Homme enchaîné, 20 octobre
2. Nous ne changeons rien à ces lignes, écrites au moment où rentrée en scène de la Roumanie soulevait les cœurs de larges espérances. Les déceptions qui ont suivi et qui semblent se rattacher pour partie aux agissements de Tancien régime russe, ne suppriment pas la valeur du succès diplomatique alors remporté.
294 DéMOCRATIE ET DIPLOMATIE
a informé les assemblées et Topinion qii^à Tbeure €fu*il a Fûi-méme fixée el dans fa mesure qu'ita loi seul jugée iKHine. *
3. Dans- Vétaî actuel dn monde poliîiqne et ponr un avenir dont il est impossible de prévoir la dnrêe^ il serait dangereux de priver le çouvememeni de la République de fa faculté de conclure des truites secrets.
Si on avaii à rechercher quel serait, pour un mofide idéale le plus parfait des systèmes diplomatiques, on eik exclurait sans doute les traités secrets. Mais, posée eu ces termes^ la question ne serait rien qu'un pur jeu de Tesprit. Le seul problème qui mérite de retenir l'aVten* tion est de savoir» étant donné l'état du monde et en particulier de TEurope^ quel système permettra le mieux à la France d'y défendre ses intérêts ^.
Or, ta France vit en fait dans un monde qui ne mani* feste aucunement l'intention de renoncer au régime <les traités secrets. Elle « àipk>matisera » sur la place publique, comme le disait Cambacérès» le jour 'où elle ^n'aura à traiter qu'avec des États libres» et sincèrement disposés eux aussi à ne traiter seulement qu'au grand jour. Mais, dans la situation actuelle de l'Europe» les gouvernements démocratiques seraient condamnés à une sorte d'infériorité politique s ils n'avaient pas la faculté d'ujser envers les autres gouvernements des moyens que ceux-ci emploient. La France ne connaîtra plus sans doute les mauvais jours des lendemains de « la guerre »^ de celle de 1870; elle ne verra plus la majorité des monarchies européennes l'enserrejr dans un réseau d'ententes mystérieuses^ et dont les mailles menaçaient de devenir chaque jour plus étroites; mais» si nous espérons qu'elle ne se retrouvera plus dans une
1. Je n'ignore pas que celte sorte de ppagmatisme pofitique choque un certain nombre de nos arais des ÉUts-Unis d'Amérique. FFs nous jugent trop f^onvenl du haut de leurs, priseipes absolue. (>Q*ils réfléchissent eepemiaat qti'ii& n'ont eu)ii»qal€i qu'une politique extérteiire très simple, qu'ils a' ont pas eu depuis lon^emps de puissants ennemis k redouter et 9se,/iit- <iaici ils n'ont pas connu à côté d'eux une meiMiee altemaiMleb
situation aussi angoissante, il est probable qu'elle se heurtera encore à des problèmes, sinon de môme gravité, toul au moins de même nature. Elle ne pourra évidemment les résoudre qu'en s'adaptaut au milieu et en usant des moyens qui y ont cours. « Comment, disait Merlin de Thionville à la Convention, comment pouvez-vous prétendre à rompre celte coalition de rois, si vous vous ôtez la faculté de traiter seciièlemenl avec quelques-uns d'entre eux? »
Pouvons-nous astreindre la diplomatie européenne à l'observation des principes démocraliques proclamés par notre première Constituante? Non, évidemment. Il ne nous reste alors qu'à adapter nos institutions aux pratiques, aux conditions, aux nécessités de cette diplomatie. Autrement, les intérêts de la France, c'està-dire ceux de la plus grande démocratie d'Europe, et peut-être, au point de vue moral, de la plus grande démocratie du monde, risqueraient d'être sacrifiés. Pour défendre les intérêts véritables de la vraie démocratie, il faut renoncer à l'intransigeance d'un certain doctrinarisme démocratique. Concédons, si l'on veut, suivant le mot de « l'incomparable cardinal » (c'est ainsi que Gambetta désignait Richelieu), que « Ton va souvent au but, comme les rameurs, en lui tournant le dos * ».
