‹ Démonstration de l'authenticité de la GenèseChapitre 40 sur 43 · Chapitre XXI · texte numérisé non relu

Chapitre XXI

Ce qui ne cause pas peu d’embarras à la critique adverse et lui est un signe que le chapitre xLvin est un composé de relations dues à des auteurs divers, c’est que Jacob ne remarque pas tout de suite les deux fils de Joseph que celui-ci a amenés avec lui. Puisque le Patriarche pouvait voir ses deux petitsfils, pourquoi ne les voyait-il pas avant qu’il les voit, d’aulant plus qu’il parle d’eux, qu'il les à dans sa pensée, qu’il les adopte pour ses enfants? IL est clair, es is klar, que nous avons ici des relations différentes. — Ainsi parle de Wette*. Et dire qu'après cela l’on pourra trouver encore qu’il n’est pas fort en critique !

Evidemment, le regard de de Wette est plus faible que celui du vieux Jacob, car autrement il verrait que le texte dit que le patriarche était malade, que Joseph accourait auprès de lui, qu’il fallait dire à Jacob, pour qu'il s’'aperçüt de la présence de son fils : Voici ton fils Joseph, tant les ombres de la mort avaient déjà voilé ses regards, et qu’alors le vieillard, rassemblantsesforces, devaittout naturellement penser d’abordau plus important, qui était de dire à Joseph, et précisément à Joseph, Fhomme puissant et heureux en Egypte, les promesses que Dieu avait faites à Jacob, pour que Joseph sût bien que l’avenir de la race d'Abraham 5e raltachait à un pays autre que l'E-

1 xLII, 21, 23.

2 XLHI, 82.

3 Beiträge, 11, 156, sq.

gypte, au pays de Canaan. Ce devoir accompli, Jacob songe aux fils de Joseph, mais ce n’est pas encore à leur présence; il songe à eux pour accomplir à leur égard, chose bien plus pressante, un acte d'adoption, afin qu'ils aient une part directe à la bénédiction de Dieu, que Jacob vient de rappeler, et à la possession perpétuelle du Canaan. Puis, après avoir réglé ce point et le sort des enfants de Joseph qu’il a déjà ou qu'il pourra encore avoir, chose également nécessaire, le patriarche parle à son fils bien-aimé de la mort de sa femme chérie, Rachel, la mère de Joseph, et il l’instruit du lieu où elle est morte etenterrée. Alors seulement, s'étant ainsi déchargé l'esprit des pensées qui devaient le plus le préoccuper en ce moment, il porte ses regards ailleurs, il voit les enfants et comme il ne peut plus bien distinguer, il demande : Qui sont ceux-ci? Suit la scène si touchante de grâce, de simplicité et de piété qu’on ne peut lire sans vérser des larmes. Rien n’est plus touchant; et quand on l’a lue, on a tout à fait oublié où l'on en était avec M. de Wette et on ne comprend plus rien aux objections de sa critique. Sil’inanité de cette critique est manifeste déjà par l'explication qui précède et qui se présente la première à la pensée, voici une autre d'un caractère différent el qui la rend tout aussi visible. Il n’est pas dit du tout que cette question « Qui sont ceux-ci?» prouve que Jacob n'avait pas vu les enfants. D’après ce qui précède, il est plus que probable qu’il les avait remarqués. C’est ainsi qu’Isaac savait ou crut savoir, ce qui revient ici au même, qu'il avait auprès de lui son fils Esaü. Néanmoins il lui demanda : « Es- » tu mon fils Esaü {?» C’est que cette demande, comme celle de Jacob, faisait partie intégrante des formes solennelles de l’acte de bénédiction ?.

