Démonstration de l'authenticité de la Genèse
La critique rationaliste désigne formellement, comme morceaux fragmentaires, les passages du chapitre xr! qui vont du v. 10 au v. 26 et du v. 26 à la fin du chapitre.
Quant au premier passage, il est vrai qu’il n’est pas dans une liaison immédiate avec le passage qui précèdeet qui traite de l’histoire de la tour de Babel. Mais cela ne choquerait point, si l'on faisait la coupure autrement que ne l’a faite au 12° siècle Hugon de Saint-Caro?, el qu’on fit commencer le chap. xt au v. 10. En effet, l’auteur termine au v. 7,ce qui concerne l’histoire générale de l'humanité, dont le chapitre x est un des morceaux les plus importants, et il passe ensuite à l’histoire
qui prépare spécialcment celle du peuple élu, en commençant, comme de juste, par la généalogie du patriarche particulier à ce peuple, je veux dire Abraham. Il n’y a donc point ici de disparité dans l’ordonnance du livre; l’auteur entame un autre sujet : il faut bien marcher. Et il n°y a pas non plus disjouction quant au sujet, puisque les premiers mots : « Voici »la postérité de Sem, »démontrent que ce morceau est la continualion d’un morceau antérieur, ainsi qu’on le voit, en se
1 Nous remettons à un autre moment la publication de la première partie do
cette démonstration.
4 Eichorn, Einleit. in das À. T.; t. 1, 210 sq. — Haevernick, Handbuch etc.,
| L 1,825, u° éd.
9 L'AUTHENTICITÉ MOSAÏQUE DX LA GENÈSE Er
reportant au v. 1 du chap. x et au v. 32 du chap. v. L'esprit de saite qui règne dans toute cette histoire est vraiment admirable; jamais on n’a composé delivre qui fut mieux enchaîné, dans ses grandes divisions, comme dans ses moindres détails. Quelquefois, il est vrai, et nous sommes loin de le contester, Ja transition linguistique est peu accentuée. Cela doit être. IL est absolument impossible que des sujets aussi diversqueceux . qui composent la Genèse se suivent au fil comme alignés sur un cordon. Quand la liaison entre les sujets n’est pas extérieure et immédiate, l'enchaîrementde la narration ne saurait l'être non plus. Mais cela n'empêche que vu de plus haut, du point de vue de la véritable critique, tout ne rentre harmonieusement dans l’ensemble, et que chaque détail n’y occupe la place qu’il doit occuper.
Au chap. v, l’auteur établit la première généalogie de lhumanité, et en la terminant par ces paroles : « Noé, à l’âge de »300 ans, engendra Sem, Cham et Japheth, » il fait sentir qu’il a l'intention de parler de choses qui se rattachent à Noé et à ses trois fils. Car s’il n’avait pas cette intention, pourquoi ne donnerait-il pas ici le nombre des années de la vie de Noé, comme il vient de le faire pour tous les autres membres de cette généalogie? Et pourquoi aurait-il nommé trois fils de Noé, tandis que pour les membres qui précèdent, il n’est loujours question que d’un seul? Aïnsi, Le chap. v reste en quelque sorte ouvert pour l’histoire de Noé et pour la généalogie de ses trois fils, et cette histoire avec toutes les données chronologiques que nous sommes en droit d'exiger, nous la trouvons dans les quatre chapitres qui suivent; puis arrivent, à leur tour, au chap. x, les généalogies de Sem,Cham et Japlieth, et l’histoire de la dispersion des peuples qui s’y rattache.
Cependant la généalogie de Sem devant constituer la ligne principale, ce que nous ne pouvions apprendre que par l’histoire de Noé, autre motif pour donner celle-ci avec détail, il fallait, afin que désormais rien n’embarrassât la marche de l’histoire du peuple élu, donner d’abord les généalogies moins importantes, et c’est ce qui a lieu. I] s’ensuit que la généalogie d'Abraham, préparée par tout ce qui précède, est parfaitement à sa place là où elle est, et qu’il est contraire à la critique de
prétendre, comme le fait Valer!, que c'est un morceau détaché, en connexion seulementavecle chap. v.Sila seconde généalogie, celle d'Abraham, suivait immédiatement la première, celle du chap. v, c’est alors qu’on pourrait parler de ennfusion ct d'absence de plan dans la Genèse, car l’histoire d'Abraham se trouverait par là, qu'on me passe l’expression, mise en morceaux et l’ordre chronologique de l’histoire primitive serait détruit.
Il n’est pas non plus permis de prendre pour un morceau détaché les derniers six versets du chap. xr. La généalogie étant arrivée à Tharah, l’auteur insiste sur la famille de ce patriarche et nous désigne trois de ses fils. Il en agit ici comme il l'avait fait pour Noé, parce que l’histoire qui va suivre exige ce détail. La locution : « Voici les descendants » de Tharah ?, » n’est là que pour frapper l’attention, comme en tant d’autres endroits, et non pour marquer Je commencement d'un morceau isolé ou fragmentaire. Comment celuici du reste pourrait-il être isolé, puisque le v. 32 qui donne le nombre des années de Ja vie de Tharah est le complément exigé du verset 26. En effet, celte indication du nombre des années que vécut Tharah, aurait trouvé sa place, d’après la méthode constante de l’auteur, immédiatement après le v. 27, si l’imporlance de l’histoire d'Abraham n’avait exigé quelques détails sur la famille de Tharah. Cès détails contenus dans les v. 27-31 font la transition au chap. x11, et ainsi comme toujours se trouve justifiée la méthode vraiment historique de l’auteur, et l'unité parfaite de sa rédaction.
