CHAPITRE XXIY
On est fondé à distinguer dans le pape la personne privée et le pasteur de l'Eglise; on donne quelques règles pour reconnaître quand il a véritablement parlé ex cathedra.
1. Après avoir montré combien est déraisonnable et bizarre la distinction que les novateurs voudraient établir entre le droit de représenter l'Eglise, et sa représentation actuelle, voyons maintenant ce qu'il faut penser de l'affectation qu'ils mettent à confondre, dans le pape, la personne privée avec le chef et le pasteur de l'Eglise. Ils prétendent donc , contre l'usage universel, contre le sens commun et contre la nature des choses , qu'il n'y a pas de distinction à faire entre la parole du docteur privéet la parole duchefdelahiérarchie. Ce qu'ils se proposent par celte étrange confusion, c'est évidemment défaire tomber sur les souverains pontifes, en leur qualité même de chefs de l'Eglise, les accusations fondées ou injustes par lesquelles leur opinion ou leur conduite fut attaquée, de présenter comme un aveu deleur faillibililé la basse idée qu'ils laissèrent d'eux ou par humilité, ou par suite de leur fragilité naturelle; afin qu'on ne puisse plus distinguer l'autorité suprême dont ils font usage dans leurs décisions solennelles de la faiblesse humaine, qui se révèle dans leurs sentiments particuliers. On nous rappelle donc, avec un air de triomphe, les noms d'un Zozime, d'un Pelage I, d'un Nicolas I, d'un Honorius , d'un Adrien I , d'un Léon IV, d'un Innocent III, de Clément IV et VI, d'Urbain V, de Grégoire XI, d'Adrien VI, de Paul IV, et de plusieurs autres qu'on a accusés d'erreur, ou qui euxmêmes se sont crus et déclarés sujets au mensonge,ou qui ont révoqué les décrets de leurs prédécesseurs.
2. Tout le monde connaît les célèbres et victorieuses apologies consacrées à la défense de chacun de ces papes et de tous les autres qu'on ne cesse de citer, par les critiques les plus éclairés, par les historiens les plus impartiaux, parles théologiens les plus profonds elles catholiques les plus sincères : ce serait perdre le temps que de les reproduire ici. Les novateurs ne peuvent les ignorer; mais ils en font semblant, ou bien n'en tiennent aucun compte, el n'en persistent pasnioins dans leur dire, que si les papes étaient infaillibles , ils défraient toujours
(Trente-trois )
DÉMONSTRATION ÉVANGÉUQUE. GRÉGOIRE VU i486
directement ou indirei tentent ramenée à un principe dogmatique! Oui, me r«-|»< . n <i
avoir une rermeté supérieure à toutei les violences, le ton déjuges suprêmes en chaire comme dam leur appartement, dans les débats des conciles comme dani les discussions de société, être infaillibles dam tontes leurs paroles, dans toutes leurs résolutions pratiques, qu'elles intéressent ou qu'elles n'intéressent pas la foi, qu'elles s'adressent à l'Eglise, ou qu'elh mer» gardent qu'un individu: du moment qu'ils sont élevés a la papauté ils devraient, selon eux, cesser entièrement d'être hommes pour devenir autant de divinités. On a beau leur représenter que chtoi toutes les nations ou distingue, dans les soin crains eux-mêmes, le prince de l'homme prive ; que
la première de ces deux qualités ne préside pas à toutes leurs actions ; que, dans la pensée commune, on a toujours regardé comme dépendantde la volonté du souverain l'exercice des droits de la souveraineté ; que les prérogatives du pouvoir s'allient, sans les détruire, a ses qualités personnelles ; cl enfin qu'il faut consulter la nature des objets cl les autres circonstances où peuvent se trouver, soil le souverain, soil le pape, pour juger en quelle qualité ils agissent. On ne gagne rien à présenter ces observations au* adversaires; ce n'est pas qu'ils y aient répondu, mais ils les négligent entièrement, daignant tout au plus les traiter de puérilités ridicules, de pures chicanes, de distinctions chimériques, plus dignes de mépris que de réponse. Passons donc à quelque chose de plus décisif même à leurs yeux.