Venons à Hartmann, car lui aussi voit ici une composition fragmentaire. IL voudrait que le passage, v. 28-31, ch. xLvu, qu’il appelle un fragment, füt placé à la fin du ch. xzvin, dont ilest visiblement différent, dit-il, mais auquel il se rattache du moins par la suite chronologique ÿ. Rien n’est aussi obscur

1 Gên.xxvu, 24, cf. v. 18, 19.

? Hengstenberg, Beitraäge, ch. n, 387.

% Hast. Krit. Forschung., p. 286.

que ce « visiblement », et la concordance parfaite du récit le prouve de reste. Israëlest établi dans le pays de Gessen depuis

47 ans; ses joursinelinent vers leur fin : le patriarcheest âgé de

347 ans. Alors sentant la mort s'approcher, il conjure Joseph

de ne l’enterrer point en Egypte, maïs dans la sépulture de ses

pères. Joseph le promet. Quelquetemps après, on avertit Joseph

que son père est malade. C’est sans doute la maladie de la fin ;

Joseph le juge ainsi, car il accourt auprès de Jacob avec ses

deux fils. Puis, le reste.

J’admirerais comme un homme rare celui qui pourrait me montrer ici la trace la plus légère d’un manque de suite, soit dans la narration soit dans la succession chronologique. Plus on y regarde, plus on examine, plus on voit que tout est dans un. ordre parfait.

Cependant la critique de nos sceptiques ne s’en tient pas là. Elle nie l'authenticité historique du chapitre qu’elle considère comme l’expression d’une « idée cléricale, priesterliche Idee. » En reculant ainsi le droit de tribu d’'Ephraïm et de Manassé dans un passé lointain, on voulait donner, dit-elle (et qui peut l'avoir ditsi ce n’est Bohlen 1?) on voulait donner une base solide aux prétentions de la caste sacerdotale et à ses desseins hiérarchiques. — Comment cela? — Parce que, comme il n’y avait que douze parts à faire dans le partage de Canaan, Jacob, pour aloter Ephraïm, lui attribua pour sa part celle d’une autre tribu. Cette tribu aurait été celle de Lévi, et Lévi, en compensation de ce qu'il perdait, se serait trouvé ainsi de haute antiquité désigné pour une possession plus élevée, celle du sacerdoce. — Cela n’est pas si mal imaginé. Quoiqu'on ne puisse pas prouver par le texte que Jacob ait réservé à Lévi cette mission sacerdotale, il est probable, comme on le voit par l'événement, que celui qui inspirait à Jacob la bénédiction d’'Ephraïm en avait disposé ainsi. Mais, ce qui est on ne peut plus malheureux, c’est de venir nous dire que ce chapitre a été forgé dans un intérêt d’ambition cléricale, et cela, notez bien, dans un temps où Ephraïm était devenu l’antinode de Lévi, après le schisme des 10 tribus, occasionné par Ephraïm. Tombetil sous le bon sens de croire que les Lévites, quand Ephraïm se

£ Dis Genesis, 429, seq., 432.

montrait si décidément hostile au culte dont ils étaient les ministres, aient pu gratifier ce même Ephraïm de si riches bénédictions? qu’ils aient pu surtout placer dans la bouche de Jacob ces paroles diarnétralement contraires à leurs intérêts les plus légitimes : « Par toi, Israël bénira, en disant : Que Dieu te » fasse devenir comme Ephraïm et Manassé !?» Pour qui sait lire, ce passage coupe court à toutes les contestations ; c’est comme une date, et l'authenticité historique de notre chapitre en reçoit une affirmation entière.

