‹ Démocratie; roman américainChapitre 3 sur 4 · ELI M. GROW ET SA DAME · texte numérisé non relu

ELI M. GROW ET SA DAME

Thennopyle Centre.

Les tombeaux du dehors lui avaient fait moins sentir les horreurs de la guerre que ce registre. Quel fléau!

Cette famille si honorable chassée de celle jolie maison, et tout le beau vieux mobilier disparu devant une horde d'envahisseurs grossiers « avec leurs dames. '»

Est-ce que les armées d'Attila écrivaient leurs noms sur les registres des visiteurs dans le temple de Vesta et dans la maison de Salluste? Ouelle nouvelle terreur elles auraient ajoutée alors au nom de fléau de Dieu !

Sibylle revint au portique et s'assit sur les marches à côté de Carrington.

— (Juelle horrible tristesse!... — dit-elle. — Je suppose que la maison était élégamment meublée lorsque les Lee l'habitaient? Est-ce que vous l'avez jamais vuealors?

Sibylle n'était pas très-perspicace, mais elle avait de la sympathie pour autrui; et à ce moment, Carrington avait grandement besoin de consolation; il lui fallait quelqu'un pour partager ses sentiments et, avide d'une âme compatissante, il se tourna vers Sibylle.

— La famille des Lee et la mienne étaient amies d'ancienne date, — dit-il. — J'étais habitué à vivre ici pendant mon enfance et jusqu'au printemps de 1861 '. La dernière fois que je me suis assis ici, c'était avec eux. Nous discutions vivement au sujet de la rupture de l'L'nionet c'était là le sujet de toutes nos conversations. J'ai essayé de me rappeler ce qui fut dit alors. Nous n'avions jamais cru à la possibilité d'une guerre, et quant à la coercition, c'était une absurdité. Coercition!... vraiment l'idée semblait ridicule. Moi aussi je pensais de la sorte, quoique partisan de l'Union et ne voulant

' rommencement de la guerre de sécession.

pas que mon État en sortit. Tout en prévoyant que la Virginie souffrirait de la guerre, je ne voulus jamais croire que nous serions vaincus. Et pourtant me voilà, rebelle amnistié, et les pauvres Lee sont chassés de leur propriété transformée en cimetière.

Sibyle s'intéressa tout à coup aux Lee, et elle lui fit bien des questions auxquelles Carrington répondit avec empressement.

Il lui dit comment il avait admiré le Général Lee et comment il l'avait suivi pendant la guerre.

— Nous pensions qu'il serait notre Washington, et peut-être le pensait-il un peu lui-même.

Et puis quand Sibylle voulut entendre un récit des batailles et des combats, il dessina une carte grossière sur le sable de l'allée pour lui montrer les positions des deux armées qui n'étaient séparées que par une distance de quelques milles; il lui raconta comment il avait porté son fusil à travers tout ce pays et à quelles batailles il avait pris part.

Sibylle avait tout à apprendre; l'histoire se présenta devant elle avec toute la vivacité de la réalité, car là, sous ses yeux, étaient les tombeaux des champions de son pays et, à ses côtés, se trouvait un rebelle qui avait affronté les feux de nos troupes à Malvern Hill et à South Mountain et qui lui racontait la contenance et les pensées des hommes mis en face de la mort.

Elle écoutait avec un tel intérêt qu'elle n'osait respirer; à la fin elle raffermit son courage et lui demanda d'un ton plein d'anxiété s'il avait jamais tué quelqu'un lui-même.

Elle fut soiilafyée, bien qu'un peu désappointée, lorsqu'il lui dit qu'il ne le croyait pas; qu'il espérait môme que non, quoique aucun soldat ayant jamais déchargé un fusil dans une bataille puisse être complètement sik de la direction de ses balles.

— Je n'ai jamais essayé de tuer personne, — dit-il, — quoiqu'on ait sans cesse cherché à me tuer.

Alors Sibylle voulut savoir comment on avait cherché à le tuer, et il lui raconta un ou deux de ces épisodes que tous les soldats ont rencontrés; on a tiré sur eux et les balles ont percé leurs vêtements ou fait couler leur sang.

La pauvre Sibylle était toute bouleversée, celle horrible description la fascinait étrangement.

Ils étaient toujours assis sur ks marches du portique, avec cette vue splendidc se déroulant devant eux.

L'attention de Sibylle était si captivée par ce récit qu'elle ne faisait attention ni au paysage, ni même aux voitures des touristes qui montaient jusque-là, regardaient, puis reparlaient, enviant à Carrington le voisinage d'une si jolie personne.

Elle suivait, en pensée, Carrington dans la vallée de Virginie (]uand il marchait contre notre armée; elle voyait cette dernière voler au combat, ou regagner tristement et péniblement les rives du Potomac après les sanglantes journées de (îettysburg; elle assistait à la dernière grande débrtcle sur la roule de Hichmond à Appomatox.

Ils seraient restés là jusqu'au coucher du soleil si Car-

198 DrCMOCRATIE.

ringtoQ n'avait fait remarquer que l'heure du retour était venue.

Sibylle se leva lentement, poussant un profond soupir et ne cherchant point ù déguiser son regret .

En quittant cet endroit, Carrington, dont les attentions pour sa compagne n'avaient pas été aussi complètes qu'elle l'eût désiré, se hasarda à dire que sa sœur aurait dû les accompagner, mais il s'aperçut qu'il avait dit une maladresse.

Sibylle protesta énergiquement.

— Moi, je suis très-heureuse qu'elle ne soit pas venue. Si elle était venue, vous n'auriez fait que causer et on m'aurait laissé m'amuser toute seule. Vous auriez discuté sur un tas de choses, et je hais les discussions. Elle aurait fait la chasse aux grands principes , et vous vous seriez mis en quatre pour lui en découvrir quelques-uns. D'ailleurs, elle viendra elle-même quelque dimanche avec cet ennuyeux M. Ratcliffe. Je ne vois pas ce qu'elle peut trouver d'amusant dans cet hommelà. Son bon goût se corrompt tout à fait à Washington. Vous savez, monsieur Carrington, je ne suis ni habile ni sérieuse comme Madeleine, moi, je ne puis pas étudier les lois, et je hais la politique, mais j'ai plus de sens commun que ma sœur et je ne puis m'accorder avec elle. Je comprends maintenant pourquoi les jeunes veuves sont dangereuses et pourquoi on les brûle aux Indes aux funérailles de leurs maris. Non que je voulusse voir Madeleine sur un bûcher, c'est une excellente créature que j'aime beaucoup... que j'aime plus que tout au monde; mais elle commettra certainement un de ces

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jours quelque irrémédiable erreur; elle a les idées les plus extravagantes sur le dévouement et le devoir; si par bonheur elle n'avait pas pensé à se charger de moi, il y a longtemps qu'elle aurait fait quelque grande folie ; si elle pouvait trouver en moi ombre de perversité, elle serait heureuse pour le reste de ses jours, car elle essaierait de me réformer; mais pour le moment elle s'est entichée de ce M. Ratcliffe, qui s'efforce de lui faire croire qu'elle aura le pouvoir de le réformer; s'il y réussit, tout est fini pour nous. Madeleine ira tout droit se briser le cœur contre cette grande brute odieuse et grossière, qui ne veut que son argent.

Sibylle prononça ce petit discours avec une conviction dont Carrington fut touché. Il ne lui arrivait pas souvent de faire un te! effort et il était évident que ce sujet lui tenait à cœur; ce dont Carrington était enchanté, et, la pressant de continuer : —

— M. Ratcliffe, — dit-il, — me déplaît autant qu'à vous... davantage peut-être. Il déplait, du reste à tous ceux qui le connaissent un peu. Mais nous augmenterons le mal si nous nous mêlons de cela. Que pouvons-nous faire?

— C'est justement ce que je ne cesse de répéter, — reprit Sibylle. — Tenez, Victoria Dare me dit à tout moment que je devrais faire quelque chose, et M. Schneidekoupon aussi ; comme si je pouvais quoi que ce soit. Depuis que Madeleine est à Washington, elle n'a cessé de se faire du tort. La moitié des gens la croient mondaine et ambitieuse. Pas plus tard qu'hier soir cette vieille méchante de Mrs. Clinton me disait : ■< Votre

sœur s'est tout à fait gùtée à Wasliiugton. Elle a plus la passion du pouvoir qu'aucun être humain que j'aie jamais vu. » Cela m'a mis terriblement en colère et je lui ai dit qu'elle se trompait étrangement et que Madeleine n'était nullement gâtée. Mais je ne pouvais soutenir que Madeleine n'aime pas le pouvoir, car elle l'aime; mais non comme Mrs. Clinton le pense. Si vous l'aviez vue l'autre soir!. ..M. Ratcliffeparlaitd'uneaffaire publique quelconque, et il disait qu'il ferait ce qui semblerait juste à Madeleine. Je fus étonnée d'entendre ma sœur lui répondre vivement et vertement, avec un petit ricanement dédaigneux, qu'il ferait beaucoup mieux d'agir comme il lui semblerait juste à lui-même. On l'eût dit irrité, dans ce moment, et il murmura quelque chose qui pouvait signifier que les femmes étaient incompréhensibles. Il ne cesse de la tenter avec le pouvoir. Il ne dépend que d'elle depuis longtemps de tenir tout le pouvoir qu'il serait en son pouvoir de lui donner; mais je vois, et il voit aussi qu'elle le tient jusqu'à un certain point à distance; cela lui déplaît, et il compte bien trouver un appât assez puissant pour l'allécher. Je voudrais n'être jamais venue à Washington. New-York est beaucoup plus agréable et le monde y est plus amusant ; on y danse incomparablement mieux et on vous envoie des fleurs tous les jours, et l'on n'y parle pas de grands principes. Mande avait ses hôpitaux, ses pauvres, et ses écoles, et elle faisait très-bien marchci- tout cela. Elle y était en sûreté. Mais quand je lui rappelle toutes ces choses, elle se contente de sourire d'un air protecteur, et elle me dit que j'aurai encore bien le temps de m'a-

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muser à New-York tant que je voudrai; tout comme si j'étais eacorc une enfant et non une Femme de vinjît-cinq ans. Pauvre Maudc! Je ne pourrai restef avec clic si elle se marie avec M. Ralcliffe, et je mourrai de chagrin s'il me faut la laisser seule avec cet homme. Croyez- vous qu'il la battra?... Esl-cc qu'il boit?... J'aimerais peut-être mieux être battue un peu, si j'aimais un homme, que dYtrc emmcn(5e à Péonle. Oh! monsieur Carringlon! vous êtes noire seul espoir. Elle vous écoutera, vous... Ne lui laissez pas épouser cet horrible politicien!

Carrington répondit à ce pathétique appel, dont certaines parties pouvaient s'adresser à lui aussi bien qu'à Hatcliffe lui-même, qu'il était prêt à faire son possible, mais que Sii)ylle devait l'avertir du moment favorable à une intervention.

— Alors, c'est marché conclu, — dit-elle ; — chaque fois que j'aurai besoin de vous, je vous demanderai votre aide et vous empêcherez le mariage.

— Alliance offen.sive et défensive,— dit-il, en riant, —

{Tfucrre au couteau à M. Ratcliffe Nous le scalperons,

s'il le faut; mais je suis porté à croire qu'il fera harikari • lui-même, .si nous l'isolons.

— Madeleine ne l'en aimera que davantafçe s'il s'astreint à une mode japonaise, — répondit Sibylle avec beaucoup de gravité. — Je voudrais qu'il y eût ici plus de bric-à-brac japonais, des vieux pots et des vieilles casseroles de toute nature, on pourrait du moins en

Suicide japonais qui coDsislc à s'ouvrir le ventre.

causer. Un peu d'art lui ferait du bien. Quelle drôle de ville que cette ville, et comme tout le monde semble y marcher sur la tête! Personne n'y pense comme un autre. Victoria Dare dit que c'est par principe qu'elle essaie de ne pas être bonne, parce qu'il sera toujours temps de l'être dans le monde futur. Je suis certaine qu'elle est convaincue. L'avez-vous vue chez Mrs. Clinton hier soir? Elle avait plus mauvaise tenue que jamais. Elle est restée assise sur l'escalier pendant tout le temps du souper, et elle avait l'air d'une pauvre chatte jaune avec deuxbouquets dans ses griffes... je sais que Lord Dunbeg lui en a envoyé un; et elle a permis à M. French de lui faire manger sa crème glacée avec une cuiller. Elle dit qu'elle était en train de monter à Lord Dunbeg un bateau sur les mœurs et les coutumes de l'Amérique, et qu'il allait raconter tout cela dans son article de la Quarterly Review, mais je ne crois pas que ce soit bien; et vous, monsieur Carrington? Je voudrais que Madeleine consentit à s'occuper d'elle. Je vous assure qu'elle serait singulièrement affairée.

C'est ainsi que Sibylle revint à la ville, bavardant agréablement et concluant une complète alliance avec Carrington.

Chose étrange, depuis lors elle ne le trouva plus jamais ennuyeux.

Désormais le visage de Sibylle exprima quelque chose de plus que la simple cordialité chaque fois qu'elle le voyait venir; et la première fois qu'il lui proposa une promenade à cheval, elle accepta sur-le-champ, tout en sachant fort bien qu'elle avait promis à un jeune

gentilhomme du corps diplomatique de se trouver chez elle celte après-midi-là.

Le brave jeune homme jura même dans toutes les langues en trouvant la porte close-

M. Ualcliffe ignorait complètement cette conspiration tramée contre son repos et ses projets, et, quand même il Teûl su, il n'aurait fait qu'en rire, et il aurait continué sa route sans y prêter une seconde d'attention. Non qu'il fiU d'avis que l'hostilité de Carrington pouvait être dédaignée ; car dès qu'il en eut découvert la cause, il avait pris ses précautions.

Même au milieu de sa lutte pour le Ministère des Finances, il avait trouvé le temps d'écouter le rapport de M. Wilson Keen sur les affaires de feu Samuel Baker.

M. Keen vint chez lui avec une copie du te^ament de Baker et une liste des remarques faites par la peu méfiante Mrs. Baker.

— Desquelles il ressort, — dit-il, — que Baker n'ayant pas le temps de mettre ses affaires en ordre a laissé des instructions spéciales pour que ses exécuteurs testamentaires détruisent soigneusement tous les documents qui pourraient compromettre quelqu'un.

— Ouel est le nom de l'exécuteur testamentaire? — avait demandé Hatcliffe.

— Le nom de l'exécuteur testamentaire est.... John Carrington, — dit Keen consultant méthodiquement la copie du testament.

Le visage de Ratcliffe demeura impassible, mais l'inévitable : « Je le savais, » jailUt presque sur ses lèvres.

204 DÉMOCnATIE'

Il était content de voir que son instinct l'avait conduit, sûrement sur la vraie piste.

Keen poursuivitet dit que, d'après la conversation de Mrs. Baker, il était certain que les instructions du testateur avaient été exécutées et que la plus grande partie de ces documents avaient été brûlés.

— Alors il sera inutile de pousser les recherches plus loin, — dit Ratcliffe. — Je vous suis bien obligé de votre aide.

Et il amena la conversation sur la situation du bureau de M. Keen au Département des Finances.

La première fois que Ratcliffe vit Mrs. Lee après sa nomination aux Finances, il lui demanda si elle ne croyait pas que Carrington convint très-bien au service public, et, comme elle appuya chaudement cette idée, iLlui dit qu'il avait pensé à offrir à Carrington la place de solicitor du Trésor'.

— Quoique, — ajouta-t-il, — les appointements réels ne dépassent pas de beaucoup le produit de sa clientèle particulière, les avantages accessoires sont considérables pour un avocat à Washington; et quant au ministre , il lui importe par-dessus tout d'avoir un solicitor en qui il puisse avoir une confiance absolue.

Mrs. Lee fut charmée de cette proposition de Ratcliffe, d'autant plus qu'elle croyait que le Sénateur n'aimait guère son cousin.

Elle doutait toutefois que Carrington acceptât la place, mais elle espérait que cela pourrait au moins

' cbef du Contentieux du Ministère des Finances.

modifier son aversion pour Hatcliffe et elle consenlit à le sonder à ce sujet.

C'était un peu compromettant de s'afficher de la sorte en dispensatrice des faveurs de Ratcliffe ; mais elle écarta cette objection sous le prétexte que les intérêts de Carrinf;lon y étaient engagés et que c'était à lui de juger s'il devait accepter la place ou non.

Pcul-étre le monde serait -il moins charitable si cette nomination se faisait.

Et après?

Cette question qu'elle se posait à elle-même ne la rassurait pas entièrement.

En ce qui regardait Carrington elle aurait pu écarter ses doutes.

Il n'y avait pas la moindre chance qu'il acceptât cet emploi, ce qu'elle ne tarda pas h apprendre.

Ouand elle lui en parla et qu'elle répéta ce que Ratcliffe lui avait dit, il rougit et il garda le silence pendant quelques instants.

Il ne pensait jamais très-rapidement, mais pour celte fois les iilées affluèrent h son cerveau avec une telle rapidité qu'elles s'y embrouillèrent.

La situation parut illuminée .soudain, comme par un éclair.

Sa première impression fut que Ratcliffe voulait l'acheter, lui lier la langue, le faire courir, comme un chien à l'attache, sous la voiture du Secrétaire des Finances.

Sa seconde idée fut que Ratcliffe voulait faire de Mrs. Lee son obligée afin de s'assurer sou amitié, et

que, d'un autre côté, il voulait s'élever dans son estime en se posant en protecteur d'une administration honnête et en homme vertueux qui a besoin d'aide.

Puis la pensée lui vint encore que Ratcliffe pouvait bien vouloir le faire paraître jaloux et vindicatif; le mettre dans une situation telle que n'importe quel prétexte pour refuser l'offre du Sénateur paraîtrait mesquin et le discréditerait aux yeux de Mrs. Lee.

Carrington était si absorbé par ses pensées et son esprit bouillonnait à un tel point qu'il n'entendit pas une ou deux observations que lui fit Mrs. Lee ; elle s'en alarma un peu, craignant qu'il ne fût subitement paralysé.

Son embarras augmenta encore quand enfin il eut tout compris et qu'il essaya de trouver une réponse.

Il ne put que balbutier qu'il était fâché de devoir refuser, mais que cet emploi était de nature à ne pauvoir être accepté par lui.

Si Madeleine se sentit quelque peu soulagée par cette décision, elle ne le fit pas voir.

A son air, on aurait pu conclure que son plus intime désir était de voir Carrington solicitor du Trésor.

Elle l'interrogea obstinément.

N'était-ce pas une proposition avantageuse?....

Il ne pouvait que le reconnaître.

Les fonctions étaient-elles contraires à ses goûts?...

Nullement! il n'y avait dans les devoirs de celte charge rien qui l'effrayât.

Refusait-il parce qu'il avait contre l'administration les préjugés de tout homme du Sud?...

Pas le moins du monde. Ses opinions politique:? n'avaient rien à faire là dedans.

Alors quels pouvaient donc être les motifs de son refus?

Carrington eut de nouveau recours au silence ; mais enfin, Mrs. Lee, un peu impatientée, lui demanda s'il était possible que son antipathie pour Ratcliffc pût l'aveugler au point de lui faire repousser une si brillante proposition.

[j Carrington se sentit de plus en plus mal à l'aise ; il se leva avec impatience et arpenta la chambre à grands pas.

Il se rendait compte qu'il était entièrement battu par Ratcliffe et il se creusait la tête pour savoir quelle carte jouer sans faire le jeu de son adversaire.

Le refus d'une offre de ce genre était en soi-même bien dur pour un homme comme lui qui avait besoin d'argent et d'avancement, mais se nuire à soi-même et travailler en même temps pour Ratcliffe, voilà qui était iutolérablement pénible.

Il fut donc forcé d'avouer qu'il préférait ne pas accepter un emploi placé aussi directement sous le contrôle de Ratcliffe.

Madeleine n'en parla plus, mais il lui trouva l'air contrarié et se vit lui-même dans une situation pénible, insupportable.

Si elle avait elle-même quelque intérêt en lui proposant cette situation, est-ce que son refus n'aurait pas pour elle des conséquences mortifiantes? Que penserait-elle de lui, alors?

A ce momcat, il aurait donné son bras droit pour une seule parole vraiment affectueuse de Mrs. Lee. Il l'adorait. 11 se serait volontiers voué au diable pour elle. Il n'y avait pas de sacrifice qu'il n'eût fait pour la rapprocher de lui. Il s'immolait devant elle à sa façon droite, calme, simple. Depuis des mois, son cœur souffrait de cette passion sans espoir. Il était bien forcé de reconnaître qu'elle était sans espoir. Il savait qu'elle ne l'aimerait jamais, et il devait rendre à Mrs. Lee cette justice qu'elle ne lui avait jamais donné de motif pour supposer qu'elle pût l'aimer, lui ou tout autre. Et maintenant il devait paraître à ses yeux, in^^rat, plein de préjugés, bas, et vindicatif!...

Il se rassit, d'un air si abattu, sa figure résignée était si tragiquement triste, que Madeleine, entrevoyant tout à coup le côté comique de la chose, partit d'un éclat de rire.

— Oh ! je vous en prie, n'ayez pas l'air si lamentablement malheureux ! — dit-elle. — Mon intention n'était pas de vous rendre malheureux. Après tout, qu'est-ce que cela fait? Vous avez parfaitement le droit de refuser, et, pour ma part, je n'ai pas la moindre envie de vous voir accepter.

Là-dessus, Carrington se rasséréna et déclara que si elle croyait qu'il avait raison de refuser, il se souciait peu du reste. La crainte seule de froisser ses idées personnelles avait préoccupé son esprit.

Mais le ton dont il dit cela trahissait un sentiment plus profond qui rendit à Mrs. Lee un air grave et la fit soupirer.

— Ail! monsieur Carrinp;lon, — dit-elle, — ce monde u'ira jamais comme nous le voulons. Croyez-vous que le temps vienne jamais où tous les hommes seront bon-s el heureux et où ils feront exactement leur devoir? Je pensais que cette offre vous soulagerait d'une partie de vos tourments. Je regrette de m'Ctre laissée entraîner à la faire.

Carringlon ne put lui répondre : il craignait que sa voix ne le trahit.

Il se leva pour s'en aller et lorsqu'elle lui tendit la main, il la porta soudain à ses lèvres et il la quitta lAdessus.

Elle resta assise quelque temps les larmes aux yeux, après son départ.

Elle croyait comprendre tout ce qui se passait dans l'âme de Carrington et, avec cette tendance propre aux femmes, d'expliquer tous les actes des hommes par l'ardeur de passions dont les femmes sont le prétexte, elle présuma, comme chose toute naturelle, que la jalousie était l'unique cause de l'aversion de Carrington pour Ratcliffe, et elle lui pardonna avec un empressement charmant.

— J'aurais pu l'aimer, il y a dix ans, — pensa-t-elle. Et elle .sourit à moitié à cette idée ; mais soudain

une autre pensée lui vint, rapide comme l'éclair, et

elle porta la main h son visage comme si elle avait reçu

un coup.

Oirrington avait rouvert l'ancienne blessure. Très-peu de temps après, lors(|uc Haicliffe, heureux

d avoir une aussi bonne excuse pour sa vi.site, vint pour

is.

la revoir, elle lui dit que Carrington avait refusé et elle ajouta qu'il paraissait ne pas vouloir accepter une position ayant un caractère politique.

