‹ Démoctatie, et politique étrangère;Chapitre 61 sur 137 · Faites un roi..., p · texte numérisé non relu

Faites un roi..., p

2. Au moment où ces lignes s'impriment, les grandes démocr.ilies libérales se demandent avec anxiété si i^anarchisme russe ne va pas leur faire reg-reller le tsarisme.

car, avec les systèmes militaires actuels, ce ne sont plus quelques forces mercenaires, auxquelles importerait peu la justice des causes, qui sont appelées à leur ■donner la sanction des armes: c'est le peuple tout entier; et comment espérer qu'il se trouverait unanime derrière son gouvernement pour sceller de son sang un traité qu'on ne lui a seulement pas fait connaître ^ ?

Celle objection ne manque pas d'ôlre impressionnante. Cependant, pour en examiner la valeur, interrogeons les faits. On a singulièrement exagéré Témotion du pays au moment où il apprit que la question marocaine avait été réglée par des traités secrets. 11 y a eu des mécontentements incontestables dans une partie de la Chambre et du Sénat; la question a été examinée dans des articles nombreux sans doute, mais dont plusieurs étaient favorables à la prérogative gouvernementale de conclure des traités secrets^. On a une tendance trop générale dans le monde politique à appeler « pays » le cercle plus ou moins élroit auquel on réserve ses sympathies. Mais, si Ton considère dans leur ensemble les citoyens qui portent quelque intérêt aux affaires publiques, on peut affirmer que, dans leur grande majorité, ils ont été très sensibles aux sacrifices que la France dut faire à la conservation de la paix, et, pour le reste, assez indifTércnts à la façon dont ces sacrifices avaient été consentis.

De même, le peuple français a marqué une indillérence totale au sujet de la manière dont a été conclue l'alliance russe. Heureux de sortir d'un isolement qui lui pesait et dont il comprenait les dangers, il n'a pas demandé compte au gouvernement des moyens qu'il

1. « Cela (la diplomatie secrète) est incompatible avec l'état des sociétés modernes, incompalihle surtout avec ces grands mouvements de la politique internationale qui ont une si grande gravité, parce (lu'ils peuvent préparer, pour les peuples qu'ils entraînent, des guerres formidables. Ces mouvements, il faut que les nations les comprennent, si l'on veut que, l'heure venue, elles soient résolues à en accepter virilement les e/)ets. » (Discours de M. Albert de Mun, 15 décembre 1910.)

2. Notamment: Aulard, dans V Action nationale; Dauzat, Revue politique et parlementaire, mai 1912 ; Bourgeois, Grande Bévue,. là janvier 1912, etc.

avait employés; il n'a vu que les résultais, qu'avec utr instinct politique profond il avait jugés satisfaisants, des stipulations qu'il n'a pas demandé à connaître. Il n'a pas souiïert de rester dans l'ignorance des négociations préliminaires, des détails, des clauses, du texte du traité. lia salué avec soulagement la fin dç sa solitude et de son insécurité. Il s'est gardé de compromettre par une curiosité inopportune ce résultat qu'il saluait avec joie. Il a laissé les ministres des pays respeclifs consolider Talliance^ en préciser les détails, et n'a pas pris ombrage des entretiens que ses gouvernants ont eus, en dehors d'elle, avec ceux de la nation « amie et alliée ». Et M. Jaurès lui-même, adversaire déterminé des traités secrets, déclarait « du devoir de tous les Français de ne rien faire qui puisse ébranler ou détruire l'accord franco-russe ». — Y a-t-ileu une voix, une seule voix, pour formuler timidement la moindre réserve, au milieu de la satisfaction générale, parce que M. Briand avait négocié et obtenu la coopération de la Roumanie au milieu du secret le plus absolu?

Voilà un premier ordre de faits important. En voici d'autres : par un traité secret, Crispi engage l'Italie dans une alliance avec les empires du ('.entre; par un autre traité, également secret, le roi Carol de ïlohenzollern prétend lier à sa patrie d'origine les destinées du pays sur lequel il a été appelé à régner. Sans engager ici de discussion juridique, ni même politique, sur la portée exacte des termes de ces engagements, on peut affirmer qu'ils n'ont pas produit les résultats qu'à tort ou à raison en escomptait l'Allemagne. Pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas été ratifiés par le peuple. Et cet ensemble de faits est particulièrement instructif. Dans un grand peuple esclave comme l'Allemagne, les gouvernants peuvent conclure toutes sortes de traités secrets et le peuple s'inclinera; mais, dans les pays de civilisation avancée et notamment dans les pays de civilisation latine (France, Italie, Roumanie) où règne un instinct politique profond, un traité secret, pour avoir toute sa force, doit correspondre aux besoins, aux aspirations, aux sentiments, aux traditions du peuple*

Ainsi, en dehorscle toutes les formes constitutionnelles, s'exerce sur les traités secrets un large contrôle populaire. C'est une constatation qui est de nature rassurante *.

