclatante et une route battue, et il aime l'ombrage qu'on peut couper au cou-

DÉMOCRATIE. fil

tcau. Il DC comprend pas la beauté d'un doux hiver de Virginie.

Mrs. Lee repoussa celte accusation. Elle soutint que l'Amérique n'avait pas encore, comme l'Europe, usé son sentiment jusqu'à la corde. Son histoire est encore à faire, elle attend son Burns et son Scott, son Wordsworth et son Bj ron, son Hogarth et son Turner.

— Vous voulez des pêches au printemps, — dit-elle. — Donnez-nous mille étés, et ensuite vous serez en droit de vous plaindre, si nos pèches ne sont pas aussi mûres que les vôtres. Nos voix mêmes pourraient alors être douces, — ajouîa-t-elle en lançant à Lord Skye un regard significatif.

— Nous aurons toujours le dessous dans nos discussions avec Mrs. Lee, — dit-il à Hatcliffe. — Non contente d'être avocat, elle se fait témoin. Les lèvres de la célèbre Duchesse de Devonshire n'élaient pas de beaucoup si persuasives que la voix de Mrs. Lee.

Ratcliffe écoutait avec attention et approuvait toutes les fois qu'il croyait faire plaisir à Mrs. Lee.

il aurait beaucoup donné pour pénétrer le sens précis des tons et des demi-tons, des couleurs et des harmonies qui revenaient dans le cours de la discussion.

ils arrivèrent et lentement se mirent à gravir le chemin ensoleillé. Ils s'arrêtèrent au tombeau, comme le fait tout bon Américain, et M, Gore, d'un ton de douce tristesse, fit une petite allocution.

— Ce tombeau deviendrait attristant si l'on essayait de l'embellir, — dit-il, en en mesurant les proportions avec le coup d'œil esthétique du Bostonien instruit. —

Tel qu'il e?t, ce tombeau est le signe d'un malheur ordinaire qui peut nous arriver à tous; il ne faut pas trop nous en chagriner. Mais quelles seraient nos sensar lions, si une commission du Congrès le reconstruisait en marbre blanc avec des poivrières gothiques et le dorait en dedans sur du stuc moulé à la mécanique!

Madeleine cependant insistait sur ce point que le tombeau se trouvait placé au seul endroit privé de repos dans tout le paisible paysage, et qu'il choquait ainsi toutes nos idées de repos de la tombe.

Ratcliffe ne comprenait rien à cette objection.

Ils continuèrent leur promenade, flânant sur la pelouse et parcourant la maison de Washington.

Leurs yeux, fatigués de la sévérité des couleurs et des lignes de l'architecture de la ville, s'arrêtèrent avec plaisir sur ces lambris usés et ces murs dégradés.

Quelques-unes des pièces étaient encore habitées; des feux brûlaient dans les grandes cheminées; toutes étaient suffisamment meublées, et la vue n'était pas choquée par des traces de réparations ou de changements récents.

Ils montèrent l'escalier, et Mrs. Lee rit de bon cœur lorsqu'on lui montra la chambre dans laquelle le Général Washington couchait et où il est mort.

Carrington sourit également.

— Nos vieilles maisons de Virginie ressemblaient en général à celle-ci, — dit-il, — En bas, des enfilades de grandes salles; en haut, ces immenses casernes nues. La maison en Virginie était une sorte d'hôtel. Ouand il y avait une fête, un mariage ou un bal, et que la mai-

son (}tait pleine, on trouvait tout naturel de faire coucher une demi-douzaine de (jens dans une même pièce, et si elle était spacieuse, on tendait un drap en travers pour séparer les hommes des femmes. Quant à la toilette, à cette époque on n'éprouvait pas encore le besoin de prendre des bains froids tous les malins. Chez nos ancêtres, un petit lavage suffisait pour longtemps.

— Est-ce que vous vivez encore de la sorte en Virginie? — demanda Madeleine.

— Oh! non, tout cela a changé. Nous vivons aujourd'hui comme partout à la campagne, et nous prenons l'habitude de payer nos dettes, ce que cette génération ne faisait jamais. Ils vivaient au jour le jour. Ils avaient des écuries remplies de chevaux. Les jeunes gens couraient sans cesse le pays à cheval, pariant aux courses, jouant gros jeu, buvant, se battant, et courtisant les filles. On ne savait au juste ce qu'on possédait, et quand enfin la débû:!le arriva, il y a environ cinquante ans, ce fut la fin.

— C'est tout à fait ainsi que les choses se sont passées en Irlande! — dit Lord Dunbeg, que ces détails intéressaient vivement, et qui pensait à son article du Quarterly. — La ressemblance est parfaite, même jusqu'à rintérieur des maisons.

Mrs. Lee demanda brusquement à Carrington s'il regrettait l'ancien ordre de choses.

— On ne peut s'empêcher de rien regretter, — dit-il, — de ce qui a produit George Washington ainsi qu'une foule d'hommes comme lui. Mais je crois néanmoins que nous retrouverions ces mêmes hommes si

nous avions le même champ d'action à leur offrir.

— Et reconslitueriez-vous l'ancienne société si vous le pouviez? — demanda-t-elie.

— A quoi bon? Elle ne pourrait se maintenir. Le Général Washington lui-même ne pourrait la sauver.- Avant sa mort, déjà, il avait perdu son influence en Virginie, et sa puissance touchait à sa fin.

La société se sépara pendant quelque temps, et Mrs. Lee se trouva seule dans le salon.

Tout à coup la blonde Mrs. Baker entra avec son enfant qui courait partout et qui faisait plus de tapage que Mrs. Washington ne l'eût permis.

Madeleine, comme toutes les femmes, aimait les enfants; elle appela la petite fille et lui montra les bergers et les bergères sculptés sur le marbre blanc de la cheminée ; elle inventa là-dessus une petite histoire pour amuser l'enfant.

La mère resta près d'elle, et l'histoire finie, elle remercia la conteuse avec plus d'enthousiasme que de raison.

Mrs. Lee ne goûtait pas les manières expansives de cette femme ; aussi fut-elle contente de voir Lord Dunbeg apparaître sur le seuil de la porte.

— Comment trouvez-vous le Général Washington chez lui? — demanda-t-elle.

— Vraiment , je vous assure que je me trouve moimême ici comme chez moi, — répliqua Lord Dunbeg avec un sourire plus rayonnant que jamais. — Je suis certain que le Général Washington était Irlandais. Je le reconnais rien qu'à voir sa maison. Je me propose de faire des recherches à ce propos et d'en écrire un article.

DÉMOCUA TIK. 115

— Eh bien, si vous êtes prêts, — dit Madeleine, — je crois que nous avons un lunch; j'ai pris la liberté de donner ordre qu'on le servit dehors.

Ou avait improvisé une table, et Miss Dare examinait le lunch et faisait des observations sur la cuisine et la cave de Lord Skye.

— J'espère que c'est du Champagne très-sec, — ditelle, — c'est horriblement inconvenant d'aimer le Champagne doux.

Cette jeune personne ne se connaissait pas plus eu Champagne sec ou en Champagne doux qu'en vin d'Ulysse, si ce n'est cependant qu'elle buvait les deux avec une égale satisfaction, mais elle voulait imiter un secrétaire de la Légation Britannique qui lui avait servi de cavaher au souper de sa dernière soirée.

Lord Skye la pria de goQler son vin, ce qu'elle fit eu remarquant avec beaucoup de gravité qu'à cinq pour cent près il était ce qu'elle présumait. Encore un emprunt fait à son secrétaire, mais elle ne savait pas plus ce que cela voulait dire qu'un perroquet n'entend ses jacoteries.

Le lunch fut excellent, et les convives très-gais.

(Juand il fut terminé, on permit aux hommes de fumer, et la conversation reprit une allure calme, menaçant môme vers la fin de devenir sérieuse.

— Vous qui aimez les demi-teintes, — dit Madeleine à Lord Skye, — j'imagine que les murs de cette maison vous en offrent assez pour vous délecter?

Lord Skye fut d'avis que cela tenait sans doute à ce fait que Washington appartenant à l'univers entier, il

avait dans ses goûts fait exception aux habitudes locales.

— N'êtes-vous pas séduit par le calme de ce lieu? — continua-t-elle. — Regardez ce jardin bizarre, et cette pelouse raboteuse, et le grand fleuve qui coule devant, et ce vieux fort de l'autre côté de l'eau! Tout est pai-. sible, jusqu'à la petite chambre à coucher du pauvre vieux Général. On aimerait à s'y coucher et à y dormir pendant un siècle ou deux. Et pourtant cet affreux Capitole avec ses chercheurs d'emplois n'est qu'à dix milles d'ici!...

— Non, ceci est plus que je n'en puis supporter! — interrompit Miss Victoria, faisant un aparté comme au théâtre. — Cet affreux Capitole!... Mais sans cet affreux Capitole, pas un de nous ne serait ici!... excepté moi, peut-être.

— Vous feriez très-bien dans le rôle de Mrs. Washington, Victoria.

— Miss Dare a eu l'extrême obligeance de nous donner ce matin son opinion sur le caractère du Général Washington, — dit Lord Dunbeg, — mais je n'ai pas encore eu le temps de demander celle de M. Carrington.

— Tout ce que dit Miss Dare a de la valeur, — répondit Carrington, — mais les faits, voilà son fort.

— Gardez vos flatteries, monsieur Carrington, — dit Mi«s Dare de sa voix traînante; —je n'en ai que faire, et cela ne vous sied point. Dites-moi, Lord Dunbeg, est-ce que M. Carrington ne réalise pas un peu l'idée que vous vous faites du Général Washington qui nous serait rendu dans la fleur de sa jeunesse?

— Après la description que vous m'avez faite du Général Washington, miss Dare, comment voulez-vous que je partage cet avis?

— Somme toute, — dit Lord Skye, — je crois que nous devons convenir que Miss Dare a tout à fait raison, quant aux charmes de Mount-Vernon; Mrs. Lee ellemême a avoué, en montant, que le Général, le seul hùtc permanent de ce lieu, a l'air de se morfondre d'ennui dans sa tombe. Moi-même je n'aime pas votre horrible Capitole là-bas, mais je le préfère à une vie champêtre ici. Voilà comment je m'explique la faible dose d'enthousiasme que m'inspire votre grand Général. Il n'aimait aucun autre genre de vie que celui-ci. Il me parait plus grand dans le rôle d'un planteur de Virginie atteint de nostalgie que dans celui de Général et de Président, .le lui pardonne sa grande paresse d'esprit, ce n'était pas un diplomate et ce n'était pas son affaire de mentir, mais il aurait dû, pour varier un peu, oublier quelquefois Mount-Vernon.

Ici Lord Dunbeg éclata en une protestation indignée; ses paroles semblaient se bousculer dans leur hâte à toutes sortir les premières.

— Nos plus grands Anglais ont été des gentilshommes campagnards qui avaient la nostalgie de leur pays. Moi-même je suis gentilhomme campagnard et j'ai le mal du pays.

— Comme c'est intéressant!... — dit Miss Dare à voix basse.

A ce moment, M. Gore prit part à la conversation.

— C'est fort bien à vous, messieurs, de mesurer le

Général Washington avec votre règle de charpentier à douze pouces. Mais que nous direz -vous à nous, fils de la Nouvelle-Angleterre, qui n'avons jamais été gentilshommes campagnards et qui n'avons jamais aimé la Virginie? Qu'est-ce que Washington a jamais fait pour nous? 11 n'a même pas pris la peine de nous faire croire qu'il nous aimait. C'est à peine s'il a été courtois pour nous. Je ne l'accuse pas ; tout le monde sait qu'il n'a jamais eu d'attachement que pour Mount-Vernon. Malgré cela, c'est notre idole. Pour nous, il est la Moralité, la Justice, le Devoir, la Vérité, une demi-douzaine de divinités romaines avec des lettres majuscules. Il est austère, simple, grand; on devrait le diviniser. Je ne me sens pas à l'aise quand je mange, bois, et fume ici, sous son portique, sans sa permission, me permettant des libertés envers sa maison et critiquant sa chambre à coucher en son absence. Admettez que j'entende maintenant son cheval trotter de l'autre côté et qu'il apparaisse subitement à cette porte et nous regarde. Je vous abandonnerais à son indignation. Je me sauverais et j'irais me cacher sur le steamer. Cette pensée seule m'enlève tout sentiment humain.

Ratcliffe paraissait s'amuser de ces opinions moitié plaisantes, moitié graves de Gore.

— Vous me rappelez mes propres sentiments, — dit-il, — lorsque j'étais enfant et que mon père me faisait apprendre par cœur le Discours d'adieu K A cette époque, le Général Washington était une espèce de

' Prononcé lorsque Washington déposa le commandement en chef, la paix ayant été signée avec l'Angleterre.

Jéhovah américain. Mais dans l'Ouest, on est à une mauvaise école de vénération. Depuis que je suis entré au Congrès, j'ai appris à mieux connaître le Général Washington, et j'ai été surpris de voir sur quelle étroite base sa réputation est établie. Officier médiocre, il a commis de nombreuses bévues et n'a jamais eu plus d'hommes sous ses ordres qu'il n'en faudrait pour composer un corps d'armée. 11 a acquis une immense réputation en Europe, parce qu'il ne s'est pas fait roi... comme si jamais il avait eu l'occasion de le faire! Président estimable et laborieux, il fut traité par l'opposition avec tant de déférence que le gouvernement aurait été facile même pour un baby, et cependant cette opposition si respectueuse l'ennuyait à périr. Ses rapports officiels sont bien rédigés et dénotent ce bon sens moyen, dont cent mille individus dans les États-Unis feraient preuve de nos jours. Je soupçonne que la moitié de son attachement pour ces lieux venait de ce qu'il avait conscience de sa médiocrité et de la peur qu'il avait de toute responsabilité. Le gouvernement peut aujourd'hui mettre sur les rangs une douzaine d'hommes de capacités égales à celles de Washington, mais nous ne les déifions pas. Ce qui m'étonne le plus en lui, ce n'est nullement son génie militaire ou politique, car je ne crois pas qu'il en ait eu beaucoup, mais c'est la singulière prudence de Yankee dont il faisait preuve en affaires d'argent. Il se sentait très-riche, et pourtant il n'a jamais dépensé inutilement un dollar. C'est presque le seul Virginien, à ma connaissance, <|ui, ayant occupé des fonctions publiques, ne soit.'pas mort insolvable.

Pendant ce long discours, Carrington avait jeté un regard à Madeleine, et leurs yeux s'étaient rencontrés. Le jugement de Ratcliffe n'était pas de son goût. Carrington put comprendre qu'elle considérait ces idées comme indignes du Sénateur,etqu'elleen était exaspérée.

— Je vais tendre un petit piège à M. Ratcliffe, — pensa Carrington, — nous verrons comment il s'en tirera.

Il commença donc, au milieu de l'attention générale, car, le sachant Virginien, on pouvait supposer qu'il connaissait la question à fond, et, de plus, sa famille s'était trouvée dans la confidence de Washington luimême.