3. Je leur demanderai donc en premier lieu : la primauté détruit-elle dans le pape toute autre qualité personnelle? Si elle les détruit toutes, elle détruit donc aussi celle d'évêque de Rome, de métropolitain, de patriarche ; et en ce cas , tout ce qu'il fait, tout ce qu'il ordonne pour l'Eglise particulière de Rome , pour les suburbicaires , pour celles d'Occident, oblige tout le monde catholique, de la même manière et dans la même proportion que la loi la plus universelle et la décision la plus solennelle adressée par le pape, en sa qualité de chef de PEglise, à tout l'univers. Mais, s'il en était ainsi, qu'arriverait-il? De même que personne ne se croirait tenu d'observer les pratiques et les lois particulières de ces Eglises; de même on se croirait pareillement affranchi des autres décisions pontificales, même les plus solennelles et les plus universelles ; et la primauté elle-même ne paraîtrait pas capable d'imprimer à celles-ci plus d'autorité que n'en ont celles-là. Or si cette primauté laisse subsister les autres qualités personnelles, pourquoi la qualité d'homme ne resterait-elle pas? N'est-ce pas celle-là qui est le fondement de toules les autres ? El si elle subsiste, pourquoi le pape , tout infaillible qu'il est , ne pourra-t-il pas agir comme un homme , discourir comme un homme, décider et prendre parti comme un homme? Et si, dans l'exercice de son autorité, il peut oublier qu'il est pap» quand il n'est pas question d'un point de doctrine, pourquoi ne pourra-t-il pas l'oublier aussi, quand il s'agira d'une question susceptible d'être
auand la doctrine d'j esl pour rien, rexen ico delà primauté dépend de la rolonté dupai il peut commander ou ne pas commander, limiter son commandement à telles circoni tances, à tels temps, a tels lieux, a telles personnes: mais quand il s'agit d'une doctrine
qui lient à la fol, c'eél a l'intellect qu'elle - .1-
dresse, el connue le pipe lui-même n'en a qu'un, il est Impossible alors de distinguer la jugement de l'homme du jugement du pape.
u raisonnement en vérité! El nos adversaires ne voient-ils pas que, s'iln'j a qn un intellect, lés lumières lui arrivent de plus d'une source ? Quand le p rél de toute
son autorité de éhef, c'est-à-dire quand , dans une dci ision, il prétend faire usage de s,i primauté d'autorité, et par conséquent obi,. les conscient es des fidèles, en sa qualité de représentant vivant etacluel de l'Eglise, alors il est éclairé d'en haut, el ses |u ,|,i
surnaturelles: hors ce cas, elles ne sont que naturelles, El il n'j a rien là qui répugi en effet, l'on regarde le don de l'infaillibilité comme un privilège inséparable de la primauté ; c'est donc l'exercice de celle primaulé, toujours libre dans le pape, qui devient la condition essentielle . sans laquelle Dieu ne s'est pas obligé de lui communiquer ses lumières infaillibles ; il ne les lui a promises qu'à cette condition, quels que soient d'ailleurs ses disco irs et ses jugements. Il faudrait que l'infaillibilité fût une prérogative personnelle el absolue, pour qu'on pût la regarder comme indépendante de toute condition. Ainsi, quand le pape n'invoque , toute son aulorilé, quand il ne prétend pas représenter l'Eglise catholique comme s<>u chef suprême el comme le juge de la foi. il n'ouvre pas, si je puis parler de la sorte , à son esprit la porte par laquelle seule peuvent lui arriver les illuminations célestes.
4. En second lieu, j'en appellerai à la bonne foi des adversaires. N'v a-t-il pas une contradiction évidente à vouloir, comme ils le veulent, confondre dans le pape ce qu'ils sont forcés de distinguer dans les Pères dé lous les conciles œcuméniques? Combien de conditions n'exige-t-on pas el n'exigent— ils pas eux-mêmes pour reconnaître dans ces Pères l'infaillible autorite de l'Eglise! On demande qu'ils fassent usage de la plénitude de leur puissance, qu'ils annoncent leur intention d'obliger les fidèles en tout et toujours, qu'ils procèdent avec justice, qu'ils ne s'écartent en rien de l'ordre convenable, qu'ils soient libres. Fauté de ces conditions ou de quelqu'une d'elles, les regarde-t-on comme le tribunal suprême di ume les ju-