Mais, dans tous les cas, tant qu'il y aura une Europe nouant des traités secrets, un pays s'affaiblirait en y renonçant pour sa part.

Il y a, objectera-t-on, un mouvement dans plusieurs pays contre la diplomatie secrète. Ce mouveiùent s'est même traduit en Angleterre par la fondation d'une puissante ligue, V Union 0/ démocratie control, et il a provoqué une littérature abondante en tête de laquelle se place Touvrage remarquable de M. Ponsonby, membre de la Chambre des communes : Democrdcy and Diplomacy, qui est précisément dédié à cette ligue*.

iMais il ne faut pas ignorer la portée et la signification de ce mouvement. En Angleterre, le roi reste théoriquement seul compétent pour la conclusion des traités, et son activité à ce point de vue est seulement soumise au contrôle général qui résulte de l'existence du régime parlementaire : en sorte que, pour un certain nombre d'Anglais, le régime français, dans lequel certaines catégories de traités sont soumises à l'approbation formelle du Parlement, apparaît comme un idéal démocratique. — 11 faut aussi nous mettre en garde contre les tendances ou les intérêts politiques qui se dissimulent derrière les campagnes, en apparence les plus désintéressées, en faveur d'une réforme constitutionnelle. Or il est bien établi que la fondation de y Union 0/ démocratie control est due à des tendances antirusses, antientenlisles, en un mot à des tendances

1. Il n'est pas rare d'entendre des opposants s'indigner d'une différence fondamentale entre la politique suivie par le gouvernement et la volonté du pays. Maid, comme les mêmes gémissent sur l'indifférence du pays à l'égard de celte politique étrangère, on peut se demander comment ils ont pu constater cette « différence fondamentale ».

2. V. encore Sidney Low, The Autocracij of theForeign Départjnent (toc. cil,) ; John Macdonel, Secret or constructive diplomacy, dans Contemporary Hev iew ^ iuin 1916, p. 719; Swift Mac Neill, Foreign policy and partianienlary contrôla dans Fortnighlty Review, 1911, t. I, p. 209.

germanophiles ^ Dans tous les cas, elle a été fondée depuis la guerre par des adversaires déterminés de rintervention, qui se donnent ouvertement pour lâche de faire revivre les vieilles illusions sympathiques que le germanisme est toujours si bien prêt à exploiter. La ligue ne dissimule pas ses attaches avec VIndependent Labour Party, et, parmi ses promoteurs, on trouve sans surprise les mêmes hommes qui, il y a quelques années, menèrent, aux côtés de sir Roger Casement, le traître irlandais allié de rAIlemagne, une campagne, évidemment inspirée par l'Allemagne, contre- la colonisation belge dans l'Afrique équatoriale. Dans tous les cas, les intrigues germaniques sont si évidemment mêlées à la fondation de ri^mo/io/ démocratie control qu'au congrès tenu à Bristol en novembre 1916 par le Labour party, 1.045.000 voix contre 688.000 rejetèrent une motion condamnant la diplomatie secrète, motion proposée par le député Jowett, un des adversaires les plus irréconciliables de sir Edward Grey et germanophile notoire. Il y a aussi en Allemagne, et notamment dans la sozialdemokratie, quelques apparences de velléités contre la diplomatie secrète. Le congrès tenu par les socialistes austro-allemands à Vienne (12 et i3 avril 191 5) a réclamé le contrôle parlementaire sur tous les traités internationaux*. D'autre part, vers la fin de Tannée 1915, Liebknecht posait au gouvernement, devant le Reichstag, une série de questions parmi lesquelles nous relevons la suivante : Question 5 : « Le gouvernement

1. Dans National Beview, février 1916, p. 877, F. J. C. Hearnschavv classe l'U. D. C. parmi les minor horrors of war et il estime môme que c'est la plus dangereuse de toutes, par sa puissance, sa malice, son hypocrisie. L'U. D. C. aurait été fondée, après la guerre, sous l'inspiration des passions suivantes : l® haine contre sir Eldward Grey el à un moindre degré contre M. Asquilh ; 2° détestalion de la Russie ; 3» répugnance contre l'entente franco-anglaise ; i'' indilIVrence au sort de la Belgique et de la Serbie; 5* alTeclion pour l'Allemagne, dont les intentions pacifiques sont toujours proclamées par les fondateurs de rUnion pour le contrôle démocrati(iue ; 0' regrets amers que l'Angleterre ait pris part à la guerre déchaînée par la perfidie de TAllemagne. — LU. D. C^. a été, en septembre 1917» l'objet d'une information judiciaire.

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