‹ Démoctatie, et politique étrangère;Chapitre 19 sur 137 · FigarOf 31 septembre · texte numérisé non relu

FigarOf 31 septembre

Joseph-Bautuklemy. 4

50 DBMOCRATIB ET DIPLOMATIB

La diplomatie doit doi>e servir deux iciéalismes diffé* rents, souveol contradictoires. La France ne peiri e» sacrifier anetin. Vne démocralie comme la Suisse, que le droit international a suffis jusqu'à ce jour, à protëgiçr, peut se permettre de poursuivre assez foin la réalisation de l'idéal républicain, tant dans ses institutions inié* Heures que dans sa politique extérieure. Les devoirs divers qui s^imposenl à une grande dêmecr&tie comme 1« France la contraignent à vivre dans la région moyenne des transactions, du relativisme, de ToppoKunisme.

De droite, on reprocl>e à la diplomatie républicaine de n'iavoir pas défendu les intérêts de la France comme gprande nation; de gauche, on critique la manière dont elle a exécuté ses obligations comme organe d'une démocratie.

L'absence do volonté, d'unité, de continuité de vuee condamnerait les démocraties à des échecs constants dans les combinaisons diplcNPnatiques où ces vertus sont des conditions indispensables de^ succès. On prétend trouver dans les faits la confirmation de cette vue dogmatique.

11 est peu de domaines où les faits soient plus faciles à solliciter dans le sens pessimiste. Un échec diplomatique est retentissant, une victoire diplomatique est silencieuse. Comment, sans se déconsidérer, un ambassadeur pourrait-il se vanter d'un succès remporté sur le gouvernement auprès duquel il est accrédité? Comment^ sans compromettre la paix, la diplomatie pourrait-elle se variter d'avoir évité la guerre? Comment, lorsqu'on Taccuse de fuir, la diplomatie peut-elle proclamer qu'elle se borne à rompre pour mieux attaque*'? Comment pourrait-elle protester contre la qualification de faillite attachée à une de ces défaillances passagères^ localisées, comme il s*en produit inévitablement dans toute lutte? Les raisons sont multiples pour lesquelles ou parle des défaites de la diplomatie, en ignorant ses succès.

J'ajoute d ailleurs que tout échec diplomatique n'est pas nécessairement le résultat d'une faute. Ce n'est pas au succès que Kon peut juger un acte, une opération

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isolée. Il y a d'abord des buis si élevés qu'ils valent cio'on coure i»n risque; maia surtout les forces qui guident les peikpkes contienneai uae (rès p^rande part ë'îrraiionDe), dooc d'imprévisible ; en s^rle qu*une eomlMQdiâoa dans laquelle a été accumulée toute la logi^ue^ tûttie la râkisoa» toute la sagesse humaine peuL finatemtenL échouer.

Loin de noi d^aiUeurs la pensée de prétendre que la diploiaatie républicaine n'a pas commis de fautes et que ses échecs ne s'expliquent que par la malchance. Des fautes ont été commises, et nombreuses ; il n*est pas de gouveraemeBt'qui puisse avoir d'une façon con> ftinaettn bon sens génial. Mais les faits démontrent que les fnotes de la diplomatie républicaine ne sont ni plus fréquentes ni plus graves que celles des autres diplomaties. J'ajoute que, si le critérium pragmatique est absurde en science et en métaphysique, s'il est contestable lorsqu'il s'agit d'un acte ou d'une opération isolée, il devient au contraire parfaitement légitime lorsqu'il s'agit de juger l'ceavre d'un régime pendant un long stade de l'histoire d'un pays. La valeur d'un système politique se mesure à ses fruits. C'est une épreuve que» en dépit des critiques maussades, peut subir la diplomatie déinocra* tk|ue, et d'une façon concrète la diplomatie de notre République.

Je n'hésite pas à reconnaître que certains de nos hooimes politiques ont parfois conçu des plans très vastes que les événements ont refusé de couronner. Mais quel est le l^gime qui puisse se vanter qu'au cours d'un demi-siècle les faits ne sont jamais venus contrarier ^es conceptions? On a fait grief à M. Dclcassé de sa poUtiqoe de silence, de maussaderie et d'isolement à l'égard de l'Allemagne ; on la reconnaissait bonne en eUe-méme, mais on lui reprochait de ne pa^ s'appuyer sajrune force militaire sufiisanle. Une opération diplomatique, disait-on, est une opération de crédit, baséo -sur l'encaisse militaire. L'encaisse manquait, ei un gouvernement responsable ne peut pas se pei-meitre de pareiltes ab^ractioQS. — Convenons qu'il a pu se produire quelques maladresses, quelques imprudences.