Ratcliffe ne manifesta aucun signe de déplaisir; il dit seulement d'un ton bienveillant, qu'il regrettait de ne pas pouvoir faire quelque chose pour un de ses meilleurs amis, établissant ainsi, à tout événement, son droit à sa gratitude.

Mais, en réalité, il n'avait nullement désiré voir Carrington accepter, et il n'y comptait pas, car c'eût été mettre le ministre dans le plus grand embarras.

Le but de Ratcliffe avait été de résoudre pour sa tranquillité personnelle la question de l'hostilité de Carrington, car il connaissait assez l'homme pour être sûr que dans tous les cas il agirait d'une façon absolument droite.

Mais, s'il acceptait, il serait du moins fidèle à son chef.

S'il refusait, comme Ratcliffe s'y attendait, cela prouverait qu'il fallait trouver un autre moyen de se débarrasser de lui.

Et, d'une manière comme de l'autre .c'était une maille nouvelle au filet dont M. Ratcliffe se flattait d'envelopper rapidement les affections et les ambitions de Mrs. Lee.

Mais il avait de bonnes raisons pour soupçonner Carrington d'ôlre mieux en état que tout autre de rompre, quand il le voudrait, les mailles de ce filet ; il serait donc plus prudent de n'agir qu'après avoir écarté Carrington.

Sans perdre un instant, il s'informa de toutes les fonctions acceptables vacantes, dont le gouvernement pouvait disposer en dehors de son propre ministère. .

Il n'en trouva guère de pratiques. Il cherchait quelque poste de jurisconsulte temporaire, qui retiendrait quel(iue temps le titulaire à une grande distance, par exemple en Australie ou dans l'Asie Centrale, le plus loin serait le mieux ; ce poste devait être très-bien rétribué el il devait être offert de manière à ne pas laisser soupçonner que Ratcliffe était intéressé à le découvrir.

Un poste semblable n'était pas facile à trouver. Il y a peu d'affaires de jurisprudence dans l'Asie Centrale, et en ce moment il n'y en avait pas assez eu Australie pour y rendre nécessaire un agent spécial. Il serait malaisé de persuader à Carrington d'entreprendre une expédition aux sources du Nil uniquement pour plaire à M. Ratcliffe; puis le Secrétaire des Affaires Étrangères ne déciderait jamais son gouvernement à faire les frais d'une semblable entreprise.

Ce que Ratcliffe put trouver de mieux, ce fut une place d'avocat auprès de la commission des réclamations du Mexique qui devait bientôt se réunir à Mexico, poste qui entraînerait une absence d'à peu près six mois.

Par une petite manœuvre il ferait envoyer l'avocat quelque temps avant la commission pour étudier une partie de ces réclamations sur les lieux mêmes.

Il est vrai que Mexico était bien près, mais il se dit en fin de compte que si Carrington revenait au bout

de ce laps de temps pour le déloger de sa silualioo une fois bien établie auprès de Mrs. Lee, ce serait à désespérer de tout.

Ce point une fois réglé dans son esprit, Ratcliffe, avec sa rapidité d'action habituelle, mit son projet à exécution.

Il n'y avait pas grande difficulté.

Moins de quarante-huit heures après sa dernière conversation avec Mrs. Lee, il se rendit au cabinet du Secrétaire des Affaires Étrangères.

Durant les premiers jours de chaque administration nouvelle, les affaires qui absorbent le gouvernement ont principalement rapport aux nominations des fonctionnaires.

Le Secrétaire des Finances était toujours disposé à obliger ses collègues du Cabinet en s'occupant de leurs amis dans la mesure du possible.

Le Secrétaire des Affaires Étrangères n'était pas moins courtois.

Dès qu'il comprit que M. Ratcliffe avait un grand désir d'avoir pour une certaine personne la nomination d'avocat de la commission des réclamations mexicaines, il se montra tout prêt à le satisfaire et, quand il apprit quel était le candidat, la proposition fut accueillie avec plaisir, car Carrington était bien connu et fort estimé au ministère et il était véritablement fort bien choisi pour ce poste.

Ratcliffe eut à peine besoin de promettre une compensation; l'affaire fut arrangée en dix minutes.

— Il ne me reste qu'à ajouter, — dit Ratcliffe, -—

DÉMOCnATtE. 213

que si mon intervention dans cette affaire est connue, M.Cariinglon refusera certainement la place, car c'est un de vos planteurs de Vir{îiuie de la vieille roche; or(jueilleux comme tous les diables, et il ne voudrait rien accepter qui pariU une faveur. J'en parlerai à votre suus-sccrélaire et la recommandation aura l'air de venir de lui.

Le lendemain même Carrinjçton reçut un mot personnel de son vieil ami, le sous-secrétaire d'Ktaf, qui était ravi de lui être agréable.

Ce mot l'invitait à passer au ministère le plus tôt qu'il pourrait.

Il s'y rendit et le sous-secrélaire lui annonça qu'il avait proposé sa nomination comme avocat de la commission des réclamations mexicaines et que le ministre l'avait approuvée.

— Il nous faut un homme du Sud, un jurisconsulte ayant quelque connaissance du droit international, qui puisse partir sur-le-champ; et, par-dessus tout, il nous faut un honnête homme. Vous remplissez parfaitement ce programme; ainsi faites votre malle et partez aussitôt (jue vous voudrez.

Carringlon fut surpris.

De la façon dont cette offre lui était faite, elle ne souffrait non-seulement aucune objection, mais elle était même séduisante. Il lui eût été difficile d'imaginer un sujet d'hésitation.

De prime abord il comprit qu'il devait partir, et cependant c'était la dernière chose qu'il aurait voulu faire. Il soupçonna naturellement Hatcliffc d'être au

au DÉMOCRATIE.

fond de ce plan d'exil et il demanda aussitôt si quelque influence avait été mise en œuvre en sa faveur; mais le sous-secrétaire affirma si énergiquement que la nomination avait été faite sur sa simple recommandation, qu'il coupa court à toute question ultérieure.

Matériellement l'affirmation du sous-secrétaire était exacte, et Carrington sentit que ce serait une basse ingratitude de sa part de ne pas accepter une faveur si gracieusement offerte.

Néanmoins, il ne put se résoudre à accepter; il demanda un délai de vingt-quatre heures, pour voir, dit-il, s'il pouvait arranger ses affaires pour une absence de six mois. Il savait fort bien que cela ne souffrirait pas la moindre difficulté.

Il s'enferma seul, dans son cabinet, se demandant avec mélancolie ce qu'il devait faire; que la situation fût claire, il n'y avait pas l'ombre de doute à avoir à ce sujet.

Six mois plus tôt il aurait accepté avec empressement.

Que s'était-il donc passé depuis pour qu'il vit dans cette offre presque un malheur?

Mrs. Lee! Tout était là. Partir maintenant c'était abandonner Mrs Lee, et probablement l'abandonner à Ratcliffe.

Carrington grinçait des dents en entrevoyant avec quelle habileté Ratcliffe jouait son jeu.

Plus il réfléchissait et plus il se convainquait que Ratclifle était au fond de ce complot, qu'il cherchait à se débarrasser de lui; pourtant, en examinant la situa-

tiun, il se dit que Ratcliffe pourrait fort bien se tromper (;rossièremenl.

Ce politicien de rilliaois était habile et connaissait, les hommes; mais la connaissance des hommes est bien différente de la connaissance des femmes.

Carrington lui-même n'était pas fort expérimenté en cette matière, mais il croyait en savoir plus long que Ratcliffe; celui-ci partait évidemment de sa théorie habituelle de corruption politique et l'appliquait à la faiblesse féminine; aussi était-il étonné de trouver que Mrs. Lee s'évaluait à un si haut prix.

Si Ratcliffe était vraiment au fond du complot ourdi pour séparer Carringlon de Mrs. Lee, c'est qu'il estimait que six mois ou môme six semaines seraient suffisants pour exécuter son dessein.

Arrivé à ce point de ses réflexions, Carrington se leva subitement, alluma un cigare, et, pendant une heure, il se promena dans sa chambre d'un pas ferme, comme un général qui combine son plan de campagne, ou comme un avocat qui réfute d'avance l'argumentation de son adversaire.

Sur un point sa résolution était prise.

Il accepterait.

Si réellement Ratcliffe avait la main dans cette intrigue, il fallait le satisfaire.

S'il avait tendu un piège, il .s'y prendrait lui-même.

Lorsque le soir arriva, Carrington prit son chapeau et se rendit chez Mrs. Lee.

11 trouva les deux sœurs seules et tranquillement occupées.

are démocratie.

Madeleine raccommodait gravement un bas de soie à jour, tâche délicate et difficile qui réclamait toute son attention.

Sibylle était au piano comme à l'ordinaire et, paur la première fois, depuis qu'il la connaissait, elle se leva quand il entra et, prenant sa corbeille à ouvrage, elle se mil en mesure de prendre part à la conversation.

Elle était décidée à tenir dorénavant sa place de femme. Elle était fatiguée de jouer le rôle de jeune fille. M. Carrington verrait qu elle n'était pas une sotte.

Carrington entama tout de suite son sujet et annonça l'offre qui lui avait été faite; Madeleine manifesta une grande satisfaction et fit beaucoup de questions.

Quel était le traitement?... Devait-il partir bientôt?... Combien de temps serait-il absent?... Y avait-il du danger à cause du climat?...

A la fin, elle ajouta avec un sourire : —

— Que dirai-je à M. Ratcliffe, si vous acceptez cette offre après avoir refusé la sienne?

Quant à Sibylle, elle n'eut qu'une exclamation de reproche.

— Oh! monsieur Carrington!...

Puis elle retomba dans le silence et dans la consternation. Sa première tentative pour prendre une position personnelle dans le monde n'était pas bien encourageante. Elle se sentit trahie.

Carrington non plus n'était plus gai. On a beau être modeste, il faut être un sot pour s'oublier entièrement à la poursuite de la lune et des étoiles.

Au i'oiul (lu cœur il avait eu un Faible espoir quV'u entendaut soa histoire, Mrs. Lee lèverait la tête en changeant de physionomie, qu'elle aurait un regard^ involontaire, les yeux un peu humides, un tremblement «laus la voix. Mais, se voir expédier au Mexique d'un cœur si léger par la femme qu'il aimait, c'était décourageant.

Malgré lui, il dut se dire que c'en était fait de ses espérances et il observait sa cousine avec une douloureuse résignation, ce qui ne rendit pas la conversation des plus gaies.

Madeleine elle-même sentit qu'elle devait corriger ses expressions et elle essaya de réparer sa faute.

Oue ferait-elle sans mentor? dit-elle. Il lui donnerait une liste des livres qu'elle lirait pendant son absence; elles iraient elles-mêmes dans le Nord vers le milieu du mois de mai, et Carringlon serait de retour quand elles reviendraien au mois de décembre. Après tout, ils ne se verraient guère davantage pendant l'été s'il était en Virginie que s'il était au Mexique.

Carrington avoua tristement qu'il partait h contrecœur; qu'il aurait souhaité que cette occasion ne se fût pas présentée; qu'il serait très-heureux si, par une raison quelconque, l'affaire venait à tomber dans l'eau ; mais il ne précisa pas autrement ses sentiments, et Madeleine avait trop de tact pour le presser de se prononcer.

Elle se contenta de combattre sa tristesse et elle y mit le plus de bon vouloir possible. Son cœur saigna véritablement (juand elle vit son visage s'assombrir de

plus en plus et trahir son désappointement, malgré ses efforts pour rester impassible. Mais que pouvait-elle dire ou faire?

Dix heures sonnèrent qu'il était encore là ne pouvant se détacher d'elle. 11 sentait que c'était la fin du bonheur de sa vie ; il redoutait de rester seul avec ses pensées.

' Mrs. Lee commença à donner signe de fatigue. De longs silences coupaient ses remarques; enfin, Carrington, faisant un effort, s'excusa de lui infliger si impitoyablement une visite si longue.

Elle lui pardonnerait, dit-il, si elle savait combien il avait peur d'être seul.

Alors il se leva pour partir, et, en prenant congé, il demanda à Sibylle si elle avait envie de monter à cheval le lendemain; dans ce cas, il serait à ses ordres.

Le visage de Sibylle s'illumina et elle accepta cette invitation.

Un ou deux jours après, Mrs. Lee apprit à Ratcliffe la nomination de Carriugton; elle dit ensuite à Carrington que le ministre avait certainement paru froissé, mais qu'il ne l'avait pas laissé voir autrement qu'en changeant à l'iastant de conversation.

Le lendemain matin, Carrington se rendit au Ministère des Affaires Étrangères pour annoncer qu'il acceptait la place.

On lui dit que ses instructions seraient prêtes dans une quinzaine environ et qu'on comptait qu'il partirait aussitôt qu'il les aurait reçues; en attendant il devait consulter une foule de documents au ministère.

il n'y avait pas de temps à perdre, et Carrington se mit résolument à l'œuvre.

Cela ne Tempécha pas cependant de se rendre au rendez-vous qu'il avait pris avec Sibylle, et à quatre heures ils partaient ensemble, passant sous les paisibles ombrages de Rock Creek et cherchant dans les bois les chemins tranquilles où leurs chevaux marchaient côte à côte et où ils pouvaient causer sans crainte des curieux.

C'était une de ces lourdes et brumeuses journées de printemps, où la vie commence à germer quoiqu'elle ne se manifeste encore par d'autres signes extérieurs que quelques feuilles ou quelques Heurs nouvelles poussant leurs tètes délicates sous les feuilles mortes qui les ont abritées.

Les deux cavaliers étaient sous l'empire d'une même émotion; les bois dépouillés, encore privés de feuillage, les bosquets de lauriers, l'air chaud et humide, et les nuages courant très-près de terre semblaient leur faire comme un dais protecteur.

Carrington fut un peu surpris de trouver agréable la société de Sibylle. Ses sentiments pour elle étaient ceux qu'inspire une sœur bien aimée.

Sibylle entama sur-le-champ la question de son abandon et de la rupture du traité tout récemment conclu-, Carrington essaya de se défendre en disant que, si elle savait combien il en était lui-même fâché, elle lui pardonnerait.

Puis elle lui demanda, d'un ton de reproche, si réellement il allait partir et la laisser sans un ami à qui elle pourrait parler.

Les sentiments de Carrington prirent alors le dessus; il ne put résister à la tentation de lui confier tous ses tourments, ne pouvant les confier à personne autre. Il lui dit franchement qu'il aimait sa sœur.

— Vous dites que l'amour est une folie, miss Ross. Je vous dis, moi, que ce n'est pas vrai. Pendant des semaines et des mois c'est une douleur physique constante, une douleur au cœur qui ne vous quitte ni le jour ni la nuit; une longue tension des nerfs comme les maux de dents ou les rhumatismes, une douleur qui n'est pas perpétuellement intolérable, mais qui graduellement épuise toutes les forces. C'est une maladie qu'on peut supporter avec de la patience, comme toutes les autres maladies nerveuses, et qu'il faut traiter par les

calmants. Mon voyage au Mexique me fera du bien, mais ce n'est pas la raison qui me fait partir.

Il lui dit alors toute sa position privée; la ruine que la guerre lui avait apportée à lui et à sa famille; comment, de ses deux frères, l'un n'avait survécu à la guerre que pour venir mourir chez lui, épuisé par la maladie, les privations, et les blessures; l'autre, frappé d'une balle à ses cOtés, était mort dans ses bras en perdant lentement son sang, dans riiorrible carnage du Désert'; comment sa mère et ses deux sœurs menaient une existence précaire dans une misérable ferme de Virginie, et comment malgré tous ses efforts il arrivait à peine à les proléger contre la misère.

— Vous ne pouvez vous faire une idée de la pauvreté de nos femmes du Sud depuis la guerre, — dit-il; — on en voit beaucoup qui sont littéralement sans vêtements et sans pain.

Les appointements qu'il gagnerait au Mexique doubleraient son revenu de l'année.

Pouvait-il refuser? Avait-il le droit de refuser?

Et le pauvre Carrington ajouta en gémissant que s'il ne s'agissait que de lui, il se laisserait plutôt tuer que de partir.

Sibylle écoutait les larmes aux yeux.

Elle n'avait jamais vu un homme souffrir : les infortunes qu'elle avait rencontrées Jusque-là dans la vie lui avaient été plus ou moins voilées et adoucies en retombant de préférence sur sa sœur ainée.

' l.a bataille du Désert dura sept jours.

Pour la première fois, Carrington se montrait à elle, tel qu'il était, sans ce masque de froide gravité qui d'ordinaire couvrait son visage.

Dans un élan de soudaine inspiration féminine, elle comprit, à n'en pas douter, que l'étrange expression de patiente souffrance que reflétait son visage devait avoir été l'œuvre d'une seule nuit , de la nuit pendant laquelle il avait tenu son frère dans ses bras; il avait vu son sang s'écouler goutte à goutte de son flanc des heures entières , et sa voix s'éteindre dans la profondeur des bois touffus, loin de tout secours, et ses membres devenir froids et rigides.

Quand il eut fini son histoire, elle eut peur de parler.

Elle ne savait comment lui manifester sa sympathie et elle ne pouvait supporter l'idée de paraître froide. Dans son embarras elle ne put que verser des larmes et s'essuyer les yeux en silence.

Une fois que Carrington eut allégé son âme par ses confidences, il se sentit plus gai et plus décidé. Il se moqua de lui-même pour chasser les larmes de sa belle compagne et il l'obligea à prendre l'engagement solennel de ne le trahir jamais.

— Votre sœur bien entendu sait tout cela, — dit-il; — mais il ne faut pas que jamais elle apprenne que je vous ai fait cette confidence, et jamais je ne l'aurais faite à personne qu'à vous.

Sibylle promit de lui garder fidèlement son secret, et, prenant la défense de sa sœur : —

— 11 ne faut pas blâmer Madeleine, — dit-elle. — Si vous saviez aussi bien que moi tout ce qu'elle a traversé

DKMOCRATIE. 223

VOUS ne l'accuseriez point de froideur. Vous savez la mort subite de son mari après un seul jour de maladie, et quel homme charmant c'était. Elle l'aimait beaucoup et sa mort parut la stupéfier. Nous ne savions que penser, tant elle était calme et naturelle. Puis, juste une semaine après, son petit enfant mourut du croup, au milieu de souffrances atroces, et elle était comme égarée par le désespoir de ne pouvoir le soulager. Après cette mort elle faillit devenir folle; j'ai toujours cru qu'elle l'avait été tout à fait pendant quelque temps. Toujours est-il, qu'elle se montrait extrêmement exaltée et qu'elle voulait se tuer; jamais je n'ai entendu personne déraisonner comme elle sur la religion, la résignation, et Dieu. Au bout de quelques semaines elle se calma et fut comme hébétée; elle faisait tout machinalement; enfin elle se rétablit, mais jamais plus elle ne redevint ce qu'elle avait été auparavant. Vous savez qu'avant son mariage elle avait été une des jeunes filles les plus à la mode de New-York, et qu'elle ne se souciait pas plus que moi de politique et de philanthropie. H n'y a pas longtemps qu'elle s'occupe de toutes ces balivernes. Mais elle n'est pas mauvaise, au fond, quoiqu'elle puisse le paraître. Tout cela n'est qu'à la surface. Je sais toujours quand elle pense à son mari ou à son enfant, car alors son visage devient impassible et elle a le regard qu'elle avait après la mort de son enfant, alors qu'elle se souciait fort peu de ce qu'elle deviendrait et que, pour un oui et pour un nou, elle se serait donné la mort. Je ne crois pas que jamais elle se permette d'aimer un autre homme. Cette idée lui fait horreur.

22f DEMOCRATIE.

Klle tâchera plutùt de chercher l'oubli dans l'ambilion, le devoir, et le dévouement.

Ils chevauchèrent un instant en silence.

Carrington se torturait l'esprit pour comprendre comment deux être inoffensifs tels que Madeleine et lui devinssent le jouet d'aussi cruels tourments, mais il ne trouva pas de solution à ce problème.

Sibylle était également plongée dans ses réflexions; elle se posait de son côté une question intéressante; quelle sorte de beau frère ferait Carrington ; elle pensait qu'après tout elle l'aimait mieux garçon.

Le silence fut rompu par Carrington qui ramena la conversation à son point de départ.

— Il doit y avoir pourtant quelque chose à faire pour empêcher votre sœur de tomber au pouvoir de Ratcliffe. J'y ai tant pensé que je n'en puis plus. N'avezvous pas quelque idée?

Non ! Sibylle était impuissante et horriblement alarmée. M. Ratcliffe venait à la maison aussi souvent qu'il pouvait; il semblait raconter à Madeleine absolument tout ce qui se passait en poUtique et lui demander conseil , et Madeleine ne le décourageait pas.

— Je crois qu'elle trouve du plaisir à ces confidences et qu'elle pense en conscience pouvoir faire quelque bien en les écoutant. Je n'ose lui en parler. Elle me prend encore pour une enfant et me traite tout comme si j'avais quinze ans... Que faire?

Carrington répondit qu'il avait l'intention de parler lui-même à Mrs. Lee, mais qu'il ne savait que lui dire.

DÉMOCRATIE. SSS

car la froisser serait la pousser directement dans les bras de Ratcliffe.

Mais Sibylle pensait que Mrs. Lee ne s'offenserait pas s'il savait s'y prendre.

— Elle en supportera plus de vous que de n'importe qui. Dites-lui franchement que vous... l'aimez, — dit Sibylle avec un effort de courage désespi'ré. — Elle ne peut s'en offenser, et après vous pourrez dire à peu près tout ce que vous voudrez.

Carrington regarda Sibylle avec plus de tendresse qu'il n'avait jamais cru pouvoir en éprouver pour elle, et il se dit que ce ne serait pas trop mal agir que de se placer sous ses ordres. Elle avait quelque sens pratique, et, ce qui ne gâtait rieo, elle était plus belle que jamais, ainsi droite sur son cheval, et la vivacité de ses paroles faisait couler un plus riche incarnat sous sou teint chaud.

— Vous avez certainement raison, — dit-il ; — après tout, je n'ai rien à perdre. Qu'elle épouse Ratcliffe ou non, elle ne m'acceptera jamais pour mari, je suppose.

C'était là lâchement solliciter les encouragements de Sibylle; il eut ce qu'il avait mérité.

Sibylle fut extrêmement flattée de la confiance que Carrington lui témoignait; elle devint courageuse comme une lionne, puisque c'étaient les doigts de Carrington et non les siens qui devaient se brûler au feu ; elle lui donna promptement son appréciation sur l'état réel des choses, et cette appréciation n'était rien moins qu'encourageante.

Les hommes paraissaient donner congé à leur raison dès qu'il s'agissait de femmes-, quant à elle, elle ne pouvait pas comprendre ce qu'il y avait dans les femmes pour en faire tant d'embarras ; elle trouvait que la plupart des femmes étaient affreuses, les hommes étaient de beaucoup plus charmants.

— Et quant à Madeleine , pour laquelle vous êtes tous prêts à vous entrecouper la gorge, c'est une bonne sœur que j'aime bien, elle est aussi bonne que l'or et je l'aime de tout mon cœur, mais aucun de vous ne l'aimerait une fois qu'il l'aurait pour femme; elle a toujours fait ses volontés et elle ne cessera jamais de les faire; jamais elle ne saurait s'habituer à vos manières, vous seriez malheureux tous les deux en moins d'une semaine; et quant à ce vieux Ratcliffe, elle lui rendrait la vie insupportable... et j'espère qu'elle le fera, — conclut Sibylle donnant libre cours à son aversion.