— Les habitants des environs se sont raconté pendant bien des années et se racontent peut-être encore, quelques curieuses histoires sur la parcimonie de Washington. On disait qu'il n'achetait jamais une chose au poids sans la faire peser de nouveau, ni à la quantité sans faire recompter, et si le poids ou le nombre n'étaient pas exacts, il la renvoyait. Une fois, en son absence, son régisseur avait fait remettre en état les plâtres d'une pièce et avait payé la note du plâtrier. Au retour du Général, il mesura la chambre et trouva que le plâtrier avait compté quinze shillings de trop. Dans l'intervalle, le plâtrier était mort; le Général fit une revendication de quinze shillings sur ses biens, et ils furent remboursés. Une autre fois, un de ses locataires lui apportait son loyer. Il manquait quatre pence pour faire le compte exact. L'homme tendit un dollar et demanda au Général de mettre la différence à son

crédit pour le loyer de l'anaée suivante. Le Général refusa et lui fit faire neuf milles à cheval pour aller à Alexandrie et en rapporter les quatre pence. En revanche, il envoya un jour chercher un cordonnier à .Alexandrie pour venir lui prendre mesure de souliers. Le cordonnii-r répondit qu'il n'allait chez personne pour prendre mesure, et le Général monta à cheval et fit ces mêmes neuf railles pour aller chez le cordonnier. Une de ses règles était de payer dans les auberges la même somme pour les repas de ses domestiques que pour les siens. Un aubergiste lui présenta une note de trois shillings neuf pence pour son déjeuner personnel et de trois shillings pour celui de son valet. Washington insista pour qu'il ajoutât les neuf pence de surplus, ne mettant pas en doute que le valet eût mangé autant que lui. Que dites-vQUS de ces anecdotes?... Était-ce de la ladrerie ou non?...

Ratcliffe s'amusait.

— Ces histoires sont nouvelles pour moi, — dit-il. — C'est, tout comme je le pensais, incontestablement le fait d'un homme qui pense beaucoup aux bagatelles et qui fait du bruit pour rien. Nous ne faisons plus les choses de la sorte maintenant que nous n'avons plus besoin de faire produire des récoltes au granit, comme on avait l'habitude de le faire dans le New-Hampshire lorsque j'étais enfant.

Carringtou répondit que c'était malheureux pour les Virgiuiens de n'avoir pas fait alors les choses de cette mantêre-là ; s'ils l'avaient fait, ils ne se seraient pas ruinés.

Gore hocha gravement la tête.

— Ne vous l'ai-je pas dit? — fit-il. — Cet homme n'était-il pas la vertu personnifiée? Je vous le jure sur l'honneur, mon admiration pour lui va jusqu'à la terreur, et je rougis de fouiller ainsi dans les détails de sa vie. Que nous importe la manière dont il appliquait ses principes en matière de bonnets de nuit ou de torchons à essuyer? Nous ne sommes pas ses valets de chambre, et ses infirmités ne nous regardent pas. Qu'il nous suffise de savoir qu'il était, jusque dans les moindres détails, esclave de ses principes de vertu, et que chacun de nous se prosterne devant son tombeau.

Lord Dunbeg réfléchit profondément, puis il demanda à Carrington si tout cela ne faisait pas en fin de compte du Père de la Patrie un politicien assez grossier.

— M. Ratcliffe en sait plus long que moi sur la politique. Demandez-lui, — dit Carrington.

— Washington n'était pas politicien du tout, dans le sens que nous donnons à ce mot, — répondit brusquemment Ratcliffe. — 11 se tenait en dehors de la politique. La chose ne pourrait se faire aujourd'hui. Le pays n'aime pas ces airs de royauté.

— Je ne comprends pas, — dit Mrs. Lee. — Pourquoi ne pourriez-vous pas le faire à présent?

— Parce que moi-même, je me moquerais de moi, — répondit RatcUffe.

11 était très-flatté à l'idée que Mrs. Lee le mettait sur le même niveau que Washington, tandis qu'elle voulait lui demander tout simplement pourquoi la

DÉMUCRATIB. IS3

chose ne pouvait se faire, et ce petit trait de la vanité de Ratcliffe était sans pareil.

— M. Ratcliffe pense que Washington serait trop honnête homme pour notre époque, — interrompit Carrington.

Cela fut dit de propos délibéré pour exaspérer Ratcliffe, et cela réussit d'autant plus que Mrs. Lee se tournant vers Carrington lui dit, avec une certaine aigreur : —

— Est-ce donc le seul fonctionnaire honnête que nous ayons jamais eu?

— Oh! non, — répondit Carrington de bonne grâce, — nous en avons eu un ou deux autres.

— Si tous les autres Présidents lui avaient ressemblé,

— dit Gore, — nous aurions moins de vilaines taches dans notre courte histoire.

RatcHffe était exaspéré de l'habitude prise par Carrington de toujours ramener la discussion sur ce point. H prit cette remarque pour une injure personnelle, et il savait qu'elle avait été faite intentionnellement.

— Les hommes publics ne peuvent pas revêtir aujourd'hui les vieux habits de Washington, — s'écria-t-il.

— Si Washington était Président de nos jours, il serait forcé d'apprendre nos procédés, ou il courrait risque de compromettre sa prochaine élection. Seuls des fous ou des théoriciens peuvent s'imaginer que pour gouverner notre société actuelle il suffit de prendre ses gants et sa canne. Il faut en faire partie soi-même. Si la vertu ne répond pas à nos desseins, il faut nous servir du vice, ou nos adversaires nous chasseraient de

nos places, et c'était aussi vrai du temps de WasliingtoQ qu'aujourd'hui, et cela le sera toujours.

— Allons, — dit Lord Skye, qui commençait à redouter une vraie querelle, — la conversation tend à dégénérer en haute trahison, et je suis accrédité auprès de ce gouvernement. Allons plutôt voir le parc.

Par une sorte de sympathie naturelle, Lord Dunbeg fut poussé à se promener aux côtés de Miss Dare à travers le vieux jardin si original.

Son esprit étant fort occupé à emmagasiner les impressions qu'il venait de recevoir, il fut donc plus distrait encore qu'à l'ordinaire, ce qui irrita fort la jeune fille.

Elle fit quelques observations sur les fleurs-, elle en inventa quelques nouvelles espèces avec des noms effrayants, et lui demanda si elles étaient connues en Irlande; mais Lord Dunbeg faisait des réponses si vagues qu'elle vit qu'il fallait renoncer à l'accaparer.

— Tiens! voilà un vieux cadran solaire. Avez-vous des cadrans solaires en Irlande, Lord Dunbeg?

— Oui... oh! certainement!... Quoi! des cadrans solaires?... Oh! oui!... Je vous promets qu'il y a beaucoup de cadrans solaires en Irlande, miss Dare.

— J'en suis enchantée. Mais je suppose qu'ils servent simplement d'ornements. Ici c'est tout à fait le contraire. Regardez celui-ci; ils se comportent tous de cette façon. Notre soleil les use trop vite; ils ne peuvent pas durer longtemps. Mon oncle, qui a une résidence à Long Branch, a usé quinze cadrans solaires en dix ans.

— Comme c'est curieux! Mais réellement, miss

Dare, je ne vois pas comment les cadrans solaires peuvent s'user.

— Vraiment?... C'est bien étrange! Comment! vous ne voyez pas qu'ils se baignent dans la lumière du soleil et qu'ils ne peuvent pas garder l'ombre! C'est comme moi, voyez-vous. J'ai toujours tant de bon temps que je ne puis être malheureuse. Avez-vous jamais lu VOEU de Faucon de Burlington ', Lord Dunbeg?

— .le ne me le rappelle pas... je ne crois pas. Est-ce une publication périodique américaine? — soupira Lord Ounbeg avec peine et faisant de vigoureux efforls pour suivre Miss Dare dans ses audacieuses excursions.

— Non... pas périodique du tout! — répondit Victoria. — Mais j'ai peur que vous ne trouviez cela trèsdifficile à lire. Je n'essaierais pas à votre place.

— Est-ce que vous le lisez beaucoup, miss Dare?

— Oh! toujours! Je ne suis réellement pas aussi frivole que j'en ai l'air. Mais j'ai un avantage sur vous parce que je connais la langue.

Cette boutade réveilla Lord Dunbeg, et Miss Dare, satisfaite de ce succès, condescendit à être plus raisonnable, jusqu'à ce qu'une légère ombre de sentiment vint à voltiger sur leur chemin.

Mais les promeneurs éparpillés furent bientôt obligés de .se réunir.

La cloche du steamer sonna le retour, ils descendirent en file par les allées et reprirent leurs places .sur le bateau.

' itevue liebdomadjirc très-spiriluclle publiée à Burlinfjton lowa).

136 DÉMOCItATIE.

Tandis que le steamer s'éloi^çiiait, Mrs. Lee observa le coteau ensoleillé et la paisible maison qui le couronnait jusqu'à ce qu'elle ne pût plus les voir, et plus elle regardait, moins elle était contente d'elle-même.

Était-ce donc vrai, comme le disait Victoria Dare, qu'elle ne pourrait vivre dans un air aussi pur? Les épaisses vapeurs de la ville lui étaient-elles donc réellement nécessaires? S'était-elle peu à peu imprégnée, sans s'en douter, de la vie qui l'entourait? ou Ratcliffe avait-il raison d'accepter à la fois le bien comme le mal, et d'être de son temps puisqu'il y vivait?

— Pourquoi, — se demanda-t-elle avec amertume, — Washington a-t-il purifié tout ce qu'il touchait jusqu'aux détails de son intérieur, tandis que tout ce que nous touchons parait souillé? Pourquoi me trouvé-je impure en regardant Mount-Vernon? Malgré M. Ratcliffe, ne vaudrait-il pas mieux être enfant et demander en pleurant la lune et les étoiles?

La petite Baker revint auprès d'elle et se mit à jouer avec son ombrelle.

— Qui est-ce donc que votre petite amie? — demanda Ratcliffe.

Mrs. Lee répondit vaguement que c'était la fille de cette jolie dame en noir; elle croyait qu'elle s'appelait Baker.

— Baker, dites-vous?... — répéta Ratcliffe.

— Baker... Mrs. Sam Baker; au moins c'est ce que M, Carrington m'a dit; il prétend que c'est une de ses clientes.

En effet, Ratcliffe vit bientôt Carrington s'appro-

cher de cette dame et rester auprès d'elle pendant le reste du voyage.

Ratcliffe les observa attentivement, et à mesure que le steamer se rapprochait du rivage, il s'absorba de plus en plus dans ses réflexions.

Carringtou était très-gai : il avait le sentiment d'avoir joué son jeu avec un succès peu ordinaire.

Miss Dare elle-même daigna le trouver charmant ce jour-là. Elle affirma qu'elle était elle-même le portrait moral de Marthe Washington, et elle entama une discussion pour savoir qui de Carrington ou de Lord Dunbeg lui conviendrait le mieux dans le rôle du Général.

— M. Carrington est un homme accompli, — ditelle, — mais... oh! quel bonheur ce serait d'être en même temps Marthe Washington et comtesse !

Lorsqu'il rentra chez lui, ce soir-là, le Sénateur Ratcliffe trouva, ainsi qu'il s'y attendait, une société choisie d'amis et d'admirateurs, qui, depuis midi, avaient charmé leurs loisirs en le maudissant avec la plus grande variété de jurons que l'expérience, la mauvaise humeur et l'impatience peuvent suggérer.

De son côté, s'il n'avait consulté que ses sentiments personnels, il les aurait mis dehors sur le champ et leur aurait fermé la porte au nez.

Leurs jurons n'étaient rien encore en comparaison des malédictions qu'il murmurait entre ses dents en s'approchant de sa demeure et en pensant à leurs éternels intérêts.

Rien ne pouvait moins s'accorder avec son humeur du moment que la société qui l'attendait dans son appartement.

Il gémit intérieurement en prenant place à son bureau et en regardant autour de lui.

Des douzaines de chercheurs d'emplois assiégeaient la maison, des gens dont les services patriotiques dans la dernière élection réclamaient hautement la gratitude d'un pays reconnaissant.

DKMOCRATIE. 139

Ils apporlaient leurs demandes au Sénateur en le priant inslamment de les appuyer et de s'en charger. Plusieurs membres de la Chambre des Représentants et du Sénat, qui estimaient que Ratcliffe n'avait pas d'autre raison de vivre que de leur servir de protecteur et de défenseur, flânaient dans son appartement enlisant des journaux ou en consommant du tabac sous les formes les plus variées; à de longs intervalles, ils faisaient des remarques ennuyées, comme s'ils étaient encore plus las que leurs électeurs de l'atmosphère qui entoure le plus grand gouvernement que le soleil ait jamais éclairé.

Beaucoup de correspondants de journaux, anxieux d'échanger leurs nouvelles contre les idées et les conseils de Ratcliffe, apparaissaient de temps en temps sur la scène, et, se laissant tomber sur une chaise près du bureau du Sénateur, chuchotaient mystérieusement avec lui.

Ratcliffe continua ainsi à travailler, heure sur heure, faisant machinalement ce qu'on lui demandait, signant des papiers sans les lire, répondant à des observations sans les écouter, levant à peine les yeux de son pupitre, et paraissant absorbé par sou labeur.

C'était son bouclier contre la curio.sité et le bavardage.

Le prétexte du travail était un rideau qu'il tirait entre lui et le monde.

Derrière ce rideau, ses opérations mentales continuaient sans qu'il se laissât déranger par son entourage ; il entendait tout ce qu'on disait et ne disait rien ou fort peu de choses lui-même.

Ses partisans respectaient cet isolement et l'y laissaient. Il était leur prophète, et il avait droit à la tranquillité. Il était leur chef, et tandis que les faiseurs de sa suite se penchaient dans des attitudes variées autour de lui, de temps en temps l'un d'eux parlait, un autre jurait. Pendant les périodes de silence absolu, les journaux et le tabac étaient leurs ressources.

Une ombre d'abattement passait ce soir-là sur les visages et dans les voix du clan Ratcliffe, ce qui n'est pas extraordinaire dans une armée à la veille d'une bataille.

Les remarques se faisaient plus rares, et plus lourdes, et plus absurdes encore qu'à l'ordinaire.

11 y avait dans leur maintien et dans leur ton une sorte de gêne venant en partie de la sympathie que leur inspirait l'abattement de leur chef, en partie des mauvais présages du temps.

Le Président devait arriver dans les quarante-huit heures, et rien n'indiquait, jusque-là, qu'il avait convenablement su apprécier les services rendus; on pouvait, bien au contraire, reconnaître à des signes certains qu'il était malheureusement abusé et aveuglé, que sa faveur penchait dans un sens tout opposé, et que tous leurs sacrifices n'étaient comptés pour rien.

Il était présumable qu'il arrivait avec l'intention arrêtée de faire la guerre à Ratcliffe et de l'abattre ; de leur refuser sa protection et de l'accorder ailleurs, où elle serait le plus mal placée.

Ils se révoltaient à la pensée seule de voir leur échapper cette moisson honnêtement gagnée, ces mis-

nÉMOCRATIE. 131

sions étrangères, ces consulats, ces bureaux de ministères, ces emplois dans les douanes et les contributions, ces bureaux de poste, ces agences indiennes, ces marchés pour i'armée et la marine, de voir enfin, un intrus arrivé, par hasard, dont personne ne voulait et dont tout le monde se moquait, les frustrer de cette riche récolte-, et ils se disaient que de pareilles choses ne devaient pas être, et que si elles étaient possibles, il fallait désespérer de la démocratie.

Arrivés à ce point, ils s'enflammaient invariablement, perdaient toute mesure, se mettaient à jurer.

Puis ils revenaient à leur foi en Ralcliffe : si quelqu'un au monde pouvait les tirer de là, c'était bien lui ; après tout, le Président avait tout d'abord à compter avec lui, et il n'était pas facile de le rouler, en somme.

Pourtant, s'ils avaient pu en ce moment lire dans l'âme de Ratcliffe et comprendre ce qui s'y passait, peut-être leur confiance en lui aurait-elle été ébranlée.