- infaillibles de la f>>i '■' Non certainement, el nos adversaires, eux-mêmes en conviennent • et cependant que ces conditions soient ou non remplies, le nombre des Pères est le même, ils ont les mêmes qualités personnelles, le même caractère episcopal. Eu quoi consiste donc celle différence essentielle? C V si que , dans un cas, ils représentent l'Eglise, et ne la représentent pas dans l'autre
TRIOMPHE DU SAINT-SIEGE ET DE L'ÉGLISE
Us sont donc infaillibles quand ils la représentent , et celte représentation dépend de certaines conditions. Mais n'est-ce pas précisément le cas du pape? Il a le privilège de l'infaillibilité, mais seulement comme représentant l'Eglise, et il représente actuellement l'Eglise, selon qu'il veut ou ne veut pas faire usage de sa primauté. Si donc cette distinction est admissible dans les Pères d'un concile , pourquoi ne le serait-ël'e pas dans le pape? Concluons que lorsque le pape n'agit pas et ne commande pas comme chef suprême , il ne parle pas non plus comme juge infaillible , quand même il aurait été consulté de diverses parties du monde catholique , quand même il aurait examiné la question avec la plus grande attention , quand même il répondrait et déciderait. Et ne dit-on pas que, dans les conciles généraux, les discussions et les résolutions qui précèdent ordinairement les canons décrétés, bien qu'elles aient réuni les suffrages unanimes des Pères, n'ont pas droit à la soumission de foi que nous accordons à la doctrine de l'Eglise ; qu'il ne faut y considérer que le poids des raisonnements théologiques; qu'alors les Pères ne définissent pas comme juges, mais raisonnent comme de simples théologiens ? N'est-ce pas la doctrine expresse, entre autres, de l'auteur de la Défense de la déclaration : Non quœcumque in conciliis gesta sunt ad Ecclesiœ calholicœ fidetn perlinere, sed illa lantum quœ , decreto edito , fidelibus omnibus credenda ac tenendaproponuntur (Lib . III, cl)? Pourquoi cela ? Ce sont toujours les mêmes Pères, dans les canons et dans les résolutions préliminaires, dans les débilitions et dans les raisonnements. C'est très-vrai ; mais il y a pourtant une différence, et l'écrivain que nous venons de citer la fait dépendre de l'intention formelle où ils peuvent être de lier les consciences par des décrets inviolables ; sans cette volonté , toutes leurs résolutions ne présentent que des paroles et des actes, sine expressa deliberatione ac determinatione, quibus adslringi se calholici uno ore negant (lbid.). Or de même que les résolutions prises dans le concile , même par rapport à la foi, mais sans l'intention expresse dedéOnir, ne forment pas une décision dogmatique; de même, sans cette intention expresse, les Pères ne peuvent passer pour représenter l'Eglise lorsqu'ils rendent ces décisions. Pour peu qu'on ait de bon sens, l'application au pape est facile. Mais... si le pape répond à des consultations et qu'il prononce, il a bien alors l'intention de juger. Sans doute : mais il n'entend juger que comme théologien et docteur privé , s'il ne fait pas usage de la plénitude de son autorité. Peu importe même que ceux qui le consultent l'interpellent en sa qualité de juge suprême de l'Eglise , et nous pouvons le supposer ; car c'est du pape et non des consultants que dépend l'usage de sa primauté : cela ne prouve que la persuasion où ils sont qu'il est infaillible. On me demandera pourquoi le pape ne répond pas comme il est consulté. Je dirai que, vu les rapports intimes et nécessaires de la foi avec
l'existence de l'Eglise, les circonstances peuvent être telles, qu'il juge plus convenable de ne pas donner une réponse définitive à une demande particulière; il peut ^ avoir une foule de circonstances de ce genre, et souvent peut-être elles ne sont connues que du pape. Mais ne peut-on pas être exposé , dans ces cas-là, à confondre son sentiment particulier avec ses jugements formels et définitifs? Et , s'il en est ainsi , comment l'éviter? C'est la seconde question que je me suis proposée; il suffit, pour y répondre en peu de mots, de donner quelques principes trèssimples, qui sont la conséquence nécessaire de la fin de la primauté, sans entrer dans les subtilités embarrassantes des systèmes permis dans les écoles.