Carrington ne put s'empêcher de rire de la manière dont Sibylle tranchait les questions de cœur.

Enhardie par cet encouragement, elle continua de l'attaquer sans pitié ; elle lui reprochait d'être aux genoux de sa sœur.

— Comme si vous n'étiez pas aussi bon qu'elle!

Et elle avoua franchement que si elle était homme, elle aurait du moins quelque orgueil.

Les hommes aiment ce genre de leçon : Carrington n'essaya pas de se défendre, il sollicitait même les attaques de Sibylle.

Ils étaient charmés tous deux de leur promenade à travers {es bois dépouillés, où murmuraient les ruis^

seaux priDtanicrs, sous la tiède haleine du vent humide du Sud...

C'était une petite idylle d'autant plus charmante que ravenir et le passé étaient également sombres.

La franche gaieté de Sibylle faisait douter Carrington si, somme toute, sa vie devait forcément être une affaire sérieuse. Elle avait une vitalité morale si exubérante qu'elle faisait des efforts pour la réprimer, tandis que celle de Carrington était presque épuisée par une tension continue de vingt ans, et il avait besoin d'un plus grand effort pour la soutenir. Il avait raison d'être reconnaissant à Sibylle qui lui prêtait une partie de son superflu. Il s'amusait d'être raillé par elle.

Supposer que Madeleine Lee refuserait de l'épouser! Et après?

— Bah! — dit Sibylle, — vous autres hommes vous êtes tous les mêmes. Comment pouvez-vous être si bêtes? Madeleine et vous, vous ne sauriez vous supporter l'un l'autre. Cherchez une épouse moins lugubre!

Ils tramèrent leur petit complot contre Madeleine et l'élaborèrent avec soin ; ils arrangèrent ce que Carrington devait dire et comment il devait le dire ; car Sibylle prétendait que les hommes étaient trop stupides pour qu'on piU se fier à eux, même pour faire une déclaration d'amour; il fallait tout leur apprendre par cœur, comme on apprend aux petits enfants h dire leurs prières.

Carrington s'amusait fort d'apprendre h faire une déclaration d'amour et il ne se demandait pas où Sibylle

avait acquis une si grande expérience de la stupidité des hommes.

— Schneidekoupon, — pensait-il, — nous pourrait en dire des nouvelles.

Ils étaient si occupés de leurs plans et de leur leçon qu'ils ne rentrèrent que fort tard, et Madeleine commençait à craindre quelque accident.

Les ombres du crépuscule s'étaient déjà changées en ténèbres, quand elle entendit le bruit des sabots de leurs chevaux sur l'asphalte; elle descendit à la porte pour les gronder de leur retard.

Sibylle rit et dit que c'était la faute de Carrington : il avait perdu son chemin et elle avait été forcée de le trouver pour lui.

Dix jours s'écoulèrent avant que leur plan pût être mis à exécution.

Avril était arriyé, Carrington avait terminé son travail, et il était prêt à partir.

Un soir, enfin, il apparut chez Mrs. Lee, au moment juste où Sibylle, par le plus grand des hasards, était sur le point de sortir pour aller, à deux pas de là, passer quelques heures avec son amie Victoria Dare.

Carrington eut quelque honte lorsqu'elle s'en alla. Ce genre de conspiration hypocrite envers Mrs. Lee n'était pas de son goût.

Il s'assit résolument et entama immédiatement la queslio».

Il était prêt à partir, dit-il ; son travail au ministère allait être terminé et ses instructions et ses papiers seraient prêts en deux jours ; il n'aurait probablement

pas une autre occasion de voir Mrs. Lee si tranquilleniCDl cl il voulait prendre dès maintenant conj^é d'elle, car c'élalt cette séparation qui lui pesait le plus; il serait parti tranquille et joyeux, s'il n'avait été inquiet à son sujet ; cependant, jusqu'à ce moment il avait eu peur de s'ouvrir franchement à elle.

H s'arrêta un instant, comme attendant une réponse.

Madeleine posa son ouvragée d'un air de regret, mais non de contrariété ; elle lui dit franchement qu'il avait été pour elle un ami trop sincère pour qu'elle s'offensât de ce qu'il avait à dire, quoique ce pût être ; elle ne voulait même pas faire semblant de ne pas le comprendre.

— Mes affaires, — dit-elle, avec une nuance d'amertume, — paraissent être la propriété du public, et j'aime mieux avoir une voix dans la discussion qoe d'être discutée derrière mon dos.

C'était là, dès le début, une bien rude botte, mais Carrington la para et dit tranquillement : —

— Vous êtes franche et loyale comme toujours. Je le serai aussi. Je ne puis être autre. Des mois entiers, je n'ai eu de plaisir qu'auprès de vous. Pour la première fois de ma vie j'ai su ce que c'est que d'oublier ses propres affaires pour l'amour d'une femme accomplie, qui n'aurait qu'un mot à dire pour obtenir de moi le sacrifice de tout ce que je possède dans la vie, celui de ma vie elle-même.

Madeleine rou[;it et se pencha vers lui avec une gravité que prit aussi le son de sa voix.

— Monsieur Carrington, je suis votre meilleure amie sur terre. Un jour, vous me remercierez du fond

de l'âme d'avoir refusé de vous écouter aujourd'hui. Vous ne savez pas combien de souffrance je vous épargne. Je n'ai pas de cœur à vous donner. Vous avez besoin d'une vie jeune et fraîche pour fortifier la vôtre ; d'un caractère gai et vivant pour égayer votre mélancolie ; d'une femme encore assez jeune pour s'absorber en vous et pour vous donner toute son existence. Moi, je ne puis le faire. Je ne puis rien vous donner. J'ai fait de mon mieux pour me persuader à moi-même qu'un jour je pourrais recommencer la vie avec la somme d'espérances et de jouissances qu'elle procure, mais c'est inutile. Le feu est éteint. M'épouser serait vous détruire vous-même. Un jour viendrait où sorti de votre rêve, vous trouveriez l'univers réduit eu poussière et en cendres.

Carrington écouta en silence; il n'essaya point de l'interrompre ou de la contredire, seulement à la fin il dit avec amertume : —

— Ma vie est si précieuse pour les autres et pour moi-même que j'aurais tort sans doute de la risquer dans une telle aventure ; je la risquerais pourtant si vous vouliez m'en donner l'occasion. Me croyez-vous impie pour tenter ainsi la Providence ? Je n'ai pas l'intention de vous ennuyer de mes supplications. J'ai encore quelque orgueil et beaucoup de respect pour vous. Pourtant je pense, malgré tout ce que vous avez dit et tout ce que vous pourrez dire, qu'une vie manquée peut trouver du bonheur et du repos dans la vie d'un autre, comme le sang d'un jeune être peut ranimer une vie épuisée.

Mrs. Lee n'avait dans son répertoire aucune réponse pour ces phrases beaucoup plus métaphoriques que ne l'étaient généralement les discours de Carrington.

Elle trouva à répondre seulement que la vie de Carrington était aussi précieuse que celle de qui que ce fût ; qu'elle était assez précieuse sinon pour lui, du moins pour elle, pour qu'elle ne consentit pas à le laisser la gâcher.

— Pardonnez-moi de parler ainsi , — continua Carrington. — Je ne veux pas me plaindre. Je vous aimerai toujours également, que vous vous souciiez de moi ou non, car vous êtes la seule femme que j'aie jamais rencontrée ou que je rencontrerai probablement jamais, qui me semble parfaite.

Si c'étaient là les instructions de Sibylle, elle n'avait pas perdu son temps.

La voix et les paroles de Carrington transpercèrent l'armure de Mrs. Lee, comme si elles avaient été aiguisées par la plus ingénieuse cruauté et en vue de la plus cruelle torture. Elle se sentit devant lui dure et mesquine.

La vie de Carrington avait été et était encore beaucoup moins heureuse que la sienne, et pourtant il était son supérieur.

11 était là, véritablement homme, port;mtson fardeau avec calme et résignation, sans se plaindre, prêt à affronter les luttes futures avec la même patience qu'il avait montrée jusqu'alors.

Et il la croyait parfaite !

Elle se sentit humiliée de s'entendre appeler en

face une femme parfaite par un homme de cœur.

Elle ! parfaite!...

En proie au repentir, elle fût pour un peu tombée à genoux devant lui et lui eût avoué ses péchés: sa crainte instinctive des soucis et des besoins, l'étroitesse de son cœur, la faiblesse de sa foi, son misérable égoisme, son abjecte lâcheté.

Chaque nerf de son corps tressaillait de honte à l'idée de sa basse hypocrisie, de ses prétentions que rien ne justifiait, de sa nature trompeuse, enfin.

Elle était sur le point de se cacher la figure dans ses mains. Elle était lasse, honteuse de sa propre image telle qu'elle se voyait à la lumière de ce seul mot de Carrington : Parfaite!...

Ce n'était pas tout encore.

Carrington n'était pas le premier homme qui l'eût trouvée parfaite.

L'horreur la saisit quand elle se souvint que ce mot avait été prononcé autrefois par des lèvres mortes maintenant : elle croyait entendre son mari...

Pourtant ce nouveau tourment la trouvait moins désarmée.

Depuis longtemps elle s'était endurcie au point de pouvoir supporter ces souvenirs, et ils lui rendaient son courage.

Elle avait été appelée parfaite autrefois, mais qu'en était-il résulté ?

Deux tombes et une existence brisée !

Elle se redressa , son visage était devenu pâle et dur.

Elle ne dit pas un mot en réponse à Carrington, elle

DÉMOCRATIE. iia

ne fit (|ue hocher légt^remeiil la ItMc sans le rej^arder.

— Après tout, — poursuivit-il, — ce n'est pas seulement à mon propre bonheur que je son(];e, mais aa vôtre. Je n'ai jamais eu la vanité de me croire di{îue de votre amour et d'espérer le gajfner. Votre bonheur, c'est tout autre chose. Je m'y intéresse tant que je redoute de partir, de crainte que vous ne soyez mêlée ici à cette misérable vie politique, alors qu'en restant je pourrais vous préserver quoique peu, peut-être.

— Croyez-vous donc vraiment que je finirai par devenir la dupe de M. Ratcliffe? — demanda Madeleine avec un froid sourire.

— Pourquoi pas? — répondit Carrington sur le même ton. — Il peut se croire des droits à votre sympathie et à votre aide, sinon à votre amour. 11 peut offrir à votre serviabilité un champ aussi vaste que vous pouvez le désirer. 11 a été envers vous d'une grande fidélité. Ktes-vous bien sike de pouvoir l'éloigner, à présent même, sans qu'il soit en droit de vous reprocher de n'avoir voulu que vous amuser de lui ?

— Et êtes-vous bien sOr, vous, — dit Mrs. Lee, cherchant à éluder la question, — de ne pas l'avoir jugé trop sévèrement? Je crois le connaître mieux que vous- Il a beaucoup de qualités, il en a même de supérieures. (Juel tort peut-il me faire? En supposant même qu'il réussisse à me persuader que ma vie pourrait devenir plus utile eu complétant la sienne, pourquoi en aurais-je peur?

— Nous différons beaucoup dans notre appréciation sur M. Ratcliffe, — dit Carrington. — A Vous, natu-

relicment, il Inisse voir ses meilleurs eûtes. 11 s'observe, sachant que le moindre faux pas le perdrait. Moi, je ne vois en lui qu'un politicien égoïste, grossier, et sans principes, qui vous abaisserait à son propre niveau, ou, ce qui est beaucoup plus probable, qui vous dégoiUerait bien vile et ferait de vous l'infortunée victime de ses ambitions vulgaires, à moins qu'il ne vous obligeât à le quitter. Dans n'importe quel cas, vous seriez dupe. Vous ne pouvez pas vous engager une seconde fois dans votre vie dans une fausse route. Refusez-moi ! je ne proférerai pas une plainte. Mais prenez garde de lui sacrifier votre existence.

— Pourquoi avez-vous si mauvaise opinion de M. Ratcliffe? — demanda Madeleine. — Il n'a, quant à lui, que des éloges pour vous. Savez-vous sur son compte quelque chose que le monde ignore?

— Ses actions publiques me suffisent, — répondit Carriugton, éludant une partie de la question. — Vous savez que je n'ai jamais eu qu'une opinion à son égard.

Il y eut une pause; les deux interlocuteurs, comprenant que jusqu'alors leur conversation n'avait abouti à rien, se recueillirent.

— Oue voulez-vous de moi? — demanda enfin Madeleine. — Est-ce un gage formel que jamais, dans aucun cas, je n'épouserai M. Ratcliffe?

— Non, certes, — répondit-il, — vous me connaissez assez pour savoir que je ne vous demanderais pas cela. Je veux seulement que vous preniez du temps et que vous vous soustrayiez à son influence jusqu'à ce que vous ayez pris une décision. Je suis certain que dans un

^I^MOCRATfE. 235

na d'ici vous aurez de lui l'opinion que j'en ai moiraême.

— Alors vous me permettrez de l'épouser si je trouve que vous vous êtes trompé? — dit Mrs. Lee d'un ton des plus sarcastiques.

Carrington sembla contrarié, mais il répondit tranquillement : —

— Ce que je crains, c'est son influence présente ici. Ce que je voudrais, ce serait de vous voir retourner dans le Nord un mois plus tôt que vous n'en aviez l'intention, et cela sans lui donner le temps d'agir. Vous sachant en sécurité à Newport, je n'aurais plus la moindre inquiétude.

— Vous paraissez avoir une aussi mauvaise opinion de Washington... que M. Gore lui-même, — dit Madeleine avec un dédaigneux sourire. — 11 m'a donné le même conseil bien qu'il n'ait osé me dire pourquoi. Je ne suis pas une enfant. J'ai trente ans et j'ai vu un peu le monde. Je ne crains pas comme M. (îore, la malaria de Washington, ni comme vous, l'influence de M. Hatcliffe. Si je suis victime, j'aurai mérité mon sort et je n'aurai pas à me plaindre de mes amis du moins. Ils m'ont donné des conseils pour les besoins de ma vie entière.

Le visage de Carrington s'assombrissait de plus en plus; on eiU dit qu'il regrettait sa démarche.

La tournure que la conversation avait prise était précisément celle (ju'il avait prévue; c'était celle qu'ils avaient prévue tous deux, Sibylle et lui.

Il ne put s'empêcher de s'affliger à la vue du tort

qu'il se faisait à lui-même, et ce ne fut que par un pur effort de volonté qu'il se résolut à une dernière et plus sérieuse attaque.

— Je sais que je suis impertinent, — dit-il, — je voudrais pouvoir vous montrer combien il me coûte de vous blesser. C'est la première fois de ma vie que je vous offense. Si redoutant votre colère, je me taisais, et si, par un hasard quelconque, vous alliez briser votre existence contre ce rocher, jamais je ne me pardonnerais ma lâcheté. Je ne cesserais de me dire que j'aurais pu faire quelque chose pour l'empêcher. C'est probablement la dernière fois que j'ai l'occasion de vous parler ouvertement et je vous supplie de m'écouter. Je ne demande rien pour moi. Si je savais ne jamais devoir vous revoir, je dirais encore la même chose. Quittez Washington!... quittez-le aujourd'hui!... tout de suite !... sans avertir personne plus de vingt-quatre heures d'avance !... Partez sans permettre à M. Ratcliffe de vous voir en particuUer ! Revenez l'hiver prochain si vous voulez et alors acceptez-le si vous le jugez bon. Seulement je vous prie instamment de réfléchir longtemps et de prendre une décision quand vous serez loin d'ici.

Les yeux de Madeleine lancèrent des éclairs et elle jeta sa broderie avec un geste d'impatience.

— Non ! monsieur Carrington! Je ne veux pas qu'on me donne des ordres ! Je n'écouterai que moi. Je ne pense pas à épouser M. RatcUffe. Si j'y pensais, cela serait déjà fait et depuis longtemps. Mais je n** ^e fuirai pas et je ne me fuirai pas moi-même.

Ce serait indigne d'une femme, méprisable... lâche...

Carrington n'avait plus rien à dire. Il était arrivé au bout de sa leçon.

Un long silence suivit, puis il se leva pour se retirer..

— Ktes-vous fâché contre moi? — dit-elle d'un ton plus doux.

— C'est une question que je devrais vous faire moimôme, — rcprit-il. — Pouvez-vous me pardonner? J'ai peur que non. Aucun homme ne peut dire à une femme ce que je viens de vous dire et obtenir son entier pardon. Vous ne penserez jamais à moi, ce que vous auriez peut-être fait si je n'avais parlé, .le le savais d'avance. Ouant à moi, je ne puis que continuer mon ancienne vie. Elle n'est pas gaie et notre conversation de ce soir n'est pas faite pour l'égayer encore.

Madeleine s'attendrit un peu.

— Des amitiés comme la nôtre ne se rompent pas si facilement, — dit-elle. — Ne soyez plus si injuste envers moi. Viendrcz-vous me voir encore une fois avant votre départ?

Il lui répondit affirmativement et lui Souhaita le bonsoir.

Mrs. Lee, fatiguée et l'esprit troublé, s'empressa de se retirer dans sa chambre.

— Ouand Miss Sibylle rentrera, dites-lui que je ne me sentais pas très-bien et que je suis allée me coucher.

Telles furent les instructions qu'elle donna à sa femme de chambre, ce qu'ayant entendu, Sibylle se dit qu'elle connaissait la cause de cette migraine.

Carrington fit, avant son départ, une autre promenade à cheval avec Sibylle ; et il lui raconta le résultat de son entrevue; tous deux reconnurent que c'était grave.

Carrington essaya de faire espérer que Madeleine avait voulu faire une sorte de promesse en disant qu'elle n'avait nullement l'intention d'épouser M. Ratcliffe; mais Sibylle secoua énergiquement la tête en signe de dénégation.

— Comment une femme peut-elle dire qu'elle acceptera ou qu'elle refusera un homme avant qu'il ne la demande en mariage? — dit-elle de l'air le plus positif, comme si elle constatait le fait le plus simple du monde.

Carrington parut embarrassé et s'aventura à demander si les femmes en général ne prenaient point une décision d'avance sur ce point intéressant ; mais Sibylle eut un geste de mépris.

— Je voudrais bien savoir à quoi cela leur servirait de prendre une décision?... Elles feraient naturellement tout le contraire de ce qu'elles auraient résolu. Les femmes ayant le sens commun n'ont pas la prétention de prendre des décisions, monsieur Carrington. Mais vous autres hommes, vous êtes si stupides que vous n'entendez rien à rien.

Carrington abandonna ce thème et revint à sa vieille question.

Sibylle pouvait-elle lui suggérer quelque autre idée?

Et Sibylle avoua tristement qu'elle ne le pouvait pas.

A son point de vue, il ne restait qu'à avoir confiance dans le hasard ; mais elle trouvait cruel à M. Carriugton de partir et de la laisser sans appui.

El pourtant il avait promis d'enipôclier le mariage.

— Je compte faire encore une chose, — dit Carrington, — et là tout dépendra de votre courage et de votre sang-froid. Vous pouvez compter que M. Ratcliffc se prononcera avant votre départ, pour le Nord. 11 ne soupçonne pas le moindre obstacle de votre part, et il ne s'occupera nullement de vous, si vous le laissez seul et si vous restez tranquille. Quand il voudra se déclarer vous le saurez, votre sœur vous dira au moins si elle l'a accepté. Si elle le refuse formellement, vous n'aurez rien à faire que de l'encourager dans sa résolution. Si vous la voyez hésiter, il faudra intervenir à tout prix et user de toute votre influence pour l'arrêter. Soyez hardie, alors, et faites de votre mieux. Si tout échoue et si Madeleine reste toujours attachée à lui, il faudra bien que je joue ma dernière carte, ou plutôt il faudra que vous la jouiez pour moi. Je vous laisserai une lettre cachetée que vous lui remettrez quand tous les autres moyens auront échoué! Vous agirez avant la dernière entrevue avec UatcUffe. Veillez à ce <iu'elle lise cette lettre et, si c'est nécessaire, forcez-la de la lire, n'importe où, n'importe quand. 11 faut que personne ne sache que cette lettre existe, et il faut que vous en ayez aussi soin que d'un diamant. Vous ne devez pas savoir ce qu'elle contient; cela doit rester un secret absolu. Comprenez-vous ?

Sibylle crut comprendre, mais le cœur lui manqua.

— Ouand me donnerez-vous cette lettre? — demandât-elle.

— Le soir qui précédera mon départ, quand je viendrai vous dire adieu; dimanche prochain, probablement. Cette lettre est notre dernière espérance. Si, après l'avoir lue, elle ne congédie pas M. Ratchffe, vous n'aurez qu'à faire votre malle, ma chère Sibylle, et à trouver un autre chez vous, car vous ne pourrez jamais vivre avec eux.

Jamais auparavant il ne l'avait appelée par son nom de baptême, et elle fut heureuse de l'entendre alors, quoique, en général, de telles famiharités lui fussent absolument désagréables.

— Oh! je voudrais que vous ne partiez pas! — s'écria-t-elle tout en larmes. — Que ferai-je quand vous serez parti?

A ce lamentable appel, Carrington ressentit soudain une douleur extrême.

11 s'aperçut qu'il n'était pas aussi vieux qu'il l'avait cru.

Il était certainement arrivé à aimer dans Sibylle son honnête franchise et son profond bon sens, et il avait même fini par découvrir qu'elle était belle et qu'elle possédait un fort joli visage.

N'y avait-il pas eu entre eux une nuance de flirtation, dans le courant du dernier mois?

L'ombre d'un soupçon à cet égard traversa son esprit, mais il l'écarta le plus vite possible.

Pour un homme de son âge et aussi calme qu'il l'était, aimer deux sœurs à la fois était impossible, et plus impossible encore que Sibylle pensât à lui.

Ouanl à clic, pourtant, il n'y avait pas de doute sur cette matière.

Elle s'était habituée à compter sur lui et elle le Faisait avec toute l'aveugle confiance de la jeunesse. Le perdre était une sérieuse déconvenue. Elle n'avait jamais auparavant éprouvé pareille sensation, et elle lui semblait des plus désagréables.

Les jeunes diplomates, ses admirateurs, ne pouvaient nullement remplir la place de Carriugton. Ils dansaient et gazouillaient joyeusement sur la croûte vide de la société, mais ils devenaient tout à fait inutiles quand cette croiUe s'ouvrait soudain, et que quelqu'un tombait dessous pjur se débattre au milieu des ténèbres et des dangers.

Les jeunes femmes, en outre, sont instinctivement flattées parles confidences d'hommes plus âgés qu'elles; elles ont un palais très-délicat pour tout ce qui a la saveur du romanesque et des aventures.

Pour la première fois de sa vie. Sibylle avait rencontré un homme qui fût doué de quelque imagination; un homme qui avait été un rebelle, et qui était à ce point habitué aux coups du sort, qu'il pouvait marcher avec calme au-devant de la mort et commander ou obéir avec la même indifférence. Elle sentait qu'il pourrait lui dire ce qu'il faudrait faire quand l'orage gronderait et qu'elle le trouverait toujours prêt à la conseiller aux heures du danger...

Et n'est-ce pas là, aux yeux d'une femme, le but principal de l'existence des hommes?

Elle comprit subitement que Washington serait ioto-

lérable sans lui et qu'elle n'aurait jamais le courage de combattre seule M. RatcUffe ou que, si elle y consentait, elle commettrait fatalement quelque erreur.

Ils achevèrent leur promenade très-tranquillement.