Ratcliffe leur était supérieur de beaucoup, et il le savait. Il vivait dans un monde à part et avait quelques velléités raffinées. Chaque fois que ses affaires allaient mal, ces inslincls se ravivaient et dominaient pendant quelque temps tout son être.

Pour le moment, il était plein de dégoût et de brutal mépris pour toute forme de politique.

Pendant de longues années il avait fait de son mieux pour son parti, il s'était vendu au diable, il avait monnayé le sang de son cgpur, travaillé dur, avec une obstination digne, sans manœuvres, et tout cela pourquoi?

Pour se voir refuser la candidature par son parti;

pour se voir dépouillé par un petit paysan de l'Indiana qui affirmait hautement son intention de le coraller ' et, comme il le disait élégamment, « de lui prendre la peau et la graisse ».

Ratcliffe n'avait pas grand'peur de perdre sa graisse, mais il était furieux d'avoir à la défendre et de se voir obligé de constater qu'un dévouement de vingt ans n'avait amené que ce résultat.

Comme il arrive toujours dans ce cas, il ne prenait pas le temps, en réglant ses comptes avec son parti, de calculer le doit aussi bien que l'avoir, ni de se poser à lui-même cette question qui était au fond de son chagrin : Jusqu'à quel point avait-il servi son parti et jusqu'à quel point s'en était-il servi?

Il n'était pas eu humeur de faire un examen de conscience, cela demande un esprit plus libre que ne l'était le sien, en ce moment.

Quant au Président, dont il n'avait pas entendu parler depuis l'insolente lettre de Grimes , lettre qu'il avait eu grand soin de tenir secrète, le Sénateur avait bien envie de lui donner une leçon de jugement et de bonnes manières.

Les événements des derniers six mois étaient de nature à faire douter Ratcliffe de la valeur de la vie poUtique.

11 en avait absolument perdu le goût.

11 avait horreur de ses satellites qui ne cessaient de

' Corral, enclos formé au moyen des charrettes enchevêtrées les unes dans les autres pour garantir la sécurité des chevaux et du bétail des éraigrants qui traversent les plaines de l'Ouest; d'où le verbe to corral — enfermer, enclore, investir.

chiquer, de lire des journaux, dont les chapeaux faisaient avec leurs têtes tous les angles possibles, excepté l'angle voulu, et dont les pieds étaient partout, excepté à terre.

Leur conversation l'ennuyait, et leur présence lui était insupportable; il avait hâte de s'affranchir d'un tel esclavage.

Il aurait donné sa place de Sénateur pour une maison civilisée comme celle de Mrs. Lee, dirigée par une femme comme Mrs. liCe, avec un revenu de vingt mille dollars pour le reste de ses jours.

Le seul sourire qui ce soir-là effleura ses lèvres y fut appelé par la pensée que Mrs. Lee aurait bien vite fait d'expulser de ses salons tous les faméliques de sa suite politique, et qu'elle les dresserait à se tenir dans quelque bureau, sur le derrière, avec une toile cirée pour tapis et deux chaises cannées pour tous meubles.

11 se rendait bien compte que Mrs. Lee lui était encore plus nécessaire que la Présidence elle-même ; il ne pouvait plus vivre sans elle; il lui fallait une société humaine; et pour soutien de sa vieillesse, une âme chrétienne, une entrée dans cette classe du monde auprès de laquelle son entourage actuel lui paraissait terne et malpropre; une teinte enfin, de ce raffinement d'esprit et de sentiments qui le faisait paraître grossier à ses propres yeux.

11 sentait autour de lui une inexprimable solitude.

Il aurait désiré être invité à diner chez Mrs. Lee; mais la migraine avait forcé Mrs. Lee à se coucher de bonne heure.

Une la reverrait pas pendant une semaine entière.

Son esprit se reporta alors à la matinée passée à Mount-Vernon, et, se souvenant de Mrs. Sam Baker, il prit une feuille de papier à billet et écrivit un mot à Wilson Keen, Esq., à Georgetown ', le priant de venir, si c'était possible, le lendemain matin vers une heure chez le Sénateur pour une affaire.

Wilson Keen était chef du bureau du service secret au Ministère des Finances, et, étant le dépositaire de tous les secrets, les Sénateurs avaient souvent recours à ses bons offices, et il rendait volontiers service principalement à ceux qui avaient la chance d'arriver au Ministère des Finances.

Ce billet expédié, M. Ratcliffe s'abandonna de nouveau à ses réflexions, lesquelles parurent le plonger de plus en plus dans le mécontentement, car il finit par murmurer un blasphème, prit Dieu à témoin qu'il n'en pouvait plus, se leva subitement, et avertit ses visiteurs qu'il regrettait de les quitter, mais qu'il ne se sentait pas bien et qu'il voulait se coucher; et il alla se coucher en effet, tandis que ses hôtes allèrent où leurs affaires ou leurs goûts les conduisirent, les uns, boire du whisky, les autres, se reposer.

Le dimanche matin M. Ratcliffe alla à l'église, comme il en avait l'habitude.

Il assistait toujours au service du matin à l'Église Méthodiste Épiscopale, pas tant par conviction religieuse que parce qu'un grand nombre de ses électeurs

' Ville située près de Waihinylon.

DKMOCRATIi:. 135

allaient à l'église, et qu'il ue se souciait pas de heurter béuévolemcDt leurs priocipes tant qu'il avait besoin de leurs voles.

A l'église, «es yeux étaient attentivement fixés sur le pasteur, mais, le sermon terminé, il aurait pu dire eu toute sincérité qu'il n'en avait pas entendu un traitre mot; ce qui n'empêchait pas l'honorable ecclésiastique de voir avec joie l'attention que portait à son discours le Sénateur de l'illinois, attention d'autant plus louable qu'en ce moment l'esprit du Sénateur devait être préoccupé de soins pohtiques sans nombre.

Pour ce qui est de cette dernière supposition, le pasteur était dans le vrai.

L'esprit de M. Hatcliffe était en effet distrait par des affaires publiques, et l'une des principales raisons de sa présence à l'église était qu'il y pouvait réfléchir sans être dérangé pendant une heure ou deux.

Pendant tout le service il s'absorba dans des conversations imaginaires sans fin avec le nouveau Président. Il passa successivement en revue toutes les propositions que le Président pourrait lui faire; tous les pièges qu'on pourrait lui tendre ; tous les procédés auxquels il devait s'attendre pour ne pas être pris au dépourvu, à quoi l'exposait sa nature si franche et si simple.

Un point lui échappa pourtant pendant longtemps.

A supposer, ce qui était plus que probable, que l'opposition du Président pour les amis avérés de Hatcliffe le mit dans l'impossibilité de lui imposer l'un d'eux comme ministre, il serait alors nécessaire de mettre eu

avant quelque homme nouveau, qui ne fût pas antipathique au Président.

Qui pourrail-ce bien être?

Ratcliffe réfléchit longtemps et mûrement, cherchant un homme qui silt ménager les intérêts les plus divers tout en ayant le moins possible d'ennemis.

Ce sujet l'obsédait encore quand le sermon fut terminé.

11 y réfléchit encore pendant toute la distance qu'il avait à parcourir pour rentrer chez lui.

Ce ne fut qu'en s'arrêtant devant sa porte qu'il arriva à une conclusion : Carson ferait l'affaire; Carson, de Pennsylvanie; le Président n'avait probablement jamais entendu parler de lui.

M. Wilson Keen attendait le retour du Sénateur.

C'était un homme puissant, au visage carré, aux yeux doux, d'un bleu vif, un homme qui parlait peu et seulement après avoir bien pesé ce qu'il allait dire.

L'entrevue fut courte.

Ratcliffe s'excusa d'abord de rompre le repos du dimanche pour s'occuper d'affaires en donnant pour motif le peu de temps qui lui restait avant la fin de la session.

Un projet de loi était en ce moment soumis à une des commissions dont il faisait partie, et le rapport, qui devait être fait bienlôt, exigeait certains renseignements dont, selon lui, feu Samuel Baker, jadis agent de lohhïj bien connu à Washington, tenait seul le fil.

M. Baker étant mort, M. Ratcliffe désirait savoir s'il avait laissé des papiers, dans quelles mains se trou-

vaieiit ces papicr,>, ou si un associé ou un collègue quelconque avait connaissance de ses affaires.

M. Keen prit note de cette demande, se contentant de faire observer qu'il avait beaucoup connu M. Baker et un peu sa femme qui, à ce qu'on supposait, connaissait les affaires de son mari aussi bien que lui-môme, et qui se trouvait encore ^ Washington.

Il pensait qu'il serait à même de fournir les renseignements demandés dans un jour ou deux.

Comme il se levait pour s'en aller, M. Ratcliffe ajouta alors qu'un secret absolu était nécessaire, afin de ne pas éveiller des soupçons qui pourraient entraver des recherches dont la réussite était liée à de grands intérêts, soupçons qu'il était par conséquent parfaitement inutile de soulever.

M. Keen s'y engagea et sortit.

Tout cela était tout à fait naturel et absolument convenable, du moins quant aux apparences.

Si M. Keen avait été assez curieux des affaires d'autrui pour rechercher quelle était la mesure législative spéciale qui nécessitait ces recherches de la part de M. Ratcliffe, il aurait pu fouiller pendant longtemps tous les documents du Congrès et être plus embarrassé après qu'avant.

La vérité est qu'il n'y avait aucun bill semblable. L'histoire tout entière n'était qu'une fable.

M. Ratcliffe avait à peine pensé à Baker depuis sa mort, jusqu'à la veille, alors qu'il avait vu sa veuve sur le steamer de Mount-Vernon et appris qu'elle était en relation avec Carrington.

Ratcliffe avait été frappé depuis lonjçlemps de l'attitude et des manières étranges de Carrington à son égard, et sa connaissance avec Mrs. Baker avait suggéré au Sénateur l'idée qu'il ferait bien de les surveiller tous deux.

Mrs. Baker était une femme fort sotte, il le savait, et il y avait eu entre Ratcliffe et Baker certaines vieilles transactions dont elle avait pu avoir connaissance et que Ratcliffe ne désirait pas voir parvenir jusqu'à Mrs. Lee.

Quant à la fable inventée pour mettre M. Keen en mouvement, elle était parfaitement innocente; elle ne faisait de mal à personne.

Ratcliffe avait choisi cette marche particulière parce qu'elle était la plus facile, la plus sûre et la plus efficace.

S'il lui fallait toujours attendre pour agir qu'il lui fût permis de dire la vérité exacte, les affaires ne pourraient se faire, et sa carrière serait terminée.

Ayant réglé cette petite affaire, le Sénateur de l'illinois employa son après-midi à faire des visites à quelques-uns de ses collègues du« Sénat, et le premier de ceux qu'il honora de sa visite fut M. Krebs, de Pennsylvanie.

11 avait, en ce moment, bien des raisons pour rechercher la coopération de cet homme d'État à l'esprit élevé. La plus forte de ces raisons était que la délégation de la Pennsylvanie au Congrès ' était bien disciplinée, et que l'on pouvait s'en servir avec un

' Les députés à la Chambre des Représentants à Washington .

DÉMOCRATIK. 139

avantage tout spécial pour exercer une " pression >-.

Le succès de RatcliFfe dans sa lutte avec le nouveau Président dépendait de la puissance de cette " pression «.

Se tenir à Técart et lancer sur la tête du Président, magistrat inexpérimenté, un tissu d'influences entrelacées dont chacune prise isolément aurait été trop faible, mais qui prises dans leur ensemble ne pourraient être rompues; faire revivre l'art perdu du rétiaire romain, qui, d'une distance à laquelle il n'y avait rien à craindre, jetait son filet sur son adversaire, avant de l'attaquer avec son glaive : telle était la tactique de Ratcliffe, et c'est à ce but que, dans les dernières semaines, tendaient toutes ses machinations.

Combien il lui avait fallu marchander et combien de promesses il avait dû faire, lui seul le savait.

A cette époque, Mrs. Lee fut un peu surprise d'entendre M. Gore parler avec une confiance absolue de l'appui qu'il attendait de Ratcliffe, dans la demande qu'il avait faite de la Légation d'Espagne, car elle aurait jusque-là été disposée à croire plutôt que Gore n'était pas des favoris de Ratcliffe.

Elleremarqaa aussi que Schneidekouponétait revenu, et qu'il parlait mystérieusement de ses entrevues avec Ratcliffe; des efforts qu'on faisait pour réunir les intérêts des Etats de New-York et de Pennsylvanie; et que sa physionomie avait pris une expression sombre et tragique en proclamant qu'on ne souffrirait jamais que le principe de la protection fût sacrifié.

vSchneidekoupon disparut aussi subitement qu'il était

venu; ce qui, joint aux plaintes naïves de Sibylle touchant la mauvaise humeur de Schneidekoupon, fit comprendre à Mrs. Lee que M. Ratcliffe, M. Clinton et M. Krebs s'étaient entendus pour peser sur le pauvre Schneidekoupon et pour écarter son influence perturbatrice du théâtre de l'action, au moins jusqu'à ce que d'autres eussent obtenu ce qu'ils désiraient.

Ce n'étaient là que quelques insignifiants petits indices qui tombaient sous l'observation de Mrs. Lee.

Elle flairait le marchandage et l'iatrigue, mais elle ne savait pas jusqu'où cela pouvait aller.

Carrington lui-môme, quand elle lui en parla, ne fit que hocher la tête en souriant.

— Ce sont des affaires particulières, ma chère mistress Lee ; vous et moi ne devons pas prétendre à savoir ces choses-là.

L'objectif de M. Ratcliffe, pendant cette après-midi de dimanche, était de préparer la petite manœuvre concernant Carson, de Pennsylvanie, qui l'avait tant occupé à l'église.

Ses efforts furent couronnés de succès : Krebs accepta Carson et promit de l'amener en dix minutes, si une circonstance imprévue l'exigeait,

Ratcliffe était un grand homme d'État. Il savait manier les choses avec une étonnante habileté. Nul autre homme politique, présent ou passé, n'avait jamais dans ce pays, prétendaient ses admirateurs, su concilier tant d'intérêts contraires et faire des combinaisons aussi fantastiques. Quelques-uns allaient même jusqu'à soutenir qu'il aurait « jeté le lasso autour des

DÉMOCRATIE. I4l

cornes du Président avant que le vieux bonhomme eût eu le temps de respirer >-.

Sa grande habileté consistait à éviter avec un art merveilleux les questions de principes.

Comme il le disait sagement, le résultat qu'il voulait obtenir n'était pas une question de principes, mais une question de pouvoir. Le sort du noble parti, auquel ils appartenaient tous et dont les annales seraient à jamais glorieuses, était lié à la prudence qu'ils observaient envers les questions de principes. Leur principe devait cUre de n'eu avoir pas.

A ceux qui faisaient remarquer que Ratcliffe avait fait des promesses que jamais il ne serait en état de tenir, et que, dans sa combinaison, on pouvait découvrir des éléments de discorde impossibles à conjurer, Ratcliffe répondait avec une grande tranquillité que tout ce qu'il demandait, c'était de voir sa combinaison durer une semaine, et que ses promesses étaient faites précisément pour la soutenir pendant ce temps.

Telle était la situation lorsque, dans-l'après midi du lundi, le Président élu arriva à Washington et que la comédie commença.

Le nouveau Président était, presque autant qu'Abraham Lincoln ou Franklin Pierce, Vx des mathématiques de la politique.