Le dernier verset présente une difficulté qui a beaucoup occupé les commentateurs. Jacob dit à Joseph : « Je te donne » une part au-dessus de tes frères, celle que j’ai prise de la main » de l’Amoréen, avec mon glaiveetmon arc ?. » M. Drach veut qu’il y ait ici une lacune. Le texte sacré, dit-il 5, ne nous a montré nulle part Jacob tirant l’épée ni tendant l’arc contre un ennemi. — Il n’avait pas besoin de le faire, car il est évident, par ce qui précède, que Jacob parle dans un sens prophétique. Israël devant faire la conquête du Canaan, Jacob, qui était Israël en puissance, pouvait dire qu’ilavait fait la conquête qu'il fera dans ses descendants. Aussi dispose-t-il de ce pays, au chapitre suivant, comme s’il eût déjà été sa propriété; il en donne sa part à chacune des tribus. lei, il en attribue une part en sus à Joseph, celle qu’il a conquise sur l’Amoréen. Amoréen étant pour Cananéen, on peut objecter que le pays tout entier élant pris sur l’Amoréen, on ne sait pas de quelie partie de ce pays veut parler Jacob. Cependant ce n’est pas une difficulté, car le texte lui-même la désigne ‘en toutes lettres par le mot 0%, qui est à double sens, voulant dire épaule, ce qu’on porte sur l'épaule, un don, une part particulière, ct étant en même temps un nom propre, le nom de la ville de … Schechem (Sichem). C’est donc Sichem, ou si l’on veut le territoire qu’il y avait acquis #, que Jacob donne en plus à Joseph, et la preuve que c’est le sens particulier de ses paroles nous est fournie par le v. 22 du ch, xx1v de Josué, puis par le passage

Uv..20.

8 Avant-propos du livre Yaschar, ibid. col. 1079. # xxxnI, 19.

de l'Evangile de S. Jean. «a Jésus vint dans une ville de Sa- » marie, nommée Sichar, près de de que Jacob donna à » son fils Joseph f. »

On pourrait encore objecter, il est vrai, qu’il semble résulles du texte que ce n’est que cette seule partie du Canaan que Jacob a prise avec son glaive et son arc. — Je le veux bien; mais ce n’est pas non plus un argument en faveur d’une lacune quelconque. La manière dont Jacob s'exprime s’explique par l’importance toute spéciale qu’il attache à une terre qu’il a acquise

par achat, qui est bien personnellement à lui et dont il n’en-

tend se désister à aucun prix. C’est pourquoi il a repris de haute lutte, les armes à la main, ce qui est bien et dûment sa propriété, et il n’existe dans sa pensée aucun autre mode pour la recouvrer. Il faut qu’il châtie par le glaive et l'arc ceux qui s’en sont emparés : si tout le Canaan pouvait être pris sans coup férir, la terre de Sichem, non. L’Amoréen qui la retient subira toute la rigueur de la guerre : « Israël l’a prise, c’est- » à-dire la prendra avec son glaive et son arc ?. »

Ce qui est fait pour surprendre dans le chap. xLvu, c’est l’emploi des noms de Dieu, au v. 3 d’abord, où Jacob se sert du mot El Schaddaï dans la relation qu’il fait à Joseph de l’apparition de Jéhovah * à Lous; puis, au v. 20, où on trouve Elohim dans la formule de bénédiction; enfin, l'emploi du même nom dans ces paroles da v. 21 : « Je vais mourir, Elohim » sera avec vous et vous fera retourner au pays de vos pères. » Ïl ne semble pas moins singulier que Joseph, au v. 9, dise à son père : «a Ce sont mes fils qu’Elohim m’a donnés ici. » On peut, il est vrai, justifier cet Z/ohim par l’idée que les enfants sont un don-de la Providence; cependant, en considérant le passage dans l’ensemble du texte, on s’attend au nom de Jéhovah. En effet, le verset fait partie d’un passage où il s’agit de bénédiction, et la bénédiction est un acte qui s’accomplit devant Jé-

hovahk ou Haélohim, ainsi qu’on le voit au v. 15. On attendrait

1 Joan. 1v, 6.

3 Le Yaschar fait faire à Jacob et a ses flls la guerre et une guerre vraiment homérique aux rois chananéens qui viennent pour déposséder le patriarche de son tarrain, acquis du père de Sichem (Voy. col. 1173, s8qq.

3 xxXVIH, 13.