Elle commença à manifester un intérêt nouveau pour tout ce qui l'intéressait et lui fit de nombreuses questions sur ses sœurs et sur leur plantation.

Elle aurait voulu lui demander si elle ne pouvait pas faire quelque chose pour leur venir en aide, mais la délicatesse du sujet l'embarrassait.

De son côté, il lui fit promettre qu'elle lui écrirait fidèlement tout ce qui se passerait, et cette demande lui plut, quoiqu'elle sût que M. Carringtou ne s'intéressait qu'à sa sœur.

Ce fut bien pis quand le dimanche suivant, au soir, Carrington vint faire ses adieux.

Il n'y avait pas de chance pour Sibylle de pouvoir lui parler en particulier.

RatcUffe était là et plusieurs diplomates, y compris le vieux Jacobi, qui avait des yeux de chat et qui découvrait les moindres mouvements sur les physionomies.

Victoria Dare était sur le canapé , jasant avec Lord Dunbeg; Sibylle aurait mieux aimé avoir n'importe quelle maladie ordinaire, même à la rigueur un léger accès de fièvre scarlatine ou de petite vérole plutôt que de laisser voir à Miss Dare de quoi il s'agissait.

Carrington trouva enfin le moyen de voir Sibylle pendant un moment dans une pièce voisine et de lui donner la lettre qu'il lui avait promise.

Il lui dit alors adieu et, eu le faisant, il lui rappela sa

DÉMOCRATIK. 2J3

promesse d'écrire; il lui serra la niaiu et la re^yarda dans les yeux avec un sérieux qui fit battre son cœur plus vile, quoiqu'elle se répét;U h elle-même que tout son intérêt était pour sa sœur-, ce qui était vrai, en grande partie, du moins...

Cette pensée n'était point faite pour lui donner du coura{;e, mais elle joua son rôle en héroïne.

11 ne lui déplut pas de voir qu'il se .séparait de Madeleine avec beaucoup moins d'émotion, en apparence, qu'il n'en avait manifesté en prenant congé d'elle-même.

On aurait dit que c'étaient deux bons amis que nul .sentiment fAchcux ne tourmentait.

Il est vrai que tous les assistants suivaient des yeux celte scène d'adieux et que tous faisaient à part leurs réflexions à ce propos...

Ratcliffe regardait avec un intérêt particulier; il était même un peu embarrassé pour s'expliquer cette cordialité trop fraternelle. Aurait-il fait un faux calcul ou y avait-il quelque chose là-dessous? Il voulut absolument serrer gaiement la main de Carrington et lui souhaiter un voyage agréable et heureux.

Ce soir-là, pour la première fois depuis son enfance, Sibylle pleura de vraies larmes en se mettant au lit; les pensées qui l'obsédaient l'empêchaient de s'endormir. Elle se sentait seule et chargée d'une grande responsabilité.

Pendant un ou deux jours elle fut nerveuse et agitée. Elle ne voulut ni monter à cheval, ni faire des visites, ni en recevoir. Klle essaya de chanter un peu et trouva

que c'était ratifiant. Elle sorlit et s'assit pendant des heures entières dans le Square, où le chaud soleil de printemps dardait ses éclatants rayons sur le cheval cabré du grand André Jackson.

Elle était de mauvaise humeur aussi, et distraite, et elle parlait si souvent de Carrington qu'à la fin Madeleine fut frappée par un soupçon soudain et se mit à la surveiller avec un soin anxieux.

Ceci durait depuis deux jours quand, le mardi soir, Sibylle entra dans la chambre de Madeleine : elle venait souvent causer avec elle pendant que celle-ci était à sa toilette.

Ce soir-là elle se jeta nonchalamment sur la chaise longue et cinq minutes ne s'étaient pas encore passées qu'elle prononça encore le nom de Carrington.

Madeleine se détourna de la glace devant laquelle elle était assise et la regardant fixement dans les yeux : —

— Sibylle, — dit-elle, — voilà la vingt-quatrième fois que tu prononces le nom de M. Carrington depuis que nous nous sommes mises à table pour dîner. J'ai attendu le chiffre rond pour décider si je dois y faire attention ou non! Qu'est-ce que cela signifie, mon enfant?,... Tiens-tu donc beaucoup à M. Carrington?

— Oh! Mande!... — s'écria Sibylle d'un ton de reproche, en rougissant si violemment que, même par la demi-obscurité qui régnait dans la pièce, sa sœur ne put faire autrement que de le voir.

Mrs. Lee se leva et, traversant la chambre, s'assit à côté de Sibylle qui était étendue sur la chaise longue et tournait la tête de l'autre côté.

Madeleine lui jeta les bras autour du cou et Tembrassa.

— Ma pauvre... pauvre enfant! — dit-elle d'un ton de commisération. — Je n'avais jamais songé à cela! Quelle folle j'ai été !... Comment ai-je pu être si étourdie!... Dis-moi!... — ajouta-t-elle avec quelque hésitation, — et lui... a-t-il... t'aime-t-il!...

— Non!... non!... — s'écria Sibylle en fondant en larmes, — non!... il n'aime que toi... personne que toi!... Jamais il n'a pensé à moi. Je ne tiens pas tant à lui, — ronlinua-t-elle en essuyant ses larmes; — seulement je me sens si seule depuis qu'il est parti!

Mrs. Lee resta sur la chaise longue, le bras autour du cou de sa sœur, muette, regardant dans le vide, image de la perplexité et de la consternation.

Cela dépassait ses forces.

Au milieu d'avril, il se produisit un grand mouvement dans la société de Washington ; la ville entière, généralement si indolente, était sur pied.

Le Grand-Duc et la Grande-Duchesse de Saxe-Baden- Hombourg étaient arrivés en Amérique, où ils faisaient un voyage d'agrément, et, bien entendu, ils vinrent présenter leurs civilités au premier magistrat de l'Union.

Les journaux s'empressèrent d'informer leurs lecteurs que la Grande-Duchesse était une princesse royale d'Angleterre, et, en l'absence de tout autre événement social, toute personne qui se respectait s'empressa de manifester à ce couple auguste le respect que tous les républicains qui ont acquis une grande fortune dans les affaires ressentent pour la royauté anglaise.

New-York donna un diner, dont le convive le plus insignifiant possédait au moins un million de dollars et pendant lequel les gentlemen assis aux côtés de la Princesse s'entretinrent pendant une heure ou deux en calculant le total des capitaux représentés à table.

New-York donna également un bal auquel la Princesse assista dans une robe de soie noire mal ajustée, avec de l'imitation de dentelles et des ornements de

jais, au milieu de centaines de toilettes représentant des centaines de milliers de dollars, qui proclamaient le {;oiU et la simplicité républicaine de celles qui les portaient.

Après ces réceptions le couple Grand-Ducal alla à Washington où il fut l'hôte de Lord Skye, ou, pour mieux dire, où Lord Skye fut son hôte, car il parut lui abandonner toute la légation, et il avoua à Mrs. Lee, avec la rude sincérité britannique, que le séjour de ces personnages étaient pour lui une grande corvée et qu'il aurait préféré qu'ils fussent restés à Saxe-Baden-Hombourg ou n'importe où, mais (jue puisqu'ils étaient là , il était bien forcé d'être leur laquais.

Mrs. Lee s'amusa de cette franchise, bien qu'elle en fiU quelque peu surprise ; elle s'expliqua tout en entendant la description qu'il fit do la Princesse : elle se rendait désagréable par ses airs royaux; elle avait terriblement souffert du voyage; elle détestait cordialement les Américains et tout ce qui était américain; elle était, en outre, et non sans quelque apparence de raison, jalouse de son mari; enfin, elle endurait des souffrances continuelles, de très-mauvaise grâce, il est vrai, plutôt que de perdre un seul instant le Duc de vue.

Lord Skye fut non -seulement obligé de métamorphoser la légation en hôtel, mais dans son enthousiasme de fidèle sujet il fut conduit à se dire qu'il était de son devoir de donner un bal.

C'était, pcusait-il, la façon la plus commode d'acquitter d'une seule fois toutes ses dettes, et si la Princesse

n'était pas bonne à autre chose elle pouvait au moins servir de spectacle « pour développer l'harmonie entre deux grandes nations ».

En d'autres termes, Lord Skye voulait exhiber la Princesse à son propre avantage diplomatique, et il le fit.

On aurait pu supposer qu'en cette saison où le Congrès était en vacances, Washington aurait à peine pu fournir assez de monde pour remplir une salle de bal, mais au lieu d'être un inconvénient, celte circonstance était un avantage.

Cela permit au Ministre d'Angleterre de lancer un nombre iUimité d'invitations. Il invita non-seulement le Président et son Cabinet, la Magistrature et l'Armée, la Marine et tous les habitants de Washington qui avaient droit à quelque considération, mais aussi tous les Sénateurs, tous les membres du Congrès, tous les citoyens éminents et leurs familles dans toute l'Union et le Canada, et enfin tout particulier, du Pôle Nord à l'Isthme de Panama, qui lui avait jamais fait quelque politesse ou qui avait assez d'influence pour avoir droit à une invitation.

Le résultat en fut que Baltimore promit de venir en corps, et que Philadelphie manifesta également de bonnes dispositions; New-York fournit plusieurs douzaines d'invités, et Boston envoya son gouverneur avec une délégation; le célèbre millionnaire qui représentait la Californie au Sénat des États-Unis fut même furieux parce que l'invitation lui ayant été envoyée de façon arriver un jour trop tard, il n'avait pu amener sa famille avec une société choisie à travers tout le conti-

nent américain, dans un wagon de directeur de chemin de fer, pour jouir des sourires de la royauté dans les salons du Lion britannique.

Les efforts que des hommes libres sont capables de tenter pour une cause juste sont vraiment étonnants!

Lord Skye personnellement traita toute l'affaire avec une aimable insouciance.

Une après-midi il arriva en flânant dans le salon de Mrs. Lee et la pria de lui donner une tasse de thé.

11 dit qu'il s'était débarrassé de sa ménagerie pour quelques heures en l'envoyant à la légation d'Allemagne et qu'il était en train de chercher un peu de société humaine.

Sibylle, qui était sa grande favorite, voulut qu'il raconta tout ce qu'il savait du bal, mais il soutint qu'il n'en savait pas plus qu'elle.

Un homme de New-York avait pris possession de la légation, mais ce qu'il en ferait, les plus malins auraient été bien embarrassés de le dire.

Des conversations des jeunes membres de sa légation, Lord Skye pouvait conclure que toute la ville de Washington serait couverte d'un toit immense et qu'on attendait quarante millions de personnes-, mais son intérêt h la chose était limité aux fleurs qu'il espérait recevoir.

— Toutes les femmes jeunes et belles, — dit-il à Sibylle, — vont m'cnvoyer des fleurs, .le préfère les roses Jacqueminot, mais j'accepterai n'importe quelle belle variété, pourvu qu'elles ne soient pas montées sur fils de fer. C'est l'étiquette diplomatique que toute dame

qui m'envoie des fleurs doit me réserver au moins une danse. Vous aurez la bonté d'inscrire cela tout de suite sur votre carnet, miss Ross.

Ce bal était une bonne fortune pour Madeleine , car il venait juste à temps pour distraire l'esprit de Sibylle des pensées qui la tourmentaient.

Une semaine s'était passée depuis que Sibylle avait ouvert son cœur à Mrs. Lee, que cette révélation avait surprise comme un coup de foudre.

Depuis lors Sibylle avait été nerveuse et irritable, d'autant plus qu'elle se savait surveillée.

En secret, elle avait honte de sa conduite et elle se fût volontiers fâchée contre Carrington, comme s'il était responsable de sa folie; mais elle ne pouvait s'expliquer avec Madeleine sur ce sujet sans parler de Ratcliffe jusqu'à ce qu'il fût bien évident qu'il avait prêté le flanc à une attaque.

Cette réticence trompa la pauvre Mrs. Lee, qui ne voyait dans l'humeur de sa sœur qu'un attachement qui n'était pas payé de retour et pour lequel elle se croyait seule blâmable.

Sa grande négligence à laisser Sibylle exposée à un teirrisque pesait lourdement sur son esprit.

Madeleine avait les dispositions d'une vraie martyre et elle se flagellait jusqu'au sang. Elle voyait les roses pâlir rapidement sur les joues de Sibylle et, l'imagination aidant, elle découvrit dans sa physionomie un regard fiévreux et des symptômes de consomption.

Elle en devint malade et se tourmentait tant qu'elle en eut la fièvre, sur quoi Sibylle envoya de son propre

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chef chercher le médecia et obligea Madeleine à prendre du sulfate de quinine.

En effet, il y avait plus de motifs pour Sibylle de se tourmenter au sujet de Madeleine que pour Madeleine de se tourmenter au sujet de Sibylle; car celle-ci, à part sou état nerveux causé par la conscience qu'elle avait de sa responsabilité, était une jeune femme aussi bien constituée et aussi bien portante qu'aucune autre femme eu Amérique, et les soucis jusqu'alors ne l'avaient pas privée de cinq minutes de sommeil; son appétit était même devenu un peu plus exigeant qu'auparavant.

Madeleine s'en fut bientôt aperçue, et elle étonna sa cuisinière en lui demandant chaque jour et à toute heure des plats nouveaux et impossibles et, pour les découvrir, elle épuisait une bibliothèque entière de livres de cuisine.

Le bal de Lord Skye et l'intérêt que Sibylle y prenait étaient un grand soulagement pour l'esprit de Madeleine, elle s'adonnait de tout son cœur aux frivolités.

Jamais depuis l'âge de dix-sept ans elle n'avait tant pensé à un bal, jamais elle n'en avait tant parlé qu'elle le faisait pour le bal de la Grande-Duchesse.

Elle se fatiguait le cerveau par les efforts qu'elle fai sait pour amuser Sibylle.

Elle l'amena en visite chez la Princesse ; elle l'aurait menée chez le Grand Lama s'il était venu à Washington.

Elle lui donna l'idée de commander à New-York une masse des plus belles roses qu'on pût trouver dans cette ville et de les envoyer à Lord Skye.

Elle la poussa à s'occuper de sa toilette quelques

jours plus tôt qu'il n'était nécessaire, se faisant montrer par elle la fameuse robe, l'examinant, la critiquant, et la discutant avec un intérêt sans cesse renaissant.

Elle parlait de robe, de Princesse, de bal, sans relâche, sans trêve, si bien qu'enfin sa langue fatiguée et son cerveau épuisé lui refusèrent tout service.

Du matin au soir, pendant une semaine entière, elle mangea, elle but, elle respira, en rêvant du bal.

Tout ce que l'affection peut suggérer ou le travail exécuter, elle le faisait pour amuser et occuper sa sœur.

Elle savait bien que ce n'était là qu'un palliatif temporaire et qu'il convenait de prendre des mesures plus radicales pour rendre à Sibylle son bonheur.

Elle réfléchit en secret à ce sujet au point de s'en donner la migraine et des palpitations de cœur.

Une chose, une chose seulement ressortait clairement à ses yeux; si Sibylle aimait Carrington il faudrait le lui donner.

De quelle manière elle espérait amener ce changement dans le cœur de Carrington, c'était son secret.

Elle considérait les hommes comme des créatures dont les femmes peuvent disposer à leur gré et qu'elles peuvent se passer de l'une à l'autre suivant leurs désirs, comme un chèque ou comme un bordereau de bagages.

La première chose à faire était d'amener M. Carrington à comprendre qu'il s'abusait entièrement en se croyant le droit de disposer de sa personne.

Mrs. Lee ne douta pas un instant qu'elle n'arrivât à rendre Carrington amoureux de Sibylle à la condition qu'elle se placerait elle-même hors de sa portée. En

tout cas, quoi qu'il pût arriver, quand même elle serait réduite à accepter le pis aller Ratcliffe, elle devait ne laisser subsister nul obstacle au bonheur de Sibylle.

C'est ainsi qu'il arriva que, pour la première fois, Mrs. Lee en vint à se demander s'il ne valait pas mieux chercher dans le mariage une solution à toules ses perplexités.

En serait-elle jamais arrivée là sans la conviction qu'elle avait que les intérêts de sa sœur étaient en jeu?

Une question que les sages se garderont de se poser, parce que toute la sagesse des hommes et des femmes ne suffirait pas à trouver une réponse.

Une foule d'ingénieux auteurs ont, au grand amusement du public, épuisé leur esprit sur ce sujet et leurs ouvrages se vendent chez tous les libraires.

Us en sont venus à cette conclusion que n'importe quelle femme, dans de certaines conditions, peut et doit épouser n'importe qui et n'importe quand pourvu qu'on fasse appel à ses nobles sentiments.

Ce n'est qu'à regret qu'un auteur renonce au plaisir de moraliser sur ce chapitre. La Belle et la Bêle, Barbe- Bleue, Auld Bobin Graij, ont pour les auteurs le double charme d'être très-agréables à lire et d'admettre le sentiment.

Mais dix mille écrivains modernes au moins, et Lord Macaulay à leur tête, ont tellement ravagé et dépouillé la région des contes de fées et des fables qu'une simple allusion même aux Mille et une N.uits n'est plus de mise.

La tendance des femmes à contracter des mésal-

ifi

liances doit être considérée comme la clé de voûte de la société.

En attendant, le bal avait, il est vrai, chassé de l'esprit de Sibylle jusqu'au souvenir de Carrington.

La ville se remplissait; les rues regorgeaient d'élégants jeunes gens et d'élégantes jeunes femmes des provinces de New-York, de Philadelphie, et de Boston, ce qui donna à Sibylle un excès d'occupation.

Elle recevait des bulletins la tenant au courant des événements.

Le Président et sa femme avaient consenti à assister au bal, poussés qu'ils étaient par leur profond respect pour Sa Majesté la Reine aussi bien que par leur désir de voir et d'être vus.

Tout le Cabinet devait accompagner le premier magistrat.

Le Corps Diplomatique paraîtrait en uniforme, de même que les officiers de l'Armée et de la Marine ; le Gouverneur-Général du Canada arrivait avec son étatmajor, ce qui provoqua de la part de Lord Skye cette remarque, que le Gouverneur-Général était un imbécile.

Le jour du bal fut un jour bien émouvant pour Sibylle.

Ni Ratcliffe ni Carrington n'étaient en jeu; ils étaient peu de chose en réalité, en comparaison du grave problème qui se dressait devant elle.

C'est à elle, en effet, qu'incombait le soin d'habiller sa sœur ainsi qu'elle-même; elle avait toujours été le véritable auteur des triomphes que Mrs. Lee remportait par ses toilettes.

Madeleine n'avait d'autre tâclie que de donner du cachet à tout ce que sa sœur avait choisi pour elle.

Ce jour là Sibylle avait ses raisons pour être spécialement émue.

Tout l'hiver, deux robes neuves, dont l'une surtout était un chef-d'œuvre de Worlh, étaient restées confinées à l'élage supérieur, et Sibylle avait vainement attendu l'occasion de produire au grand jour ces splendidcs toilettes.

L'un des premiers jours de juin de l'été précédent, Worth avait reçu de la favorite régnante du Roi de Dahomey une lettre lui commandant la création d'une robe de bal qui ferait mourir de jalousie et de désespoir ses soixante-quinze rivales ; elle était jeune et belle; on ne regarderait pas au prix.

Telles avaient été les propres expressions de son chambellan.

Toute celte nuit-là le grand génie du dix-neuvième siècle se tourna et se retourna dans son lit, agitant le problème dans son esprit. Des visions de nuances couleur de chair eutreintMées avec du rouge sang hantèrent son cerveau, mais il les combattit et les écarta; une telle combinaison de couleurs aurait été trop commune au Dahomey.

Lorsque les premiers rayons du soleil lui montrèrent le reflet de son visage pâli par les préoccupations dans le plafond revêtu de glaces, il se leva et, en proie au désespoir, il ouvrit les croisées.

Sous ses yeux rougis par la veille s'étendait une matinée de juin pure, calme, fraîche, radieuse.

Le grand homme poussa un cri d'inspiration en Vegardant par la fenêtre et se mit à noter rapidement les détails de sa nouvelle conception.

Avant dix heures il était à Paris dans son cabinet.

I! donna un ordre impérieux et fit apporter dans son salon particulier toute la soie, tout le velours, toute la gaze rose pâle, safran pâle, argent, azur; puis vinrent des gammes chromatiques de couleurs; des combinaisons à humilier l'arc-en-ciel ; des symphonies et des fugues; le gazouillis des oiseaux et le grand calme des champs couverts de rosée ; la virginité se réveillant dans son innocence : L'Aube de Juin.

Le maître était coulent.

La semaine suivante arriva une commande de Sibylle renfermant entre autres ; « une robe de bal entièrement originale, ne ressemblant à aucune autre expédiée en Amérique «.

M. Worth médita, hésita ; il se rappela la physionomie de Sibylle , la pose originale de sa tête; il étudia avec soin la mappemonde et se demanda si le New-York Herald avait un correspondant spécial au Dahomey; et enfin, avec une générosité propre aux grandes âmes, il commanda une seconde édition de L'Aube de Juin pour Miss S. Ross New-York, États-Unis d'Amérique.

Les Sclineidekoupon et M. French, qui étaient revenus à Washington, vinrent diner chez Mrs. Lee le soir du bal, et Julia Schneidekoupon essaya en vain de savoir ce que Sibylle allait mettre.

— Sois heureuse, ma chère, dans ton ignorance ! —

dit Sibylle. — Tu ne seras que trop tôt déchirée par les angoisses de l'envie.

Ine heure plus tard, sa chambre, excepté la cheminée où couvait un doux feu de bois, était métamorphosée en autel pour sacrifier à la divinité de L'Aube de Juin.

Son lit, sa chaise longue, ses petites tables, ses fauteuils, avec leurs housses de perse, tout était couvert des parties de la divinité, y compris les souliers et le mouchoir, les gants et les frais bouquets de roses.

Ouand enfin, après de longs efforts, l'œuvre fut terminée, Mrs. Lee jeta un dernier regard critique sur le résultat et elle eut la joie d'être complètement satisfaite.

Jeune, heureuse, radieuse dans la conscience de sa jeunesse et de sa beauté. Sibylle, Hébé Auadyomène, sortait de l'écume de moelleux crépelisse qui ondulait au-dessous de sa longue traîne de soie rose tendre, s'étendant insensiblement jusqu'à la nuance de la délicate primevère, relevée çâ et là par des revers de vert de juin.... ou bien était-ce l'azur de l'aube?.... ou tous les deux? Le tout laissait une impression d'inexprimable fraîcheur.

La femme de chambre ayant modestement fait remarquer que ^ les filles, » comme s'appellent entre elles les servantes dans les maisons américaines, voudraient bien déposer leur part d'encens devant la châsse, fut favorablement accueillie, et on leur permit de jeter un coup d'œil sur la divinité avant qu'elle disparût sous son manteau.

Un groupe d'admiratrices, serrées dans l'embrasure

de la porte, fit entendre un murmure d'approbation qui s'étendit depuis la principale « fille, » la cuisinière, une veuve de couleur de quelque soixante hivers, dont l'admiration n'avait pas de bornes, jusqu'à une vieille fille de la Nouvelle-Angleterre, dont la conscience d'anabaptiste était en lutte avec ses intincts, et qui, tout en se montrant très-sévère pour « ces fous de Français, » rendait intérieurement hommage à leurs robes et à leurs chapeaux, hommage que ses lèvres austères refusaient cependant de traduire.