Dans la Convention Nationale du parti, neuf mois auparavant, après plusieurs douzaines de ballottages sans résultat, dans lesquels il n'avait manqué que trois voix de majorité à Katcliffe, ses adversaires avaient fait ce que lui-même faisait à présent : ils avaient mis de cAté

leurs principes et avaient choisi pour leur candidat un simple paysan de Tlndiana, dont toute la vie politique se bornait à quelques discours en plein air, dans son État natif, et à des fonctions de gouverneur qu'il avait quelque temps occupées. Leur choix était tombé sur lui, non parce qu'ils le croyaient apte à la magistrature suprême, mais parce qu'ils espéraient détacher ainsi rindiana de Ratcliffe, et ils avaient si bien réussi qu'en moins de quinze minutes les amis de RatcUffe étaient en déroute et la Présidence conférée à ce nouveau Bouddha pohtique.

Il était entré dans la vie comme tailleur de pierres dans une carrière, et il était justement fier de son origine.

Pendant la campagne électorale, cette circonstance avait naturellement occupé une large place dans l'esprit public, ou plus exactement dans l'attention publique.

On l'appelait quelquefois « le Tailleur de Pierres du Wabash* »; d'autres fois « le Carrier de l'Indiana* »; mais le surnom favori était « Vieux Granit » , quoique malheureusement ses adversaires se fussent emparés de ce dernier nom en en changeant la consonnance e( la signification et l'eussent transformé en « Vieille Granny* ».

On l'avait peint sur des milliers de mètres de pièces

' Fleuve de l'Indiana.

* Le texte porte Le Carrier Hootier. Ce dernier mot est le sobriquet des habitants de l'État d'Indiana; il peut se traduire par habitants des parages non civilisés ou encore sauvages.

^Vieille grand'mère, vieille commère, terme familier et de mépris.

de coton, soit avec un terrible marteau à deux mains, écrasant les crânes (représentés en pavés de fjranit) de ses adversaires politiques, ou fendant à coups de fîéant un immense rocher symbolisant le parti opposé.

Ses adversaires à leur tour avaient montré en grand apparat des tableaux représenlaut le Carrier dans le costume de prisonnier d'État, broyant les têtes de Ratcliffe et d'autres chefs politiques bien connus avec lin marteau léger, ou en « Vieille Granny ••, en haillons de pauvresse, essayant vainement de réparer avec ces mêmes têtes des routes imaginaires qui symbolisaient à leur tour les chemins mauvais et fangeux de son parti.

Mais ces violations des régies de la bienséance et du bon sens étaient universellement blâmées par les gens sincères, et on remarqua avec satisfaction que les journalistes les plus honnêtes et les plus distingués comme savoir de son parti, sans excepter ceux de Boston même, s'accordaient unanimement à affirmer que le Tailleur de Pierres était un noble type d'homme, peutêtre le plus noble qui ait illustré le pays depuis l'incomparable Washington.

Tous, c'est-à-dire tous ceux qui votaient pour lui, admettaient qu il était honnête.

C'est généralement le trait caractéristique de tous les nouveaux Présidents.

Lui-même était fort orgueilleux de sa rude honnêteté, qui est une qualité propre aux nobles fils de la nature.

vS'imaginant ne rien devoir aux politiciens et sympathisant par toutes les fibres de .sa nature désintéressée avec les vœux et les aspirations du peuple, il proclamait

que son premier devoir était de protéger le peuple contre ces vautours, comme il les appelait, contre ces loups déguisés en agneaux, contre ces harpies, contre ces hyènes, les politiciens; épilhètes qui, selon l'interprétation générale, signifiaient Ratcliffe et ses amis.

Sa règle de conduite fondamentale en politique était son hostilité contre Ratcliffe, et cependant il n'était pas vindicatif.

Il arriva à Washington avec l'intention bien arrêtée d'être le Père de sa Patrie, de gagner une noble immortalité et une réélection.

Ratcliffe dvait déchaîné contre ce gentleman toutes les formes de pression qui pouvaient être mises en œuvre soit à Washington, soit ailleurs.

Depuis le moment où il avait quitté son humble chaumière dans le sud de l'Indiana, il avait été circonvenu par les amis de RalcUffe et étouffé sous des démonstrations d'affection. Ils ne lui avaient jamais laissé le temps de croire à la possibilité de mauvais desseins de leur part. Ils prétendaient, comme une chose toute naturelle, que le plus cordial attachement liait son parti à sa personne.

A son arrivée à Washington, ils écartèrent systématiquement de lui toute autre influence que la leur, ce qui leur fut d'autant plus facile qu'en sa qualité de grand homme, il aimait qu'on lui parlât de sa grandeur, et ils finirent par le faire passer à ses propres yeux pour uu géant.

Il n'y eut pas jusqu'aux rares amis de son intimité immédiate qui ne fussent surveillés de très-près et dont

les faiblesses ne fussent exploitcîes dès le premier jour (le leur arrivée à Washington.

Non que Hatcliffe se mêlât en rien de toutes ces intrigues ténébreuses et basses.

M. Hatcliffe était un homme plein de dignité et de respect de soi-même, qui abandonnait les détails à ses subalternes.

11 attendait tranquillement que le Président, remis dos fatigues de son voyage, sentit rinflucnce de l'atmosphère créée autour de lui à Washington.

Le mercredi matin donc, M. Hatcliffe sortit de chez lui, une heure plus lût qu'il n'avait IMiabilude de le faire quand il allait au Sénat, et il s'arrêta à iMiôlel du Président.

Il fut introduit dans un |grand salon où le nouveau premier magistrat tenait sa cour; mais ù la vue de Hatcliffe les autres visiteurs se retirèrent à l'écart ou, prenant leurs chapeaux, quillèrent la salle.

Le Président était un homme de soixante ans, aux traits rudes, au nez crochu, aux cheveux gris de fer, clair-semés et rudes; sa voix était encore plus rude que ses traits.

Il trahit un certain embarras en recevant Hatcliffe.

11 avait enduré beaucoup de choses depuis son départ de rindiana. 11 avait espéré se débarrasser de Hatcliffe comme d'une puce, suivant sa propre expression, mais, une fois à Washington, les choses lui apparurent sous un jour tout différent.

Ses vieux amis de l'Indiana devenaient graves et secouaient la tête quand il amenait la conversalion

146 I>KMOCKATiE.

sur ce sujet. Ils lui conseillaient d'être circonspect et de gagner du temps; d'attirer Ratcliffe chez lui et, si c'était possible, de faire naître une querelle dont la responsabilité retomberait en apparence sur le Sénateur.

Le Président se trouvait dans la situation d'un ours brun qu'on est en train d'apprivoiser, très-chagrin, trèsgrossier, et en même temps très-effaré et très-craintif.

Ratcliffe resta dix minutes et fut mis au courant des souffrances que le Président avait endurées la nuit précédente et qu'il attribuait au homard dont il avait mangé un? trop grande quantité, car il trouvait dans cette jouissance une diversion aux soucis de l'État.

Aussitôt que cette grave affaire fut expliquée et que Ratcliffe en eut exprimé ses regrets, le Sénateur se leva et prit congé du Président.

Tous les artifices familiers aux politiciens furent alors mis en œuvre contre le Carrier de l'Indiana.

Les délégations de différents États furent lancées sur lui avec des demandes contradictoires; parmi elles se trouvait la délégation du Massachusetts qui demandait simplement, pour sa part, la nomination de M. Gore comme ministre à Madrid.

On inventait des difficultés pour l'embarrasser et le fatiguer. On le lançait sur de fausses pistes et on avait soin de mêler des renseignements faux aux vrais.

Depuis l'aube jusqu'à minuit, il voyait la danse folle s'agiter devant ses yeux, et les efforts qu'il faisait pour la suivre commençaient à lui faire tourner la tête.

On trouva moyen aussi de gagner l'un de ses amis

personnels et confidentiels, venu avec lui de Plndiana cl qui possédait ou plus d'intelligence ou moins de principes que les autres; par son intermédiaire, chaque mot du Président arrivait directement aux oreilles de HatcIifFe.

Le vendredi malin, de bonne heure, M. Thomas Lord, rival de feu Samuel Baker cl héritier de ses succès, fil son apparition chez Ualcliffe et trouva le Sénateur seul, en présence de son œuf et de sa côtelette.

M. Lord avait élé choisi pour surveiller le parti du Président et diriger toutes les affaires iulércssanl Ualcliffe.

il en est qui diront pcul-être qu'il faisait œuvre d'espion; lui se fi{jurail accomplir un devoir public.

H informa HatcUffe que la - Vieille Granny ' avait enfin donné des si{i;nes de faiblesse

La veille, fort lard, fumant comme d'habitude sa pipe au milieu de la cuisine de son parti, il était revenu sur l'éternelle question de HatcUffe et, accompagnant sa promesse d'une volée de blasphèmes, il avait juré qu'il saurait le mettre à sa place, ajoutant que son intention c(:iit de lui offrir dans le Cabinet un poste qui le rendrait plux malade qu'un goret embourbé.

Celte remarque et certaines allusions dont elle fut .suivie pouvaienl signifier que le Carrier avait renoncé à son dessein de donner tout de suite à M. I^alcliffe la mort politi(|ue, et qu'il s'était arrêté, pour le moment, à la résolution de l'attirer dans un Cabinet formé principalement dans le but de le contrecarrer et de l'humilier.

Le Président avait, parail-il,chaleur.cuscmenl applaudi cette remarque de l'un de ses conseillers, qu'il valait mieux avoir Ratcliffe dans le Cabinet qu'au Sénat et qu'il serait toujours facile de l'en mettre dehors quand le moment en serait venu.

Ratcliffe eut un sourire de fureur, lorsque, avec une pantomime très- spirituelle, M. Lord se mit à imiter les singularités de langage et de manières du Président, mais il ne souffla mot et attendit les évcnemenls.

Le môme jour, il arriva un billet du secrétaire particulier du Président, le priant de venir le lendemain matin samedi à dix heures.

Ce billet était court et froid.

Ratcliffe répondit simplement qu'il irait, regrettant vivement que le Président fiU trop ignorant des règles de l'étiquette pour comprendre que celte réponse verbale avait pour but de lui donner une leçon de politesse.

H y alla donc, et trouva au Président l'air encore plus sombre que la première fois.

Pour le coup, il n'y avait pas à éluder les questions délicates.

Le Présideni, prenant un air décidé, voulut monlrer par là à Ratcliffe qu'il était maître de la situation : il entra de suite en malière.

— Je vous ai envoyé chercher, — dit-il, — pour me concerter avec vous au sujet de mon Cabinet. Voici la liste des personnes que je compte inviter à en faire partie. Vous voyez , je vous ai réservé les Finances. Voulez-vous regarder cette liste et me dire ce que vous en pensez?

DÉMOCRATIE. 1 i9

Ratcliffe pril le papicM-, mais il le remit aussilùi sur la table sans le rc^jarder.

— Je n'ai aucune objeclionà faire, —dit-il, — à tel Cabinet qu'il vous plaira de nommer, pourvu que je n'en fasse pas partie. Je désire rester où je suis. J'y puis servir votre administration mieux que dans le Cabinet.

— Alors vous refusez? — grommela le Président.

— En aucune manière. Je refuse simplement de donner aucun avis ou môme de savoir les noms de mes collègues éventuels avant qu'il me soit prouvé que mes services sont nécessaires. S'ils le sont, j'accepterai sans m'inquiéter des personnes avec qui je serai appelé i\ servir.

Le Président jeta sur lui un regard embarrassé. Oue faire maintenant?

Il lui aurait fallu le temps de réfléchir, mais Ratcliffe était là et il fallait prendre une décision sur-le-champ. Involontairement, il se montra plus poli.

— Monsieur Ualcliffe, votre refus bouleverserait tout. J'avais compté sur votre consentement. Oue vais-je faire?

Mais Ratcliffe n'entendait pas le laisser s'échapper ainsi de ses serres.

Il s'ensuivit une longue conversation au cours de laquelle il mit le Président d;ins la nécessité de le su|v plier d'accepter les Finances afin d'empêcher un mauvais tour, encore vague, mais certainement funeste, qui le menaçait du crtté du Sénat,

Tout ce que l'on put arrêter néanmoins, fut que Rat-

cliffe donnerait une réponse définitive dans deux jours et, sur cette décision, on se sépara.

En traversant le corridor, il rencontra une foule de cens qui attendaient une audience du Président, et parmi eux se trouvait toute la délégation de Pennsylvanie, « prête à faire le coup, " suivant l'observation de M. Tom Lord qui échangea avec lui un signe d'intelligence.

M. Ratcliffe prit Krebs à part et lui dit quelques mots en passant.

Dix minutes après la délégation était introduite, et plusieurs de ses membres entendirent avec surprise leur porte-parole ordinaire, le Sénateur Krebs, insister, avec une ardeur extrême et en leur nom, pour que Josiah B. Carson fût nommé à un poste dans le Cabinet, alors qu'on leur avait donné à entendre qu'ils venaient pour recommander Jared Caldwell comme directeur des postes à Philadelphie.

Mais la Pennsylvanie est un grand et vertueux État, dont les représentants ont une entière confiance dans leur chef. Pas un ne sourcilla.

La ronde démocratique reprit alors autour du Président plus désordonnée que jamais.

Ratcliffe lança ses dernières flèches.

Le délai de deux jours qu'il avait demandé n'avait été qu'un moyen de mettre encore d'autres influences en mouvement, car il n'avait, quant à lui, besoin d'aucun délai; il ne lui fallait pas de temps pour réfléchir.

Le Président avait résolu de l'enfermer dans les cornes d'un dilemme, soit en le contraignant à faire

partie d'un cabinet hostile et perfide, soit .'i rejeter sur lui le tort d'un refus et d'une discussion.

Et Ratcliffe songeait à se saisir d'une de ces cornes et à y empaler le Président, en quoi il avait la certitude de réussir.

Il comptait accepter les Finances et il était prêt à faire un [yros pari qu'en moins de six semaines le gouvernement serait entièrement dans ses mains.

Son mépris pour le Tailleur de Pierres de l'indiana était sans bornes et sa confiance en lui-même plus absolue que jamais.

Tout occujé qu'il était, le Sénateur fit dans la soirée du lendemain son apparition chez Mrs. Lee, et la trouvant seule avec Sibylle, absorbée par ses petits projets, il fit à M;ideleine le récit de sa semaine.

Il ne s'appesantit pas sur ses exploits; au contraire, il parut ignorer absolument ces laborieux arrangements qui avaient enlevé toute force au Président.

Il se posa en homme isolé, sans protection, auquel on faisait jouer le rôle de cet honnête animal qui, invité à diner avec le lion vit toutes les empreintes des pieds des animaux qui l'y avaient précédé tournées vers l'antre du lion, tandis qu'aucune n'était dirigée vers le dehors.

Il décrivit avec des détails pleins d'humour ses entrevues avec le lion de l'indiana, insistant, avec force détails et en imitant la voix du Président, sur l'indigestion de homard; il lui répéta même l'histoire que Tom Lord lui avait rapportée, sans omettre ni les gestes ni les jurons; il lui dit où les choses en étaient

CQ ce moment et comment le Président lui avait tendu un piège auquel il ne pouvait échapper, ajoutant qu'il se voyait force, ou d'entrer dans un Cabinet formé dans le but de lui susciter des embarras et d'où il avait la certitude de se voir ignominieusement éconduire à la première occasion, ou de rejefer une offre amicale et de se couvrir ainsi de l'odieux d'une querelle , tout en donnant au Président le droit de mettre toutes les difficultés à venir sur le compte de " l'insatiable ambition de Ratcliffe. "

— Et maintenant , mistrcss Lee , — continua-t-il avec plus de fierté encore, — j'ai besoin de vos conseils. Que dois-je faire?