également le nom de Jéhovah au v. 41, vu le rapport de ces paroles avec ER ton solennel et vraiment religieux de lensemble. Bref, le nom de Jéhovak est le seul nom de Dieu qui devrait se trouver dans ce chapitre. Pourquoi donc ne s’y trouve-t-il pas? Nous le dirons bientôt.

Passons au chap. xLIX. :

IL va sans dire que la critique rationaliste le signale comme un morceau qui n’est dans aucun rapport avce le chap. xzvin. : Comment, en effet, celui qui voit l'expression d’une idée cléricale et hiérarchique dans le ch. xzvnr, ne verrait-il pas tout le contraire dans le ch. xuix, une idée anti-hiérarchique, un produit de Part lyrique qu’il faut apprécier au point de vue de l'esthétique ? Pourquoi, dit Vater, le discours de Jacob ne serail-il pas l’œuvre d’un poëie du temps où les tribus étaient en possession des établissements et des destinées que le patriarche leur annonce ici? Et, conséquent avec cette vue, Bohlen en place la rédaction au temps de David. Puis, vient Hartmann qui demande s’il est possible que celui qui avait parlé, au ch. xzvux, de l'institution des deux fils de Joseph en qualité de fils de Jacob, par où ils prenaient rang au nombre des tribus, pouvait dire au ch. xzix, v. 28 qu’il y avait douze tribus? — Sans doute, si le critique avait bien lu le ch. x£vut, il aurait vu que quoique Ephraïm et Manassé soient reçus au nombre des enfants de Jacob, le nombre de tribus constiluant le peuple d'Israël n’en est pas augmenté. Ephraïm et Manassé ne forment, vonstitutivement, qu'une seule et même tribu, la tribu de Joseph. L'auteur le dit; le tout est de savoir lire ce qu'il dit. « Israël étendit sa main droite, et la plaça sur la tête » d'Ephraïm... et sa gauché sur la tête de Manassé.… et il bénit » JosepH!.»

Est-ce clair? — Pas encore? Eh bien, alors mettez-vous l’esprit en repos en ouvrant Ezéchiel au ch. xzvur. Là vous trouverez dans un seul et même morceau (vous ne direz pas qu’il manque d'unité, ni qu’il est d'auteurs différents) la solution de ce qui vous est une pierre d'achoppeinent dans Ja Genèse. Ephraïm et Manassé comptés pour deux tribus distinctes dans Ja distribution du pays, rentrent tacitement dans la tribu de

4 XLVIU, 14, 15. à

Joseph, quand il s’agit du nombre et du nom des portes de la ville nationale, Jéhovah schamma. De sorte qu’il n’y a toujours que douze tribus; pour la distribution du pays : 1, Dan; 2, Aser; 3, Nephtali; 4, Manassé; 5, Fphraïm; 6, Ruben; 7, Juda; 8, Benjamin; 9, Siméon ; 10, Issachar : 11, Zabulon;H2, Gad; — pour la représentation de la nation par les 12 portes : 4, Ruben; 2, Juda ; 3, Lévi; 4, Joseph; 5, Benjamin; 6, Dan; 7,fSiméon; 8, Issachar ; 9, Zabulon; 10, Gad; 11, Aser ; 12, Nephtali.

Ainsi, vousle voyez, lemême auteur qui avaitdit, au ch.xLvuE, que Jacob institua les deux tribus d’Ephraïm et de Manassé, pouvait fort bien dire aussi, au ch. x1ix, qu’il n’y avait que 42 tribus. Si vous en comptez davantage au ch. xzvut, c'est qu’il vous plaît de ne pas songer qu’il y avait une part vacante par la déchéance de Rublen.de son droit d’ainesse, droit qui lui assurait deux parts; puis, que Lévi sera dispersé en Israël, ce que l’auteur était en état de savoir f.