Les applaudissements de ce genre d'auditoire ont, dé génération en génération, réjoui les cœurs de myriades de jeunes femmes partant pour leurs petites aventures ; ces lauriers domestiques qui verdissent une demi-heure, perdent toute leur fraîcheur sur le seuil de la salle de bal.

Mrs. Lee s'occupait longuement et sérieusement de la toilette de sa sœur, car n'avait-elle pas été ellemême la jeune fille la mieux mise de New-York? du moins, c'était son avis, et ses anciens instincts se ranimaient chaque fois qu'il fallait préparer Sibylle pour une grande occasion.

Madeleine embrassa affectueusement sa sœur et lui fit des compliments peu ordinaires quand L'Aube de Juin fut terminée.

Sibylle était en ce moment l'idéal delà jeunesse heureuse, et Mrs. Lee osa presque espérer que son cœur n'était pas brisé à jamais et qu'elle survivrait peut-être jusqu'au jour où Carrington lui serait rendu.

Sa propre toilette était une affaire bien moins

DÉMOCRATIB. >»•

longue; néanmoins Sibylle faillit perdre patience en attendant qu'elle fiU terminée ; la voiture était avancée et, au grand désappointement de tous ses serviteurs, elle descendit enveloppée dans son grand manteau d'opéra et elle partit en toute hâte.

Ouand les deux sœurs entrèrent enfin dans le salon de réception de la légation d'Angleterre, Lord Skye leur reprocha de n'être pas venues de meilleure heure pour recevoir les invités avec lui.

Sa Seigneurie, portant un grand cordon en sautoir et une étoile sur la poitrine, daigna chaleureusement complimenter L'Aube de Juin.

Schneidekoupon, fier de pouvoir utiliser sa connaissance du jargon artistique le plus nouveau, regarda avec respect le satin gris argent de Mrs. Lee et ses dentelles de Venise, dont la disposition avait été fidèlement copiée sur un tableau du Louvre, et il murmura de façon intelligible : —

— Nocturne en gris d'argent !

Puis, se tournant vers Sibylle : —

— Et vous?... Ah! oui, je vois!... Une romance sans paroles !

M. French arriva et s'écria du ton le plus convaincu : —

— Mais, mislress Lee, vous paraissez vraiment belle

ce soir !

.lacobi, après un examen approfondi, dit qu'il prenait la liberté d'un vieillard en leur disant que leurs deux toilettes étaient absolument irréprochables.

Le Grand-Duc lui-même fut frappé de la beauté de Sibylle et se fit présenter à elle par Lord Skye ; cette

cérémonie accomplie, il l'étourdit en lui demandant de lui faire le plaisir de lui accorder une valse.

Madeleine la perdit de vue et elles ne se retrouvèrent qu'au moment où l'aube véritable vint éclairer l'aube du bal.

Ce bal fut, de l'aveu de tous les journaux, un grand succès!

Tous ceux qui connaissent la ville de Washington se souviendront que la résidence de la légation d'Angleterre est le monument qui frappe le plus au milieu des nombreux et magnifiques édifices que notre propre gouvernement ou les gouvernements étrangers ont élevés au bien-être des membres du Cabinet, des magistrats, des diplomates, des vice -présidents, des présidents des Chambres, et des Sénateurs. Combinant en un tout harmonieux les proportions du Palais Pitti avec les décorations de la Maison d'Or et le dôme d'une mosquée orientale, ce triomphe de l'architecture offre des ressources extraordinaires pour la société.

Une description plus détaillée serait inutile, puisque chacun peut rechercher les journaux de New-York du lendemain ; il y trouvera le plan exact du rez-dechaussée de la maison; tandis que les journaux illustrés de la même semaine contiennent d'excellents croquis des plus jolis effets scéniques, entre autres de la salle de bal et de la Princesse souriant gracieusement du haut de son trône.

La dame, qui dans la gravure se trouve juste derrière la Princesse, à sa gauche, est Mrs. Lee ; c'est un

pauvre portrait, mais aisément recouuaissable cependant ; l'artiste, pour des raisons personnelles, l'avait fiiite un peu plus petite que de raison, en revanche, il avait un peu grandi la Princesse; il avait en outre orné le visage de cette dernière d'un fort gracieux sourire, ce qui n'était pas précisément conforme à la réalité. En un mot, l'artiste avait été obligé de représenter le monde comme il aurait dû être, et non comme il était, comme il est encore, et comme il restera probablement dans un prochain avenir.

La chose la plus étrange de ce croquis était que l'artiste avait de ses yeux vu Mrs. Lee à l'endroit même où il l'avait mise, tout près de la Princesse, ce qui était à peu près la dernière place où ceux qui connaissaient Mrs. Lee l'auraient cherchée; ils l'auraient cherchée plutôt partout ailleurs dans la salle qu'à cet endroit.

L'explication de ce curieux accident sera donnée immédiatement, puisque les faits ne sont pas mentionnés dans les comptes rendus publiés du bal qui disent seulement que « derrière Son Altesse Royale la « Grande-Duchesse, se tenait notre charmante et aris- « locratique compatriote Mrs. Lightfoot Lee, qui a « fait une si grande sensation à Washington cet hiver «. et dont la rumeur publique a uni le nom à celui du u Secrétaire du Trésor. C'était à elle que la Princesse u paraissait s'adresser le plus souvent. "

Le coup d'jpil était très-joli, et en ce beau soir d'avril

il y avait bien des endroits moins agréables que celui-ci.

On avait recouvert d'un toit un grand espace en

dehors de la maison, pour faire une salle de bal, grande comme une salle d'opéra. Au centre d'un des grands côtés il y avait un dais et un divan, et juste en face de l'autre côté il y avait un autre dais et un second divan. Chaque dais avait un baldaquin de velours rouge, l'un portant le Lion et la Licorne, l'autre l'Aigle américaine. L'étendard royal était déployé au-dessus de la Licorne ; les étoiles et les rayures du drapeau de l'Union produisaient un moindre effet au-dessus de l'Aigle.

La Princesse n'étant plus, à vrai dire, une enfant, trouva que le gaz était très-fatiguant pour son teint et obligea Lord Skye à illuminer sa beauté par cent raille bougies, un peu plus, un peu moins, qui furent disposées de façon à rendre très-convenable l'entourage du trône Grand-Ducal, mais aussi de manière à donner trop de clarté à celui de l'établissement d'en face.

Voici les faits exacts.

La Grande-Duchesse qui, nécessairement, pendant la dernière semaine, avait été en contact avec le Président et surtout avec la femme du Président, avait conçu pour cette dernière une antipathie qu'on pouvait à peine exprimer par des mots.

Elle était fermement résolue à maintenir coûte que conte la compagnie du Président à distance et ce ne fut qu'après une scène orageuse que le Grand-Duc et Lord Skye réussirent à lui faire consentir à être conduite au souper par le Président. Elle n'irait pas plus loin que cela. Elle ne parlerait pas à « celte femme, » ainsi qu'elle appelait la femme du Président, et elle ne

resterait pas près d'elle; elle resterait plutôt toute la soirée dans sa chambre. Elle ne souciait pas le moins du monde de ce qu'en penserait la Reine, elle n'était pas, en somme , un sujet de la Reine.

Le cas était embarrassant pour Lord Skye, qui se* demandait anxieusement, devant cette nouvelle manière d'envisager les choses, pour quel motif alors il recevait la Princesse; mais avec l'aide du Grand-Duc et de Lord Dunbeg. qui était très-remuant et qui se servait avec quelque succès de ses sourires suppliants, Lord Skye trouva moyen de se tirer d'affaire ; et voilà pourquoi il y avait deux trônes dans la salle de bal et pourquoi le trône britannique était éclairé avec un soin si prévoyant pour le teint de la Princesse.

Lord Skye s'épuisait dans les efforts habituels aux ministres anglais et américains pour empêcher le choc des deux grandes puissances. Lui, le Grand-Duc, et Lord Dunbeg s'interposaient comme tampons avec une diligence vigilante et une dextérité qui furent couronnées de succès.

Comme ressource, Lord Skye avait lui-même pensé à Mrs. Lee ; il raconta à la Princesse l'histoire des relations de Mrs. Lee avec la femme du Président, histoire qui n'était pas un secret à Washington, car en dehors du récit personnel que Madeleine en avait fait, la société aurait bien connu sans cela la considération toute particulière dont jouissait Mrs. Lee auprès de la maîtresse de la Maison-Blanche ; les dames de Washington avaient pris l'habitude de faire parler cette dernière de Mrs. Lee, et elle mordait toujours à Tha-

meçon avec une nouvelle vivacité, au grand amusement et à la grande joie de Victoria Dare et d'autres personnes qui se faisaient ua plaisir de brouiller les gens.

— Elle ne vous importunera pas tant que vous pourrez retenir Mrs. Lee auprès de vous, — dit Lord Skye.

La Princesse, en conséquence, s'empara de Mrs. Lee et la brandissait, comme uq charme contre le mauvais œil, à la face de la compagnie du Président.

Elle lui fit prendre place juste derrière elle, comme si elle avait été une dame d'honneur; elle condescendit même gracieusement à lui permettre de s'asseoir si près que leurs sièges se touchaient.

Chaque fois que « cette femme » était à portée de vue, ce qui arrivait presque toujours, la Princesse adressait la parole uniquement à Mrs. Lee. Elle avait pris cette précaution même avant l'arrivée du Président et de son entourage; et quand ils firent leur entrée, Madeleine était déjà tombée dans les griffes de la Princesse qui l'entraîna avec elle recevoir le Président et sa femme, ce qu'elle fit avec une inclinaison de tête pleine de majestueuse dignité et de réserve.

Mrs. Lee s'inclina aussi, ne pouvant faire autrement; mais pour faire expier ce salut arraché par la nécessité, elle passa devant la Présidente avec un regard chargé de haine et de mépris.

Lord Skye, qui conduisait la femme du Président, en fut terrifié et il se hâta d'entraîner ce potentat

féminin de la démocralie, sous prétexte de lui montrer les décorations.

Il la plaça enfin sur son propre trône, où lui et le Grand-Duc se relevaient tour à tour et montaient la garde toute la soirée durant.

Lorsque la Princesse passa ensuite avec le Président, elle força son mari à donner le bras à Mrs. Lee et à la conduire au trône d'Angleterre, dans le seul et unique but d'exaspérer la femme du Président, qui, du haut de son estrade, observait le cortège d'un sombre regard.

Dans toute cette affaire, Mrs. Lee était la principale victime : personne ne pouvait la relever de son poste auprès de la Princesse, et elle était littéralement parquée à sa place.

La Princesse entretint un feu continuel de propos insignifiants, consistant surtout en expressions de mécontentement et en blâmes que personne n'osait interrompre.

Mrs. Lee en était assommée et, au bout d'un certain temps l'absurdité de la chose cessa même de l'amuser. Elle eut aussi la malechance de faire une remarque ou deux que la Princesse daigna trouver amusantes ; elle en rit et lui fil comprendre, dans le style des personnages royaux, qu'elle serait ravie de trouver plus d'amusements de ce genre.

De toutes les choses de la vie, ce que Mrs. Lee méprisait le plus était cette espèce de service de cour, car elle était plus que républicaine, elle était un peu communiste au fond du cœur, et le seul sujet sérieux

de plainte qu'elle trouvait contre le Président et sa femme était qu'ils voulaient avoir une cour et singer la monarchie.

Elle n'admettait de supériorité sociale pour personne, qu'il fût président ou prince, et être subitement métamorphosée en dame d'honneur d'une petite Grande- Duchesse allemande était un terrible coup pour elle.

Mais que faire?

Lord Skye l'avait embauchée dans le service et elle ii'avait pas pu décemment refuser, lorsqu'il était venu auprès d'elle et lui avait dit avec sa franchise ordinaire quels étaient ses embarras et comment il comptait sur elle pour l'en tirer.

Ce jeu continua au souper ; il y avait une table royale-présidentielle où trouvaient place environ deux douzaines d'invités et que présidaient les deux grandes dames, aussi éloignées l'une de l'autre qu'il avait été possible de les placer.

Le Grand-Duc et Lord Skye, de chaque côté de la femme du Président, firent leur devoir en hommes et furent récompensés de leur dévouement en recevant d'elle une foule de renseignements sur les arrangements domestiques de la Maison-Blanche.

Mais le Président, qui était assis près de la Princesse, à l'autre bout de la table, était évidemment navré; cela était dû en partie aux procédés de la Princesse qui, en dépit de toute étiquette, avait obligé Lord Dunbeg à conduire Mrs. Lee et à la faire asseoir à côté du Président.

Madeleine essaya de s'échapper, mais la Princesse

l'arrêtant lui parla par-dessus le Président, et lui demanda positivement de rester.

Mrs. Lee regarda timidement son voisin; celui-ci ne fit aucun signe, mais il soupa en silence, répondant seulement de temps en temps à de rares questions.

Mrs. Lee avait pitié de lui et elle se demandait ce que lui dirait sa femme quand ils seraient rentrés chez eux.

Elle surprit un regard de Ratcliffe, qui, placé à Tauire bout de la table, l'observait en souriant; elle essaya de dissimuler sa contrainte en causant beaucoup avec Lord Dunbeg; mais le souper était terminé depuis longtemps et deux heures étaient près de sonner; la société du Président avait pris congé, dans toutes les formes voulues, de la société Grand-Ducale; Lord Skye l'avait accompagnée jusqu'à ses voitures et revint pour dire qu'ils étaient partis, lorsqu'enfin la Princesse lâcha Mrs. Lee et lui permit de se sauver dans l'obscurité !

Pendant tout ce temps le bal avait continué suivant l'habitude ordinaire des bals.

Madeleine du haut de sa grandeur forcée avait pu observer tout ce qui se passait.

Elle avait vu Sibylle tournoyer continuellement avec divers cavaliers, au milieu de la foule des danseurs, s'amusant au possible et envoyant de temps à autre un signe de tête ou un sourire à sa sœur quand leurs regards venaient à se croiser.

Victoria Darc était là aussi, ne paraissant jamais agitée, même lorsqu'elle valsait avec Lord Dunbeg dont l'éducation comme danseur avait été fort négligée.

268 DKMOCRATIE.

Il était tout à fait avéré que Victoria menait une flirtation en règle avec Lord Dunbeg et qu'elle s'était imposé le devoir de lui apprendre à valser. Les efforts qu'il faisait et la gravité avec laquelle Miss Dare l'assistait étaient dignes de tout respect.

De l'autre côté de la salle, près du trône républicain, Mrs. Lee avait vu M. Ratcliffe près du Président, qui semblait ne pas vouloir le lâcher d'une semelle et qui lui adressait le peu de paroles qu'il prononçait.

Schneidekoupon et sa sœur étaient mêlés à la foule et dansaient comme si l'Angleterre n'avait jamais favorisé l'hérésie du libre-échange.

Tout bien considéré, Mrs. Lee était satisfaite : si ses souffrances personnelles étaient grandes, elles n'étaient pas sans compensations.

Elle examina avec soin toutes les femmes qui étaient dans la salle de bal et c'est eu vain qu'elle en eût cherché une plus jolie que Sibylle. S'il y avait une toilette plus parfaite que celle de Sibylle, Madeleine n'entendait rien du tout à la toilette. Sur ces points, elle avait acquis une entière conviction.

Sa quiétude eût été parfaite, si elle avait pu être tout à fait sûre que la gaieté de Sibylle n'était pas seulement à la surface et ne serait pas suivie d'une réaction.

Elle la surveillait avec émotion pour voir si son visage ne perdait pas, par instants, son expression joyeuse.

Une fois, il lui sembla qu'elle avait l'air triste, mais c'était lorsque le Grand-Duc s'approcha pour réclamer sa valse, et cette expression disparut rapidement lors-

qu'ils furent arrivés sur le parquet et que le Grand-Duc commença à tournoyer autour de la salle avec une précision et une force d'impulsion qui auraient fait honneur à tout un régiment de Life Guards.

11 parut être satisfait de celte expérience , car on le vit galoper à plusieurs reprises avec Sybille , au point que Mrs. Lee en fut agacée, car la Princesse fronçait le

sourcil.

Après avoir reconquis sa liberté, Madeleine se promena un peu dans la salle de bal pour parler à sa sœur et pour recevoir des félicitations.

Pendant une demi-heure elle fut même plus admirée que Sibylle.

Une foule d'hommes l'entourèrent, amusés du rôle qu'elle avait joué dans la soirée et ne tarissant pas de compliments sur son avancement à la cour.

Lord Skye lui-même trouva le temps de lui offrir ses remerciments d'un ton plus sérieux que celui qu'il affectait d'ordinaire.

— Vous avez beaucoup souffert, — dit-il, — et je vous en suis reconnaissant.

Madeleine lui répondit en riant que ses souffrances lui avaient semblé bien peu de chose quand elle les comparait à celles qu'il avait dû éprouver lui-même.

A la fin , elle se fatigua du bruit et de la lumière éclatante de la salle de bal et, acceptant le bras de son excellent ami le comte Popoff, elle rentra en flânant avec lui dans les salons de la maison.

Là, elle s'assit sur un divan dans la calme embrasure d'une fenêtre, où la lumière était moins vive et oîi un

laurier étendait à propos ses feuilles, formant un berceau de verdure à travers lequel elle pouvait voir les passants sans être vue par eux excepté en faisant un effort.

Si elle avait été plus jeune, ceci aurait été l'endroit propice pour une flirtation, mais Mrs. Lee ne flirtait jamais et l'idée qu'elle flirtait avec Popoff aurait paru risible à tout le monde.

Popoff n'était pas assis, mais adossé contre un angle du mur, et il s'entretenait avec elle, quand tout à coup M. Ratcliffe apparut et prit le siège qui était à côté d'elle, d'un air si délibéré et si convaincu, que Popoff tourna immédiatement les talons et s'enfuit.

Personne ne savait d'où venait le Secrétaire du Trésor, ni comment il avait su qu'elle était là.

Il ne donna aucune explication et elle eut soin de ne pas en demander.

Elle lui fit un récit très-coloré de son service de dame d'honneur et il lui rendit la pareille en lui racontant ses propres épreuves comme huissier du Président, qui, à ce qu'il paraissait, s'était cramponné désespérément à son ancien ennemi faute d'aucun autre rocher auquel se raccrocher.

Ratcliffe avait bien l'air d'un premier ministre en ce moment. Au besoin, il aurait pu tenir son rang dans une cour quelconque, non-seulement en Europe, mais aussi aux Indes et en Chine, où les hommes sont encore forcés d'avoir de la dignité.

Sauf une certaine expression grossière et animale

autour de la bouche et une indéfinissable froideur dans l'œil, c'était un bel homme et encore dans la force de l'âge.

Tout le monde remarquait combien son extérieur s'était amélioré depuis qu'il était entré dans le Cabinet. Il avait abandonné ses manières sénatoriales : ses vêtements n'étaient plus congressionnels, mais étaient devenus ceux d'un homme respectable, propres et décents ; ses chemises ne passaient plus à de mauvais endroits et ses faux cols n'étaient plus ni éraillés ni sales; ses cheveux ne se répandaient plus au hasard sur ses yeux, ses oreilles, et son habit, comme les poils d'un terrier Écossais, ils avaient été coupés.

Ayant entendu un jour Mrs. Lee exprimer une opinion peu favorable sur les {jens qui ne prenaient pas un bain froid tous les malins, il avait cru bon d'adopter cette réforme, mais il aurait bien désiré que ce fait demeurât généralement ignoré, parce que cela sentait son aristocrate.

11 s'efforçait enfin de ne plus être dictatorial et d'oublier qu'il avait été le Géant de la Prairie, le matamore du Sénat.

Bref, grâce à l'influence de Mrs. Lee d'un côté, grâce d'un autre côté à son émancipation du Sénat avec son code de mauvaises manières et de mœurs encore pires, M. Ratcliffe était rapidement devenu un membre respectable de la société; et un homme qui n'était jamais allé en prison et qui n'avait jamais fait de politique aurait parfaitement et en toute sécurité pu avouer qu'il était de ses amis.

M. Ratcliffe était évidemment venu avec la détermination de se faire écouter.

Après avoir causé assez spirituellement pendant quelque temps des succès du Président comme homme du monde, il changea de sujet et passa aux mérites du Président comme homme d'État, et petit à petit, tout en parlant, il devint plus sérieux et sa voix s'abaissa au ton confidentiel.

Il dit nettement que l'incapacité du Président était à présent devenue notoire pour tous ses adhérents ; que ce n'était qu'au prix des plus grands efforts que son Cabinet et ses amis l'empêchaient de s'exposer cinquante fois par jour au ridicule ; que tous les chefs de parti qui avaient affaire à lui en étaient si entièrement dégoûtés que le Cabinet se voyait obligé de passer son temps à les calmer; tant que cet état de choses continuerait l'influence de RatcHffe serait prédominante; il avait de bonnes raisons de croire que si l'élection présidentielle devait avoir lieu cette année-là, rien ne pourrait s'opposer à sa nomination et à son élection; dans trois ans même les chances en sa faveur seraient encore dans la proportion de deux à un.

Puis, cet exorde fini, Ratcliffe, toujours parlant à voix basse avec un sérieux de plus en plus grand, dit subitement à Mrs. Lee assise, immobile comme la statue d'Agrippine, les yeux fixés sur le parquet : —

— Je ne suis pas de ceux qui sont heureux dans la vie politique. Je suis politicien parce que je ne puis être autre chose; c'est le métier pour lequel je suis le plus propre, et l'ambition me le rend supportable. En

politique nous ne pouvons pas conserver nos mains pures. J'ai fait dans ma carrière politique bien des choses qui ne peuvent se défendre. Pour agir avec une honuiHeté parfaite et avec le respect de soi-même, il faudrait vivre dans une atmosphère pure et l'atmosphère de la politique ne l'est pas. l'ne vie d'intérieur est le salut de beaucoup d'hommes publics, mais j'en ai été privé depuis bien des années. J'en suis arrivé à un point où des responsabilités et des tentations croissantes m'obligent à chercher un appui. 11 me le faut. Vous seule pouvez me le donner. Vous êtes bonne, réfléchie, consciencieuse, généreuse, instruite, plus apte qu'aucune femme que j'aie vue aux devoirs publics. Votre place est ici. Vous faites partie de ceux qui exercent une influence au delà de leur époque. Je vous demande de prendre la place qui vous appartient.

Cet appel désespéré à l'ambition de Mrs. Lee faisait partie du plan arrêté d'avance par Hatcliffe.

Il avait bien conscience qu'il visait un noble gibier et que la puissance de l'appât devait être proportionnée à la hauteur du vol.

11 ne fut pas embarrassé non plus quand il vit Mrs. Lee rester silencieuse et pâle, les yeux attachés au parquet, et les mains jointes sur ses genoux.

L'aigle qui plane le plus haut prend plus de temps pour s'abattre sur la terre que le moineau ou la caille.

Mrs. Lee avait à penser à mille choses dans un temps si court, et cependant elle s'aperçut qu'elle ne pouvait penser à rien du tout ; une succession d'images incomplètes et de fragments de pensées traversa rapidement

son esprit, et sa volonté n'exerçait aucun contrôle sur leur ordre et leur nature.

Une de ces réflexions flottantes était que de toutes les demandes en mariage qu'elle eût jamais entendues, cçUe-ci était la moins sentimentale et ressemblait le plus à une affaire.

Quoique l'appel de Ratcliffe à son ambition ne l'eût guère touchée, il aurait fallu qu'une femme fût plus qu'une héroïne pour entendre des flatteries si évidemment sincères, de la part d'un homme éminent parmi les hommes, sans en être émue.

