Stanislas Posncr, la Pologne d'hier el de demain, Alcan
Jiïsepu-Bartiillemy. 30
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valeur afesolue, alors qu'on est bien obUgé de n'aliribuer au principe de la liberté individuelle qu'une vaienr simplement relative? Il y a des nations coupables, il y a des nations dangerei^ses, il y a dans tous ies cas des nations qui adoptent* à un moment donné, une conduite dangereuse : désarmerons-nous, en face d'elles, la société des nations?
Je ne suis pas libre d entretenir dans ma maison un foyer de peste ou de choléra; je ne suis pas libre de mettre le feu à ma maison, parce que Tincendie risquerait de se propager aux immeubles voisins; une nation ne doit pas avoir davantage la liberté de se donner une constitution, une organisation quelconque qui serait un danger perpétuel pour la paix du monde. Cette doctrine est celle d'un homme que Ton peut ranger parmi « les pères de la démocratie », de Washington : « Je souhaite du bien à tous les peuples, à tous les hommes, et ma politique est très simple. Je crois que chaque nation a le droit d'établir la forme du gouvernement dont elle attend le plus de bonheur, pourvu qu'elle n'enfreigne aucun droit et ne soit pas dangereuse pour les autres pays. Je pense qu'aucun gouvernement n'a le droit d'intervenir dans les affaires intérieures d'un peuple étranger si ce n'est pour sa propre sécurité ^ »
Prenons quelques exemples, que nous choisissons à dessein absolument invraisemblables, en dehors des réalités, mais susceptibles, par leur énormité, de faire mieux comprendre notre pensée.
La « science allemande » a travaillé au service du pangermanisme, et elle a braqué contre la Russie sa théorie des races; alors qu'il est généralement admis que l'ÉLat russe est, en immense mnjorité, composé de Slaves, et constitue le plus homogène, au point de vue ethnique, des filais conlemfwrains, les xVliemands préleivdenl démontrer qu'il constitue en réalité un « Nalionalitalenstaat «, un Élal do nationalités, comme
l. l. élire à La F-Hyclte, 25 (léreinhic l^TS, citée par E. Olli vier. Empire libéral, l I, p. 171.
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rAatriche, et non un Étal national, comme prétend l'être l'Allemagne. Dans la seule Pologne» on compterait quatre nationalités : les Polonais, les Blancs-Ruthènes, les Ukrainiens occidentaux (Petits-Ruthènes et Petits-Russiens) et les Létto-Lithuaniens. Toutes les acquisitions modernes de la Russie, depuis le dix-huitième siècle, auraient abouti à assujettir au peuple grand-russien des populations que la « science allemande » reconnaît bien de nature slave, mais auxquelles elle attribue cependant des caractères distincts et une individualilé propre. En même temps, l'or allemand secondait les efforts de la science. Dans divers pays neutres, et notamment en Suisse, ont surgi de prétendus représentants des nationalités qui se disaient opprimées par la Russie. Si Ton fait l'addition de ces nationalités, on arrive au total de quatre-vingt-dix-sept millions de sujets russes : il y a les Polonais, les Lilhuaniens, les Finlandais, les Ukrainiens*. L'or allemand a
1. Alors qu'en d'autres pays l'enthousiasme démocratique exalte le sentiment de l'unité et l'amour de la patrie, la Révolution qui a éclaté à Pétrograd semble menacer jusqu'à l'existence de la grande « Mère russe ». Le principe démocratique poussé jusqu'à ses conséquences les plus absurdemenl sophistiques conduit une ville, comme Cronstadt, à proclamer son indépendance; bien plus, chaque individu prétend être en droit de proclamer sa propre sécession, et les soldais, devant l'ennemi, se demandent si*lc moment n'est pas venu de donner leur démission de membres d'une collectivité dans laquelle on ne peut les contraindre à demeurer contre leur volonté. Ce chaos d'anarchie fait sentir la profondeur des paroles que le poète de la Divine Comédie attribue au démon : « Crains-moi, car je suis logicien 1 » Il est aujourd'hui amplement démontre que celte » iogrque » démocratique et révolutionnaire a été inventée, pour l'exportation, dans le pays le plus autoritaire du monde, et qu'elle a été répandue i)ar des agents à la solde de TAUemagne. C'est également la pensée, l'or et la main de ce pays que l'on trouve à l'origine du mouvement des nationalités contre l'unité russe. La menace la plus lourde qui pèse actuellement sur celte unilé est, sans aucun doute, celle qui lui Vient des prétentions de l'Ukraine. L'Ukraine indépendante enlèverait à la Russie 30 millions de sujets, répartis sur un territoire égalant ceux réunis de la France, de l'Angleterre et de l'Irlande (^00.000 kilomètros carrés). Il est vrai qu'à cette population et à ces étendues devraient se joindre 4 ou 5 millions (le sujets habitant 7r..(»0() kilomètres carrés aujourd'hui soumis à l'Autriche : mais c'est là juste ce qu'il faut pour
