Chapitre XXII
Enfin, nous voici arrivé au dernier chapitre de la Genèse. C’est en vain qu’en commençant cette démonstration, nous avions espéré qu’elle serait moins longue, qu’il nous serait donné de pouvoir rapidement passer sur un certain nombre de chapitres; la critique adverse ne l’a pas permis. Nous avons
trouvé son œuvre de destruction engagée sur tous les points ;
il a donc fallu lui faire face sur tous les points. Elle n’a pas
. plus épargné le ch. 1 que les autres. De Wette lui a contesté son unilc; Bohlen, sa vérité Ra d’autres ont fait
comme eux eton continue.
De Wetle veut que ce chapitre soit composé de deux relations diverses ?. Quelles sont ces relations? — L'une, du v. 2 aux v. 11 et14, nous montre surtout Joseph s’occupant des funérailles de son père; lautre, les v. 42 et 13, attribue ce soin aux fils de Jacob en général. — La preuve parait bien faible, avant même qu’on n'ait regardé le texte; et elle est tout à fait nulle, lorsqu'on l’a regardé. Joseph part de l'Egypte avec ses frères et un grand cortége pour enterrer son père (v. 7,8). Arrivés aux limites du Canaan, à l’aire d’Atad, où s'arrêtent les Egyptiens qui avaient suivi le convoi, les fils de Jacob (v, 12, 43), après une halte de 7 jours, consacrés au deuil, entrent dans le Canaan avec leur précieux fardeau, le transportent au champ de Machpéla, près Mamré, et lensevelissent dans Le sépulcre d'Abraham. Puis, Joseph s’en retourne
1 Apocal., XIx, 11.
3 Beitrüge etc., 11, 167.
cn Egypte avec ses frères et tous ceux qui avaient suivi le convoi (v. 44). — Voilà un récit qui ne paraît pas manquer d'unité. Qu'on essaie d’en détacher les v. 42 et 43, comme le fait de Wette, et le corps de Jacob sera enterré on ne sait où.
Mais, disent Vater, Movers et Bohlen, le convoi dont le lieu de destination était Hébron ne pouvait pas passer le Jourdain, et dès lors l’auteur a commis une faute en disant que le lieu du deuil, où s'arrêta le convoi, était au-delà du Jourdain (2% 72ÿ2). Et Bohlen, voulant ne pas nous priver d’un échantillon de son savoir hébraïque, et nous faire voir qu’il peut en remostrer au besoin à l’auteur hébreu, dit qu’Abel Mitsraim, own D, signifie aire ou prairie des Egyptiens, et que si l'auteur a placé la scène du deuil dans le pays à l’est du Jourdain, c’est parce qu'il a trouvé là un lieu dont le nom, par une ponctuation différente, peut recevoir le sens de deuil. C’est pour mettre à profit cette excellente découverte qu’il a dressé l'itinéraire du convoi comme il la fait. — 11 serait difficile de dire quelque chose de plus inepte. 2x, quoi qu’en dise Gesenius au sujet de ce mot dans son « Thesaurus », ne peut jamais signifier pratum, et ne le signifie nulle part f{. Il a toujours le seps de triste, ou une signification physique qui s’y rapporte, ainsi qu’il est évident par sa racine et ses dérivés. Il en est pour le cas quinous occupe ici comme au ch. vi du livre I des Rois, où le lieu qui reçut l’arche de Jéhovah, rentrant de chez les Philistins, fut nommé Abel à cause du deuil dont fut affligé le peuple. Le texte Le dit du reste avec une netteté quine laisse rien à désirer : « Et les habitants du pays, les Cananéens, » voyant le deuil à l’aire Atad, dirent : Voici un grand deuil » égyptien?. C’est pourquoi, 1272ÿ, on appelle le lieu le Deuil » (Abel) Miütsraïm, qui est au delà du Jourdain (v. 41).
On est vraiment stupéfait quand on voit un homme qui prétend au titre de savant venir nous débiter que l’auteur a fait faire au convoi de Jacob le grand détour d’au-delà du Jourdain. Pourquoi? parce qu’il y avait par là un lieu dont le nom pouvait recevoir une interprétation conforme au caractère de
‘ V. Hengstenberg, Beiträge etc., 11, 319 et J.-H. Michaelis. 3 Iis pouvaient le reconnaître à la singularité des habitudes des Égyptiens, dans le deuil et les funérailles (V, Herod., 11, 85; Diodor. Sic. 1, 72, #1.)
son sujet. Et il n’est pas non plus permis que, parce qu’on ne peut s'expliquer le motif de ce détour, si manifeste pourtant, on interprète, comme le fait Moverst, jr"1 72y2 par en deça du Jourdain. Au lieu d’une difficulté on a ainsi une impossibilité, car on fait venir le Jourdain sur la route de l'Egypte au Canaan, puisque Abel Mitsraïm est sur le Jourdain.