Pour elle, cependant, le fait le plus important et le plus accablant fut qu'elle comprit qu'elle était incapable de se retirer ou de s'échapper : sa tactique était déjouée, ses barrières renversées.

L'offre était faite.

Que devait-elle en faire ?

Pendant des mois elle avait pensé à ce sujet sans pouvoir prendre une décision ; quel espoir y avait-il qu'elle pût se décider à présent, au bal, dans l'espace d'une minute ?

Alors, comme il arrive souvent, les sentiments contradictoires, les préjugés, et les passions d'une vie entière se pressent dans un seul instant, l'esprit en est quelquefois écrasé au point de refuser de penser.

Mrs. Lee demeura tranquille et laissa les choses suivre leur cours ; dangereux expédient, ainsi que des milliers de femmes l'ont appris à leurs dépens, car il les laisse à la merci d'un homme à la volonté forte et résolu à devenir le maître.

La musique de la salle de bal se faisait toujours entendre. Une foule de personnes passaient devant leur retraite. Quelques-uns y jetaient un regard; pas un n'avait de doute sur ce qui se passait.

Une atmosphère évidente de mystère et d'intérêt intense entourait ce couple.

Les yeux de Katcliffe étaient attachés sur Mrs. Lee et les siens étaient fixés sur le parquet ; ni l'un ni l'autre ne paraissait parler ni mouvoir.

Le vieux baron Jacobi, (jui ne manquait jamais d'être partout, vit tout en passant et, furieux , proféra un juron étranger d'une effroyable violence.

Victoria Dare le vil aussi, et la curiosité la dévora à un tel degré qu'elle put à peine se maîtriser.

Après un silence qui parut interminable, Ratcliffc poursuivit : —

— Je ne parle pas de mes sentiments personnels, parce que je sais qu'à moins d'être poussée par une haute idée de devoir, toute mon affection serait impuissante à vous décider. Mais je le dis en toute sincérité, j'ai appris à compter sur vous à un degré que je puis à peine exprimer; et quand je pense à ce que je serais sans vous, la vie me semble si insupportablement sombre que je suis prêt à faire tous les sacrifices, à accepter toutes les conditions pour vous retenir à mes côtés.

Victoria Dare, quoique profondément intéressée par ce que Lord Dunbeg lui disait, avait rencontré Sibylle et s'était arrêtée une seconde pour lui murmurer à l'oreille : —

— Vous feriez mieux d'aller chercher votre sœur qui est dans l'embrasure de la fenêtre, derrière le laurier, avec M. Ralcliffe !

Sibylle était au bras de Lord Skye et s'amusait excessivement quoique la nuit fût très-avancée, mais lorsqu'elle saisit les paroles de Victoria, l'expression de sa physionomie changea tout à fait.

Toutes les anxiétés, toutes les terreurs de la dernière quinzaine lui revinrent à l'esprit.

Elle entraîna Lord Skye à travers le vestibule et chercha des yeux sa sœur.

Un seul regard lui suffit.

Horriblement effrayée, mais ayant peur d'hésiter, elle alla directement à Madeleine qui était toujours assise comme une statue, écoutant les dernières paroles de RatcUffe.

Mrs. Lee leva les yeux au moment où sa sœur entra en hâte, remarqua son visage pâle, et se leva vivement.

— Es-tu malade. Sibylle?... — s'écria-t-ellé. — Y a-t-il quelque chose?

— Un peu fatiguée.... — dit Sibylle hors d'haleine. — Je pensais te trouver prête à partir.

— Oui, — cria Madeleine, — je suis toute prête. Bonsoir, monsieur RatcHffe. .le vous verrai demain. Lord Skye, faut-il prendre congé de la Princesse?

— La Princesse s'est retirée il y a une demi-heure, — répondit Lord Skye qui comprenait la situation et qui était tout prêt à aider Sibylle. — Permettez-moi de vous conduire au vestiaire et de faire avancer votre voiture.

M. Hatcliffe se trouva subitement seul, pendant que .Mrs. Lee s'enfuyait bien vite, torturée par de nouvelles anxiétés.

Les deux sœurs étaient arrivées au vestiaire et étaient presque prêtes à partir, lorsque Victoria Dare se précipila soudain sur elles avec une vivacité qui ne lui était pas du tout habituelle, et, prenant Sybille par la inaiu, elle l'attira dans une pièce voisine et ferma la porte derrière elles.

— Pouvez-vous garder un secret? — dit-elle brus- (jucment.

— Ouoi?... — dit Sibylle, qui la regarda la bouche ouverte de curiosité. — Vous ne pensez pas.... êtesvous vraiment... dites-moi donc vite!...

— Oui! — dit Victoria reprenant son calme. — Je suis fiancée!

— A Lord Dunbeg ?

Victoria inclina la tète en signe d'affirmation et Sibylle, dont les nerfs étaient tendus au plus haut degré par l'excitalion, la flatterie, la fatigue, la perplexité, et la terreur, partit d'un éclat de rire strident qui effraya juscju'a la tranquille Miss Dare.

— Pauvre Lord Duubeg!... ne soyez pas dure pour lui, Victoria ! — dit-elle toute haletante quand elle réussit à retrouver sa respiration. — Pensez-vous vraiment à passer le reste de votre vie en Irlande?... Oh! que de choses vous allez leur apprendre, à ces braves Irlandais!...

— Vous oubliez, ma chère, — dit Victoria, après s'être paisiblement installée elle-même sur le pied d'un ht, —

que je ne suis pas une mendiante. On m'a dit que le château de Dunbeg était une résidence d'été trèspittoresque et dans la mauvaise saison nous irons bien entendu à Londres ou ailleurs. Je vous offrirai l'hospitalité si vous venez par là. Ne croyez-vous pas qu'une couronne de comtesse m'ira bien?

Sibylle partit de nouveau d'un éclat de rire si bruyant et si prolongé, que le pauvre Lord Dunbeg luimême, qui arpentait impatiemment le corridor devant la porte, en fut intrigué.

Le rire de Siyblle alarma Madeleine, qui ouvrit subitement la porte.

Sibylle se remit et, pendant que les larmes coulaient abondamment de ses yeux, elle présenta Victoria à sa sœur.

— Madeleine, permets-moi de te présenter la comtesse Dunbeg !

Mais Mrs. Lee était beaucoup trop anxieuse pour prendre le moindre intérêt à Lady Dunbeg.

Une frayeur subite la frappa.

Si, rappelée au souvenir de son propre désappointement par les fiançailles de Victoria , Sibylle allait être prise de crises de nerfs !

Elle entraîna en toute hâte sa sœur vers leur voi-^ ture.

Elles rentrèrent en silence.

Mrs. Lee était en proie à l'anxiété et au doute, d'une part, au sujet de Hatcliffc, d'autre part, pour sa sœur.

Ouant à Sibylle, elle était partagée entre la gaieté que lui avait procuré la conquête de Victoria et les appréhensions que lui causait son intervention dans les affaires de sa sœur.

Son désespoir dépassait ses craintes, cependant.

Elle était décidée à sortir à tout prix de l'incertitude; elle livrerait combat sur l'heure; elle ne pouvait mieux choisir son temps.

Au bout de quelques instanis, les deux sœurs furent à leur porte.

Mrs. Lee avait dit à sa femme de chambre de ne pas les attendre; elles furent donc seules.

Le feu brillait encore dans la cheminée, et Madeleine y jeta quelques autres bûches; puis, elle essaya de décider Sibylle à aller se coucher; mais celle-ci refusa : elle se sentait tout à fait bien, dit-elle, et n'avait nullement sommeil; elle avait bien des choses à dire, dont elle voulait décharger son esprit.

Mais L'Auhr rfe Juin méritant avant tout quelques

égards, elle eut soin de mettre d'abord de côté cette toilette qui avait été son triomphe, en quoi Madeleine lui vint en aide.

Elle se revêtit alors d'un peignoir, cacha dans son sein, comme elle l'eût fait d'une arme qu'elle eût voulu dissimuler, la lettre de Carrington, et, rentrant dans la chambre de Madeleine, elle s'installa sur une chaise, devant le feu.

Et ces deux femmes commencèrent à se mesurer.

La partie était presque égale, ce qui rendait le résultat douteux; car, si Madeleine était la plus habile, Sibylle savait, en revanche, beaucoup mieux ce qu'elle voulait et elle avait une idée nette des moyens qu'elle emploierait pour atteindre son but; et Madeleine, ne soupçonnant pas l'attaque, n'avait aucun plan de défense.

— Madeleine, — dit Sibylle, d'un ton solennel, tandis que son cœur battait violemment, —je veux que tu me dises quelque chose.

— Qu'est-ce , mon enfant?.... — répondit Madeleine intriguée, quoique devinant qu'il devait y avoir une relation entre la question que sa sœur allait lui poser et son indisposition subite et momentanée du bal.

— As-tu l'intention d'épouser Ratcliffe?

La pauvre Mrs. Lee fut déconcertée par cette attaque directe.

Partout se dressait devant elle cette question fatale.

A peine venait-elle d'y échapper par un hasard heureux qu'elle devait à l'intervention de Sibylle, qu'elle se représentait menaçante comme un pistolet.

La ville entière ne s'adressait-elle pas cette question?

La moilié de Wasliinfïton devait connaître la proposition de Hatcliffe, et attendre sa réponse comme on attend la proclamation du résultat d'un scrutin.

Elle éprouvait un immense dégoût, et, au lieu de répondre, elle se livra à une rapide enquête.

— Pourquoi cette question?... As-tu entendu dire quelque chose?... T'en a-t-on parlé?...

— Nullement, — répondit Sibylle, — mais je veux savoir à quoi m'en tenir. Est-il besoin qu'on me le dise pour (|uc je m'aperçoive que Ratcliffe veut que tu l'épouses! Je ne suis point poussée par la curiosité. C'est une affaire qui me regarde presque autant que toi-même. Je t'en prie, parle... ne me traite plus en enfant; dis-moi ta penséc.je suis lasse de marcher dans les ténèbres. Tu ne saurais croire combien cette affaire me pèse! Oh! Maude! je ne serai plus jamais heureuse, si tu ne te fies à moi !

Madeleine sentit comme un remords de conscience devant cet appel désespéré, elle entrevoyait une nouvelle complication dans sa situation déjà si inextricable.

Incapable de voir où elle allait, ignorant les motifs de sa sœur, dont le bonheur lui tenait par-dessus tout à cci'ur, elle se trouvait maintenant accusée de froideur; il n'y avait plus à reculer; cette question directe voulait une réponse formelle.

Pouvait-elle affirmer que son intention était de ne pas épouser Hatcliffe!

En le faisant, elle fermait la porte à tous ses projets d'avenir.

S'il fallait répondre, le mieux était de choisir l'affirmative et d'en finir, le mieux était de faire un saut dans le vide et d'attendre ce qui en résulterait.

Faisant un effort, et sans paraître le moins du monde émue, elle dit, comme dans un rêve : —

— Eh bien. Sibylle, je vais te le dire. Je l'aurais fait depuis longtemps si je l'avais su moi-même. Oui, je suis décidée à épouser Ratcliffe.

Sibylle bondit en s'écriant : —

— Et, le lui as-tu dit?...

— Non, tu es venue nous interrompre au moment même où nous en parlions. J'en ai été fort aise, car cela m'a donné le temps de réfléchir. Mais je suis décidée maintenant. Je le lui dirai demain.

Elle ne parlait pas comme une femme dont le cœur bat à l'idée d'avouer son amour; elle s'exprimait machinalement et comme avec répugnance.

Sibylle se précipita avec passion au cou de sa sœur, et, sans attendre un seul argument , elle l'assaillit de ses supplications.

— Oh! non.,, non... non... ne le fais pas!... Je t'en prie, je t'en supplie, ne fais pas cela, ma chère..., chère Maude! Si tu ne veux pas briser mon cœur, n'épouse pas cet homme. Il est impossible que tu l'aimes, tu ne seras jamais heureuse avec lui. Il t'emmènera à Péonie et tu y mourras. Je ne le reverrai jamais! Il te rendra malheureuse, il te battra, j'en suis sûre. Renvoie-le! Ne consens plus à le revoir. Parlons sur-le-champ, par le premier train; je suis toute prête, le temps de faire nos- malles. Nous irons à Newport, en Europe...

n'importe où, où nous serons hors de son atteinte!

Puis, elle se jeta tour à tour aux genoux de sa sœur et enlaça sa taille de ses bras, en gémissant comme si on lui eût brisé le cu'ur.

Si Carrington l'avait vue en ce moment, il eiU été obligé de convenir qu'elle exécutait ses ordres à la lettre.

Mais elle était sincère dans ses démonstrations. Elle sentait ce qu'elle disait, et ses larmes étaient vraies; elle leur donnait libre cours après les avoir pendant des semaines contenues.

Malheureusement sa logique était faible.

Elle avait du caractère de Ratcliffe une idée fort vague et elle ne pouvait faire que des suppositions sur la vie d'intérieur du Géant de la Prairie à Péonie.

Ses idées sur Péonie elle-même n'étaient guère plus arrêtées.

Elle entrevoyait comme dans une vision sa sœur assise sur un canapé de crin devant un poêle en fonte, dans une petite chambre aux murs blancs et nus, ornés de quelques lithographies coloriées, et, dans chaque coin, une table de marbre avec un bouquet de fleurs desséchées, à l'aspect funèbre; pour toute littérature, lisant le recueil périodique de Franck Leslie et le New- ] ork Ledger '. Partout une forte odeur de cuisine et sa sœur recevant les visites des commères du voisinage, les femmes des voisins et des électeurs qui venaient lui rapporter les cancans du pays.

' Recueils périodiques sans râleur, publiant des romans sans prétention dont la classe moyenne est très-friande.

Celte idée que Sibylle se faisait de Péonie n'était pas trop inexacte, bien qu'elle ignorât complètement les mœurs de l'Ouest et qu'elle fiU imbue des préjugés les moins raisonnables contre ses habitants, ses villes, et ses campagnes, bref contre tout ce qu'on y voyait, contre sa politique même et ses politiciens, qu'elle considérait dans sa naïveté comme le plus mauvais des produits de l'Ouest '.

Quand viendrait pour Ratcliffe l'heure fatale du repos et de la vie privée, heure qui tôt ou tard sonne pour les politiciens dans l'ingrat pays de l'illinois, que ferait-il alors de sa femme?

Elle qui s'ennuyait à mourir à New-York et qui n'avait pas su trouver d'attrait permanent à la société d'Europe, pouvait-il sérieusement espérer la faire vivre dans le romanesque village de Péonie! Ou bien, pensait-il qu'ils trouveraient le bonheur au milieu des plaisirs que leur procureraient à Washington les revenus de Mrs. Lee?

Dans la violence de sa passion il avait d'avance accepté toutes les conditions que Mrs. Lee lui imposerait; mais s'il espérait que cet ange viendrait dorer de pourpre son crépuscule, il se méprenait étrangement sur la puissance des femmes et de l'argent, et cette erreur ne faisait guère honneur à son expérience.

Quels que pussent être les projets de Ratcliffe, ils ne

' ll/estern products. — Expression fort usitée en Amérique, et signifiant les blés, les viandes, les fruits qui viennent principalement de l'Ouest; — comme les Vankees notions sont les articles fabriqués dans fEst.

salisfaisaienl point Sibylle; car, si elle avait sur les Géants des Prairies des idées quelque peu erronées, elle connaissait du moins les femmes ; elle connaissait surtout sa sœur bien mieux que Ratcliffe.

Sur ce point elle avait raison, et elle aurait sagement agi en n'ajoutant pas autre chose.

Mrs. Lee, un moment ébranlée par l'impétuosité des supplications de Sibylle, revint à sa décision première en présence de l'absurdité de ses craintes.

Celte opposition systématique qui paraissait dictée par les nerfs révolta Mrs. Lee, qui reprit sa fermeté et gronda sévèrement sa sœur.

— Sibylle..., Sibylle... — dit-elle, — ne sois pas si violente. Sois femme et ne te conduis pas en enfant gâtée!

Comme la plupart des personnes qui ont à répondre à des enfants, gâtés ou non, Mrs. Lee se montrait .sévère pour cacher son embarras.

Au fond, elle était fort mal à l'aise et fort chagrine. Elle n'était rien moins que satisfaite elle-même des motifs qui la guidaient.

Le doute l'obsédait et cette sœur précisément, dont elle croyait faire le bonheur, était son plus grand tyran.

Ouoi qu'il en soit, elle réussit à calmer Sibylle. Ses plaintes cessèrent et elle se leva d'un air décidé.

— Madeleine, — dit-elle, — comptes-tu réellement épouser Ratcliffe?

— Oue veux-tu que je fasse, ma chère Sibylle?... Je veux faire pour le mieux... je pensais te faire plaisir., j

— Tu pensais me faire plaisir?... — s'écria Sibylle. —

Quelle idée étrange!... si tu m'en avais jamais parlé, je t'aurais dit que je le hais et que je ne puis comprendre comment tu arrives à le supporter. Mais plutôt que de te le voir épouser, je l'épouserais moimême. Je sais que tu seras malheureuse à en mourir. Ma Maude, je t'en prie, dis-moi que tu ne feras pas cela!

Et la jeune fille recommença ses doux gémissements, tout en couvrant sa sœur de caresses.

La situation de Mrs. Lee était devenue intolérable.

Heurter de front ses amis, c'était déjà pénible, mais se montrer dure et cruelle pour l'être dont le bonheur lui tenait le plus à cœur, c'était plus qu'elle n'en pouvait supporter.

Mais en vérité, une femme qui s'est dit une bonne fois qu'elle épouserait un homme tel que M. Ratcliffe pouvait-elle, uniquement pour un caprice d'enfant gâtée, se manquer de parole à elle-même?

Sibylle était décidément plus enfant qu'elle ne le croyait. Elle ne savait même point comprendre sou propre intérêt.

Elle ne connaissait pas plus Ratcliffe que s'il eût été quelque géant de conte de fées, perché sur une tige de fève.

Il fallait donc la traiter en enfant, avec douceur et patience, mais aussi avec décision et fermeté. Pour son propre bien il fallait lui refuser ce qu'elle demandait ; Madeleine prit donc un ton décidé qui était bien peu en harmonie avec son trouble intérieur.

— Ma chère Sibylle, — dit-elle, — je suis décidée à

épouser M. Halcliffe parce que je ne vois pas d'autre moyen de rendre tout le monde heureux. N'aie pas peur de lui, il est bon et généreux. D'ailleurs je saurai veiller à mon bonheur comme au tien, n'en parlons plus. Voilà le jour et nous sommes toutes deux bien fatiguées.

Sibylle alors se plaça résolument devant sa sœur et, comme si leurs rôles eussent subitement été intervertis, elle dit : —

— Ainsi, tu es bien décidée, et rien de ce que je . pourrais dire ne modifierait la résolution.

Mrs. Lee la regarda avec étounement; elle ne trouva pas la force de répondre et se contenta de secouer la tête avec tristesse, mais d'un air décidé.

— Dans ce cas, il ne me reste plus qu'une chose à faire. Lis ceci!

Et elle tira la lettre de Carrington et la présenta à

sa sœur.

— Pas maintenant. Sibylle, — répondit Mrs. Lee qui redoutait une longue lutte. — Je Urai cela quand nous aurons pris un peu de repos. Va te coucher maintenant.

— Je ne sortirai pas d'ici et je n'irai pas me coucher avant que tu aies lu,— répondit Sibylle en reprenant sa place devant le feu de l'air décidé qu'on prête à la Reine Elisabeth, — dussé-je rester jusqu'à ton mariage. J'ai promis à Carrington de te faire lire cette lettre immédiatement ; je suis forcée de tenir ma promesse.

Poussant un soupir, Madeleine s'approcha de la fenêtre et tirant le rideau, brisa le cachet et, à la grise lueur du jour naissant, elle lut ce qui suit : —

« Washington. le 2 avril.

« Chère mistress Lee ,

t Cette lettre ne vous sera remise que s'il y a nécessité absolue pour vous d'en connaître le contenu. Seule la nécessité peut m'excuser de l'avoir écrite. Pardonnez-moi de me mêler une fois encore de vos affaires ; ne pas le faire en cette circonstance serait vous donner le droit de vous plaindre de moi.

a Vous me demandiez dernièrement si pour expliquer la mauvaise opinion que j'ai du caractère de M. Ratcliffe je connaissais sur son compte quelque chose qui fiU ignoré du public. J'éludai à ce moment votre question, lié que j'étais par les règles de ma profession qui m'interdisent de révéler des faits dont j'ai eu connaissance sous le sceau du secret professionnel. Ces règles, je vais les violer, parce que je crois avoir envers vous des devoirs qui priment tous les autres.

« Je connais en effet sur M. Ratcliffe des faits qui justifient la mauvaise opinion que j'ai de lui, et qui le rendent indigne, non-seulement d'être votre mari, mais de compter parmi vos relations.

u Vous savez que je suis l'exécuteur testamentaire de Samuel Baker. Vous savez qui était cet homme. Vous avez vu sa femme. Elle vous a dit, elle-même, que je l'aidais à examiner et à détruire des documents ayant un caractère privé et que son mari sur son lit de mort lui a fait promettre de détruire. Voici l'une des premières découvertes que je fis parmi ces papiers et que Mrs. Baker compléta.

ï II y ajuste huit ans, la grande Compagnie Inter-Oceanie Mail Steamship, voulant étendre ses opérations au monde entier, demanda au Congrès une forte subvention. M. Baker fut chargé d'arranger cette affaire. Toutes les copies de sa correspondance avec le Président de la Compagnie sont tombées en ma possession. Les lettres de Baker étaient chiffrées, cela va sans dire, et il se servait d'un chiffre

différent chaque fois. La clef de ces chiffres se trouvait parmi ses papiers; mais Mrs. Baker eût tout pu expliquer sans chiffre.

« Il résultait de cette correspondance que le bill avait été voté par la Chambre des Représentants, mais que le Sénat l'avait renvoyé à une Commission, ce qui laissait peu d'espoir pour l'adoption du bill. La fin de la session approchait; les avis des Sénateurs étaient partagés, mais le Président de la Commission était décidément hostile au projet.

1 Or, le Président de cette Commission n'était autre que le Sénateur Ratcliffe dont le nom, dans ces lettres, figurait toujours en chiffres et avec les plus grandes précautions. Si vous tenez à vérifier le fait et à retrouver tout l'historique de ce bill avec le rapport, les observations, et les voti'S de M. Ratcliffe, vous n'aurez qu'à parcourir les journaux et les comptes rendus des débals de cette année-là.

- Finalement, Baker écrivit à la Compagnie que le Sénateur Ratcliffe avait mis le bill en poche et qu'à moins de trouver un moyen de vaincre sa résistance, il ne ferait pas de rapport et la subvention ne serait jamais volée. Tous les moyens ordinaires de persuasion avaient été employés, toutes les influences avaient été mises en jeu. A bout de ressources, Baker proposa d'essayer de l'argent, ajoutant qu'il serait inutile d'offrir de petites sommes. A moins de pouvoir affecter cent mille dollars à ce but, il valait mieux abandonner l'affaire.

« Par retour du courrier, Baker fut autorisé à disposer d'une somme quelconque, jusqu'à concurrence de cent cinquante mille dollars. Deux jours apr^s il put répondre que le rapport était prêt et que le bill serait voté en moins de quarante-huit heures. Il félicita la Compagnie d'avoir réussi avec cent mille dollars.