■ quelque hAte dans Texécution de ce plan. Il n'en restait pas moins le plus conforme aux intérêts Téritables de la France, et la République en a poursuivi la réalisation avec une patience, avec une ténacité, avec un succès qui fournissent la meilleure réfutation de la thèse de « Fabsence de volonté » démocratique. De quelles œillères faut-il volontairement se munir pour synthétiser notre diplomatie dans cette trilogie : Fachoda ! Tanger î Agadir ! — L'incident, incontestablement pénible, de Fachoda ne doit pas nous faire oublier les ententesméditerranéennesavecTAngleterre, préludes <ie TEnlente cordiale, devenue Pactuelle alliance I Eh oui ! Guillaume II est descendu à Tanger, et la Panthêr a mouillé devant Agadir. Mais c'est nous, qu'on ne Toublie pas, qui sommes restés au M^roc. « L'impasse » de Tanger, comme parle M. Maurras, n'était pas sans issue ; et nous avons pu mesurer « Tabime » marocain. Quelques obstacles ont pu relarder la marche de notre politique africaine ; ils ont servi seulement, à mieux faire ressortir la ténacité de la volonté française en dépit des crises politiques et des changements du personnel gouvernemental.

Combien de fois, depuis le déchaînement du grand conflit mondial, avons-nous entendu, dans la presse ou dans les conversations privées, ce cri poussé avec l'impudente assurance des incompétents : « Notre armée «est admirable, mais notre diplomatie...! » Il y a eu l'erreur turque et Terreur bulgare, et peut-être l'erreur grecque. Eh oui ! il aurait fallu poursuivre à travers les Dardanelles encore libres le Gœben et le Breslau, les empêcher de se maquiller en croiseurs ottomans, étouffer dans l'œuf l'hostilité turque par quelques cuirassés mouillés devant Constantinople, sauvegarder ainsi la liberté des communications russes : et la guerre eût été rapidement terminée à l'avantage des Alliés '. Beaucoup

1. Il est très difûcile de dégager la vérité sur ces événements récents : on croit en général que la poursuite des croiseurs allemands par l'amiral Boue de Lapeyrère fut arrêtée par le gouvernement français sur l'invitation du gouvernement anglais hésitant à indisppser la Turquie (Albert Bonnard, Journal de Genève, 4 janvier 1916).

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auraient souhaité une aclion plus énergique et plus clairvoyante à Tégard delà Grèce officielle... Si ce sont là des fautes, ce sont de celles qui honorent ceux qui les commettent. Les Alliés combattent pour des principes,, parmi lesquels figurent le respect des petits États et celui des droits de la neutralité : ils éprouvent une difficulté extrême à faire prévaloir contre ces principes leurs intérêts mililairesles plus évidents. Ils combattent pour le droit et ils profitent ainsi de cette contre-partie que le droit combat pour eux. Si, d autre part, ce sont là des fautes, elles ne sont pas imputables à la seule diplomatie démocratique, mais à celle de tous les Alliés, chez qui tous les modes de gouvernements sont représenté»^ depuis Tautocratisine jusqu'à la république démocratique, en passant par la monarchie constitutionnelle ^ J'en dirai autant de Terreur bulgare. Obéissant toujours à la vieille tendance essentiellement française de nous abaisser devant l'étranger, nous faisons de notre propre diplomatie le bouc émissaire de nos échecs. Mais, en réalité, sans porter atteinte à Tunion sacrée avec nos alliés, ne sommes-nous pas en droit de croire que la fausse manœuvre a été collective? Appelée plus tard à départager les rôles et les responsabilités, l'histoire mettra peut-être en lumière l'influence, exercée dans cette passe difficile par les vieilles tendresses et les illusions tenaces de la Russie envers la Bulgarie, qui est son enfant de douleur, qui lui doit le salut et Texistence, qui a été sauvée parelle des Bachi-Bouzouks qui la torturaient, la martyrisaient, la massacraient. Ces sentiments traditionnels ont eu leur écho à l'ouverture de la Douma, lorsque Sazonoff distingua entre le souverain bulgare et son peuple, comme si les convoitises des Bulgares ne s'étaient pas élevées à la hauteur des ambitions personnelles de leur tsar, u Une femme qui accouche d'un veau l'aime comme un enfant », disent les Serbes pour expliquer les sentiments, envers la Bulgarie, de la Russie libératrice.