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même fait surgir de prétendus mandataires de la Carélie qui proclament, dans des feuilles obscures et dans des congrès réunissant un demi-quarteron de congressistes, que vingt-cinq millions de Caréliens gémissent sous le joug russe. — Supposons que toutes ces affirmations correspondent à des aspirations véritablement nationales : il n'en résultera aucunement que la diplomatie française doive adhérer d'un cœur léger 'au déchiquettement de la Russie. Je laisse, bien entendu, de côté toutes les considérations d'ordre sentimental. Or, quels que soient les espoirs que nous donnent les perspectives deralliancedes grandes nations libérales de TOccideat (Angleterre, États-Unis, France, Italie), la Russie une et forte apparaît comme Télémenl essentiel de l'équilibre de rÊurope, et par conséquent de l'indépendance des nations à l'égard du germanisme. Elle a empêché rEurope d'être allemande; si elle a été impuissante à conserver la paix, elle a certainement contribué à retarder la guerre. Aucun esprit raisonnable ne peut, en dehors de TAllemagne, s'arrêter un seul instant à cette imagination insensée : de morceler la grande Russie en faibles collectivités qui, incontestablement, ne seraient pas mures pour le gouvernement démocratique; qui seraient, par consé(jiient, condamnées à cette alternative : ou de devenir des foyers d'anarchie, ou de demander un roi au grand fournisseur de ce genre d'article: à l'Allemagne; qui, dans tous les cas, seraient hors
ustifier la seiij^neuric de celte dernière puissance sur la coUectivilé nouvelle qui serait ainsi formée. AjouLons que les territoires (jui seraient ainsi arrarhés à la Kussie sont les plus riches en céréales, en fer, en charbon, en huiles minérales... Or, la première idée de THIat ukrainien a été esquissée en 1854 parie baron de Bunsen, dijdomale jirussien. Elle a été reprise en 1^<S8 par Hartmann, sur les ordres de Bismarck : il s'agissait alors de créer un « royaume de Kief » sous la garantie de TAulriche; en li^i:^, à Loinberg, en Autriche, se tenait un coniirès de la « jeunesse universitaire ukrainienne d'Autriche et de Kussie »; en ItM.'), à Berlin, un des orateui*s de ce congrès, M, Dmytro Donzow, publiait, en allemand, un livre où. étaient exposées les idées aujourd'hui mises en pratique par le bureau ukrainien de Russie. .. L'origine allemande des mouvements nationalistes antirusses n'est aucunement douteuse.
d'état de résister à une invasion, et qui Seraient condamnées par conséquent à devenir- des vassales de rAIlemagne. Est-ce donc que, sous prétexte de rester fidèles aux théories démocratiques» nous organiserions l'Europe de façon à la soumettre inévitablement au joug de la puissance la plus foncièrement antidémocratique du monde? Allons-nous appeler à la démocratie les fellahs fl'Égypte, pour offrir leur pays, comme une proie facile, aux appétits allemands? Combien de fois, en croyant travailler pour la liberté des nations, on travaille en réalité pour le roi de Prusse !
Supposons que se produise la grande liquidation du type véritable de TÉtat artificiel oppresseur des nationalités : Tempire d'Autriche- Hongrie. Le devoir de la diplomatie française serait encore incontestablement de faire tous ses efforls pour empêcher la partie de race et de langue germanique de s'agréger à l'empire allemand et d'alourdir ainsi la menace qui pèse sur l'Europe.
Supposons encore — et je m'excuse de cette hypothèse impie auprès de la Belgique loyale, héroïque et martyre — qu'il se forme dans la ville d'Anvers une majorité pour voter son accession à l'Allemagne. Ce serait encore pour la diplomatie française une faute irrécusable que de dire : « Ainsi soil-il 1 c'est le droit démocratique ! >> Car une nalion ne peut user de sa liberté de façon à menacer celle des autres, u La liberté, a dit la Déclaration des droits (art. 4)i consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » Dans la société des nations, l'une d'elles ne peut user de sa liberté de façon à supprimer celle des autres.