Cette demi-révélation de la bassesse avec laquelle la politique était dénaturée; cette face de la nature humaine, vue dans sa nudité et sa difformité, jouant avec les intérêts de quarante millions d'âmes, ne laissèrent] pas que de dégoûter et de décourager Madeleine.

Ratcliffe ne lui fit grâce que de l'exposition de ses propres plaies morales. Il eut soin d'attirer son attention sur toutes les taches de la lèpre des adversaires, sur toutes les guenilles de leurs vêtements malpropres, sur toutes les mares vaseuses et fétides qui se trouvaient sur leur chemin.

C'était sa manière de mettre en relief ses qualités personnelles. Il voulait lui faire traverser avec lui, la conduisant par la main, le lac de soufre, et plus il lui semblerait hideux, plus sa supériorité en deviendrait écrasante; il voulait détruire sur son caractère le doute

Dl^IMOrRATIE. 153

que Curringlon enlrelcuait avec tant de soin dans son c>prit; il voulait éveiller sa sympathie et stimuler en elle le scutimcot si Féminin du dévouement.

Quand il lui fit cette question, elle le regarda avec une expression d'orffueil indigné en disant: —

— Je vous répéterai, monsieur Ratcliffe, ce que je vous ai déjà dit une fois. Faites ce qui sera le mieux pour le bien public.

— Mais qu'est-ce qui est le mieux pour le bien public?

Madeleine avait déjà enlr'ouvert la bouche pour répondre, mais elle hésita et regarda le feu qui brillait devant elle.

En effet, qu'est-ce qui était le mieux pour le bien public?

Est-ce que le bien public entrait pour quelque chose dans ce dédale d'intrigues personnelles, dans cette confusion de natures rabougries où l'on ne pouvait trouver nul chemin droit, mais seulement des traces tortueuses et sans but marquant le passage des bétes fauves et des vils reptiles ? Où trouver un principe pour se guider, un idéal vers lequel tendre?

Ratcliffe répéta de nouveau sa question et son ton fut plus sérieux que jamais.

— Je suis dans une position difficile, mistress Lee. Mes ennemis m'entourent de tous cAtés. Ils méditent ma ruine. Je désire faire honnêtement mon devoir. Vous m'avez dit jadis que les considérations personnelles ne devraient être d'aucun poids. Eh bien! mettez-les de côté. Et maintenant dites-moi ce que je dois faire.

Pour la première fois, Mrs. Lee commença à comprendre sa force.

Il était simple, droit, sérieux.

Ses paroles l'émurent.

Comment aurait-elle pu imaginer qu'il jouait sur sa nature absolument comme il jouait sur la nature grossière du Président et que ce lourd politicien de l'Ouest possédait, avec les instincts des sauvages indiens, leur flpreté et leur rapidité de conception; qu'il devinait son caractère et qu'il le lisait comme il lisait tous les jours dans les traits et dans la voix de milliers d'hommes?

Elle se sentait mal à l'aise sous son regard.

Elle commença une phrase, hésita au milieu, puis s'arrêta. Elle perdit le cours de sa pensée et demeura muette et confondue.

C'était à lui à la tirer de la confusion où il l'avait jetée.

— Je vois votre pensée sur votre visage. Vous dites que je dois accepter cette charge sans en peser les conséquences.

— Je ne sais, — dit Madeleine en hésitant. — Oui, je pense que ce serait là mon sentiment.

— Et si je tombe victime de l'envie et des manœuvres de cet homme, que penserez-vous alors, mistress Lee? Ne vous joindrez-vous pas aux autres pour dire que je me suis laissé duper, que j'ai donné dans ce piège, les yeux grands ouverts et en ne poursuivant que mon propre intérêt? Pensez-vous qu'on me croira meilleur parce que je me serai laissé attraper? Je ne fais pas parade de maximes de haute morale comme notre ami

rrcnch.Jc ne parle pas de vcrlu comme un cafard. Mais je prélends que dans ma carrière politique j'ai essayé de faire ce qui est juste. Voulez-vous me rendre la justice de le croire?

Madeleine luttait toujours pour ne pas se laisser entraîner à ouvrir à cet homme un crédit illimité sur sa sympathie, et, quelle que piU être en réalité cette sympathie, elle entendait le tenir à une certaine distance. Elle ne voulait pas s'engager à embrasser sa cause.

Elle se tourna vers lui et, faisant un effort, elle lui dit que ses pensées, en ce moment et en tout temps, d'ailleurs, n'étaient que folies et absurdités et que la conscience d'avoir bien agi était la seule récompense qu'un homme public eût le droit d'attendre.

— Vous êtes un juge sévère, niistre.<is Lee. Si vos pensées sont ce que vous dites, il n'en est pas de même de vos paroles. Vous jugez d'après les principes abstraits et vous lancez les foudres de la justice divine. Vous regardez et vous condamnez, vous n'acquittez jamais. Je viens à vous au bord de l'abime, où il semble que je doive effectuer le plongeon fatal de ma vie, je ne vous demande que de me donner le fil du principe moral qui devrait me guider, et vous restez simple spectatrice, et vous dites que la vertu porte sa récompense en elle-même, et vous ne dites même pas où se trouve la vertu.

— J'avoue mes péchés, — dit Madeleine humble et abattue, — la vie est plus compliquée que je ne croyais.

— Je suivrai votre conseil, — dit Uatcliffe. — J'en-

158 DEMOCRATrE.

trerai dans cet antre de bêtes sauvages, puisque vous pensez que c'est un devoir. Mais j'en ferai remonter la responsabilité jusqu'à vous. Vous ne pouvez refuser de me suivre au travers des dangers au milieu desquels vous-même vous ra'aidez à rae jeter.

— Non!... non!... — s'écria vivement Madeleine; — point de responsabilité! Vous demandez plus que je ne puis vous donner.

Ratcliffe la regarda pendant un moment avec un visage où se lisait le trouble des inquiétudes et des soucis.

Ses yeux semblaient profondément enfoncés dans leurs cercles noirs et sa voix avait une ampleur pathétique.

— Le devoir est le devoir pour vous aussi bien que pour moi. J'ai droit à l'appui de toutes les âmes pures. Vous n'avez pas le droit de me le refuser. Comment pouvez-vous ne pas admettre votre responsabilité et insister sur la mienne?

Tout en parlant, il se leva et sortit, ne lui laissant guère que le temps de murmurer encore une vaine protestation.

Après qu'il fut parti, Mrs. Lee resta longtemps assise, les yeux fixés sur le feu, réfléchissant sur ce qu'il avait dit.

Son âme était bouleversée par les dernières insinuations de Ratcliffe.

Quelle femme de trente ans, ayant des aspirations à l'infini, pourrait résister à une telle attaque?

Quelle femme douée d'une âme pourrait, sans lui répondre, voir devant elle l'homme public le plus puis-

DÉMOCHATrE. 157

sarit de son Icnips, lui dcmaudcr ses cuiiscils cl sa sympalliic, avec un visa|;c creusé par les a U{joisses, avec uue voix vibrant d'une émotion à peine étouffée?...

Et quelle femme aurail pu s'empêcher de courber la lèle sous le reproche d'un excès de confiance dans son propre jujjement, ce reproche venant de l'homme qui en défiuilive faisait appel à ce jugement?

nalcliffe avait un singulier instinct pour deviner les faiblesses humaines.

Jamais aiguille aimantée ne fut plus sûre que n'était son doigt quand i\ touchait le point vulnérable de l'Ame de son adversaire.

Mrs. Lee n'aurait pu élre émue par un appel au sentiment religieux, à l'ambition, et à l'amour.

lu semblable appel aurait trouvé chez elle une oreille sourde et aurait détruit toute espérance.

Mais elle était femme jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Peut-être Hatcliffc ne réussirait-il point à se faire aimer d'elle, mais elle pouvait être entraînée à se sacrifier pour lui.

Ccqui manquait à Mrs, Lee de dévotion envers Dieu, elle le remplaçait par son dévouement a l'humanité.

Comme toutes les femmes, elle avait le goût de l'ascétisme, de l'abnégation, et de l'effacement d'ellemême.

Pendant toute sa vie elle avait fait de pénibles efforts pour comprendre son devoir et pour le faire.

Hatcliffe, en l'attaquant sur ce point, savait ce qu'il faisait.

Comme tous les grands orateurs et tous les avocats, il était également comédien, et comédien d'autant plus puissant qu'un certain air de noblesse tenait à distance la familiarité.

11 en avait appelé à sa sympathie, à son sentiment de justice et de devoir, à son courage, à sa loyauté, à tout ce qu'il y avait d'élevé dans sa nature; et en faisant cet appel, il était plus qu'à moitié convaincu qu'il était réellement tout ce qu'il prétendait être et qu'il avait véritablement droit à son dévouement personnel.

Faut-il donc s'étonner ensuite, si elle finit par être plus qu'à demi disposée à reconnaître ce droit ?

Elle connaissait Ratcliffe mieux que Carrington et Jacobi.

Un homme qui parlait comme lui, ne pouvait avoir que de nobles instincts, que des aspirations sublimes.

Sa carrière n'était-elle pas mille fois plus importante que celle de Carrington et de Jacobi?

Si, dans son isolement et au milieu de ses tracas, il avait besoin de son aide, avait-elle un motif de le lui refuser?

Qu'y avait-il donc de si précieux dans sa vie inutile et sans but pour ne pas en faire bon marché, si besoin était, avec la chance d'en enrichir une existence mieux remplie?

I.c plus orfïueillcux de tous les titres que prince ou potentul ail jamais pris est celui des pontifes Romains : Servus servonim Dei. Serviteur des serviteurs de Dieu.

Dans l'antiquité il n'était pas admis que les serviteurs du diable eussent droit à aucune part dans le gouvernement : ils devaient être chassés, punis, exilés, mutilés, brûlés.

Le diable n'a pas de serviteurs aujourd'hui; il n'y a que le peuple «jui en ait encore.

Il y a peut-être quelque {grossière erreur dans une doctrine qui fait des méchants, quand ils sont en majorité, le porte-voix de Dieu au détriment des bons, mais les espérances de l'humanité sont fondées sur cette base; les {^ens de peu de foi ont beau çémir en voyant l'humanité flotter, sur un océan sans bords, sur cette planche que la religion et l'expérience ont depuis lonjiftemps condamnée comme pourrie; erreur ou non, les hommes, h l'aide de cette planche, ont flotté jusqu'à présent mieux que les papes ne l'ont jamais fait avec leur principe plus séduisant; de sorte qu'il s'écoulera un lon{; temps encore avant que la société y renonce.

IGO OHMOCnATIE.

Il est oiseux de demander ici si le nouveau Président et son principal rival, M. Silas P. Ratcliffe, étaient ou n'étaient pas les serviteurs des serviteurs de Dieu.

Certes ils étaient les serviteurs de quelqu'un.

Nul doute que beaucoup de ceux qui s'appellent serviteurs des peuples ne sont que des loups habillés en moulons on des ânes dans des peaux de lions.

On peut voir un grand nombre de ces serviteurs au Capitole, n'importe quel jour de séance, faire de bruyantes démonstrations ou ne rien faire da tout, ce qui est encore plus habituel.

Une génération plus sage emploiera ces gens-là à des travaux manuels; dans l'état actuel des choses, ils ne servent qu'eux-mêmes.

Mais il y a deux fonctionnaires au moins , qui ont un véritable service : le Président et son Secrétaire des Finances.

Le Carrier de Tlndiana n'était pas à Washington depuis une semaine qu'il avait déjà le mal du pays.

Il n'est fille à tout faire dans une petite pension bourgeoise à prix réduits qui fût plus harcelée que lui.

Tout le monde conspirait contre lui. Ses ennemis ne lui laissaient aucun repos. Tout Washington riait de ses bévues et d'obscènes feuilles, publiées le dimanche, s'amusaient à faire, avec un esprit excédant toutes les bornes de la modération, la chronique des faits et gestes du nouveau premier magistrat, et ces feuilles étaient placées par des mains malveillantes dans des endroits où le Président ne pouvait manquer de les Yoir.

DÉMOCRATIt. tel

Il élait Irès-sciisiblc au ridicule, et il était morliPié jusqu'au fond du cœur en voyant travestis de la sorte des pensées et des actes qui lui paraissaient cependant assez raisonnables.

De plus, il était débordé par les affaires publiques; elles l'inondaient comme un déluge et, dans son désespoir, il n'essayait môme plus de s'en rendre maître, il les laissait passer par-dessus sa tête comme une vajjue.

Il avait le cerveau troublé par les innombrables visiteurs qu'il était forcé d'écouter.

Mais sa plus grande anxiété élait son discours d'inauguration, que sa distraction l'empôcbiiit d'acbever et qu'il fallait pourtant prononcer liiiit jours plus tard.

La composition de son Cabinet le préoccupait beaucoup aussi; il lui semblait qu'il ne pouvait rien eolrepren !re avant d'être arrivé à nue entente avec Ratcliffe.

(irâce aux amis du Présidont, Uatcliffe lui était déjà devenu indispensable; c'était encore un ennemi, cela va sans dire, mais un cnucmi dont il fallait lier les mains; un nouveau Samson qu'il fallait tcMiir encbainé jusqu'au moment où l'on pourrait se débarrasser de lui, mais qu'en attendant on pouvait utiliser.

Une fois celle décision bien arrêtée dans son esprit, le Président s'était mis à s'appuyer en imagination sur le Sénateur.

Ces derniers jours il avait tout remis à la semaine prochaine, • quand j'aurai composé mon Cabinet » ; ce qui voulait dire quand il aurait l'aide de Hatcliffe; il

i62 DÉMOCRATIE.

avait une peur épouvantable rien qu'à l'idée que Ratcliffe pourrait refuser le ministère.

Le lundi suivant, une heure avant le moment fixé pour la visite de Ratcliffe, le Président arpentait sa chambre avec impatience.

Ses idées subissaient encore de violentes fluctuations, et si la nécessité de se servir de Ratcliffe, s'imposait toujours à lui, il était plus déterminé que jamais à lui lier les mains. Il le forcerait à faire partie d'un Cabinet dont toutes les voix lui seraient hostiles. Il le mettrait dans l'impossibilité de distribuer des emplois. Et, dès le principe, il l'amènerait à accepter ses conditions.

Mais de quelle façon les lui présenter pour ne pas le faire reculer du premier coup?

Tous ces tourments étaient parfaitement superflus, mais le Président ne le savait pas, il se prenait pour un profond homme d'Etat et il croyait sincèrement que sa main conduisait les destinées de l'Amérique à sa propre réélection.

Lorsqu'enfin, sur le coup de dix heures, Ratcliffe entra dans la chambre, le Président alla au-devant de lui avec une impalience fébrile et il lui eut à peine offert la main, qu'il lui déclara qu'il s'attendait à le voir prêt à entrer en fonction sur-le-champ.

Le Sénateur répondit que si telle était la volonté bien arrêtée du Président, il n'y ferait pas d'autre objection.

Le Président, prenant alors l'attitude d'un Caton, prononça un discours préparé d'avance, dans lequel il

A isail qu'il avait choisi son Cabinet avec une attention extrême au mieux des intérêts publics; que M. Ratcliffc était indisj.ensable dans cette combinaison; qu'il espérait qu'aucun désaccord ne se produirait sur les principes, attendu qu'il n'y avait à proprement parler qu'un seul principe, mais fondamental, celui-là, à savoir que des déplacements de fonctionnaires ne pourraient avoir lieu que pour des causes réelles et déterminées; et que dans ces circonstances il attendait le consentement de M. Ratcliffe comme l'accomplissement d'un devoir patriotique.