Voilà une occasion admirable qui se présente; une nation veut se dégager des liens qui lui sont devenus trop lourds et profondément antipathiques; elle veut joindre ses destinées à celles de la France, mais elle exige la discrétion, redoutant à bon droit quelque mauvais coup de ses anciens alliés. Allons-nous écarter
1. C'est ridée qu*en termes excellents a exprimée M. Poincaré, président du (Conseil et ministre des Affaires étrangères, le !•* mars 1912 {Journal officiel j Déb., p. 556) : « Je ne crois pas cependant qu'on puisse refuser au gouvernement, d'une manière systématique et absolue, le droit de signer avec des puissances étrangères des conventions qui ne soient pas destinées à une publicité immédiate. Pour que cette interdiction fût Justifiée {interruptions à l'extrême gauche et sur divers bancs à droite),... Messieurs, on croirait vraiment que nous sommes seuls dans le inonde... {Vifs applaudissements à gauche et au centre.) »
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cet accord avantageux, pour le simple motif de salisfaire une idée abstraite, et d'ailleurs discutable*? Est-ce que d'ailleurs ces exemples abstraits ne synthétisent pas, dans une certaine mesure, l'histoire des rapports deTItalie et de la Roumanie avec les empiresdu Centre d'une part, avec les Alliés d'un autre côté ?
L'Italie, liée à l'Allemagne par des traités conclus par des gouvernants inconscients des aspirations du peuple, veut s'entendre avec nous au sujet de l'empire de la Méditerranée; elle nous fait des ouvertures en ce sens, mais exige le secret. Allons-nous, sous prétexte de refuser ce secret, sacrifier les intérêts les plus évidents de la France?
Et combien il faut systématiquement fermer les yeux devant les plus manifestes réalités pour affirmer doctoralement : « Ce qui ne peut pas être publié ne doit pas être signé * !» Ne pourrait agir au grand jour et jouer cartes sur table, que l'État qui n'aurait rien à craindre d'un autre: « Il faut du secret dans les traités, observait très justement Boissy d'Anglas^, car, dès le moment que vous traitez avec une puissance, elledevient opposée aux puissances avec lesquelles vous ne traitez pas. Je suppose que nous convenions avec le gouvernement d'une nation de faire une descente en Angleterre : faudra-t-il venir le dire à la Convention? Faudra-t-il venir lui exposer les conditions du traité et les mesures que l'on prendra pour faire réussir cette expé-. dition? » « Il ne faut pas, insistait Roux, montrer les armes dont nous voulons frapper nos ennemis. » Ce
1. « Si, dit Legendre le 22 ventôse an III, une puissance de la coalition veut traiter avec vous à condition que îe traité restera secret pour que le reste de la coalition n'envahisse pas son territoire et ne lui déclare pas la guerre, la rcpousserez-vous? « Boursault insistait sur cette idée de bon sens : « Je suppose, disaitil, que l'Autriche veuille traiter avec la République, mais à condition que le traité demeurera secret pendant deux ou trois mois, parce qu'elle a elle-même à traiter avec une autre puissance. Si vous trouvez ce traité utile, irez-vous divulguer ce secret, ou refUvSerez-vous de traiter avec elle à cette condition? » (23 ventôse an III : Moniteur, 20, p. 717.)