• Ainsi que Baker lavait prédit, le bill fut alors rapporté et voté et eut force de loi, et la Compagnie n'a pas cessé depuis lors de recevoir la subvention en question. Mrs. Ba-

ker se souvient même que son mari avait payé la somme au Sénateur Ratcliffe en coupons de Bons des Étals-Unis.

c Cet acte joint à la tortuosilé de la politique de M. Ratcliffe explique la méfiance qu'il n'a cessé de m'inspirer. Vous comprendrez aisément pourquoi tous ces papiers ont été détruits. On ne pourrait décider Mrs. Baker à faire au public ces révélations au risque de son repos. Dans son propre intérêt, la Compagnie garde le secret, ses livres ne portent nulle trace de cotte transaction. Si je dirigeais cette accusation contre M. Ratcliffe, je ne nuirais qu'à moi-même. H nierait en me riant au nez. Je ne pourrais fournir aucune preuve. Je suis donc plus directement intéressé que lui-même à ne rien dévoiler.

« En vous confiant ce secret, je compte fermement que vous n'en parlerez à personne,.... pas même à votre sœur. Vous pourrez montrer cette lettre à une seule personne, si vous le désirez.... et cette personne sera M. Ratcliffe lui-même. Cela fait, je vous prie de la brûler immédiatement.

» Recevez mes souhaits les plus sincères et croyez à mon titernel dévouement.

( John Carrington. >

Quand elle eut achevé cette lecture, Mrs. Lee resta un moment silencieuse , les yeux fixés sur le square , en bas.

Le jour était venu et le ciel brillait de la fraîche lumière d'un soleil d'avril.

Elle ouvrit la fenêtre et aspira les lièdes effluves printanières.

Elle avait besoin de tout ce calme et de toute cette pureté, car au fond de l'àme elle était blessée, humiliée, révoltée, exaspérée.

Contre Tavis de tousses amis, elle s'était laissée aller à croire en cet homme ; elle s'était monté l'esprit au point de consentir â l'épouser, lui, qui aurait dû être au fond d'un cachot si loi et justice étaient une seule et même chose.

Sa colère ne connut d'abord plus de bornes : elle avait hAtc de le voir et de le démasquer.

Elle exprimerait une bonne fois toute l'horreur que lui inspirait la meute des politiciens. Elle verrait si cet être ressemblait aux autres créatures ; s'il lui restait une ombre d'honneur ; si l'on pourrait découvrir dans son âme un coiu qui ne fiU point souillé.

Puis elle se dit qu'après tout on pouvait se tromper, que M. Ratcliffe trouverait moyen d'expliquer l'affaire.

Mais à cette pensée se rouvrait une autre blessure faite à son orgueil.

Nou-seulement elle croyait en l'accusation, mais elle était encore certaine que Ratcliffe chercherait à défendre cette action.

Et elle avait voulu épouser un homme capable d'une pareille infamie!...

Elle frémit à l'idée qu'une telle accusation pourrait frapper un homme (jui serait son mari, et qu'elle ne pourrait, au fond du cœur, la repousser un seul instant par l'incrédulité ou parle mépris et l'indigalion.

Comment en était-elle arrivée la?

Comment s'était-elle en{ja(;ée dans un tel bourbier?

En quittant New-York, sou intention avait été de rester simple spectatrice de ce qu'elle verrait à Washin{;ton.

Elle n'y serait jamais venue si elle avait pu supposer que ce voyage la conduiraità l'idée de se remarier ; car elle était fière de la fidélité qu'elle gardait à son premier époux et elle avait les secondes noces en horreur. Au milieu de sa vie agitée de Washington elle avait oublié tous ces principes.

Valait-il bien la peine de vivre si l'on n'avait ni époux, ni enfants?

La famille résumait-elle tout ce que le modne peut offrir? Ne pourrait-elle trouver quelque autre chose qui pût l'intéresser?

Et, poursuivant ce feu follet d'une chose digne d'intérêt, elle était venue échouer dans cette fondrière de la politique, en dépit de toutes les remontrances, contre la voix de sa propre conscience.

Elle se leva et arpenta la chambre tandis que Sibylle étendue sur le canapé l'observait du coin de l'œil.

Elle était de plus en plus irritée contre elle-même et sa colère contre Ratcliffe s'évanouissait à mesure.

Il ne l'avait jamais trompée, il lui avait maintes fois déclaré qu'en politique il ne reconnaissait point de loi morale ; que là où la vertu ne le menait pas au but, il employait le vice.

Comment pourrait-elle le blâmer pour des actes que vingt fois en sa présence il avait défendus et auxquels elle avait donné son approbation tacite, alors qu'il se basait sur les principes qui pouvaient aussi bien excuser cette dernière vilenie que toutes les autres?

Ce qui était plus grave, c'est que cette découverte lui ouvrait les plus secrets replis de son cœur.

Elle s'élait raécoQQue jusqu'alors elle-mômc , naïvement elle se croyait guidée par l'intérêt de Sibylle et par le souci de son bonheur.

En réalité, elle découvrait au fond de son âme des mobiles bien différents.

Ce qu'elle y découvrait, c'était l'ambition, la soif du pouvoir, une tendance inquiète à se mêler de choses qui ne la regardaient point, le besoin de se soustraire au tourment de voir tout le monde occupé et satisfait, tandis que sa vie à elle était vide et triste.

Elle s'était depuis quelque temps laissée gagner par l'illusoire espérance de trouver quelque part un vaste champ où elle pût se rendre utile; elle espérait que de grandes occasions de faire le bien combleraient le vide de son existence depuis son veuvage ; enfin elle croyait avoir trouvé une façon de gaspiller gaiement ce qui lui restait de son existence, alors même qu'elle aurait su d'avance qu'elle la gaspillerait en pure perte.

Ce rêve était fini, sa vie lui apparaissait plus morne que jamais.

Sa désillusion n'était rien; la découverte qu'elle avait faite de sa faiblesse et la déception qu'elle eu avait éprouvée l'affectaient bien davantage.

Brisée par cette longue émotion et par la veille, elle était incapable de lutter contre les idées que lui suggérait son imagination surexcitée. Une crise était indispensable pour mettre fin à cette tension extrême de son système nerveux.

Cette crise arriva enfin.

— Ouelle chose horrible que la vie! — s'écria-t-elle

en se tordaat les bras avec un geste de rage impuis^ santé. — Oh! je voudrais être morte!... Je voudrais voir tout l'univers détruit de fond en comble!...

Et elle se laissa tomber à côté de Sibylle, en fondant en larmes.

Sibylle, qui avait assisté en silence à toute cette scène, attendit que la première crise fût passée.

Elle n'y voyait pas de mal. Elle ne pouvait intervenir utilement que lorsqu'un peu de calme serait revenu.

Madeleine eut un moment de repos.

Mais bientôt d'autres pensées vinrent la rejeter dans son trouble.

Elle se fit des reproches au sujet de Carrington ; elle s'en fit encore pour Sibylle, elle la trouva brisée et pâlie; de fait, elle était exténuée de fatigue.

— Sibylle, — dit-elle enfin, — il faut te coucher. J'ai bien tort de te laisser veiller si tard. Tu es trop fatiguée pour rester plus longtemps. Va, prends un peu de repos.

— Je n'irai pas me coucher avant toi, Maude, — répondit-elle tranquillement.

— Va, mon enfant, — reprit-elle. — Tout est fini. Je n'épouserai pas M. Ratcliffe, tu n'as plus besoin de te chagriner à ce propos.

— Es-tu bien malheureuse?

— Non... Seulement bien fâchée contre moi. J'aurais dû suivre plus tôt le conseil de M. Carrington.

— Oh ! Maude ! — s'écria Sibylle comme prenant une résolution subite, — tu devrais épouser M. Carrington.

Cette remarque attira de nouveau rattention de Mrs. Lee.

— Certes, chère Sibylle, — dit-elle, — tu ne parles pas sérieusement.

— Mais si, très-sérieusement, — répondit Sibylle d'un ton très-décidé. — Je sais que tu me crois moi-même amoureuse de M. Carrington, mais cela n'est pas vrai. J'aimerais bien mieux l'avoir pour beau-frère que pour mari. Il est certainement et de beaucoup l'homme le plus aimable que je connaisse, et... et tu pourrais venir en aide à ses sœurs.

Mrs. Lee eut un moment d'hésitation, car elle ne jugeait pas prudent de sonder une blessure en voie de guérison; mais voulant à tout prix décharger son cœur de tous les poids qui l'oppressaient, elle surmonta sa répugnance et dit : —

— Es-tu bien sûre, Sibylle, de dire la vérité? Pourquoi donc m'as-tu avoué que tu tenais beaucoup à lui, et pourquoi son départ t'a-t-il rendue si malheureuse?

— La raison est bien simple. Je pensais comme tout le monde que tu épouserais M. Hatcliffe et, dans ce ( as, j'aurais été obligée de m'en aller vivre seule ; et tu me traitais toujours en enfant... et tu ne voulais pas m'accorder ta confiance... et M. Carrington était la seule personne qui pût me conseiller... et lui une fois parti je me trouvais seule pour lutter contre toi et Ratcliffe réunis... et personne n'était là pour me guider dans cette lutte... A ma place, tu aurais été plus malheureuse que moi.

Madeleine regarda un moment sa sœur.

Cela durerail-il?... Sibylle connaissait-elle elle-même la profondeur de sa blessure?... «

Mais que pouvait faire Mrs. Lee en ce moment?

Peut-être sa sœur se trompait-elle elle-même. Cette période troublée une fois passée, l'image de Carrington se représenterait à son esprit, trop souvent peut-être pour sa tranquillité....

Mais à chaque jour sa peine ne suffit-elle pas?...

Madeleine attira sa sœur près d'elle et lui dit : —

— Sibylle, j'ai commis une terrible méprise. Pardonne-moi!...

Mrs. Lee ne reparut qu'après midi; elle ne dit pas si elle avait beaucoup dormi, mais ses traits fatigués ne dénotaient pas un repos l)ien long ni bien doux.

Si elle n'avait guère dormi, elle avait, en revanche, beaucoup réfléchi et la réflexion avait quelque peu calmé la tempèle (jui avait grondé au fond de son Ame.

Si ce n'était point encore le soleil, c'était du moins le calme qui suit l'orage.

Pendant les longues heures qu'elle passa à attendre un sommeil qui s'obstinait à ne point venir, elle se sentit d'abord profondément humiliée en pensant qu'elle avait été assez vaine pour se^^roire appelée à être d'une utilité quelconque en ce bas monde.

Elle souriait môme en se voyant en train de réformer Uatcliffe, et Krebs, et Schuyler Clinton.

Maintenant qu'elle voyait avec quelle facilité Ratcliffe l'avait roulée autour du doigt, elle se tordait de rage ; et elle frissonna en pensant à ce qu'elle serait devenue en l'épousant, et à toutes les culbutes morales qu'il lui aurait fait exécuter.

Elle avait échappé à grand'peine au danger de se voir traînée sous les roues de la machine politique et de mourir d'une fin prématurée.

En y songeant elle éprouvait une envie folle de se venger de toute la gent politique, de Ratcliffe tout d'abord.

Elle composa pendant des heures entières les discours vengeurs qu'elle se proposait de lui jeter au visage.

A mesure qu'elle se radoucit, les crimes de Ratcliffe perdirent de leur horreur.

La vie en somme n'était pas entièrement perdue pour elle. Cette expérience, tout amère qu'elle était, lui servirait; n'était-elle pas venue à la recherche d'un homme assez puissant pour donner de l'ombre?

Et n'était-ce rien que l'ombre de Ratcliffe?

N'avait-elle pas pénétré dans les plus sombres recoins de la politique?

N'avait-elle pas appris que la simple possession du pouvoir pouvait faire d'un caprice de campagnard imbécile le cauchemar qui troublait le sommeil des nations?

Les bouffonneries des Présidents et des Sénateurs avaient été amusantes, si amusantes que pour un peu elle se fût laissée entraîner à jouer les bouffons avec eux.

Elle avait pénétré jusqu'au fond de ce gouvernement démocratique, et elle avait vu qu'il ne valait pas mieux qu'un autre.

Son propre bon sens aurait dû le lui apprendre.

Mais maintenant que l'expérience l'avait instruite, elle était contente de quitter la mascarade et de retourner à la vraie démocratie, à ses indigents et à ses prisons, à ses écoles et à ses hôpitaux.

Ouant à M. Ratcliffe, elle n'éprouvait aucune difficulté à en finir avec lui.

Que M. Ratcliffe et les géants, ses collègues, parcourent tant qu'ils voudront les prairies de la politique, à la chasse des emplois lucratifs!

Son but à elle était différent; elle n'avait plus l'ambition (le se joindre à eux; elle n'avait plus de haine pour Ratcliffe; elle n'avait pas la moindre intention de linsulter ou de se quereller avec lui.

Ce qu'il avait fait comme politicien, il l'avait fait suivant son propre code de morale ; ce n'était pas à elle de le juger.

Elle ne réclamait que le droit de se protéger elle-même.

Elle espérait le tenir à distance, mais tout en ne pouvant lui garder son amitié, si Carriogton avait écrit la vérité, elle ne voyait aucune raison pour rompre entièrement avec lui.

Si celte manière d'envisager son devoir était étroite, cela prouvait qu'elle avait appris quelque chose de Ratcliffe, à moins que ce ne fût une preuve qu'elle avait encore h apprendre à mieux connaître Ratcliffe luimême.

Deux heures avaient sonné et Madeleine n'était point encore sortie de sa chambre; Sibylle non plus n'avait point encore paru.

Madeleine sonna et donna ordre de recevoir M. Ratcliffe, s'il se présentait, mais elle ajouta que pour tout autre visiteur elle n'y serait pas.

Puis elle écrivit quelques lettres et fit quelques préparatifs de départ ; car elle devait se hâter de quitter

la ville pourj échapper aux cancans, qui menaçaient de fondre sur elle comme une avalanche.

Quand enfin Sibylle parut, beaucoup plus reposée que sa sœur, elles passèrent une heure ensemble à arranger différentes petites affaires.

Elles étaient toutes deux de bonne humeur et Sibylle était radieuse.

Plusieurs visites furent annoncées-, les unes, visites d'amitié, la plupart, visites de curiosité, car la subite disparition de Mrs. Lee du bal avait été remarquée.

Pour tous ces visiteurs la porte demeura impitoyablement close.

Enfin, elle renvoya même Sibylle pour avoir le champ entièrement libre.

Sibylle, délivrée de toutes ses alarmes, sortit pour se donner le plaisir d'interrompre une entrevue de Lord Dunbeg avec sa comtesse, et pour s'amuser de la dernière phase de Victoria.

Vers quatre heures on vit la grande stature de Ratcliffe sortir du Ministère des Finances et descendre les marches du perron occidental.

Le ministre se dirigea lentement vers le square, traversa l'avenue, s'arrêta à la porte de Mrs. Lee, et sonna.

Il fut immédiatement introduit.

Mrs. Lee était seule au salon.

Elle se leva avec une certaine gravité en le voyant entrer, mais elle le reçut néanmoins avec toute la cordialité possible.

Elle voulait couper nettement court à ses espérances, mais sans le blesser cependant.

— Monsieur Ratcliffe, — dit-elle, — je suis certaine qu'il vous sera agréable que je parie sur-le-cliamp et en toute franchise. Je n'ai pu vous répondre hier soir. Je vais le faire sans retard. Il m'est impossible d'accepter votre demande. Je préférerais même ne pas avoir à la discuter, n'en parlons plus, et revenons à nos anciennes habitudes. **'

Elle ne put arriver, quelque effort qu'elle fit, à proférer une parole de gratitude pour ses sentiments affectueux, ou de regret de ne pouvoir les partager.

Il lui semblait qu'une stricte politesse était tout ce qu'on était en droit d'exiger d'elle.

Ratcliffe remarqua ce changement dans les manières de Mrs. Lee.

II s'était attendu à une lutte, mais non à un échec si brusque.

Il devint grave, hésila un moment avant de parler; quand enfin il répondit, il s'exprima avec autant de fermeté que Mrs. Lee elle-même.

— Une telle réponse, — dit-il, — est inacceptable. Je ne prétends pas avoir droit à une explication, je n'ai envers vous aucun droit. Mais je crois pouvoir vous demander cette explication comme une faveur, et j'ose espérer que vous ne me la refuserez pas. Voulez-vous me dire les raisons qui vous ont dicté cette décision si dure et si rapide?

— Je ne conteste pas votre droit à une explication, monsieur Ratcliffe; et si vous voulez en user, je suis prête à vous donner toutes les explications désirables; mais je préférerais ne pas vous voir insister. Si j'ai

parlé avec une certaine dureté, c'était pour vous épargner l'ennui encore plus grand du doute. Puisque j'étais forcée de vous causer de la peine, ne valait-il pas mieux parler tout de suite, et n'était-ce pas plus honnête de ma part? Nous avons été amis... Je compte partir bientôt. J'éviterai, d'ici là, de dire ou de faire quoi que ce soit qui puisse altérer nos relations.

Mais Ratcliffe ne prêta nulle attention à ces paroles et n'y répondit pas; il était trop ferré eu matière de controverse pour se laisser détourner par de telles bagatelles, quand il avait besoin de toutes ses facultés pour songer à un moyen de clouer son adversaire au mur.

— Votre décision est-elle toute récente? — demandat-il.

— Elle date de fort loin , monsieur Ratcliffe ; seulement j'ai eu le tort de m'en laisser détourner. La réflexion m'y a ramenée.

— Puis-je vous demander quels motifs vous y ont ramenée? Certainement il a fallu de graves raisons pour vous décider.

— Je veux vous parler franchement. Si mon apparente hésitation vous a induit en erreur, je le regrette vivement. Ce n'était vraiment pas mon intention. J'hésitais parce que je me demandais si réellement ma vie serait utilement employée, si je la consacrais à vous aider. Ma décision m'a été dictée par la certitude que j'ai acquise que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Nos existences sont lancées dans des directions différentes. Nous sommes trop vieux tous deux pour changer aujourd'hui.

'Ratcliffe secoua la lête comme soulagé d'un grand poids.

— Vos raisons ne sont pas solides, mistress Lee; il n'y a pas dans nos deux existences une telle contradiction. Je puis au contraire donner à la vôtre le champ qui lui est nécessaire, et je suis seul à le pouvoir, et vous, vous pouvez donner à la mienne ce qui lui a manqué jusqu'à présent. Si ce sont là vos seules raisons, je suis sûr de les combattre aisément.

Madeleine ne parut pas goûter énormément ce raisonnement. Elle répondit d'un ton un peu piqué : —

— Inutile d'argumenter à ce sujet, monsieur Ratcliffe. Vous et moi nous avons de la vie une conception différente-, je ne puis accepter celle que vous en avez et vous ne sauriez modifier la mienne.

— Montrez-moi un seul exemple d'une telle divergence, — répondit Ratcliffe, — et je n'ajouterai pasunmot déplus.

Mrs. Lee hésita.

Elle le regarda un moment comme pour s'assurer qu'il parlait sérieusement.

Il y avait dans ce défi une impudence qui la déconcertait.

Si elle ne le relevait sur-le-champ, elle ne savait pas combien il pourrait en résulter d'ennuis pour elle.

Ouvrant donc le tiroir de son pupitre, elle en tira la lettre de Carrington et la tendit à Ratcliffe.

— Voici un tel exemple, qui est venu tous récemment à ma connaissance. Je voulais dans tout les cas vous le montrer, mais j'aurai préféré attendre.

Ratcliffe prit la lettre qui lui était présentée, l'ouvrit

lentement, chercha la signature, et lut sans donner le moindre signe de surprise ou de trouble.

On ne se serait pas douté qu'à la seule vue du nom de Carrington, il savait aussi bien ce que la lettre contenait que s'il l'eût écrite lui-même.

Son premier sentiment fut la colère à la vue de ses projets avortés.

Il ne put comprendre tout d'abord comment les choses s'étaient passées.

L'idée que Sibylle pouvait y avoir mis la main ne lui était pas venue.

11 avait décidé dans son esprit que Sibylle était une jeune fille sotte, frivole, qui ne comptait pour rien dans les actions de sa sœur.

11 avait commis cette méprise fréquente chez les hommes, et qui consiste à confondre la vivacité de l'intelligence avec la force des caractères.

Sans être métaphysicienne. Sibylle, quand elle voulait quelque chose, le voulait plus obstinément que sa sœur, dont la volonté était déjà fatiguée.

Ce point avait échappé à RatcUffe, et il en était à se demander ce qui était venu se placer en travers de sa route, et comment Carrington s'était arrangé pour être en même temps présent et absent, pour occuper une position lucrative à Mexico et contrecarrer en même temps ses plans à Washington.

11 n'avait pas crédité Carrington de tant d'habileté.

Cet échec l'irritait au plus haut degré.

Encore un peu, pensait-il, et il eût été tranquille de ce côté, et il avait probablement raison.

Une fois qu'il aurait eu sur Mrs. Uee une prise suffisante, il lui aurait lui-môme raconté l'histoire, en la colorant à sa manière, et il se croyait sûr d'obtenir son assentiment.

Mais maintenant que Mrs. Lee était prévenue centre lui, la tâche serait beaucoup plus difficile.

U ne désespérait pas cependant; car il était persuadé qu'au fond du cœur Mrs. Lee désirait aussi ardemment que lui-même se trouver à la tête de la Maison-Blanche et sa retenue apparente n'était que l'histoire de la femme tentée qui fait mine de refuser.

Il employait donc tous ses efforts à trouver le moyen de faire reprendre le dessus aux idées ambitieuses de Mrs. Lee.

Une seconde fois, il s'agissait de chasser Carrington de la place.

C'est pourquoi, ayant lu la lettre pour savoir quel en était le contenu, il la relut lentement pour gagner le temps de la réflexion; puis, la remettant dans son enveloppe, il la rendit tranquillement à Mrs. Lee.

Celle-ci, avec tout autant de flegme, la reprit et, comme si désormais cette lettre ne devait plus avoir d'intérêt pour elle, elle la jeta négligemment au feu, où elle se consuma sous les yeux de Hatcliffe.

11 suivit un moment le papier du regard; puis, se tournant enfin il dit avec son imperturbable sang-froid ordinaire : —

— J'avais l'intention de vous entretenir moi-même de cette histoire; je suis fâché que M. Carrington ait cru devoir me devancer. 11 avait sans doute des motifs

tout personnels pour se livrer de la sorte à l'étude de mon caractère.

— Ainsi, c'est vrai!... — dit Mrs. Lee, avec plus de vivacité qu'elle n'aurait voulu.