Hatcliffe consentit à tout sans faire un mot d'objection, et le Président, plus convaincu que jamais de sa supériorité d'homme d'État, respira plus librement qu'il ne l'avait fait depuis huit jours.

Moins de dix minutes plus tard, ils se mettaient tous deux activement au travail, déblayant la masse des affaires accumulées.

11 en résulta pour le Carrier un soulagement dont il fut lui-même surpris.

Sans le moindre effort, pour ainsi dire, Ratcliffe déchargeait ses épaules du poids des affaires.

Il connaissait tout le monde et toutes choses. Il se chargea lui-même sur-le-champ de la plupart des visiteurs du Président, les congédiant avec une grande rapidité. Il savait ce qu'ils voulaient; il savait quelles recommandations avaient de la valeur et (luelles autres n'en avaient point; il savait qui voulait être traité avec déférence et qui Ton pouvait purement et simplement renvoyer; il savait enfin quand on pouvait nettement

refuser et quand on pouvait risquer une promesse.

Le Président lui confia même le manuscrit inachevé de son discours d'inauguration que Ratcliffe lui retourna le lendemain avec tant de notes et d'idées qu'il ne restait qu'à le mettre au net de sa plus belle écriture.

De plus, Ratcliffe se montrait très-agréable compagnon. Il causait bien et égayait le travail ; ce n'était pas un maître trop sévère, et quand il vit que le Président était fatigué, il ne craignit pas d'affirmer qu'il ne restait plus une seule affaire ne pouvant être remise au lendemain, et il emmena le tailleur de pierres exténué faire uuc promenade de quelques heures pendant lesquelles il le laissa dormir tranquillement dans la voiture.

Ils dinèrcnt ensemble, et Ratcliffe eût soin d'envoyer chercher Tom Lord pour le distraire ; car Tom était un homme intelligent et plein d'esprit, et il fit rire le Président.

M. Lord commanda le diuer et choisit lui-même les vins. Il sut montrer assez de grossièreté pour plaire au Président et RatcUffe ne resta pas en arrière.

Quand le nouveau ministre partit ce soir-là à dix heures, son chef, que son diner, le Champagne, et la conversation avaient mis d'excellente humeur, affirma avec quelques jurons granitiques que Ratcliffe était « en tout cas un habile gaillard » et qu'il était heureux que .' cette affaire fût finie. »

La vérité est que Ratcliffe avait juste dix jours devant lui avant l'entrée en fonction du nouveau

DÉMOCItATIf- 16$

Cabinet et dans ces dix jours il devait établir d'une manière inébranlable son autorité sur le Président.

Il expédiait proniptemcnt la bcsofçnc.

L'cnlouragc du Président ne tarda pas à sentir sa main.

Tne lettre d'affaire ou un mémoire macuscril survcnail-il, le Président trouvait irés-commode de mettre au dos : — Itenvotjé nu Secrétaire dca Finances.

In visiteur demandait-il quchpie chose pour lui ou pour un autre, la réponse était invariablement : — Adressez-vou$ à M. Ualcliffe, ou : Je pense que M. Ralcliffe examinera cela.

Il arriva même à risquer des plaisanteries à la Caton; ces plaisanteries, quoique n'étant pas précisément spirituelles, mais au contraire rustiques et {yrossières, dénotaient du moins un esprit content et satisfait de lui-même.

Un matin il donna ordre h lîatcliffe de prendre un cuirassé et d'attaquer les Sioux à Montana, puisqu'il le voyait à la tête à la fois de l'armée, de la marine, et du service concernant les sauva^jes Indiens, et qu'il s'entendait à tout ; une autre fois, il dit à un officier qui demandait qu'on coustiluài un cour martiale pour le ju(;er qu'il ferait mieux de prier M. Hatcliffe de statuer sur son affaire, car il était à lui seul toute une our martiale.

Hatcliffe éprouvait-il pour son chef le même dédain qu'auparavant? C'était probable, mais non certain, car il ne soufflait mot .sur ce point devant le monde et prc' nait un air solennel chaque fois qu'il était question du Président.

Trois jours ne s'étaient pas écoulés que le Président, avec une brusquerie plus grande encore que d'habitude, lui demanda à brûle-pourpoint ce qu'il savait relativement à ce Carson dont les Pennsylvaniens ne cessaient de l'importuner, l'engageant à le faire entrer dans le Cabinet.

Ratcliffe était sur ses gardes; il répondit qu'il connaissait à peine le personnage; que M. Carson n'était pas, croyait-il, mêlé à la politique, mais qu'il était assez respectable... pour un Pennsylvanien.

Le Président revint plusieurs fois sur ce sujet; il prit la liste des membres du Cabinet et l'étudia attentivement, d'un air assez embarrassé; il pria Ratcliffe de l'aider, bref, le Carrier fut en fin de compte mis dedans.

Les yeux de Ratcliffe brillèrent quand le Président donna ordre d'envoyer la liste des nouveaux ministres au Sénat le 5 mars et de faire confirmer la nomination de Josiah B. Carson, de Pennsylvanie, au Département de l'Intérieur.

Mais ses yeux brillèrent plus malicieusement encore lorsque quelques jours plus tard, le Président lui remit une liste d'une cinquantaine de noms, en lui demandant de trouver des emplois pour ces gens-là.

11 consentit de bonne grâce en faisant remarquer qu'il serait peut-être nécessaire de faire quelques révocations pour pourvoir ces nouveaux venus.

— Sans doute, — dit le Président, — je présume qu'il aurait dans tous les cas fallu en sacrifier à peu près autant. Ceux-là sont de mes ;imis : il faut les caser. Fourrez-les n'importe où.

HÉMOCRATIK. (67

Ce procédé ne laissait pas que d'embarrasser le Président lui-même; mais il faut lui rendre cette justice qu'il invoqua à ce sujet, pour la dernière fois, la rè<;lc fondamentale de son administration.

Des éliminations furent faites avec une prodigieuse rapidité jusqu'à ce que tous les habitants de l'Indiana fussent satisfaits. Et, il était clair pour tout le monde, quelque moyen qu'on eiU employé pour atteindre ce but, (pie les amis de Ratcliffe avaient leur bonne part des dcuiers publics.

Peut-être le Président pensait-il qu'il valait mieux pour le moment fermer les yeux sur les avantages que procurait la protection du Secrétaire des Finances, peut-être aussi commençait-il à redouter quelque peu son ministre.

L'œuvre de Ratcliffe était achevée. Grâce à des intrigues habiles, les nouveaux serviteurs du pays étaient sous le harnais.

On en était arrivé à faire comprendre, même à un vulgaire tailleur de pierres de l'Indiana que ses préférences personnelles devaient céder devant le bien public.

Une autre question était celle de savoir ipiel mal pouvaient causer la rapacité, l'ambition, ou l'ignorance de ces hommes nouveaux.

Au point où en étaient les choses, le Président était victime de ses propres ruses.

Restait à voir si quelque jour Ratcliffe croirait utile d'étrangler le Président à l'aide de quelque intrigue orientale ourdie en silence; quant au Président, il

avait laissé passer le temps d'user envers Ratcliffe de la corde ou de la hache.

Cependant Mrs. Lee torturait en silence son pauvre cerveau pour se rendre compte de son devoir et de sa responsabilité envers Ratcliffe, qui manquait ranîment de passer ses après-midi de dimanche à côté d'elle, dans son salon-, ses droits y étaient déjà si bien établis que personne ne songeait plus à lui contester sa place, si ce n'est le vieux Jacobi, qui de temps en temps lui remettait en mémoire qu'il était faillible et mortel.

Quelquefois, mais rarement, M. Ratcliffe y venait aussi à d'autres moments ; il y fut, par exemple, un jour pour persuader à Mrs. Lee d'assister à l'inauguration et de faire une visite à la femme du Président.

Mrs. Lee et Sibylle allèrent au Capitole et elles y eurent les meilleures places pour assister à l'inauguration, où elles se Irouvèrent aussi confortablement que le permit un froid vent de mars.

Mrs. Lee ne jugea pas la cérémonie de son goût; elle la trouvait bien terre à terre.

Un vieux fermier de l'Ouest, avec des lunettes d'argent, un costume de soirée tout battant neuf, des traits osseux, des cheveux raides, rares, et^ris, essayant de haranguer une foule immense, malgré une âpre bise et un violent rhume de cerveau; ce n'était certes pas un spectacle bien héroïque.

Sibylle était à se demander si le Président n'allait pas bientôt mourir d'une pneumonie.

Cette opinion sur la cérémonie était encore flatteuse

companitivcmcnl à celle qu'inspira à ces dames la visilc à la femme du Président.

Au sortir de celte visite, Madeleine se promit bien d'abandonner désormais à son sort la nouvelle dynastie.

La femme du Président était un peu forte avec des traits assez grossiers, et Mrs. Lee en disait qu'elle n'en voudrait pas pour sa cuisinière ; les qualités qui l'ornaient, vues à la brutale lumière d'un trùnc, paraissaient bien peu aimables.

Son antipathie pour Uatcliffe était plus violente encore que celle de son mari, et elle s'en cachait beaucoup moins, au point ({u'clle manqua faire perdre contenance à son ép3ux.

Son hostilité s'étendait à tous ceux qu'elle pouvait supposer être liés à Ratcliffe; or, les journaux aussi bien que les petits commérajjes avaient désigné Mrs Lee comme l'alliée de M. Ratcliffe et comme destinée à supplanter la Présidente à la Maison-Blanche.

Aussi, quand on annonça les deux sœurs dans le salon présidentiel, la femme du Président prit-elle un air de froideur prolectrice, et Madeleine ayant exprimé l'espoir que le séjour de Washington lui plairait sans doute, elle répondit que bien des choses dans la capitale lui paraissaient extrêmement perverses, surtout les femmes ; puis, regardant Sibylle , elle parla des modes de cette ville, ajoutant qu'elle ferait son possible pour en arrêter les débordements. Elle avait entendu dire qu'il y avait des personnes qui commandaient leurs robes à Paris, comme si l' Amérique n'était pas assez

170 DÉMOCRATIF.

bonne pour leur faire des vétcmcnls! Jacob (toutes les femmes des Présidents appellent leurs maris par leurs petits noms) lui avait promis de faire passer une loicontre cet abus. Dans sa ville, dansl'lndiana, on n'adresserait pas la parole à une jeune femme qui se montrerait dans les rues avec de telles robes.

Ces remarques, faites d'un air et sur un ton qui ne laissaient aucun doute sur leur intention, exaspérèrent outre mesure Madeleine.

— Washington sera enchanté, — dit-elle, — de voir que le Président fait quelque chose pour la réforme des robes ou pour toute autre réforme.

Et après celte allusion aux discours sur les réformes prononcés par le Président avant son élection, Mrs. Lee tourna le dos et sortit du salon, suivie de Sybille qui avait des convulsions à force de contenir ses éclats de rire -, elle aurait ri bien davantage encore , si elle avait pu voir le visage de leur hôtesse, quand la porte se fût refermée sur elles , et la rage avec laquelle elle hocha la tête eu s'écriant : —

— Tu verras bien si je ne te réformerai pas... rosse! Mrs. Lee raconta avec beaucoup de vivacité cette

entrevue à M. Ratcliffe, et il en rit presque d'aussi bon cœur que Sibylle; il essaya pourtant de la calmer en lui promettant de faire dire publiquement par les amis les plus intimes du Présidcut que sa femme était folle et que lui, Ratcliffe, était la personne qui la craignait le plus.

Mais Mrs. Lee déclara que le Président ne valait pas mieux que sa femme; qu'on aurait pu trouver un Prési-

dent et une Présidente de cette valeur dans n'importe (juclle boulique d'épiceries entre les Lacs et l'Ohio, et (jue rien au moude ne pourrait la décider à aller une seconde fois chez cette {;rossière blanchisseuse.

Hatcliffe n'essaya pasde changer l'opinion de Mrs. Lee.

Il savait mieux que tout autre comment se faisaient les Présidents, et il savait aussi ce qu'en vaut l'aune.

Hien de ce que pouvait dire Mrs. Lee ne pouvait donc le toucher. Il avait rejeté toutes les responsabilités des actes de son gouvernement sur le dos de Mrs. Lee, et elle s'en aperçut.

Ouand elle lui parla avec indignation des révocations en mas«e par lesquelles la nouvelle administration marquait son arrivée au pouvoir, il lui raconta l'hisloire du principe fondamental du Président et lui demanda ce qu'il aurait dû faire,

— Il a vou'u me lier les mains, — dit RatcIilTe, — tout en conservant les siennes libres, ce à quoi j'ai consenti. Puis-je maintenant donner ma démission à cause de ces révocations?

Madeleine fut forcée d'avouer que cela ne pouvait se faire.

Klle ne pouvait pas savoir combien de révocations il avait lui-même provoquées, ni jusqu'à quel point il avait battu le Président à son propre jeu.

Il se posait auprès d'elle en victime et en patriote.

Il n'avait fait aucun pas sans son approbation. S'il était en place, c'était pour empocher le plus de mal qu'il pourrait, mais non pour encourir la responsabilité du mal qui se faisiiit; et il lui assura en toute sincérité

que, s'il quiltait son poslc, des hommes pires que lui en prendraient possession ; que d'ailleurs le Président aurait certainement (yrand soin de le lui faire abandonner quand le moment opportun serait venu.

Mrs. Lee dès lors pouvait mettre à exécution l'idée qui l'avait amenée à Washington, car elle se trouvait en plein milieu du bourbier de la politique, et elle était très-bien placée pour voir comment la grande machine se débattait, en éclaboussant de sa boue jusqu'à sa robe blanche.

Et Ratcliffe, une fois entré aux Finances, se mit à tourner en ridicule les lois et leur élaboration, disant ouverlement qu'il ne comprenait pas comment le gouvernement pouvait se maintenir.

Il ne cessait d'affirmer cependant que ce gouvernement étrange était la plus haute expression de son idéal politique,

Mrs. Lee le regardait bien en face et se demandait s'il savait ce que c'était qu'un idéal.

A ses yeux, il y avait moins d'idée dans le gouvernement que dans les robes de Sibylle; car si les robes avaient ce point de commun avec le gouvernement qu'elles étaient affreusement chères, elles remplissaient du moins leur but, les parties s'accordaient entre elles, et n'étaient ni embarrassantes ni gênantes.

Il n'y avait dans tout cela rien de bien encourageant; mais qu'importait!

Cela valait mieux que New-York : elle trouvait du moins ici matière à observation et à réflexion.

Il n'y avait pas jusqu'à Lord Dunbeg qui ne l'entre-

DÉMOCRATIR. 173

tint des heures cnlières de pliilaothropie pratique.

Hatcliffe aussi élait forcé de sorlir de l'ornière politique pour justifier son droit d'admission dans la maison.

Et M. FrcDch y faisait de longs discours en attendant son retour dans le Connccticut, après le i mars ', et il avait amené plus d'un membre intelligent du Congrès dans le salon de Mrs. Lee.

Sous l'écume qui flottait à la surface de h mer politique, Madeleine sentait comme un courant pur de préoccupations honnêtes chassant devant lui l'écume et conservant à la masse sa pureté, ce qui lui suilit pour désirer de poursuivre ses éludes.

Elle se réconciliait peu à peu avec la morale de Ratcliffe, car elle ne voyait aucun moyen de faire autrement.

Elle avait approuvé chaque mesure qu'elle lui avait vu prendre.