Les concessions que le principe démocratique des nationalités doit consentir à la politique nécessaire de l'équilibre ne sont pas d'ailleurs aussi étendues qu'on pourrait être tenté de le craindre. Très souvent, en effet, ce principe et cette politique aboutissent aux mêmes conclusions : la guerre actuelle aura montré que la
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France est un des premiers éléments de l'équilibre et que, par conséquent, elle doH être rétablie dans son unité morale par la restitution de T Alsace-Lorrame ; la Prusse devra être dépouillée de Thégémonie qu'elle exerce sur l'Allemagne, et de la menace que, parla, elle fait peser sur le monde : il faut la faire rentrer dans ses limites normales par la reconstitulioii, au sein de TÉtat russe, de l'unité polonaise. Il est à redouter qu'au lendemain de la guerre, TAut riche devienne de plus en plus la vassale de l'Allemagne : l'Allemagne riscpierait donc, par cette domination de plus en plus absolue sin* une grande Autriche, de continuer à menacer la liberté de l'Europe. La constitution de l'indépendance tchèque et de rindépendance yougoslave pourra apparaître à la diplomat ic comme un clément de l'équilibre. Mais IVqoilibre sera alors réalisé par le respect du droit démocratique des nalionaliles.
9' Bien voir tous les aspects du problème. Danger des études unilatérales.
A (le très rares oxceplions près*, les études publiées jusqu'à ce jour sur le pHucipe démocratrtfue des nalionaliles ont le tort de ne présenter en réalité qu'un aspect du problème : les unes, comme celles du duc Albert de Broglie, n'oul insisté que sur les inconvénients de l'application du principe, en laissant dans l'ombre la vérité et la justice du principe en lui-même; d'autres, au contraire, nietlenl en pleine lumière le caractère de justice, de raison, de vérité du principe, et passent sous silence les obstacles qui peuvent s'opposer à sa réalisalion pratique, immédiate, automatique, générale. C'est une méthode aussi dangereuse que la précédente. Elle offre les mêmes périls que l'affirmation intransigeante des règles démocratiques, alors qu'elles ne sont pas réalisables dans la pratique. Mirabeau, déjà friappé de
1. Au premier rang desquelles i! faut placer la beFle étude de M. P. Bernus, ie Droit des ptupUs, juin 1^16.
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celte inéluclable contradiction entre Fkléat et k possi bflité, avait imaginé la a ttiéorie du voik ». Il était né^ cessatFe, d'après lui^ dévoiler théorique tneiife Tidëal 4èmocratrque^ afin de ne pas oftivrÊr devant nu penpfe eDeore nainetir des horizons chimériques, vers lesquels >l ne se serait pas élancé sans dan^rs pour lai-mèmc, pou^r le pays et pour la démocratie eUe-^méme. La méthode du voile peut être une méthode politique : eUene peutètre la méthode d'une recherche scientifique comme eeWe que nous poursuivons.
Ne craignons pas d'affirmef cet idéal qui est celui de toutes les âmes droites : un peuple ne doit pas ^4«ae. soumis contre sa volonté à une domination quelconque. Nous voulons, comme bénéfice du grantl cataclysme, une « bonne paix par uiie bonne Europe ». Serait-ce une bonne Europe que celle qui serait. partagée en peuples opprimés et peuples oppresseurs ? Le duc Albert de * Broglie lui-même, combattaptladiplomatie du suffrage universel, reprochait ait Congrès de Vienne d'avoir disposé des « âmes »> sans se préoccuper de leurs volontés et de leurs aspirations ^
B. — Devoirs imposés aux Etats tiers
PAft LA RECONNAISSANCE DU PRINCIPE DEMOCRATIQUE.
Mais supposons réalisées toutes les conditions du droit démocratique, supposons tombés tous les obstacles qui pourraient s'opposer momentanément à sa reconnaissance. Quelles obligations Texistence du droit dans une nationalité engendrera- t-elle à la charge des autres États ?