— C'est vrai quant aux points principaux, faux quant aux détails et à l'impression que ce fait mérite de vous laisser. Lors de l'élection présidentielle qui eut lieu il y a huit ans, en automne, la lutte des partis était, vous vous en souvenez, très-vive et les forces étaient à peu près égales. Je n'avais pas encore à ce moment dans mon parti l'importante situation que j'y ai acquise depuis. Mais le résultat de cette élection était presque aussi décisif pour l'avenir de la nation que l'issue de la guerre elle-même; notre défaite eût mis le gouvernement entre les mains des rebelles d'autrefois, lesquelles étaient encore souillées de notre sang ; les desseins de ces hommes étaient plus que douteux et, alors même qu'ils auraient été guidés par les meilleurs sentiments, ils n'auraient pu arrêter la violence de leurs partisans. Nous fimes donc des efforts désespérés. On dépensa l'argent sans compter, plus même que nos ressources ne le permettaient. A quoi cet argent a t-il été employé, je ne saurais le dire. Je ne m'occupais point de ces détails qui concernaient le Comité Central National, dont je n'étais point membre. La grande question était que nous avions emprunté de fortes sommes sur billets garantis et qu'il fallait payer à tout prix. Les membres du Comité National et plusieurs Sénateurs discutèrent cette question et je pris part aux délibérations. Le résultat en fut qu'un beau jour je vis venir chez moi le

Chef du Comité en compagnie de deux Sénateurs qui me dirent, sans rien m'avouer de plus et sans que je pusse faire une objection, que j'avais à cesser l'opposilion que j'avais persisté à faire à la subvention de la Compagnie des Paquebots à vapeur. La déclaration qu'ils firent, comme chefs responsables du parti, de l'utiUté d'une telle attitude de ma part me suffit. Je ne me crus pas le droit de persister plus longtemps dans une opinion qui m'était personnelle et qui pouvait, après tout, être fausse. Je rapportai le bill et je le votai avec la grande majorité de mes collègues. Mrs. Baker se trompe en disant que l'argent me fut remis à moi-môme. Si réellement il a été versé, ce dont je ne sais que ce que cette lettre prétend m'apprendre, c'est qu'il aura été remis entre les mains du représentant du Comité National. Je nie quant à moi, avoir reçu de l'argent dont je n'avais que faire ; je suppose qu'on l'aura employé à payer les dettes de notre campagne électorale.

Mrs. Lee avait tout écouté avec un vif intérêt.

Alors seulement elle sentait qu'elle avait pénétré jusqu'au ccTur de la politique et qu'elle pouvait comme un médecin avec son stéthoscope en rechercher la maladie organique.

Elle comprenait pourquoi le pouls de ce corps avait des battements si inégaux, signes de troubles graves, qui remplissaient les hommes d'une anxiété dont ils ne pouvaient ou dont ils ne voulaient connaître la cause.

L'intérêt que lui inspirait la maladie lui fi t surmonter le dégoiU que lui inspirait la pourriture (jui lui était révélée.

Il serait inexact de dire que cette découverte lui fit

plaisir, car la surexcitation du moment faisait taire toute autre sensation.

Ce n'est que plus tard qu'elle comprit combien était absurde, devant une histoire du genre de celle-ci, son projet de réforme dans la politique.

Et cetle réforme avec l'aide de Ratcliffe encore!

L'impudence de cet homme lui eut paru sublime si elle avait été sûre qu'il sût faire une distinction entre le bien et le mal, entre le mensonge et la vérité, et qu'il pût causer de vice et de vertu autrement qu'un aveugle, de rouge et de vert. ?^

11 ne voyait pas comme elle. Forcé de choisir par lui-même, il n'avait rien pour se guider.

Était-ce la politique qui avait de la sorte atrophié son sens moral, en ne lui fournissant jamais l'occasion de s'exercer?

En attendant, elle se trouvait en présence d'un fou moral qui n'avait même pas assez de raison pour comprendre l'absurdité de ses prétentions!

Il prétendait l'entraîner sur les rives de cet océan de corruption et lui faire reprendre le rôle du Roi Canut ou de Dame Partington avec son sceau et son balai.

Que faire d'un tel animal?

Un spectateur désintéressé de cette scène, mis au courant de l'affaire, eut trouvé une autre cause de gaieté dans la naïveté de Mrs. Lee.

Avec toute son expérience elle était un bébé en présence de ce grand politicien. Tout en trouvant la légende de Ratcliffe aussi inacceptable que possible, elle était prêle à l'admettre.

Mais si les compajînons de Ratcliffe avaient été présenls, ils n'auraient manqué de se regarder avec un sourire d'orgueil professionnel et ils auraient juré leurs grands dieux que Hatcliffc était sans contredit l'homme le plus fort que le pays eiU jamais produit, et qu'il ne pourrait manquer d'en devenir le Président. Ils n'auraient pas raconté leur rôle dans cette histoire s'ils avaient pu s'en dispenser; mais entre eux, ils auraient énoncé les fiiits à peu de chose près dans les termes suivants : —

Hatcliffe leur avait fait dépenser des sommes énormes pour gagner l' Illinois, son État, au parti, mais en même temps pour assurer sa réélection. Us avaient essayé de l'en rendre responsable, mais il avait esquivé cette responsabilité. On avait chaudement discuté, quand enfin Ratcliffe avait suggéré tout bas l'idée de recourir à M. Baker qu'il avait préparé d'avance ; il les forçadoncpoursauver soncrédit ii accepter de l'argent.

Si Mrs. Lee avait entendu cette version, elle en eût peut-être été plus irritée contre Ratcliffe, mais son opinion n'en ciU pas été modifiée.

En tout cas elle en avait assez entendu.

Elle était renversée dans son fauteuil, faisant des efforts désespérés pour réprimer son dégoût, quant Ratcliffe eut achevé.

Voyant qu'elle ne répondait pas, il poursuivit : —

— Je n'entreprendrai pas de défendre cette affaire, c'est l'acte de ma vie publique que je regrette le plus; je regrette non de l'avoir fait, mais d'avoir été forcé de le faire Mon opinion sur ce point ne diffère nullement

de la vôtre. Je ne puis vous accorder qu'il y a là une véritable divergence de vues.

— Je crains, — répondit simplement Mrs. Lee, — de ne pouvoir tomber d'accord avec vous.

Cette brève réponse avec la poiote de sarcasme dont elle était relevée avait échappée à Madeleine.

Ratcliffc en sentit la dureté et ne put garder ce calme étudié qu'il affectait jusqu'alors.

Il se dressa devant Mrs. Lee et eutonna de sa voix et de son geste de Sénateur une harangue bien peu faite pour lui reconquérir les sympathies de la jeune femme.

— Mistress Lee, — dit-il avec emphase et componction, — les actes tout à fait indifférents mis à part, il entre dans toutes les décisions de la vie des devoirs contraires. Quoi que nous fassions, de quelque manière que nous agissions, nous sommes sûrs de violer une règle de morale. Tout ce qu'on peut nous demander, c'est que nous nous laissions guider par des considérations de l'ordre le plus élevé. Au temps où celte affaire se fit, j'étais Sénateur des États-Unis; j'étais également un membre influent d'un grand parti poHtique, qu'en mon âme et conscience je croyais représenter la nation elle-même. En cette double qualité, j'avais des devoirs à remplir envers mes électeurs, envers le gouvernement, envers la nation. H y avait deux manières d'envisager mon devoir; une large et une étroite. Je pouvais dire : périsse le gouvernement, périsse l'Union, périsse ce peuple, mais je ne me souillerai pas les mains. Ou je pouvais dire, comme j'ai dit, comme je dirais encore : Advienne de moi ce que voudra, mais

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cette grande et glorieuse Union, l'espoir suprême de rhumauilé aux abois ne saurait périr!

Il y eut un silence.

Mrs. Lee le regarda un moment fixement; puis elle suivit du regard le feu de la cheminée, perdue dans les méditations sans fin où la plongeaient les théories de ce Sénateur si plein d'imagination.

Hatcliffe crut comprendre qu'il y avait dans son argumentation un défaut qui lui faisait perdre de son effet et, tout en ne voyant pas quel pouvait être ce défaut, il s'engagea dans une voie différente.

— Vous ne devriez pas me blâmer, — reprit-il, — vous ne le pouvez pas!... J'en appelle à votre sentiment de justice. Vous ai-je jamais caché mes opinions en pareille matière?... Ne nous les ai-je pas bien au contraire toujours franchement avouées?... Ne me suis-je pas glorifié ici même, à cette place, devant vous, alors que j'étais mis au défi par ce même Carringlon, d'un acte infiniment plus blAmable?... Ne vous disais-je pas alors que j'étais allé jusqu'à violer la sainteté d'une grande élection, et que j'en avais faussé les résultats?... C'est là ma seule mauvaise action. A côté d'elle, celle que vous me reprochez est une pure bagatelle! Oui se trouve lésé (juand une compagnie maritime souscrit, cent mille, un million de dollars en faveur d'une campagne électorale? Ouels droits sont méconnus? Peutêtre les actionnaires toucheront-ils un dollar de moins de dividende, mais, s'ils ne s'en plaignent pas, qui pourrait le faire? Tandis que dans cette élection, j'ai privé un million d'électeurs d'un droit ({ui leur appar-

tient au même titre que leurs maisons. Vous ne pouviez trouver cette action mauvaise. Vous n'avez jamais prononcé, à ce sujet, un mot de blâme ou de critique. S'il y avait crime, vous me l'avez pardonné. Et certes, ^ vous m'avez laissé supposer que vous n'y, voyiez point de crime. Pourquoi donc vous montrez-vous si sévère pour un acte moins coupable?

Le coup avait porté.

Mrs. Lee tremblait visiblement et son calme l'abandonnait. C'était précisément le reproche qu'elle se faisait à elle-même, et auquel elle n'avait pu trouver de réponse.

— Monsieur Ratcliffe, — s'écria-t-elle avec une certaine vivacité, — moi aussi je réclame de la justice. J'ai tait tous mes efforts pour ne point me montrer sévère ; je n'ai rien dit depuis que vous êtes entré qui ressemblât à un blâme ou à une critique. Je ne me reconnais nul droit à juger vos actes. Je ne trouve à blâmer que moi, et Dieu sait que je ne me suis point épargné les reproches!...

Elle avait des larmes aux yeux en prononçant ces derniers mots et sa voix tremblait.

Ratcliffe comprit qu'il avait entamé la position ennemie.

Il s'assit plus près de Mrs. Lee, parla plus bas, et, poursuivant ses avantages, il dit : —

— Vous m'avez rendu justice alors, pourquoi ne pa^ le faire aujourd'hui? Vous étiez persuadée, à ce moment, que j'avais agi pour le mieux ; j'ai toujours agi de la sorte. Je n'ai jamais prétendu justifier tous mes actes

selon les règles d'une morale abstraite. Où donc est cette grande divergence que vous prétendez découvrir dans nos caractères?

Mrs. Lee n'essaya pas de répondre à ce dernier argument; elle revint à sa première manière de voir.

— Monsieur Ratcliffe, — dit-elle, —je ne veux point discuter avec vous cette question. Je ne doute nullement de votre supériorité en matière d'argumentation. Peut-être est-ce de mon côté affaire plutôt de sentiment que de raisonnement. Mais une vérité est évidente pour moi; je ne suis pas faite pour la politique. Je ne ferais qu'enrayer votre marche. Laissez-moi être juge de ma propre faiblesse. N'insistez pas et ne me pressez pas davantage!

Elle avait honte de cet appel fait à la générosité d'un homme qu'elle ne pouvait estimer; elle se faisait suppliante, se livrant à sa discrétion; elle redoutait le reproche de l'avoir induit en erreur, et elle voulait à toute force y échapper.

Ces signes non douteux de faiblesse ne faisaient qu'encourager davantage Katcliffe.

— Je dois insister, mistress Lee, — dit-il en prenant son air le plus grave. — Mon avenir est trop profondément troublé par votre réponse pour que je consente à croire qu'elle est irrévocable. Votre aide m'est nécessaire. Il n'est rien que je ne fisse pour l'obtenir. Vous faut-il de l'affection?... Celle que j'ai pour vous est

.sans bornes. Je suis prêt à le prouver par toute une vie de dévouement. Doutez-vous de ma sincérité?... Mettez-la à l'épreuve de la manière qu'il vous plaira. Crai-

gnez-vous de tomber au niveau des politiciens ordi* naires?... Mon grand souhait serait d'arriver avec votre aide, à purifier la politique. Quelle plus noble ambition peut-il y avoir que celle de servir son pays dans un tel but? Votre sentiment du devoir est trop vif pour que vous ne reconnaissiez pas que les mobiles les plus nobles, les plus dignes d'inspirer une femme supérieure, sont ici réunis pour vous montrer la voie où vous devez vous engager.

Mrs. Lee se sentait fort mal à l'aise, tout en ne se sentant pourtant nullement ébranlée par ces sophismes.

Elle comprit qu'elle devait montrer plus de décision, si elle voulait couper court à ces importunités; elle répondit donc : —

— Je ne doute ni de votre affection, ni de votre sincérité, monsieur Ratcliffe. Vous m'avez accordé, cet hiver, une grande confiance; et, si je ne sais pas de la politique tout ce qu'on peut en savoir, j'en connais assez pour comprendre que rien ne serait plus absurde que de me croire capable d'en réformer quoi que ce soit. Si je me croyais ce pouvoir, je ne serais ni plus ni moins que la femme futile et ambitieuse qu'on me croit. L'idée de purifier la politique est ridicule. Pardon de la vivacité de mes expressions, mais je pense tout ce que je dis. Je n'attache pas à la vie une bien grande valeur et j'estime fort peu la mienne; je ne voudrais pas cependant la compliquer de la sorte, je ne veux pas bénéficier du vice; je ne veux pas devenir receleuse, ni me trouver dans une situation où je serais continuellement forcée de prétendre que t'immoralité est une vertu.

Elle s'anima en causant et ses paroles prenaient une aigreur qu'elle ne voulait point leur donner.

Hatcliffe en sentit ramertunie et en fut irrité.

Son visage s'assombrit et ses yeux prirent leur expression la plus mauvaise. Il ouvrit mt^me la bouche pour donner libre cours a sa colère, mais il se maîtrisa par un effort suprême et reprit son argument.

— J'avais espéré, — dit-il avec solennité, — trouver en vous un courage élevé qui eût dédaigné de tels obstacles. Si tous les hommes et toutes les femmes dignes de ce nom parlaient comme vous, le gouvernement ne tarderait pas à disparaître. Si vous consentiez à partager mon existence et ma carrière vous n'y trouveriez peut-être point, je l'avoue, toutes les satisfactions que je voudrais vous procurer. Mais c'est mourir avant la mort que de se placer comme une statue de sainte, au haut d'une colonne solitaire. Je crois défendre votre propre cause en défendant la mienne. Ne sacrifiez pas votre vie

Mrs. Lee était au désespoir.

Elle fut sur le point de dire qu'épouser un assassin ou un voleur n'était pas un moyen de diminuer le crime; mais ces mots ne pouvaient sortir de ses lèvres.

Elle avait déjà dit quelque chose d'analogue et elle craignait de dépasser les bornes qu'elle s'était fixées.

Elle trouva plus simple de retourner à son premier thème.

— Encore faut-il, monsieur Ratcliffe, — dit-elle, — que chacun juge suivant sa propre conscience. Je ne puis que répéter ce «|ue j'ai dit d'abor^; je suis fâchée de

paraître insensible aux sentiments que vous exprimez à mon égard. Mais je ne puis faire ce que vous demandez. Gardons nos anciennes relations, si vous le désirez, mais n'insistez pas davantage sur ce point.

Ratcliffe devint de plus en plus sombre, il se voyait sur le point d'être défait.

11 était tenace dans ses entreprises et jamais de sa vie il n'avait abandonné un projet qui lui eût tenu tant à cœur que celui-là. Aussi entendait-il ne pas y renoncer encore.

Il subissait si réellement le charme de Mrs. Lee qu'en ce moment il aurait plutôt renoncé à la Présidence qu'à cette femme.

11 l'aimait aussi sincèrement que son tempérament lui' permettait d'aimer quelque chose.

A son obstination, il voulut opposer une obstination plus grande encore.

Mais en attendant, son plan d'attaque était dérangé et il ne savait comment poursuivre.

N'y avait-il pas moyen de changer de terrain?... Quelque chose était-il plus capable de frapper plus vivement l'imagination d'une femme que la Présidence ellemême?... L'ambition, l'amour du faste, de la parade?

— Ne puis-je donc vous donner aucun gage, vous faire accepter aucun sacrifice? — reprit-il. — Vous n'aimez pas la politique? Eh bien?... Voulez-vous que je quitte cette vie qui vous répugne? Je ferai tout plutôt que de vous perdre. Je pourrais, par exemple, me faire nommer Ministre en Angleterre. Le Président préférerait me voir là qp'ici. Supposez que j'abandonne la

DÉMOr.RATIE. 317

politique et que j'accepte la légation d'An{;lelerre, ce

sacrifice vous toucherait-il?... Vous passeriez quatre ans en Angleterre où il n'y a pas de politique et où votre situation serait la plus agréable du monde, et ce chemin mènerait h la Présidence presque aussi sûrement

que l'autre

Mais, voyant qu'il ne faisait pas plus de progrès qu'avant dans l'esprit de Mrs. Lee, il jeta le masque du calme et se laissant entraîner par une émotion non moins étudiée, il s'écria : —

— Mistress Lee!... Madeleine... je ne puis vivre sans vous. Le son de votre voix... le contact de votre main... le bruissement même de votre robe... sont ma vie. Pour l'amour de Dieu ne me jetez pas dans l'abime!...

H comptait emporter la place par un vigoureux assaut.

De plus en plus ému, il alla jusqu'à se pencher vers elle et à chercher à lui saisir la main -, mais elle la retira, comme devant le contact d'un reptile.

Cette obstination, ce manque d'égards, ces tentatives diverses de séduction, cette renonciation à toute prétention aux vertus publiques, tout dans cet homme l'exaspérait.

A la seule pensée de sentir sur sa personne le loucher de ce monstre, elle fut dégoûtée comme d'une lèpre hideuse.

Elle résolut de lui infliger une leçon dont il se souvint, et, d'un ton où perçait un mépris évident, elle dit : — •

— Monsieur Hatcliffe, on ne peut m'acheter. U n'est rang, ni dignité, ni considération, ni expédient capables

de me faire changer d'avis. Ainsi n'en parlons plus!

Dans le cours de cette conversation, Ratcliffe avait été plus d'une fois sur le point de s'emporter.

Naturellement violent, il n'avait pris l'habitude de se maîtriser qu'à la suite d'un long et rigide apprentissage , mais quand sa passion prenait le dessus, il avait encore des emportements terribles.

Le dégoût que Mrs. Lee avait mis dans sa voix, plus encore que ce qu'elle avait dit, avait poussé sa patience à bout.

Bien qu'elle ne fût pas elle-même très-patiente et qu'elle fût loin d'être calme, elle frissonna en voyant le visage de Ratcliffe devenir écarlate, ses yeux jeter des flammes, ses mains trembler de rage.

— Ah!... — s'écria-t-il, en se tournant vers elle, avec un accent rude et comme sauvage, qui la fit trembler. — J'aurais dû m'y attendre!... Mrs. Clinton m'avait averti à temps!... Elle m'avait prévenu que je ne trouverais en vous qu'une coquette sans cœur!...

— Monsieur Ratcliffe!... — s'écria Mrs. Lee, en se dressant de toute sa hauteur.

Sa voix était menaçante; elle était aussi emportée presque que le Sénateur lui-même.

— Une coquette sans cœur!... — répéta-t-il d'une voix plus rude encore. — Elle m'avait prédit de point en point comment vous agiriez!... que votre intention était de me tromper... que vous ne viviez que de flattefie... que vous ne seriez jamais qu'une coquette. .. et que

si je vous épousais, je m'en repentirais toute ma vie

Je vois maintenant qu'elle disait vrai!

DÉMOCRATIR. 319

Madeleine aussi était vive de nature; elle aussi bouilionoail de rage, elle eiU voulu réduire cet homme en poussière.

Mais se sentant victorieuse, elle eut d'autant moins de peine à se dominer; d'une voix calme, mais pleine de mépris, elle lui jeta enfin h la face ces dernières paroles qui toute la journée avaient tinté dans ses oreilles : —

— Monsieur Ratcliffc, je vous ai écouté avec beaucoup plus de patience et de respect que vous n'en méritez. Pendant toute une heure, je me suis abaissée à discuter avec vous la question de savoir si je devais épouser un homme qui, de son propre aveu, a trahi les devoirs les plus sacrés, la plus haute confiance dont on pouvait l'honorer; qui. Sénateur, a accepté de l'argent pour son vote, et se trouve par l'effet de fraudes heureuses, fonctionnaire de l'État, alors qu'il devrait être sous les verroux. Je ne veux plus entendre un mot à ce sujet. Sachez, une fois pour toutes, qu'un abime infranchissable sépare votre vie de la mienne. Je ne doute point que vous ne réussissiez à être Président, mais quoi que vous soyez et où que vous me rencontriez, ne me parlez jamais et n'ayez pas l'air de me connaître!

Il la regarda fixement, avec une rage sourde, et semblait vouloir répondre, mais elle passa rapidement devant lui, et, avant qu'il piU se reconnaître, il se trouvait seul.

Ivre de colùre, mais conscient de son impuissance, iP sortit après un moment d'hésitation.

A peine fut-il sur le trottoir qu'il se trouva oez à nef.

avec le baron Jacobi qui, ayant des raisons toutes particulières de vouloir savoir si Mrs. Lee s'était reposée des fatigues et des émotions du bal, se trouvait là par hasard.

Un seul regard jeté sur le Sénateur suffit au baron pour lui faire deviner que quelque chose avait mal tourné dans la carrière de cet homme d'État, dont la fortune politique lui avait toujours inspiré tant de mépris.

Poussé par le démon du mal qui toujours l'inspirait, il résolut de sonder la blessure de son bon ami.

Ils étaient si près l'un de l'autre, devant la porte de la maison, qu'il était impossible de feindre qu'ils ne s'étaient point vus.

Avec son plus mauvais sourire, le baron tendit la main au Sénateur et lui dit du ton le plus diabolique : —

— J'espère pouvoir offrir mes félicitations à Votre Excellence.

Ratcliffe fut heureux de trouver une victime pour déverser sur elle sa colère.

11 avait à régler avec cet homme un vieux compte d'humiliation; cette dernière insulte surtout était sanglante.

D'un geste, il repoussa en jurant la main de Jacobi et, le prenant par l'épaule, il le poussa hors du chemin.

La peur et la lâcheté étaient les moindres défauts de Jacobi; et l'on ne dit pas s'il était homme à supporter Qune insulte.

La main de Ratcliffe était encore appuyée sur sou

épaule, qu'il avait déjà levé sa canne, et avant que le

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ministre piU se g^aranlir il lui en cingla de toute sa force la fi {jure.

Ralcliffe chancela et pAlit; mais il était subitement redevenu calme.

l'ne seconde de réflexion lui suffit pour savoir s'il devait ou non écraser son adversaire d'un coup de son poinj; vi{îoureux; il se persuada que ce serait, de la part d'un homme jeune et robuste comme lui, une grande maladresse d'attaquer en pleine rue un diplomate vieux et infirme.

Jacobi, de plus en plus excité, levait une seconde fois sur lui sa canne, quand il fit brusquement demi-tour et disparut sans mot dire.

Lorsque Sibylle entra un moment après, elle ne trouva personne au salon.

Elle alla dans la chambre de sa sœur et trouva celle-ci étendue sur le sopha, pâle et brisée; mais son visage était calme et un faible sourire se jouait sur ses lèvres. On eut dit qu'elle venait de faire une action que sa conscience applaudissait.

Elle appela Sibylle, et lui prenant la main elle dit : —

— Ma chère Sibylle, veux-tu voyager avec moi?

— Certainement que je le veux, — répondit la jeune fille, — j'irais avec toi au bout du monde.

— Je veux aller en Egypte, — dit Madeleine avec un doux sourire. — La démocratie a brisé mes nerfs. Oh! quel repos ce serait de vivre dans la Grande Pyramide, A jamais perdue dans la contemplation de l'Étoile* Polaire!...

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