1. La longue patience des gouvernements alliés fait mieux ressortir la justice de la déposition du roi Constantin, à la suite de l'énergique mission de M. Jonnart.

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L'histoire dira peut-être aussi que les protestations -enflammées de Gladstone contre les Bulgarian atrocities (atrocités dont les Bulgares furent' les victimes de la pari des Turcs) retentissaient encore an cœur des Angles, qui n'ont pu que devant Tévidcnce se décider à croire que les victimes s'allieraient avec iea bonireaux, pour devenir bourreaux à leur tour. Maintenant que les événements ont déroulé leur cours, ceux qui avaient dénoncé Terreur bulgare, comme aussi ceux qui avaient réservé l'expression de leur opinion, ratiocinent avec assurance : le diplomate doit avoir devant lui tous les éléments du problème international à résoudre, comme Forganisle trouve devant lui toutes les louches de son clavier. On ne pouvait ignorer que Télément principal du problème bulgare, c'était la haine serbe, et qu'on avait par conséquent à xedouter une trahison que devait d'ailleurs faire prévoir le précédent de 1913. — Mais, si cet élément Ta finalement emporté^ il fnut reconnaître qu'il y en avait d'autres, qu'on ne pouvait négliger : la haine du Turc, ennemi héréditaire au môme litre que les Serbes, et , de plus, ancien bourreau de la Bulgarie; en 1912, en prenant le commandement de ses troupes, Ferdinand avait lancé une proclamation fanieusf* oh il rallumait la flamme des croisades, invitant les peuples chrétiens des Balkans à rejeter le croissant hors d'Europe; comme on savait d autre part qu'il avait la hantise de coifler à Constanlinople la tiare des empereurs de Byzance, on pouA'ait hésiter à croire qu'il travaillerait à y consolider le croissant ; on pouvait aussi tenir compte de certaines résistances dans le peuple et le Sobranié ; on ne pouvait négliger non plus certaines affirmations solennelles, certains engagements, certains serments d'un prince à qui l'on a fait l'honneur de le comparer aux princes italiens dn seizième siècle, véritable virtuose de la duplicité et de la félonie *. La diplomatie française a été trompée pour

1. V. dans le Temps, 30 octobre 1915, la correspondance -échangée entre le roi FertTinand, qoi signait <« le bon Enropécn », et M. Joseph Reinach. J'ignore, d'autre part, s'iî est exactque Ja Roumanie, avant d'entrer en guerre contre l'Autriche, avait

avoir cru, avec Shakesf»<ane, a qull n'y a point de scé* lérat parlait ». Mais surtout, une pensée valait que Toia •coure quelque risque : c'éiail la pensée, par <les com^ promis et <les transactions entre les diverses âspi rations nationales, d'établir entre les États balkaniques un ^uilibre plus ou moins médiocre, qui les empêche de songer sans cesse à sentr'égorger et à entretenir ainsi un foyer sans cesse mena^nt, non seulement pour «ux, ce qui serait peu de chose, si le jeu leur plaft, mais pour TEurope tout entière, ce qui est plus grave. L'utopie du « patriotisme balkanique », puisque l'événement a démontré que c'était une utopie, pouvait paraître comme « une féconde pensée d'avenir^ »» Réconcilier les États chrétiens de la péninsule; les amener à lutter de concert pour leur indépendance et pour l'affranchissement de leurs frères de race retenus encore sous le joug austro-hongrois ou turc, c'était un grand dessein digne des meilleures traditions de la France. Si d'ailleurs il avait réussi, Constantinople tombait et la paix était avancée de plusieurs longs mois. Un gouver^ nement aurait encouru des reproches s'il n'avait pas fait tous ses elTorts en faveur de cette grande et pix>fitable entraprise. Le succès l'aurait couronnée, si les peu pies a vaien t e u pi us d'influence sur leurs propres des* tinées. L'erreur bulgare est une faute que Ton peut avoir le regret, mais non pas le remords d avoir commise.

Attendons d'ailleurs la fin. On pourra se demander si la véritable erreur bulgare ne fut pas une erreur du roi Ferdinand. A la fin de juillet 1915, les succès militaires austro-allemands se précipitaient avec une telle rapidité que des observateurs hypnotisés par les événements locaux et incapables de se hausser au <lessus de la môlée, jusqu'à la région sereine d'où l'on juge sainement les

des raisons sérieuses de croire à la neutralité bulgare, et si ce motif peut expliquer dans une certaine mesure le retard dans Varrivée des renforts russes. Il n'est pas douteux dans tous les cas que le premier plan de la première partie de la campagne roumaine semble fondé sur la croyance que la Bulgarie n'attaquerait pas la Roumanie. Les Roumains, voisins cependant des Bulgares, auraient été eux aussi trompés par eux. 1. A. de MUQ, VUéûtt décUiu%y p. 16S.

coups, pouvaient croire à rimmiDence delà « paix allemande ». Ferdinand a voulu s'en assurer les proGls. : L^échec bulgare a élé la conséquehce de Tabsence de succès militaires plutôt que des imperfections diplomatiques.