2. Sidney Low, T/ie Aulocracy of ihe Foreign Depariemenl, dans Fort nighlly Review, !•' janvier 11U2.
S. 20 ventôse an 111, Moniteur du 30, p. 734.
qui est, d'autre part, certain, c'est que, pendant longtemps encore, les Élats faibles auront besoin, dans certaines circonstances, de maintenir une situation peu claire et peu certaine. Que, par exemple, la Roumanie ait eu avant l'heure qu'elle voulait elle-même choisir l'obligation de se prononcer ouvertement en faveur des Alliés, les empires du Centre, au lieu de se borner à l'envahir, comme ils ont malheureusement réussi à le faire, l'écrasaient au moment de la retraite russe, avant qu'elle ait eu son armée en état, avant qu'elle ait eu des munitions en quantité convenable. Un État dans cette situation peut se trouver contraint de désirer des traités rigoureusement secrets : refuserons-nous au gouvernement de la France le moyen de les conclure, même s'ils sont très avantageux? Qut?l bénéfice y aurait-il eu à mettre le gouvernement de M. Briand dans l'alternalive de commettre une violation de la constitution ou de se déclarer incompétent pour conclure le traité nécessairement secret qui a lié la Roumanie aux pays de l'Entente? Combien, au contact de la réalité de ces événements formidables, apparaît puéril, mesquin et d'ailleurs périlleux le sophisme de notre grand écrivain Anatole France : « Une diplomatie publique n'est peutêtre pas possible. Mais elle est nécessaire. Et vous ne sauriez croire avec quelle facilité l'impossible se fait dès qu'il est nécessaire * » I
Dans la diplomatie comme ailleurs, il faut suivre la règle du jeu : on peut être sûr que la France ne trichera pas et qu'elle ne ^commettra de déloyauté envers personne; mais, dans une partie où c'est son existence qui est en jeu, elle n'aura pas la naïveté de montrer ses cartes à son adversaire ^
1. Diplomatie et Démocratie, librairie de Vlîumanilé, 1906, p. 5.
2. Dans le remarquable d(''bat qui s'est déroulé à la Convention du 22 au 27 ventôse an IH, les bypolhèseti dans lesquelles un traité secret peut être nécessaire ont été indicjuées avec une clarté de vues à laquelle les derniers événements donnent une sorte de caractère prophétique : « Telle puissance, dit La Réveillère-Lépeaux, ne peut faire la paix qu'en convenant avec vous d'articles secrets dont la trop prompte manifeslalion pourrait la faire écraser par les coalisés avant qu'elle eût pu se mettre en mesure de se garantir; telle autre ne peut que
Maintenant, il s'agit de bien s^entendre sur les principes premiers ; car il y a des adversaires de la diplomatie secrète qui reculent très loin et disent : sans doute, la diplomatie doit être secrèle, mais une démocratie ne doit pas avoir de diplomatie, c'est-à-dire qu'elle ne doit pa9 avoir d'alliances. « L'es alliances guerrières, écrit M. Sembat, supposent des plans secrets, des négociations cachées, une capacité de dissimulation et d'intrigue*... » Ainsi est proclamée la connexité nécessaire du système des traités secrets et de la politique des alliances. C'est la politique des alliances que l'on rejette. Et M. Sembat écrit: « L'alliance russe n'a jamais été une alliance. » On me dispensera évidemment d'une réfutation dont les faits se sont largement chargés*. Oublie-t-on que fe souci constant de l'Allemagne depuis 1870 a été de parfaire Técrasement de la France? Oublie-t-on qu'en 1875 le danger fut écarté en partie grâce à une intervention du tsar et que l'alliance ru.sse, comme le disait M. Ribot à Bapaume, a créé véritablement une « situation nouvelle»? A quelle aberration d'esprit faudrait-il donc descendre pour souhaiter que la France, avec ses 89 millions d'habitants, reslAt isolée en face d'une Allemagne qui en a 69 millions et qui n'a pas un instant cessé d'être menaçante dans une Europe telle que la guerre vient de la révéler aux esprits les plus prévenus, aux yeux les plus décidés à ne pas voir, aux oreilles les plus résolues à ne pas entendre ? Quel idéal étrange pour la France que celui d'une politique de renoncement, de cou tendu, de mouton à Tabattoir !
On objecte que le secret des grandes combinaisons internationales sera pour elles une cause de faiblesse;
dans ce cas arrêter avec vous des manœuvres de guerre qui. servent à déconcerter l'ennemi qwi vous sera devenu commun ; une troisième peut armer en votre faveur, mais e)\e a besohi du secret pour n*ètre pas attaquée et ruinée par ses voisins avant qti'elle ait pu prendre ses dispositions... « (26 ventôse an III : Moniteur du 29, p. 731.)