Il en résulte indubitablement une obligation négative^ Vohligation de ^'abstenir de tout acte contraire à celle
I. • L'histoire a reproché même' aux congrès cUpIonatiques les pfais illustre» de s'être plus d'une foi» prêtés; dans ua intérêt pvélendxi d'équilibre- j» de« traûes d'âmesv à des DUirchan- «tage» di» terriilctres que tes-po^lsliofis asnsi- sacriAé«s n'apprenaient q«e qmwile fait éfiait co«i84Mninév et qm mércm naissaient tstirs TC9UX Jégvtimes. Un M 9abU dn droit é&ruimi pins diKIcils sujoifrd'htti »Tes \» grand' Jour «te la pobticité. » {Histoirvêl^ DiFplomatiCt p. 401).
liberté *. Un grand pas serait réalisé dans la voie du progrès si toutes les nations reconnaissaient sincèreinent cette obligation négative comme un des principes directeurs de leur politique intérieure et extérieure*.
Mais, en somme, ces rapports de créance ^t d'obliga> tion n'existent qu'entre^ les groupes qui sont parties dans le litige, entre l'Étal qui menace d'oppression et celui qui est menacé. Le sentiment populaire va plus loin. Il croit que les Étals tiers eux-mêmes sont atteints par la constatation du droit d'une nationalité à la liberté, et que celle constatation engendre à leur charge robligation, po.si/ii'^ cette. fois,^le protéger cette liberté contre les menaces d'oppression. C'est avec cette signification que le mysticisme enthousiaste de la Révolution à ses débuts adopta le principe des nationalités dans lequel il vit un principe général d'intervention.
La Révolution leur criait : « Volontaires,
Mourez pour délivrer tous les peuples, vos frères ! »
Contents, ils disaient oui.
— « Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes! » Et l'on voyait marcher ces va- nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui.
Ces vers de Viclor Hugo ne sont en somme que la paraphrase lyrique du décret de propagande armée du 18 novembre 179*?. : « La Convention nationale déclare^ au nom de la nation française, qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et charge le pouvoir exécutif de don-
1. Dans sa déclaration de guerre au roi de Bohême el de Hongrie, le 2 avril 1792, l'Assemblée nationale déclare rester « lidèle aux principes consacrés par la constitution de n'entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et de n'employer jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ».
2. Encore faut-il que les peuples n'usent pas de leur liberté d'une façon dangereuse pour la communauté des Dations. On discute encore la question de savoir si Napoléon III aurait eu le pouvoir d'empêcher la formation de Tunité allemande. Renan croyait qu'il n'en avait pas le droit: « La France n'était pas ^obligée d'y contribuer, mais elle était obligée de ne pas s'y opposer. » {La Réforme intellectuelle, p. 143.)
ner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les citoyens qui auraient été vexés ou qui pourraient l'être pour la cause de la liberté. »
C'est froidement, en se plaçant au point de vue des devoirs précis et aussi des intérêts de la France, qu'il faut examiner cet idéalisme agissant et interventionniste.
Mettons d'abord à part le cas d'une obligation contractée par un traité international. Ici, le devoir est clair. On sait que TAngleterre n*a pas hésité à accomplir celui que lui imposait, à Tégard de la Belgique, le traité de 1889. Ce concert organisé de plusieurs grands États pour la défense d'un principe juridique ou de la liberté d'un peuple, en dépit du discrédit créé par la conduite inqualifiable de l'Allemagne, est l'institution la plus parfaite qu'ait jusqu'ici créée ta diplomatie en vue de faire irespecter le droit. Mais, en dehors de touteobligation contractuelle, un État n'a aucunement le devoir de se sacrifier à la liberté d'un autre.
C'est ce qu'avec beaucoup de force Danton démontra à la Convention, le i3 avril 1793 : la France, disait-il, ne pouvait s'engager « à secourir quelques patriotes qui voudraient faire ube révolution en Chine ». Sur son^ initiative, la Convention prit le môme jour un nouveau décret, corrigeant son décret de propagande armée et par lequel elle décrétait « qu'elle ne s'immiscerait, en aucune manière, dans le gouvernement des autres puissances ». Celait bien là, comme le disait Danton, la preuve que la Convention savait « allier la politique aux vertus républicaines ». .