Hartmann insiste néanmoins sur l'isolement du ch. xLix. Le même auteur ne pouvait pas revenir, selon lui, sur le désir de Jacob d’être enterré au pays de ses pères, attendu qu’il le lui avait fait déjà suffisamment exprimer au ch. xLvn ?. — Ce n’est pas une raison. Une chose qui vous tient fortement au cœur, on la dit et redit. Il n’y avait rien de plus important pour les hommes de la haute antiquité que de reposer dans la terre de la patrie, et la patrie pour Jacob était le Canaan. D'ailleurs, il y a dans le désir qu’il exprime avec tant d’insistance, un motif plus élevé, un motif de foi. Il veut retourner à la terre qui est devenue pour lui une terre sacrée, où Dieu est apparu tant de fois à lui et à ses pères et dont Jéhovah lui a promis la possession pour sa postérité, où cette postérité doit s'épanouir en un peuple nombreux et puissant. Ensuite, remarquez bien la différence entre le passage du ch. xLvir et celui du ch. xzix. Celui-ci est loin d’être une simple répétition de celui-là; ce n’est pas même une répétition proprement dite. Au ch. xLvu, Jacob adjure son fils Joseph de ne l’enterrer point en Egypte : « Que je dorme avec mes pères. tu m’en- » terreras dansleur sépulture. » Puis, quelque temps de là,

5 Num., XVUI, 24; XXXV, 2

2 Hist. Krit. Forschung., p. 231.

il rassemble tous ses fils, leur parle en prophète de la terre héréditaire, de la marche qu'ils auront à suivre pour en prendre possession, et des établissements qu’ils y formeront, et finit son discours en leur donnant l’ordre de l’enterrer auprès de ses pères « dans la caverne qui est au champ d’Ephron le Héthéen; » dans la cavernequi estau champ de Machpéla, qui est prèsde » Mamré, au pays de Canaan, où Abraham avait acquis d'Ephron » le Héthéen le champ pour une possession sépulcrale, etc., etc.» On voit par où l'expression du désir de Jacob se distingue ici de celle du ch, xzvir. Elle est circonstanciée et détaillée comme . un acte testamentaire et public, tandis que l’autre est toute d’effusion intime.

Maintenant, quant à l’authenticité de ce morceau admirable qui est la bénédiction de Jacob sur son lit de mort, elle est visible par trop de signes pour que la critique pleine de chimères subjectives puisse réussir à nous la rendre suspecte. En effet, leslignes prophétiques de ce chant ne présentent que des contours généraux, et néanmoins elles sont si vigoureusement accentuées qu’elles frappent comme des traits de la réalité vivante et agissante. Le caractère personnel de chacun des fils de Jacob est tracé avec autant de netteté que de clarté, et cependant aucun des traits nombreux qui se rapportent aux tribus dont ils sont les patriarches ne fait penser qu’un événement quelconque, dont ces tribus furent les acteurs, soit déjà accompli; tout est dans les jours lointains de l'avenir. C’est là vraiment une preuve capitale de l’authenticité de ce morceau; Part le plus accompli ne réussirait pas à composer ainsi, On est toujours de son siècle, et si cette prophétie était postiche, il y aurait des indices qui nous permettraient des conjectures sur l’époque où l'artiste aurait pu faire ce chef-d'œuvre. Il ne suffit pas de dire qu’élle est de l’époque de David et pousser la niaiserie jusqu'à lui donner pour auleur le prophète Nathan t. Nous voulons des preuves; donnez-en une seule, mais qu’elle soit solide. | :

Un autre témoignage de l’authenticité de ce chant, et qui se rattache étroitement à celui que nous venons de signaler, c’est que le point de départ des prophéties sur les tribus est dans la

* Bohlen, ouv. c. p, 488.

personnalité de leurs patriarches. Cette manière de procéder aurait été impossible dans un temps postérieur au temps de