Elle ne pouvait nier qu'il n'y eût quelque chose de faux à admettre deux poids et deux mesures en fait de morale; mais où était le faux?

M. Ratcliffe lui paraissait faire de bonne besogne avec les moyens les plus purs possibles : il fallait l'encourager et non l'injurier,

Ou'était-elle pour s'ériger en juge?

Certaines personnes de son entourage suivaient ses progrès politiques avec moins de satisfaction.

M. Nathan Gorc élait de ce nombre.

In soir, il vint la voir de fort méchante humeur, et,

' I.a session est close après l'inau{i;iira(i<)n du nouveau Président, le i mars.

s'asseyant à côté d'elle, il lui dit qu'il venait lui faire ses adieux et la remercier de toutes les boutés qu'elle lui avait témoignées; il devait quitter Washington le lendemain matin.

Mrs. Lee en exprima ses sincères regrets; elle ajouta qu'elle espérait qu'il ne la quittait que pour aller à Madrid.

11 hocha la tête.

— Je pars, — dit-il, — mais non pour Madrid. Les destins m'ont été contraires. Le Président ne veut pas de mes services, et je ne puis l'en blâmer, car si nos rôles étaient intervertis, je ne voudrais certainement pas des siens. 11 a un ami de l'indiana qui, m'a-t-on dit, lui avait demandé la direction des postes à Indianapolis ; mais comme cela ne convenait pas aux politiciens, on l'a dédommagé en lui offrant la légation de Madrid. Mais mes chances auraient été nulles alors même que ce contre-temps ne serait pas venu se jeter en travers de ma route. Je ne plais pas au Président. Il trouve à redire à la coupe de mon par-dessus, qui malheureusement vient d'Angleterre. 11 trouve également à redire à la coupe de mes cheveux. Et j'ai peur de déplaire aussi à sa femme parce que j'ai le bonheur de passer pour être de vos amis.

Madeleine ne put s'empêcher de reconnaître que la situation de M. Gore n'était pas des plus gaies.

— Mais après tout, — dit-elle, — on ne peut attendre des politiciens qu'ils aiment les littérateurs qui écrivent l'histoire. On n'attend pas non plus des autres espèces de criminels qu'ils aiment leurs juges.

— Non, mais ils ont assez de l)on sens pour les craindre, — répondit (iore d'un ton vindicatif. — II n'y a pas un politicien vivant qui ait l'intelligence et l'art de défendre sa propre cause. L'océan de l'histoire est plein des carcasses de ces hommes d'État et, à l'exception de ceux que quelque historien a repéchés pour les attacher au gibet, ils sont tous morts et oubliés.

M. Gore était si exalté qu'il dut s'arrêter un moment pour reprendre haleiue après cette véhémente sortie.

— Vous avez parfaitement raison et le Président aussi, — continua-t-il ensuite. — Ce n'est pas mon affaire de me mêler de politique. Ce n'est pas ma place. Ouand vous entendrez de nouveau parler de moi, je ne serai plus coureur d'emplois.

Puis il changea rapidement de conversation, exprimant l'espoir que Mrs. Lee retournerait bientôt dans le Nord et qu'il la retrouverait à Newport.

— Je ne sais, — répondit Madeleine, — le printemps est agréable ici, et nous comptons y rester jusqu'à la saison des chaleur?..

M. Gore était sérieux.

— Et votre politifjue, — dit-il, — étes-vous contente de ce que vous avez vu?

— J'en sais assez pour avoir perdu toute notion du bien et du mal. IS'cst-ce pas là le premier pas en politique?

M. Gore n'était pas en humeur de plaisanter, même gravement. Il se mit à débiter un long sermon qui avait tout l'air d'un chapitre de (pjclque ouvrage d'histoire future.

— Mais, misli'css Lcc, est-il possible que vous qc voyiez pas que vous faites fausse route? Si vous voulez juger du bien dont le monde est susceptible, passez l'hiver à Samarcande, à Tombouctou, mais non à Washin{jtoa. Soyez commis de banque, imprimeur à la journée, jamais membre du Congrès. Ici vous ne trouverez rien qu'efforts gaspillés et i/itrigucs stériles.

— Pensez-vous qu'il me soit préjudiciable d'apprendre cela? — demanda Madeleine après qu'il eut fini sa longue dissertation.

— Non! — répliqua Gore après un moment d'hésitation. — Non, si vous l'apprenez vraiment. Mais bien des personnes n'y arrivent jamais, ou, quand elles y arrivent, elles y arrivent trop tard. J'apprendrai avec joie que vous vous êtes rendue maitrcsse de cette science et que vous avez renoncé à l'idée de réformer les politiciens. Les Espagnols ont un proverbe qui sont l'écurie, mais qui s'adresse à des personnes comme vous et moi : Celui qui lave la tête de son àne perd son temps et son savon.

Gore prit congé avant que Madeleine eiU eu le temps de saisir toute l'impertinence de ces dernières paroles.

Elle était déjà couchée, ce soir-là, quand l'idée lui vint comme un éclair que M. Gore pouvait bien s'être permis de la viser elle-même gaspillant son temps et son savon avec M. Ratcliffe.

D'abord, elle se mit furieusement en colère, finalement elle en rit malgré elle, forcée qu'elle était de reconnaître qu'il y avait du vrai dans le portrait.

nÉMOCRATIR. 177

Dans son for iuléricur, elle se sentait d'autant moins offensée qu'elle savait bien qu'il n'avait dépendu que d'elle de faire de M. r.orc quelque chose de plus qu'un ami.

Cette pensée que la jalousie seule l'avait rendu imperlineiil, eiU élé plus justifiée encore aux yeux de Mrs. Lee si elle avait pu entendre les paroles qu'il (lit h Carrinjîton en prenant con{i;é de lui.

— Prenez carde à Hatcliffe! — fut son dernier mot d'adieu. — C'est un fin renard. Il a jeté ses vues sur Mrs. Lee. Veillez à ce qu'il ne l'enlève pas !

In peu étourdi par cette soudaine confidence, Carriujjton ne put que demander ce qu'il pouvait faire pour l'cmpécher.

— Les clials qui veulent prendre les souris ne mettent pas de {^ants, — répondit Gore qui avait toujours en poche quelque proverbe espa{înoI.

Carrinf;lon, après de longues réflexions, en conclut seulement que le désir de Gore était que les ennemis de Halcliffe lui montrassent leurs griffes. Mais comment?

i*eu de temps après, Mrs. Lee exprima à Ralcliffeson rcjyrct du désappointcnuMit de (iore et fit une légère alluMon à son dégoi'it pour tout le gouvernement.

Katcliffe répondit qu'd avait fait pour Gore tout ce qu'd pouvait , il l'avait présenté au Président, qui, après l'avoir vu, avait juré par sou serment granitique hahilucl qu'il cn\ errait plutùt en Kspagnc un des nègres (|ui travaillaient dans sa ferme que ce mannequin de modiste.

— Vous savez dans quelle situation je me trouve, — ajouta Ratcliffe; — que pouvais-je faire de plus?

C'est ainsi qu'il fit taire le reproche implicitement compris dans cette observation de Mrs. Lee.

Si Gore était peu satisfait de la conduite de Ratcliffe, le pauvre Schneidekoupon l'était encore moins. Il revint de nouveau à Washington peu de temps après l'inauguration et eut une entrevue particulière avec le Secrétaire des Finances.

Ce qui s'y passa ne fut connu que d'eux seuls, mais toujours est-il que l'humeur de Schneidekoupon n'en devint pas meilleure.

Il semblait résulter de ses conversations avec Sibylle, qu'il avait été question de certaines nominations dans lesquelles ses amis protectionnistes étaient intéressés et il parlait ouvertement du manque de bonne foi de Ratcliffe, qui avait tout promis à tout le monde et qui avait manqué de parole à tous; si on avait suivi son conseil, à lui, Schneidekoupon, tout cela ne serait pas arrivé.

Mrs. Lee dit à Ratcliffe que Schneidekoupon paraissait fort exaspéré et lui en demanda la raison.

Ratcliffe ne fit qu'en rire et éluda la question en faisant remarquer que les animaux de cette espèce se plaignaient toujours tant qu'ils ne pouvaient pas avoir tout le gouvernement à eux seuls ; Schneidekoupon n'avait aucun motif de grogner; personne ne lui avait jamais rien promis.

Mais néanmoins, Schneidekoupon confia à Sibylle l'antipathie que lui inspirait Ratcliffe et l'adjura solen-

DÉMOr.HATIK. 179

nollemenl de ne pas laisser Mrs. Lee tomber dans ses iiKiius, à quoi Sibylle rêpoudil sèchement qu'elle voudrait bien que M. Schncidckoupon eût la bonté de lui dire comment elle pouvait l'empêcher.

Le réformateu.' French avait également été l'un des auxiliaires de Ratcliffc pendant la période de la lutte.

Il ne resta à Washington que quelques jours après l'inauguration et disparut ensuite subitement eu laissant sa carte P. P. C. à la porte de Mrs. Lee.

Il paraîtrait que lui non plus n'était pas content, mais il garda le silence sur ce point, et, si réellement il avait ambitionné la légation de Belgique, il pouvait l'attendre tranquillement.

Ce fut un respectable entrepreneur de diligences de rOrégon qui obtint la place.

(juanl à Jacobi, qui n'était pas désappointé du tout, parce qu'il n'avait rien eu à demander, il était plus acharné que tous les autres.

Il félicita cérémonieusement Ratcliffe de sa nomination.

Cette petite scène se passa dans le salon de Mrs. Lee.

De son ton le plus mielleux, avec le visage le plus railleur, le vieux baron déclara que dans sa longue carrière, il avait vu bien des intrigues de cour, mais jamais rien qui fiU aussi bien mené que cette affaire du Ministère des Finances.

Hatcliffe était furieux et dit au baron en termes clairs et nets que les ministres étrangers qui insultaient les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités couraient le risque d'être renvoyés chez eux.

— Ce serait toujours un pis aller, — dit Jacobi en français, en s'asseyant tranquillement à la place favorite de Ratclife à côté de Mrs. Lee.

Madeleine, alarmée, ne pouvait se dispenser de s'interposer, aussi demanda-t-elle en h;Ue si cette phrase était intraduisible.

— Ah! — dit le baron; — je ne puis rien faire de voire langue. On pourrait dire peut-être : Ce ne serait que troquer un mal contre un autre.

— Nous pourrions la traduire en disant : Ce serait tomber de mal eu pis, — dit Madeleine.

La tempête ainsi calmée pour un moment, Hatcliffe bouda et laissa lomber la conversation.

Mais jamais ces deux hommes ne se rencontraient dans le salon de Mrs. Lee sans que celle-ci ne redoutât une altercation.

Les sarcasmes de Jacobi et la grossièreté de Ratcliffe firent qu'ils cessèrent peu à peu de se parler et qu'ils se contentèrent de se regarder comme des chiens de faïence.

Madeleine était arrivée à user de toutes sortes d'expédients pour maintenir la paix entre eux, mais leur conduite i'amusait néanmoins beaucoup; et comme la haine qu'ils se portaient mutuellement n'avait d'autre effet que de stimuler leur empressement auprès d'elle, elle se contentait de tenir la balance égale entre eux.

Ce n'était pas là l'unique conséquence fâcheuse des attentions que Ratcliffe avait pour elle.

Maintenant qu'il passait ostensiblement pour l'ami intime et pour le mari probable de Mrs. Lee, personne

ne se risquait plus à attaquer le Sénateur eu sa présence; mais mille ch()«es lui disaient pourtant que l'atmosphère s'alourdissait autour du Secrétaire des Finances.

Madeleine se sentait parfois, malgré elle, inquiète comme si elle eiU entrevu une conspiration.

Une après-midi du mois de mars, elle était assise au coin de son Feu, tenant à la main une revue anglaise et essayant de lire le dernier sermon sur les peines éternelles, lorsque son domestique lui apporta une carie.

Mrs. Lee avait k peine eu le temps de lire le nom de Mrs. Samuel Rakcr, que cette dame entrait dans le salon à la suite du domestique, forçant la consigne d'une manière si flagrante que, pour cette fois, Madeleine fut absolument déconcertée.

Ouand on l'importunait ainsi, elle était habituellement froide, mais cette fois-ci, par égard pour Carrington, elle essaya de sourire avec courtoisie et pria la visiteuse de s'asseoir; ce que Mrs. Baker était en train de faire sans y être invitée, mettant sur-le-champ .son hôtesse à l'aise.

Vue sans voile, c'était une jolie femme, frisant la ffuarantaine, grande, forte, en grande toilette, bien qu'en grand deuil, avec un teint un peu plus frais que a nature ne Pavait fait.

Elle montrait dans cette façon de se présenter cet enjouement, cette familiarité toute particulière à Washington, cet aimable sourire, enfin, ce riche accent méridional qui expliquaient son succès dans le l<dfbij.

Elle regarda autour d'elle avec un superbe aplomb et loua l'appartement de Mrs. Lee avec une cordialité si contraire aux habitudes des gens du Nord, ordinairement si avares de louanges , que Madeleine en fut plutôt amusée qu'offensée.

Mais quand son regard s'arrêta sur le Corot, l'unique orgueil de Madeleine, elle fut visiblement embarrassée et eut recours à son binocle, sans doute pour se donner le temps de réfléchir ; mais elle n'était pas femme à perdre contenance, même devant un chef-d'œuvre de Corot.

— Comme c'est joli !... C'est japonais, n'est-ce pas?... Des herbes marines vues à travers le brouillard... Je suis allée à une vente hier et, le croiriez-vous, j'y ai acheté une théière avec un dessin exactement semblable à celui-ci.

Madeleine s'informa de cette vente avec un intérêt extrême ; mais une fois qu'elle eût écouté tout ce que Mrs. Baker avait à en dire, la conversation était sur le point de s'arrêter quand Mrs. Lee eut l'idée de prononcer le nom de Carrington.

Le visage de Mrs. Baker s'éclaira tout de suite, si tant est toutefois qu'un visage qui n'a pas cessé un seul instant d'être radieux peut s'éclairer.

— Ce cher M. Carrington!... N'est-ce pas qu'il est charmant?... Je le trouve charmant... Je ne sais ce que je deviendrais sans lui... Depuis que le pauvre M. Baker m'a quittée, nous avons toujours été ensemble. Vous savez qu'en mourant, mon pauvre mari a laissé l'ordre que tous ses papiers fussent brûlés, ce

DÉMOCllATIE. 183

qui vaudra mieux pour bien des {jens ; je ne vous le dirais pas, si vous n'étiez pas une amie intime de M. Carrinpton. Je ne saurais jamais vous dire quelle quantité de papiers M. Carrington et moi avons mis au feu; et nous les lisons tous.

Madeleine lui demanda si ce n'était pas une beso^j^ne bien ennuyeuse.

— Oh ! mon Dieu, non ! Vous savez, j'ai connu tout ce monde, et tout en faisant notre travail, je raconte à M. Carrington l'histoire de chacun de ces papiers. C'était tout à fait amusant, je vous assure.

Mrs. Lee lui dit alors sans détours que d'après ce que lui avait dit M. Carrington elle avait l'idée que Mrs. Baker était un très-habile diplomate.

— Un diplomate!.... — répéta la veuve avec son agréable sourire. — Ma foi! c'est peut-être bien cela; en tout cas, il n'y a pas beaucoup de femmes de diplomates dans cette ville qui aient jamais fait autant de besogne que j'en ai fait. Je connaissais de vue tous les membres du Congrès et j'en connaissais la moitié intimement. Tôt ou tard, j'aurais pu gagner la plupart d'entre eux.