Sous le ministère Casimir Périer, il y eut une émeute à Paris, parce que le gouvernement n'avait pas volé au secours des Polonais insurgés*. Le gobvernemenl delà France n'avait cependant aucunement le devoir de consentir des sacrifices désintéressés, et d'entrer en guerre contre Ja Russie, l'Autriche et la Prusse. Ce roman-
1. Divisés crailleurs eux-mêmes en constitutionnels et démocrates qui se massacraient dans Varsovie menacée par les Russes (août 1881).
tisme imprudemment généreux fat un des: éléments de ridéalisnie" de iS^fi. I>aiis ces poèmes de prose frémissante : le Peuple, les Légendet démocrcttiques da Nord^ la France devant iEurope, Michelet assignait comme mission à la Fruneeu l'affranchissement des autares nations ». Mickiewicz installait sa propagande à Paris, « capitale de la (iémocratie militante » ; il invoquait, dans saTribmne des Peuples, la a mission initiatrice de la France », et l'invitait à n briser les chaînes des peuples opprimés », à s'immoler au besoin comme « le Christ des luitioits ». « Autant de formules sans contenu, autant d'idées confuses, allégories pour plafonds^ qui, pratiquement, ont abouti chaque fois à des mxMées furietises d*intéréls> à l'installation de quelque Bonaparte, à une mainmise sut nos libertés, à un retloublement de haines ^ » Si l'expérience, riiistoire et; la raijjon nous ont rendus phis circonspects, nous ne rougissons pas fie ces errewirs : elles ont eu il'atmrd leur beauté, et aussi leur utilité. Les idées à leur début doivent, pour se répandre, contenir une pari d'exagération. Une certaine dose d'erreur paraît nécessaire pour servir de véhicule h la vérité.
La défense désintéressée de la liberté d'un peuple ne peut être que l'œuvre d'un concert des Etats qui resie à org-aniser; les symp:itliies individuelles restent libres, les particuliers peuvent se sacrifier à la Hberté d^nni autre [>eiîple : un État n'en a ni le devoir m même 1© droit. Ses obligations se bornent au devoir négatif ëe respecter la liberté, le droit démocratique d'un peupk donné. C'est un poinl certain. Mais il ua pas le de^wr altruiste d'accomplir des prestations- positives en faveur de celle liberté, et notamment de la protéger ea mettant en mouvement ses forces mititaires. Bismarck a dit que la question d'Orient ne valait pas les os d'un grenadier pt^méranien. A notre tour, ne pouvons-nous pas nous demander : en elle-même, et en dehon de toutes autres considérai io/is accessoires, la liberté de 4 millions de Bulgares vaut-elle la vie de loo soldats français?
l. Paul Des.jar(Jin8, Polilique étrangère et Droit des i»«KBfos> 1913, p. 19. ^^^
Comrae un Étal n'est pas obligé, en principe, à faire <les sacrifices militaires en faveur de la liberté d'un peuple, il n'est pas obligé davantage de lui consentir des sacrifices diplomatiques. Que Ton réfléchisse aux résultats auxquels nous aurait conduits une politique purement stMiti mentale, basée sur la conception excessive du principe des nationalités, qui a prévalu danscertains milieux au cours de ces dernières années : nous aurions rompu avec l'Angleterre pour les Bpers, aujourd'hui citoyens fidèles et satisfaits du grand Empire britannique, pour les Irlandais, dont une minorité — une minorité seulement ~ a tenté de poignarder l'Europe dans une descrises les plus tragiques qu'elle ait jamais traversées ; nous aurions rompu d'autre part avec la Russie pour la Finlande, au plus grand agrément de la Suède, de laquelle, parmi les neutres, nous ne sentons pas venir aujourd'hui un courant particulièrement 'Chaud de sympathies ^.. Et quelle eût été la situation -de la France si elle avait été exposée au choc du nouveau Dreikaiberbund (germano-austro-lurc ) sans l'appui de l'Entente cordiale et de T Alliance russe? La France du second Empire a fait, contre la Russie, l'expédition -de Crimée en faveur de la nationalité ottomane; elle n'a ■cessé de manifester sa sympathie à la Pologne. Quel a été le résultat de cette politique de « nationalités » ?Le plus grand crime qui ait été commis contre les nationalités : le rapt de l'AJsace- Lorraine.