Jacob, attendu que le caractère d’individualité de chacun des

fils d’[sraël ne pouvait pas alors être présent à la pensée avec cette réalité que nous la voyons exprimée ici, et qui est, on peut le dire, la nalure prise sur le fait. La destinée de chaque tribu ne se présente que comme le reflet du caractère de celui des fils de Jacob qui est son ancêtre, et il y a dans cette manière de prophétiser tant de simplicité et tant de spontanéité que l’antique authenticité du chant en rejaillit comme la lumière du soleil. Pour mettre en œuvre ce procédé, si tant est que l’art puisse imiter la spontanéité, il fallait d’abord intime-

ment connaître l’individualité de chacun des fils de Jacob. On. |

connaissait celle de quelques-uns d’entre eux, Ruben, Siméon, Lévi et Joseph, par exemple ; mais qui pouvait peindre d’un coup de crayon Issachar comme « un âñe robuste se couchant » entre les parcs, » ou Dan comme « un serpent sur le chemin, » une:vipère dans le sentier », ou Nephtali comme «un téré- » binthe élancé», ou Benjamin comme a un loup qui déchire», sinon celui seulement devant lequel la personnalité de ces patriarches, connus de l’histoire rien que par leurs noms, était présente en chair ei en os? Voyez le chant prophétique de Moïse. Son intention est identique avec celui de Jacob, et on n’en conteste pas l’authenticité. Eh bien, Moïse qui prophétisait sur chaque tribu dans le rapport qu’elle avait avec la

prise de possession du Canaan, absolument comme l'avait fait Jacob, n’avait déjà plus cette vue directe de la réalité sur les

fils du patriarche, et s’il y a des paroles dans son discours qui

se rapportent à leur caractère personnel, elles sont comme la

paraphrase du trait qu’avait buriné Jacob. Ce n’est plus un pasteur et un patriarche qui parle de ses enfants d’abord, puis de leurs descendants faits à leur image; c’est un politique et un législateur qui adresse un discours magnifique et savant à un peuple, où il ne voit plus d’autres individualités que des individualités collectives. Il y a entre les deux discours cette différence de temps et de mœurs qu’il y a entre Jacob et Moïse, et ces deux discours, qui sont des chefs-d’œuvre, chacun dans

son genre, se trouvent classés et datés à la distance qui les sé-

pare, avec autant de précision qu’ils le seraient s’ils portaient chacun son millésime authentique.

Ce n’est pas tout encore. Le discours de Jacob où, de Paveu

de Bohlen même t, on ne trouve aucune allusion à des événements qui font époque dans l’histoire d'Israël, tels que la sortie d'Egypte, le séjour dans le désert, l'établissement du culte mosaique et le reste, chose qui serait vraiment miraculeuse, disons impossible, si le morceau était apocryphe; le discours de Jacob contient un certain nombre de passages difficiles à expliquer par les procédés de la critique historique, parce qu’ils lui imprinent un caractère surnaturel nettement prononcé. Signalons parmi ces passages les v. 10 et 18. . On s'accorde assez généralement à attribuer au mot hr le sens de paix où repos. Mais il est évident que malgré cette traduction, qui peut être bonne, le sens du passage dont fait partie le mot Schiloh garde un voile de mystère qu'aucune interprétation naturelle n’est parvenue à enlever. Herder veut faire de Schilok le nom d’un endroit, et il traduit : « Jusqu’à ce » qu’il soit arrivé au lieu de repos (à Schilo) ?. » Mais Le texte porte : « Jusqu'à cequ'arriveSchiloh, N7% Na" 7%, ce que le second membre de la phrase : set à lui, 55, sera l’obéissance des » peuples » démontre d’ailleurs être la seule traduction rationnelle. Schilokest donc un nom de personne. A qui s’appliquet-il? La réponse à cette question est la preuve péremptoire de la haute authenticité du discours de Jaccb. Car, s’il est vrai, comme l'ont toujours dit les exégètes juifs et les exégètes chrétiens, que Schiloh signifie le Messie 3, les paroles du patriarche sont d'inspiration.