5. J'ai prouvé que le pape peut parler comme chef de l'Eglise et comme docteur privé ; cette distinction n'a rien de contraire à la primauté. Pour éviter de confondre ces deux qualités et parer aux désordres que cette confusion pourrait occasionner dans l'Eglise, il faut qu'il y ait des notes claires et non douteuses, auxquelles on puisse reconnaître les cas où le pape prononce solennellement, c'est-à-dire ex cathedra, et ceux où ses décisions n'ont pas ce caractère. L'existence de ces notes est démontrée tout à la fois et par la réalité de la distinction que nous venons d'établir, et parla certitude du désordre que leur défaut occasionnerait inévitablement dans l'Eglise, désordre essentiellement opposé à la fin pour laquelle la primauté a été établie. Or ces notes sont ou intrinsèques, ou extrinsèques; les unes sont propres aux définitions mêmes, les autres dépendent de la coutume de l'Eglise. Parmi les premières, voici les principales , qui ne sont que des conséquences nécessaires de la nature et de la fin de la primauté : 1° Pierre a été établi par Jésus-Christ chef de sonEglise,pour conserver l'unité de la foi; donc le point défini par le pape doit appartenir à la foi ; 2° le pape définit un point de foi pour tracer aux fidèles la règle infaillible de leur croyance et ne plus leur laisser ni doute , ni perplexité , ni inquiétude; son jugement doit donc annoncer que ses propres pensées sont ellesmêmes bien fixées et arrêtées sur ce point; 8° le pape est le prince et le chef de toute l'Eglise , et la foi est d'un intérêt universel pour elle ; lors donc que le pape décide comme chef, il doit faire conniiîlre sa décision à l'Eglise; 4° il doit donc, dans cette décision, parler à l'Eglise, et par conséquent l'adresser à l'Eglise elle-même ; 5° le souverain ponlife définissant exerce l'office de juge : c'est en cette qualité qu'il détermine l'objet de foi et qu'il commande à la volonté d'y soumettre l'intellect, et non comme un simple théologien, dont l'office est uniquement de convaincre la raison ; il faut donc que les termes dans lesquels la définition est conçue montrent dans le pape l'intention de commander absolument et en verlu de sa suprême autorité l'acte de foi sur cet article déterminé. Cependant , pour juger si le pape prononce comme juge ou s'il parle comme
théologien, il ne faut pai seulement considérer la nature et la qualité de l'objet dont il e t question ; cela dépend encore de sa 10lonté : il v .1 donc certaines formules établies
et déterminées par un usage ((instant de l'Eglise et (les papes, pour taire connaître d'une manière précise a toute la chrétienté les jugements Bnprémes et définitifs, et la peine conséquemment encourue par les réfraclaî-
res ; si le pape omet et lie formule, sans indiquer suffisamment que, malgré (.0110 omission, il entend et veut définir en sa qualité de souverain pontife et de juge de la foi, il faut en conclure qu'il n'a pas prononcé son jugement en cette qualité , pane qu'il doit s'accommoder à l'intelligence universelle. La principale de ces formalités consiste à qualifier d'hérétique la doctrine contraire, ou à fulminer l'anathème contre ceux qui la professeraient dans la suite (1). On ne devra donc pas regarder comme définitifs les jugements du pape où ne se trouve pas cette formule ou quelque chose d'équivalent, ni croire qu'il ait entendu et voulu, en les rendant, exercer sa primauté d'autorité. Au reste, cette dernière note est purement extrinsèque. 6. 11 est même des occasions où il faut appliquer à une même définition cette distinction de juge suprême et de théologien pri\ é ; par exemple, lorsque le pape cherche à l'appuyer par des preuves et des raisonnements théologiques. Le pape alors n'est qu'un simple théologien , quoique bien respectable ; il est ce que sont les Pères d'un concile dans les raisonnements et les discussions qui précèdent les canons, et qu'on ne pourrait attaquer sans une impardonnable témérité ; mais il est juge dans le point qu'il définit; car ce point est moins le résultat de ses discussions théologiques que l'objet de l'assistance divine. De même , d'après le principe de l'herméneutique , qu'il faut surtout juger de la pensée d'un auteur par le but principal qu'il s'est proposé, c'est uniquement dans l'article défini qu'il faut chercher l'objet formel d'une définition ; et par conséquent on ne se mettrait pas en opposition avec elle, en rejetant quelque autre sens ou quelque proposition incidente qui n'auraient pas une connexion intime et nécessaire avec l'objet principal et immédiat de celle définition : il faudrait dire en ce cas, que le pape n'a pas prétendu définir ce sens ou cette proposition. De tout cela il résulte qu'on ne pourra jamais regarder comme une décision véritablement dogmatique du pape parlant cjt cathedra, c'està-dire avec la plénitude de sa primauté d'autorité, un décret qui 1° ne traite pas de questions de foi; 2° dont les termes annoncent quelque hésitation ; 3° qui n'exprime
^1) Ceci montre combien le Gros raisonne mal, lorsqu'il prétend (pag. ô(i7) que l'iiglisc n'a pas toujours employé cette formule ; supposant ce qui osi en question, il cite, pour le prouver, le décret par lequel le concile de Constaucc aurait établi sa suprématie, ei ou celle formule ne se trouve pas; au lieu d'en conclure, d'après la pratique universelle depuis les temps apostoliques ei d'après les preuves invincib'es qui établissenl la même chose, que m n'était pas un décret dogmatique . ainsi que nous l'avons l'ait voir dans le Discours prétimbuàre.
IftM
pas la volonté expresse d'obliger les cou* sciences ; '• qui n'est pas adressé à toute l'I que des formalités eai
ténstiques ; <> où l'on n'a en me que les preuves tbéologiques et les sens incidents, ei non ce qui en fait l'objet immédiat.