Dans l'organisation, imparfaitement logique, de la société internationale, il est nécessaire de faire une place an mérite d'une nationalité. C'est chaque peuple <jui doit être Tartisan principal de sa propre indépendance. Et quant aux Etats tiers, ils ne sont obligés -envers une nationalité que dans la mesure des mérites
1. On pourrait ajouter que la haine de la Russie a fait, non point des Finlandais, mais d*un grand nombre de Finnois, des amis et de& agents de l'Allemagne, c'est-à-dire de la puissance la plus oppressive qui reste encore en Europe. Il y a eu dans l'armée allemande une « brigade finnoise ». Après avoir <ombattu quelque temps sur le front, elle a été dissoute et ses membres ont été employés à l'espionnage et à la propagande. V. Charles Rabot, les Ail entais allemands en Scandinavie, dans Âe Temps, 20 juillet 1917.
que s'est acquis celte nationalité par des services rendus à la cause commune. Les États qui auraient préféré leur tranquillité à des sacrifices seraient mal venus à formuler ensuite des réclamations; à plus forte raison, les États qui auraient combattu, à côté des États oppresseurs de nationalités, contre la cause de la justice et du droit. Au contraire, la Belgique, en préférant le sacrîfice héroïque à une égoïste tranquillité, a pleinement mérité son indépendance, et les États qui représentent le droit international ont le devoir de la lui assurer. -
Il est permis de rêver, pour un avenir qu'il est absolument impossible de préciser, une organisation de justice internationale assez puissante, non seulement pour faire respecter le statu qiio, mais pour sanctionner par la force les justes aspirations des peuples ; il n'est pas défendu de souhaiter la création d'un tribunal qui prononce les sentences et d'un pouvoir organisé pour .les faire exécuter. La France ne doit pas devancer la marche des siècles ; c'est dans le monde réel et actuel qu'elle doit défendre son existence. Elle n'opprime personne : elle n'a à son flanc ni Pologne, ni Arménie.
Lamartine, qui sut joindre au génie poétique les vues les plus réalistes et les plus claires des choses de la politique, avait précisé avec un tact d'homme du gouvernement qui n'excluait pas la générosité sentimentale ce devoir de Vlitat français en présence d'une nationalité opprimée : « Le gouvernement provisoire ne se laissera pas changer sa politique dans la main par une nation étrangère, quelque sympathique qu'elle soit à nos cœurs. Non? aimons l'Italie, nous aimons la Pologne,, nous aimons tous les peuples opprimés, mais nousaimons avant tout la Franco, et nous avons la responsabilité de ses destinées et peut-être de celles de l'Europe en ce moment... Ne tentez pas de nous faire dévier même par le sentiment fraterneKque nous vous portons. II y a quelque chose qui contient et qui éclaire notre passion, même pour la Pologne : c'est notre raison ^ >►
1. Trois mois au pouvoir. Réponse à une députaiion des Polonais demandant l'appui du gouvernement pour le rélablissement de la nationaîilé polonaise, p. 130.
Mais Lamartine réservait les cas où la raison s'accor» derait avec le sentiment, et où la France croirait devoir se porter au secours de démocraties voisines. Il précisait « qu'après que des nationalités ou des démocraties se seraient produites, reconquises ou organisées autour d'elle, à la portée de sa main et de son geste (il visait l'Italie), si ces démocraties ou ces nationalités faisaient appel à son appui, en vertu de la conformité des principes, la France se croirait en droit de leur porter cet appui* ». Tous les peuples qui sont dans la communauté française y restent de leur plein gré, dans une allégresse joyeuse. D'autre part, sa destinée et ses traditions l'ont amenée à être le centre d'attraction des nationalités opprimées : elle les défend positivement toutes les fois que l'oppression menace l'équilibre européen et par conséquent sa propre liberté. Elle lutte à la fois pour la justice, pour l'équilibre et pour son propre intérêt. Il arrivera souvent d'ailleurs que l'intér rêt véritable d'une grande nation libérale concorde avec ses aspirations morales. En 1864, l'Angleterre et la France ne se reconnurent pas le devoir spécial d'appuyer par la force des armes la garantie que, au traité de Londres du 8 mai i852, elles avaient donnée à Tintégrité danoise : grâce à cette abstention, la Prusse acquit les ports de Kiel et de Sonderborg, qui ont été des instruments précieux du développement de la marine allemande. L'Europe est en train de payer sa complicité par abstention lors de l'atteinte la plus violente qui ait jamais été portée au principe des nationalités : le rapt de l'Alsace- Lorraine. 11 n'est pas impossible que, dans un avenir plus ou moins prochain, l'humanité ait à se repentir de n'avoir pas plus efficacement répondu à l'appel muet que lui adressaient les blessures de la Pologne, de la Belgique, de l'Arménie, de la Serbie.
Le seul principe possible pour la diplomatie démocratique réside dans une combinaison du principe des nationalités avec la politique de l'équilibre et des