On se serait, comme toujours, épargné tant de paroles vaines et absurdes, si avant de faire la critique du texte, on l'avait bien lu. Alors on aurait vu que « Joseph monta pour enterrer » son père avec tousles serviteurs de Pharaon, les anciens de sa » maison et {ous les anciens de Mitsraïm», que «des chariots et » des cavaliers montèrentaussi avec lui (v.7,9).» Ainsileconvoi était escorté militairement, et cette escorte devait être considérable, puisque le cortége étaitcomposé de toutes les sommités gouvernementales de l'Egypte, le Pharaon excepté. Avec cet altirail de guerre, on ne pouvait songer à prendre le droit chemin, car il aurait fallu traverser le pays des Philistins qui, certes, ne l'auraient pas souffert. Les Philistins, race Indo- Pélasgique, étaient les ennemis nés des Egyptiens, et les Egyptiens savaient parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte. Les Philistins, gens hardis et remuants, étaient sans cesse à guetler le moment pour se jeter sur l’Egypte comme sur une riche proie, et c’est ce qui nous explique pourquoi Joseph, à la première rencontre de ses frères, pouvait, sans manquer d'excellents motifs aux yeux des Egyptiens, traiter d’espions ? des hommes qui venaient du côté de la Palestine. Le convoi dut donc faire un long détour par le désert, et c'est ainsi qu’il prit le Canaan à revers et qu’il Paborda par la rive orientale du Jourdain. Les Egyptiens n’entrèrent pas dans le Canaan par une raison analogue à celle qui leur avait fait éviter la Palestine. Ils ne pouvaient d’ailleurs participer, pour des raisons religieuses, à l'enterrement proprement dit; ils s’arrêtèrent donc à Abel Mitsraïm qui est au delà du Jourdain, du côté opposé au Canaan (v. 11, 43.)
Remarquons en outre que le ;n "252 à partout et toujours la signification de au delà du Jourdain, parce que cette locu-
1 Ueber die Chronik, 240.
? xLu, 9 et suiv.
tion est généralement indépendante de la position géogra-
phique de celui qui écrit. C’est comme le au delà du Rhin ou le au delà des À lpes pour un Français, comme le Gallia ulterior pour un Romain. Chacun trouvera aisément mille autres exemples; et par là il se convaincra, mieux que par de longs
discours, que le sens de ces mots ne change point au gré de
l'écrivain, ou du moins s’il change { quelquefois et devient subjectif, il signifie Cependant toujours au deld.
Un autre argument de Bohlen, et qu’il croit décidément victorieux pour sa thèse, qui, comme on sait, consiste à soutenir que la Genèse, le Pentateuque entier, est la fiction de quelque lévite ambilieux, c'est celui que lui fournit le v. 4. « Joseph, dit-il, est le maître dans le pays, et il faut qu’il s’a- » dresse à la maison du Pharaon pour obtenir la perinission » d’enterrer son père. Evidemment, l'écrivain ne s’est plus sou- » venu ici de son rôle, et l’objection que le deuil a empêché le » vizir de présenter lui-même sa demande, est mal imaginée, » puisque les jours de deuil étaient passés ?. » — Passés? Pas tout à fait, puisque la sépulture du corps n’avait pas encore eu
lieu, et que le deuil durait jusque là : Éws &v rapñs Tuyn rù cœua à.
Lisez Diodore de Sicile, et aussi Hérodote. Car, quand on était en deuil, on se laissait croître les cheveux et la barbe‘ et on négligeait entièrement son extérieur. Or, ce n’est pas dans cet état qu'ilétait permis à Joseph de se présenter devantle Pharaon; nous savons déjà que pour cela il fallait être rasé et convenablement vêtu 5. S'il y à dans le texte : « Et lorsque les jours de » deuilétaient passés», vous ne faites pas altention à quoi cela se rapporte. Cela se rapporte à la phrase qui précède immé-
diatement et qui est celle-ci : « Les Egyptiens.le pleurèrent
» 70 jours. »Ainsi c'est pour les Egyptiens que le deuil était fini, parce que le deuil et les funérailles, Opñvor xal rupaiS, se tenaient étroitement. En effet, c’était au bout de 70 jours que se faisaient
1‘ V. Hengstenberg, Beiträge etc, 11, 316, seq. e 2 Ouv. cit., p. 487. j
3 Diod. Sic., 1, 91.
# Herod., 1, 36, «l
Gen KT, 14:
8 Herod., 1", 85.
celles-ci, c’est-à-dire qu’on enfermait le mort dans une boîte qui était placée droit contre la muraille d’une salle destinée à cet usage ‘. La sépulture accomplie, le deuil cessait. Pour Joseph, il ne pouvait se conformer à cet usage, puisque son père lui avait fait jurer de l’enterrer en Canaan. Son. deuil durait donc encore, et ainsi le grand argument de Bohlen rentre dans le néant d'où il l’a tiré.