Cependant Vater et Hartmann veulent trouver des contradictions réelles « unvereinbare Verschiédenheit » entre plusieurs passages des ch. xr, xi1, xx et xxiv. Grande est leur erreur. Toutefois la chose vaut la peine d’être éclaircie à fond ; il faut forcer la critique sceptique dans tous ses retranchements.
Voyons d’abord lobjection chronologique. Elle est de Harimann à, ef de la manière dont elle est faile, il faut avouer
l Commentar über den l’entateuch, etc., 1, 425 sq. ? Gen.; x1, 21.
2 Haist. krit. Forschungen, etc. 214 sq.
que ce critique a de médiocres dispositions pour les sciences exactes ; nous avons pu le voir déjà à l’occasion de ses calculs par rapport au déluge. On va voir que son objection n’a pas même de sens.
Voulant prouver que les chapitres x1 et xI1 proviennent d’auteurs différents, il compare les données chronclogiques des versets 26 et 32 chap. x1, avec le v. 4 du ch. xt, et 1 dit : a Suivant le premier verset, Tharah a engendré Abraham à » l’âge de 76 ans. Suivant le second, il est devenu âgé de » 205 ans, el, d’après le troisième, Abraham avait 75 ans lors- » qu’il sortit de Haran. Or, cu défalquant les 70 ans des 205 » ans, on à 135, par conséquent 60 ans de plus que n’énonce » le texte pour la sortie de Haran. »
On se demande ce que Harimann veut prouver par ce calcul, et comment il peut en inférer une contradiction dans les textes. Le nombre de 135 est le montant des années que Tharah a vécu encore après la naissance d'Abraham, et marque, par conséquent, aussi l’âge d'Abraham à la mort de Tharah. Mais est-ce que.le v. 4 ch. x parle le moins du monde du nombre d’années que Tharah à vécu encore après Ja naissance d'Abraham, ainsi que de l’âge d'Abraham à l’époque de la mort de son père? Non; il énonce seulement l’âge qu'avait Abraham, lorsqu'il sortit de Haran. Où est donc la contradiction? On la cherche en vain dans ces textes si clairs et si limpides, et les idées troublées de Hartmann ne parviendront pas à les embrouiller.
Si l’on veut inférer de la comparaison de ces textes la non identité de l'auteur, parce que la mort de Tharah est annoncée avant l'émigration d'Abraham, tandis que Tharah a vécu encore 60 ans après cet événement (205-145 (70+75)—60), on se trompe, car, ainsi que le remarquent Ranke et Iaevernick,
la Genèse n’est pas rédigée en forme d’annales, mais c’est par :
généalogies qu’elle procède, comme on peut le voir en mille
autres endroits. Ne donne-t-elle pas, par ex., la mort de Noë : au v. 29 du ch. 1x, bien avant qu’elle ne parle d'Abraham, et.
cependant Noé vivait encore à la naissance d'Abraham et ne
mourut même que lorsque Abraham était dejà âgé de 59 ans. . Chacun peut en faire le calcul. En effet, Noé naquit en l'an :
1056 du monde et atteignit l’âge de 950 ans; or 1056-930— 2006. Défalquez de ce nombre le chiffre de 1947, qui indique l’année de la naissance d'Abraham, il vous restera le nombre d'années précité, savoir 59. Et de même que Noé vivait encore au temps d'Abraham, de même Adam ne mourut que lorsqué le père de Noé avait déjà 56 ans, et cependant le texte ne parle aucunement d'Adam en parlant de Lamech. C’est que l’auteur de la Genèse ne dit que ce qui va droit à son but, et ne s’inquiète pas du reste.
La seconde objection est de Vater, et elle est purement linguistique, puisqu'elle tourne sur l'interprétation du mot “bi moledeth, au v. 1 ch. x. Il le traduit par « lieu de »naissance,»et il en conclut que puisque l’auteur du chap. xn désigne Haran comme lieu de naissance d'Abraham, il ne peut être identique avec l’auteur du ch. xt, où le pays natal du patriarche est nommé Ur. L’objection est futile, car bien que ni signifie locus nalivitatis aussi bien que faiïhilia, le verset 5 du même chapitré donne suffisamment à entendre que la véritable signification de moledeth est ici « faille » ou « parenté, » cognalio et non « lieu de naissance ‘. » On voit par le v. 5, que Haran n’était qu’un établissement plus ou moins récent de la famille de Tharah, et pour Abram un lieu de halte entre Ur des Chäldéens, son lieu d’origine?, et Chanaan, sa patrie d'adoption par l’ordre de Dieu *, Puis, lors même qu’on insislerait sur la signification de « patrie » du mot moledeth, 1l n’y aurait pas encore matière à décrier l'unité du texte. En effet, Haran, aussi bien qu'Ur, était de la patrie d'Abraham, les deux villes élant situées dans le même pays, dans l’Aram Naharaïm #, ou la Mésopotamie 5. Ainsi le v. 1 du chap. x se rattache on ne peut mieux äu Y. 31 du chap. x1, ét le verset 32 qui $’inlercale entre eux n’est pas inutile. D'abord 1! ferme la chaine généalogique, puis il nous fait connaître que Tharah mourut à Häran, qué, par con-
! Buxtorf, Con:ordantiæ Biblhiorum hebraïsr rad. y Œ'XT, 28.