Mrs. Lee lui demanda ce qu'elle faisait de tant de savoir.

Mrs. Baker secoua son visage couleur de lys et de roses et elle pensa interloquer Mrs. Lee en lui lançant d'un air d'intelligence une sorte d'œillade à la Grande- Duchesse.

— Oh ! chère ! vous êtes nouvelle venue ici. Si vous aviez vu Washington pendant la guerre et pendant les quelques années qui ont suivi, vous ne demanderiez

pas cela. Nous avions plus d'affaires parlementaires que tous les autres agents réunis. Alors tout le monde venait à nous, pour faire voler son bill ou pour veiller à ce qu'il fût mis à l'ordre du jour. Nous avions toujours beaucoup de besogne. On ne peut pas diriger les affaires de trois cents hommes sans quelque fatigue, voyez-vous. Mon mari avait l'habitude de faire des listes de ces hommes, sur des registres, avec l'histoire de chacun d'eux et tout ce qu'il pouvait apprendre sur leurcompte, mais moi je portais tout cela dans ma tête.

— Est-ce que vous voulez dire que vous pouviez les faire voter tous à votre guise? — demanda Madeleine.

— En tout cas, nos bills ont toujours passé, — répliqua Mrs. Baker.

— Mais comment faisiez-vous?... est-ce qu'ils acceptaient des cadeaux?

— Quelques-uns. D'autres aimaient les soupers, les cartes, les théâtres, et toutes sortes de choses. Les uns se laissaient conduire, les autres, il fallait les mener comme le cochon de Paddy qui croyait aller dans la direction inverse. Quelques-uns avaient des femmes qui pouvaient leur parler et d'autres.. . n'en avaient pas, — dit Mrs. Baker avec un ton que cette brusque conclusion rendait singulier.

— Mais bien sûr, — dit Mrs. Lee, — beaucoup d'entre eux devaient être au dessus.... je veux dire qu'il n'y avait rien à tirer d'eux, et qu'ainsi vous n'aviez sur eux aucune prise...

Mrs. Baker rit de bon cœur et remarqua qu'ils étaient tous à peu près de la même pâte

— Mais je uc puis cumpreudre cuinmeiit vous vous y preniez, — iusista Madeleine. — Voyons, comment auriez-vous fait pour obtenir le vote d'un respectable Sénateur.... d'un homme comme M. Ralcliffe, par exemple?

— Hatcliffe?... — répéta Mrs. Baker avec une légère élévation de ton qui fit place à un rire protecteur. — Oli ! ma chère, ne prononçons pas de nom. Cela me mettrait dans l'embarras. Le Sénateur Uatcliffe était un bon ami de mon mari. J'aurais pensé que M. Carrington vous l'aurait dit. Mais, vous comprenez, ce que nous demandions était en général assez honnête. Nous avions à savoir où se trouvaient nos bills et à taper doucement sur l'épaule des gens chargés des rapports afin qu'ils fussent présentés à temps. Quelquefois il s'agissait de les convaincre que notre bill était juste et qu'il fallait le voler. Seulement, de temps en temps, quand de grosses sommes étaient en jeu et que les votes étaient partagés, il fallait apprécier la valeur des volants. C'était en général en dinant et en causant, en les allant voir au lobby cl en les invitant à souper. Je voudrais pouvoir vous raconter les choses que j'ai vues, mais je n'ose pas. Ce ne .serait pas sûr. Je vous eu ai déjà dit plus que je n'en ai jamais dit à personne ; mais vous êtes si intime avec M. Carrington, que je vous con.sidère presque comme une vieille amie.

Mrs. Baker continua à jaser ainsi, tandis que Mrs. Lee l'écoutait avec un doute et un dégoiU crois.santsde minute en minute.

Celle femme était élégante, jolie, d'une beauté com-

mune, mais parfaitement présentable. Mrs. Lee avait vu des duchesses aussi vulgaires que Mrs. Baker. Celle-ci en savait plus long sur les opérations pratiques du gouvernement que Mrs. Lee ne pouvait espérer en jamais savoir.

Pourquoi donc s'éloignait-elle de cette intéressante lohhyist avec une répulsion aussi enfantine ?

Après cette longue, cette charmante visite, ainsi que Mrs. Baker l'appelait elle-même, Madeleine donna l'ordre formel de ne plus jamais recevoir celte dame.

A l'instant même Carrington entrait; Madeleine lui montra la carte de Mrs. Baker et lui fit un récit très-vif de leur entrevue.

— Que dois-je faire avec cette femme? — demandât-elle. — Faut-il que je lui renvoie sa carte ?

Mais Carrington refusa de donner son avis sur ce point intéressant.

— Elle prétend, — poursuivit Mrs. Lee, — que M. Batcliffe était un ami de son mari et que vous pouvez me raconter tout cela.

— Elle vous a dit cela? — remarqua simplement Carrington.

— Oui! Et qu'elle connaissait l'endroit faible de tout le monde et qu'elle savait gagner tous les votes.

Carrington n'exprima à ce sujet aucune surprise, il lui fit toutefois comprendre qu'il préférait changer de conversation, de sorte que Mrs. Lee n'insista pas et ne dit plus rien.

Mais elle résolut de faire la même expérience sur M. Ratcliffe et elle saisit, à cet effet, la première occasion qui se présenta.

De son air le plus indifférent, elle lui dit incidemment que Mrs. Samuel Baker lui avait fait une vi«ile et l'avait initiée aux mystères du lohhy et qu'elle avait fait naître en elle l'ambition de se lancer dans celte carrière.

— Et elle m'a dit que vous étiez Tami de son mari,... — ajouta doucement Madeleine.

Le visage de Ratcliffe resta impassible.

— Si vous croyez tout ce que ces gens-là vous disent, — fit-il sèchement, — vous serez plus savante que la Reine de Saba.

Chaque fois qu'un homme atleint le sommet de l'échelle politique, ses ennemis se liguent pour le jeter à bas; ses amis deviennent ses critiques et élèvent des exigences.

Parmi les nombreux dangers de cette espèce qui menaçaient alors Ratcliffe, il y en avait un, qui, s'il l'avait connu, lui aurait causé plus d'inquiétude que tous ceux qui étaient l'œuvre de sénateurs et de représentants.

Carrington signa avec Sibylle une alliance offensive et défensive.

La chose était arrivée ainsi.

Sibylle aimait à monter à cheval et Carrington l'accompagnait dans ses promenades à la campagne, toutes les fois qu'il pouvait en trouver le temps, et il lui servait alors de guide et de protecteur.

Tout Virginien, en effet, quelque percés que soient ses coudes, possède un cheval comme il possède des souliers et une chemise.

i. Dans un moment d'irréflexion, Carrington s'était laissé entraîner à promettre de conduire Sibylle à Arlington '.

' Vaste cimetière où ont été enterrés les soldats morts peu-

Il ne se iiâlait pas de tenir cette promesse, car il avait ses raisons pour trouver une visite à Arlingtoa fort peu agréable; mais Sibylle ne voulait pas accepter d'excuses; si bien, qu'un beau malin du mois de mars, alors que les buissons et les arbres du Square, devant sa maison, commençaient, sous l'influence d'un soleil plus chaud, à donner des signes d'une floraison prochaine. Sibylle était debout devant la fenêtre ouverte, attendant M. Carrington, tandis que, devant la porte, son nouveau cheval du Kenlucky manifestait son impatience par ses mouvements de tête et son piaffement.

Carrington était en relard et la fit attendre si longtemps que les résédas et les géraniums qui ornaient sa fenêtre, ainsi que les glands des rideaux, s'en ressentirent.

Il arriva enfin, et ils partirent ensemble, choisissant les rues les moins encombrées par les tramways et les charrettes des maraîchers, jusqu'à ce qu'ils eussent quitté la grande métropole de Georgetown ' et franchi le pont qui traverse le beau fleuve, juste à l'endroit où ses rives escarpées s'ouvrent pour enlacer dans leur molle étreinte la ville de Washington.

Arrivés sur la rive virginienne, ils gravirent gaiement au petit galop la route bordée de lauriers, traversant les bosquets où murmuraient les ruisseaux qui

(lant la (pierre de sécession, jadis propriété de la famille du Général Lee.

' Ville de Colombie, vis-à-vis WasbingtoD, sur l'autre rive du Potomac.

t90 DÉMOCRATIE.

promettaient pour l'été des fleurs abondantes; de temps en temps, ils avaient des échappées splendides dans le lointain, sur la ville et le fleuve.

Ils passèrent devant le petit poste militaire de la colline, toujours désigné sous le nom prétentieux de fort, quoique Sibylle se demandât en elle-même comment un fort était possible sans fortifications et se plaignît de n'y rien voir de plus martial qu'une pépinière de poteaux télégraphiques.

L'atmosphère était bleue et dorée; tout souriait et brillait dans la fraîcheur vivifiante de la matinée.

Le cœur de Sibylle était dans la joie, mais elle n'était pas du tout contente de remarquer que son compagnon devenait plus sombre et plus distrait.

— Pauvre M. Carrington, — se disait-elle à ellemême, — il est bien gentil; mais une fois qu'il prend cet air solennel, on ferait aussi bien d'aller se coucher. Je suis bien sûre qu'avec cet air-là aucune jolie femme ne l'épousera jamais.

Et son esprit pratique cherchait parmi toutes les filles de sa connaissance quelle était celle qui voudrait se contenter du visage mélancolique de Carrington.

Elle connaissait son attachement pour sa sœur; mais, depuis longtemps, elle avait renoncé à espérer quelque chose de ce côté pour son pauvre ami.

Sibylle tranchait les questions de la vie avec une simplicité qui ne manquait pas de charme. Elle ne s'inquiétait jamais de l'impossible ou de l'inconcevable. Elle avait du cœur et elle était assez vive dans ses sympathies ou dans ses chagrins; mais elle était aussi

prompte à oublier et elle croyait que tout le monde lui ressemblait en cela.

Madeleine disséquait ses sentiments et se demandait toujours s'ils étaient réels ou imaginaires; elle avait l'habitude de dépouiller son âme de son enveloppe, comme elle lui eiU ôté sa robe, et de la regarder, comme si elle ciU appartenu à quelque autre et comme si les sensations étaient fabriquées comme les vêtements.

Ceci parait être l'une des façons les plus faciles d'amortir les chagrins, comme si l'âme pouvait s'apprendre à elle-même à couper ses propres ailes.

Ce genre d'observation de soi-même déplaisait extrêmement à Sibylle; d'abord parce qu'elle ne le comprenait pas et, ensuite, parce que son âme était tout ailes et que toute amputation eiU entraîné la mort.

Elle ne pouvait pas plus analyser un sentiment que douter de son existence, tandis que sa sœur faisait habi tuellement l'un et l'autre.

Comment Sibylle pouvait-elle savoir ce qui se passait dans l'âme de Carrington?

11 ne pensait à aucune des choses auxquelles elle croyait s'intéresser elle-même; il était assailli parles souvenirs de la guerre civile et d'une époque encore plus reculée, sur le point de disparaître ou déjà disparue; mais que pouvait-elle savoir de la guerre civile, elle qui était encore dans la première enfance à cette époque ?

Elle s'était intéressée ces derniers temps à la bataille de Waterloo, parce qu'elle avait lu La Foire aux Vanités, de Thackeray, et elle avait pleuré comme elle le devait

192 DFMOCRATIK

sur la pauvre petite Emmy, quand son mari, George Osborne, était resté sur le champ de bataille, le cœur percé d'une balle. Mais comment pouvait-elle savoir que là, à quelques mètres seulement devant elle, étaient couchés des vingtaines et des centaines de George Osborne, ou de gens valant mieux que lui, et que dans leurs tombeaux étaient ensevelis l'amour et l'espoir de bien des Emmy, non des créations de l'imagination d'un écrivain, mais des créatures de chair et d'os comme elle-même?

Pour elle, il n'y avait rien de plus dans ces souvenirs, qui faisaient gémir Carrington en silence en face de ses pensées, que s'il eût été le vieux Kaspar et elle la petite Wilhelmine.

Que lui importait un crâne de plus ou de moins? Quel intérêt avait-elle à cette fameuse victoire?

Sibylle tressaillit pourtant lorsqu'elle eut franchi le seuil du cimetière et qu'elle se trouva subitement en face de longues rangées de blanches pierres tumulaires s'étendant par milliers, en ordre de bataille, sur les flancs de la colline, comme si la légende de Cadmus s'était trouvée renversée et qu'il eût semé des hommes vivants pour faire pousser des dents de dragon.

Elle rassembla en frissonnant les rênes de son cheval et elle fut prise d'une soudaine envie de pleurer.

11 y avait là quelque chose de nouveau pour elle.

C'était la guerre.... les blessures, les maladies, la mort ..

Elle baissa la voix et, avec un regard presque aussi sérieux que celui de Carrington, elle demanda ce que signifiaient tous ces tombeaux.

DÉMOCRATIK. 193

Lorsque CarringlOD le lui eût dit, elle coinmençu pour la première fois à corapreadre vaguement pouri\\ioi le visage de sou compagnon n'osait pas exprimer la gaieté du sien ; mais elle ne comprenait pas encore très-bien, car il lui avait dit peu de chose de lui-même ; mais, du moins, elle avait saisi ce fait que cet homme avait, pendant des années, porté les armes contre ceux qui étaient couchés à ses pieds et qui avaient donné leur vie pour sa cause.

Soudain une pensée nouvelle l'assaillit : il devait luimême en avoir tué quelques-uns de sa propre main.

Cette idée la troubla étrangement.

Elle sentait que Carrington était plus loin d'elle.

11 gagna eu dignité dans son isolement de rebelle.

Elle voulut lui demander comment il avait pu être un trailre, mais elle n'osa pas.

Carrington un traître!... Carrington tuer ses amis à elle!...

Celle pensée était trop monstrueuse pour qu'elle piU la concevoir.

Elle se rejeta sur la tâche plus simple de se demander quel air il pouvait avoir dans son uniforme de rebelle.

Ils s'approchèrent lentement de la porte de la maison ' et mirent pied à terre, après que Carrington eût eu certaine peine à trouver quelqu'un pour garder les chevaux.

Du lourd portique en briques, ils découvraient par delà le fleuve superbe, la ville dans sa laideur grossière

' L'ancienne demeure du Général r.ec.

194 DÉMOCRATrE.

et incohérente, embellie d'une beauté idéale par le mirage de l'atmosphère, et, à l'arrière-plan, des collines bleuâtres.

En face d'eux, s'élevait le Capitole, avec son dôme blanc et ses murailles semblables à celles d'une forteresse, avec cette sévère inscription partout gravée : Ainsi dit la loi.

Carrington resta quelque temps avec elle à regarder le paysage; puis il dit qu'il préférait ne pas entrer dans la maison et il s'assit sur les marches du perron tandis qu'elle errait seule à travers les appartements.

Ils étaient nus et abandonnés et, avec son goût féminin pour les arrangements d'un intérieur, elle réfléchit naturellement à la manière dont elle les rendrait habitables.

Elle avait un sentiment très-fin pour le mobilier, et elle distribua généreusement ses tons et ses demi-tons sur les murs et les plafonds, avec une chaise à dossier élevé par- ci, un canapé à pied de fuseau par-là , une table à pied de griffon au centre-, puis, tout en réfléchissant, ses regards tombèrent sur un pupitre en bois de sapin très-sale, sur lequel étaient un registre ouvert, un encrier, et quelques plumes.

Sur la feuille, elle lut la dernière signature: —

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