Nous ne réfuterons pas quelques autres tirades de ce savant, . parce qu’elles se réfutent toutes seules. Vaut-il, en effet, la peine de relever des niaiseries comme celle qu’il débite au sujet du y: 95, en disant que Joseph fait jurer à ses frères de remonter son corps avec eux au Canaan quand Dieu les mettra en pos- .session de cette terre promise à Abraham, à Isaac et à Jacob? D'où le critique conclut que l’auteur a fait vivre les frères de Joseph jusqu’à. la prise de Canaan. N'est-ce pas inepte ? Y a-t-il seulement dans le texte que Joseph fit jurer ses frères? Y a-t-il AD" VIN? Non; il y a QNTËY "2 les enfants d'Israël. Or, les enfants d'Israël avaient pour eux la perpétuité d’une nation.
Si nous considérons maintenant les noms de Dieu qui sont employés dansles ch. xzix et L, il n’y a rien à remarquer pour ceux des v. 24 et 25 du ch. xuix, et qui sont À bir Jacob le Puissant de Jacob, Roé le Pasteur, Eben Israël la Pierre ou le Rocher d'Israël, El le Très-Haut, Schaddaï le Tout-Puissant. L'emploi de ces appellatifs s'explique suffisamment par le rap-
port qu’ils ont avec les bénédictions du Patriarche. Seulement, on peut s’étonner que dans cette accumulation de termes relatifs à Dieu, le nom de Jéhovah soit le seul qui manque. — . L'emploi du nom d'Elohim dans les v. 17, 19 et 20 du chap. L - n'offre non plus aucune difficullé. Le nom de Jéhovah serait même déplacé dans ces passages, attendu que ceux qui y parlent n’ont en ce moment-là dans leur pensée la notion de Dieu qu’autant qu’elle nous présente Dieu comme esprit protecteur et dispensateur. Mais, ce qui est fait pour surprendre, c’est l'emploi du mot Elohim dans les v. 24 et 25 ; on s’aitendrait à Jéhovah. En effet, Joseph fait souvenir ici ses frères que Dieu s’est manifesté à Abraham, à Isaac et à Jacob par un acte . aussi personnel que solennel, le serment de Jéhovah, et
1 Hérod., 11, 86.
chaque fois que cet acte est rappelé dans le Pentateuque, il l’est accompagné du nom de Jéhovah ‘. Pourquoi donc pas ici ?
On démêle la raison de ce procédé quand on se rapporte aux premiers chapitres de l’Exode, qui se rattachent étroitement aux derniers chapitres de la Genèse. Le nom d’Elohim y prédomine jusqu’à la manifestation de Dieu à Moïse dans le buisson ardent, cette manifestation solennelle où Dieu se définit : « Je suis qui suis », c’est-à-dire Jéhovah. Alors on croit comprendre que l’auteur s’est abstenu de se servir du nom de Jéhovah dans la dernière section de lhistoire des patriarches (sauf le cas absolument exigé du v. 18, ch. xuix), afin de faire mieux ressortir par ce silence intentionnel la merveille de la manifestation à venir, à peu près comme la nature et l’homme font silence à l’approche d’un événement dont ils ont le pres-
sentiment qu’il modifiera d'une manière profonde l’état de.
choses existant jusqu'alors. Cette opinion est celle du savant
Hengstenberg ?, et il la motive en disant : L'entrée en Egypte.
devait nécessairement surexciter dans la race élue Pattente de l'avenir. Les dispositions de Jacob et de Joseph, relativement
à leurs cendres, le prouvent jusqu’à l’évidence. Leurs yeux
étaient donc fixés sur la souveraine manifestation de Dieu dans l'avenir, et plus leur attente était vive à cet égard, plus il leur paraissait que Dieu dans le présent leur était encore Elohim.
Etmaintenant nous voilà arrivé au terme de la première, qui est peut-être aussi la plus importante partie de notre tâche. Nous pouvons dire, je crois, avec assurance, que nous avons prouvé l'unité de la Genèse, la cohésion intime de ce grand Livre dans toutes ses parties, comme aussi la vérité historique parfaite qui respire dans toutes ses narrations, dans tous ses discours, et dans toutes Les parties de ces discours.
1 Gen., xxvi, 3; Exod., xxxu1, 13; Ibid., xxxu1, 1; Num, xxx, 11 ; Deut., : XXXIV, 4,
2 Beiträge, ch. 11, 390, sq.
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