On a beaucoup reproché à la diplomatie de l'Entente et, par conséquent, à la diplomatie démocratique d'avoir dissuadé les Serbes de s'emparer de Sofia pendant la préparation laborieuse de la mobilisation bulgare. J'ignore si la Serbie a. eu vraiment l'intention et surtout la possibilité de tenter un 'coup de force contre la Bulgarie alors qu'elle avait assez à faire à défendre sa frontière du nord contre les troupes austro-allemandes. Dans tous les cas, une attaque de la Serbie contre la Bulgarie n'allait pas sans inconvénients qui méritaient réflexion : sans en exagérer la portée, on peut afûrmer qu'il y avait de forts tiraillements entre le gouvernement bulgare et une partie importante de l'opinion : une attaque serbe aurait eu pour résultat de réaliser Punion patriotique autour du roi. Mais surtout, si l'on considérait seulement ces engagements écrits et solennelsque jusque-là l'Allemagne seule avait traités comme des chiffons de papier, l'attaque bulgare devait déclancher au profit de la Serbie l'alliance grecque, qui, étant purement défensive, n'aurait pas joué si la Serbie avait prisl'initiative dea hostilités.

Sans doute, notre diplomatie a éprouvé, encore de ce côté, des mécomptes ; mais, finalement, c'est-le déclanchement théorique de cette alliance qui a permis à l'Entente, régulièrement appelée par le gouvernement grec, de s'installer à Salonique, et c'est cette installation qui a élé une des causes de Tentrée en scène de la Roumanie. En toutes choses, mais surtout en matière diplomatique, il faut considérer la fin.

Pendant la première partie de la guerre, quand l'Allemagne et ses alliés paraissaient libres de porter leurs efforts où ils voulaient, d'attaquer successivement chacun de leurs adversaires, on s'écriait encore que la démocratie fait la faiblesse des coalitions. Voyez, di-

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sait-on, la solidité des alliances monarchiques, basées sur le principe d'autorilé : TAutriche est vassale derAlleraagne ; la Turquie est son esclave ; la Bulgarie, son valet. Il y a une tète qui commande, et qui esl partout instantanément obéie. C'est un bloc que nous avons à combattre. Au contraire, les puissances libérales, France, Angleterre, Italie..., conservent, jusque dans leur politique extérieure, Tempreinte de la liberté et de l'individualisme. Chez nos ennemis, c'est l'ordre, l'énergie, la rapidité de conception et d'exécution. Chez nous, c'est le nottement, l'incertitude, les conversations et h^s échanges de notes. L'ennemi met à profit ce manque de di.scipline, il fait peser successivement sur chacun des alliés presque isolés le poids loi al de soa bloc autoritaire. Ce raisonnement a pu ôtre possible à un moment donné pour des observateurs superficiels et quelque peu prévenus. Il tombe dès que l'on considère les choses avec le recul et la sérénité nécessaires. Et d'abord l'histoire montre que les difficultés des coalitions ne sont pas le propre des gouvernemenls démocratiques. Au temps de la guerre de S.*pl ans, Frédéric II ne serait jamais parvenu à résister, pendant une campagne, à la France, à la Russie et à l'Autriche, si ces puissances avaient frappé partout et dans le môme temps de grands coups. Mais l'une était toujours en retard, c'était llAutriche ; l'autre, la Russie, était essentiellement intermittonle. Frédéric II n'eut jamais à combattre, dit Jomini, que contre des armées isolées, qui n'opéraient que successivement à trois ou quatre mois d'intervalle, et dont les chefs, irrésolus et pusillanimes, n'étaient jamais d'accord. Ajoutons que deux de ces puissances conclurent avec Frédéric une paix séparée. Le « merveilleux » de la guerre de Sept ans disparaît, ainsi que l'observe Napoléon S si l'on considère les fautes, les défaillances, les incertitudes, la faiblesse de la coalition, cependant monarchique, qu'eut à combattre Frédéric II. Et faut-il rappeler ici les vicissitudes stupéfiantes par où passèrent les coalitions de

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