Le second passage : « C’est en ton secours que j’espère, Ô Jé- » hovah!» n’est pas moins profond. En l’interprétant dans un sens naturel, comme on l’a fait, on ne réussit jamais à se dépétrer d’un contre-sens manifeste, et cela prouve que ce mode d'interprétation n’est pas de mise ici. En effet, l’exclamation précitée ne saurait se rapporter, naturellement parlant, au ca-

1 Ouv. cit., p. 484.

2 Vom Geist der Hebr. Poesie, 1, c. G.

5 D. Calmet, Comm. sur la Genèse, 1, p. 335. — Schiloh, le possesseur, et par extension, le pacificateur. Cf, Haneberg, Gesch. d. bibl. off., xx, c. 2.

valier, puisque ce cavalier est l'ennemi de Dan, fils de Jacob;

elle ne peut se rapporter à Dan, puisque Dan vient parfaitement à bout du cavalier par ses propres armes. Le patriarche ne saurait donc s'identifier avec l’un ni avec l'autre au point de s’écrier :« C’est en ton secours que j'espère, ip, Ô Jéhovah!» — Prétendre que ce verset est une interpolation est sans doute une manière commode pour se débarrasser de la difficulté,

mais nous ne serons jamais disposés à goûler ce despotisme-là. La question est d’expliquer le sens de ce passage, et puisqu’on n'y réussit pas par une interprétation naturelle, essayons d’y arriver par une autre voie. Les mots vw chevalet 99 son monteur ou cavalier, nous guident lout d’abord. Avant l’époque

des rois, les chevaux et, par conséquent aussi, les cavaliers n’existaient qu’à l’état d'exception dans la Palestine; ils n'y

» furent jamais d’un usage commun. Le savant J. D. Michaelis Pa pleinement démontré !. Remarquons ensuite qu'il s’agit,

dans le v.17, d’un pays montagneux; on y va par des chemins

étroits, par des sentiers, NN. Ce n’est guère dans les sentiers, el encore moins dans des sentiers de montagnes que chevauchent les cavaliers. Cela arrive, sans doute; mais il n’est pas question ici d’un incident, d’un événement passager, mais d’une situation constitutive, d’un état permanent dans l’avenir. « Dan sera *Ÿ un serpent mordant, 725, le talon du » cheval. » Dès lors l’exclamation : « C’est en ton secours que » j’espère,Ô Jéhovah!» s'applique égalernent à cet aveniroüse passe la scène que peint si vivement le v. 17, et il me semble qu’elle achève la démonstration du sens profondément surnaturel dans la pensée de l’auteur qui se révèle dans tout ce passage. En effet, le rapport des deux versets étant constant, l’action de Dan se transporte, par cela même que le patriarche revient ici soudain au nom de Jéhovah, dans un tout autre domaine que celui des combats de Dan contre le Philistin. Alors aussi rien ne s’oppose à ce que Jacob s’identifie au cavalier qui est renversé de son cheval par suite de la morsure du serpent. Car nous savons qu’Israël, la Force de Dieu, est le représentant du peuple élu et fidèle qui est l’Eglise établie sur la

VV. Pferde und Pferdezucht in Palestina, formant appendice à la me part. du Droit mosaïque.

vérité pure et sans tache qu’un autre prophète représente aussi par un cheval {, et que le mensonge, le serpent, cherche incessamment à salir et à détruire.

Ainsi, à moins que nous ne nous trompions gravement, il résulte de deux passages au moins du discours de Jacob que c'est une prophétie dans le sens le plus élevé, dans le sens le plus divin du mot, et dès lors, son authenticité, si elle peut être attaquée encore ne le sera cependant qu’à la manière du serpent qui mord le cheval au talon, ce qui ne lui fera js un dommage irréparable,

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